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CHAPITRE VIII

Un jugement , une exécution et une épitaphe.

Lorsqu’ils atteignirent le plateau de Chamée, la pluie cessait, mais le temps menaçait encore, les grosses nuées brunes glissaient dans le ciel sombre, le vent gémissait dans les arbres, et, à cet endroit, c’était bien le plus épouvantable fracas qu’on put entendre, avec le grincement aigu d’une girouette

rouillée qui ne cessait de tourner sur sa tringle comme un crécelle.

Au premier étage, ils virent, par les interstices des contrevents fermés, quelques petites flèches de lumière.

— Il y est, dit à mi-voix Misère en désignant la fenêtre, nous allons trouver le loup au gite. Je vous préviens, tenez-vous sur vos gardes. . .

— Nous avons chacun un revolver.

— Oui... heureusement, le fusil ne serait plus utile.

Et tous les trois ils passèrent leur fusil en bandouillère et retirèrent ia baguette de sûreté de leur revolver.

— Maintenant, organisons-nous, il faut que quelqu’un veille en bas, le revolver à la main, le fusilprès de lui pour éviter la fuite... tandis que les deux autres monteront.

— Je tiens à le voir en face, dit le jeune comte; je monte seul, si vous le voulez.

— Non pas, fit Jean-Baptiste qui ne voulait pas, ainsi qu’il l’avait promis, quitter le jeune comte; je monte avec vous, cousin . . . Monsieur, qui a l’habitude de l’œil, restera ici...

— Oh ! je veux bien, fit Misère, mais quand vous l’aurez, vous me ferez signe, je veux le voir vivant... j’ai un compte à régler avec lui.

— C’est entendu... Maintenant il s’agit de trouver un moyen d’entrer.

Ils firent alors le tour du mur, trouvant une brèche, en s’aidant mutuellement ils s’introduisirent dans le parc. Ils se dirigèrent vers l’habitation, la porte n’était pas fermée.

— Vous voyez, dit alors Misère à mi-voix, il est tranquille, il se dit « en Belgique, je suis sauvé. »

— Placez-vous près de cette porte, commanda le jeune comte sur le même ton.

— Nenni ! de là, je ne vois que cette porte ; je me mets en faction ici, en face, et le premier qui sort à droite, à gauche ou au milieu sans dire «c’est moi, » je lui envoie un peu de plomb dans l’estomac pour son souper.

— Non pas, fit le jeune homme. Quiconque sortira, arrêtez-le, garrotlez-le... criez, si vous n’êtes pas assez fort... mais ne tuez pas... Moi aussi, je veux avoir cet homme vivant.

— C’est entendu, allez-y.

— Du silence, dit Jean-Baptiste. Excusez-moi, cousin, je passe devant.

Ils entrèrent, et Misère se plaça dans l’ombre, tendant l’oreille , le doigt sur la détente en se disant :

— Je commencerai d’abord par une bonne balle... et je sauterai dessus après... la prudence est la mère de la sûreté...

Les deux hommes montèrent l’escalier, marchant sur la pointe des pieds, évitant de donner l’éveil à celui qu’ils voulaient surprendre.

Arrivés en face de la porte, Jean-Baptiste regarda par Tinterstice des panneaux disjoints, il tenait le bras du jeune comte et sa pression lui indiqua que Martial était là et seul.

En effet, le misérable avait retiré son paletot mouillé, il s’était jeté dans un fauteuil, las, épuisé, mais non découragé, car un méchant sourire errait sur ses lèvres.

D’une voix étouffée, Jean-Baptiste dit au comte Jean :

— Attention, il écoule... Entrons. . . je vais sauter dessus, mettez-le en joue.

En effet, Martial penchait la tête écoutant. Ils entrèrent.

Quand la porte s’ouvrit, sans prendre le temps de regarder celui qui entrait, Martial se leva pour saisir un revolver placé sur la cheminée, mais voyant le mouvement, Jean-Baptiste se précipita et saisit le bandit par les poignets. Martial allait lutter, mais en voyant le revolver du comte Jean dirigé sur lui, il se dégagea et se sauva dans l’angle de la chambre.

Qui êtes-vous, que me voulez-vous, cria-t-il.

Jean-Baptiste alors s’avança et se plaçant dans la lumière des chandelles qui brûlaient sur la table, il dit :

— Tu me reconnais, Martial Caulot... .

— Oui, je vous reconnais, fit celui-ci, se tenant sur la défensive dans son coin et ne quittant pas de

l’œil les armes que tenaient les deux cousins. Oui, que me voulez-vous?

— Je viens me venger. . .

— Vous venger de quoi?

— Tu m’as dupé, mais j’ai fait chez toi une perquisition, j’ai trouvé dans ta cachette ie testament que tu m'avais vendu. . . pour te convaincre que de ce côté tu ne peux plus rien... regarde. . .

Et en disant ces mots, Jean-Baptiste tira la lettre qu’il avait trouvée dans la maison de Balan et la brûla à la chandelle; quand le papier fut consumé, Martial, qui s’était redressé et cherchait à fuir, dit :

— Puisque vous avez ce que vous vouliez. . .

qu’avez- vous à me demander. . .

Jean-Baptiste voyant le mouvement de retraite du misérable, se plaça devant lui en disant :

— Si tu fais un pas, je te brise le crâne.

Les sourcils de Martial se froncèrent, mais il se tut et ne bougea pas.

Jean-Baptiste reprit :

— Martial Caulot, je l’ai dit : Je viens me venger. Ecoute-moi. . . Tu es un forçat évadé, tu as voulu assassiner une femme qui n’avait commis d’autre crime que de t’aimer, tu l’as laissée pour morte à Sedan, derrière la citadelle. Cette femme, Martial, je l’aime, et pour la venger, je demande ta vie!

Martial fit un mouvement, mais ne répondit pas.

Le jeune comte s’avança alors... En le voyant,

Caillot releva la tête, l’œil fixé sur lui, il recula en disant avec effroi :

— Oh ! mais c’est lui !... c’est lui !...

Le comte d’Aumoy, droit, hautain, se plaça à deux pas du misérable et lui dit :

— Martial Caulot, tu ne me connais pas, moi... Je suis le fils de celui que tu as assassiné, je suis le fils de celle que tu veux calomnier. . . Martial Caulot, je vais te tuer comme on tue les fauves. . . tu as tué mon père, je veux ta vie. . . recommande ton âme à Dieu!

Martial était livide, mais ses yeux brillaient d’une lueur étrange.

— Je suis coupable, c’est vrai, dit-il; je saurai mourir... mais laissez-moi quelques minutes pour prier. . .

Jean-Baptiste s’était placé devant la porte; en voyant le calme avec lequel l’assassin acceptait son châtiment, il échangea un regard étonné avec le comte.

Martial se glissait le long de la muraille. Tout-àcoup il éclata de rire et disparut par une porte dérobée qui se referma aussitôt.

Les deux hommes déchargèrent leurs revolvers, mais les balles se perdirent dans le mur.

— Le gueux!. .. vociféra Jean-Baptiste, il nous échappe !... En chasse 1 en chasse, cousin !

Et il se précipita dans l’escalier, suivi par le

comte. Ils étaient au rez-de-chaussée, lorsqu'ils entendirent deux coups de feu suivis d’un grand cri. Ils sortirent précipitamment et virent Misère penché sur un corps étendu à terre.

Misère disait d’un ton goguenard :

— Mon petit père, voilà comment je me venge, moi . . . c’est ton mot, tu sais : « Quand on me chasse par la porte, moi je chasse par la tombe. . . » Ainsi soit-il !...

Les deux cousins, ayant constaté la mort du misérable, dirent à Misère qu’ils désiraient retourner chez eux au plus tôt.

— Oh ! moi, messieurs, je reste. Je lui dois bien çà, à cet ami. . . Et puis çà ferait des ennuis, des démarches, tandis qu’en l’enterrant avant le jour, plus de tracas. . .

— Adieu, monsieur, fit d’Aumoy, qui avait hâte de s'éloigner.

Et Jean-Baptiste et le comte Jean partirent.

Au même moment, un grand gaillard, vêtu d’un simple caleçon et tenant à la main un bougeoir, sortit du vieux château.

— Tiens 1 s’écria Misère, c’esl Bois-Sec !

— Ah ! c’est vous, monsieur, qui faites tout ce lapage-là! Sais-tu, rrtonsieui, qu’il est heureux qu’il n’y ait pas de voisins?. . . Ah! Godferdum! il est tué, savez-vous?. . .

— C’e3t mon ouvrage, dit Misère, se tenant sur ses gardes et caressant son revolver.

— Ah bien! c'est pas trop tôt, sais-tu... il était désagréable comme tout... il voulait rester ici, sais-tu, et notre monsieur qui revient dans deux jours... Tu as bien fait, là pour une fois... C’était un fameux co- • quin !... et puis je ne pouvais pas le garder ici.

— Qu’est-ce que nous allons en faire?...

— Oh bien çà, c’est simple, c’est pas l’affaire des gendarmes, sais- tu, et puis c’est une créature de Dieu comme un autre; nous allons l’enterrer, et nous boirons un coup après...

— C’est une idée, çà.

— Et ensuivant, tu me diras pourquoi que tu l’as tué... Pour lui, çà m’est bien égal... c’est ce pauvre Marcassin là... et par sa faute, à ce gueux là... car c’en était un de coquin, hein?

— Oh oui ! quel coquin... ^

Au matin, les deux anciens collègues trinquaient ensemble, en se reposant du travail de la nuit. Martial Caulot était couché à deux pieds ^de terre sur le plateau de Chamée .

Un mois après ces événements, Jean-Baptiste 4umoy, accoraagré de ^fqjwne def cbnûance ; veriait assister à la avec là* bellè Rose.

Au dessert, le vieux capitaine de L*iUx.disàit à Jean- Baptiste, en clignant de l’œil pour lui désigner Fraîchotte placée au bout de la table :

— Ce sera bientôt votre tour, on ne me le cache pas à moi... la petite mère là-bas... hé ! hé !

— Capitaine, dit Jean-Baptiste, je ne peux pas; si

j’en fais ma femme, je ne pourrai jamais la remplacer comme gouvernante.

— Farceur, va !.. . et le capitaine, riant, allait se fendre sur Jean-Baptiste ; un regard de sa fille l’arrêta à temps, il toussa, trinqua et but sec.

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