CHAPITRE VII
Buisson creux.
Le soir même de ce jour, Jeandry ayant posté des agents autour de la maison de Balan, frappait à la porte qui donnait sur la route.
La vieille Bavet venait ouvrir aussitôt.
— M/Martial?
— C’est ici, mais il n’est pas là. . . Vous n’allez pas pousser comme çà, je pense.
Ces derniers mots étaient dits parce que Misère et un autre agent avaient poussé la porte afin d’entrer.
— On n’entre pas, criait la vieille Bavet, repoussée dans la cour et obligée de laisser faire.
— Ne criez pas, dit Jeandry, ou je vous fais bâillonner.
— Ah ! Seigneur Dieu ! fit la vieille femme épouvantée, qu’est-ce que c’est que ces gens-là !
Etant entrés, les trois hommes avaient repoussé la porte derrière eux, et Jeandry disait :
— Allons vite, conduiscz-nous où est ce Martial.
— Mais monsieur, fit la vieille Bivet tremblante, je vous jure, sur ma part de paradis, que M. Martial n’est pas ici.
— A quelle heure revient-il?
— Il ne doit pas revenir de longtemps.
— Allons, vous voulez nous tromper; dirigez-nous vers le logement de M. Martial...
— Mais, monsieur, je ne demande pas mieux.
Et la vieille femme craintive monta devant les agents. Elle ouvrit la porte et, voyant la pièce vide, elle s’écria :
— Ah I bon Dieu 1... on a tout déménagé...
Les trois hommes se regardèrent stupéfaits; l’accent et l’allure de la mère Bavet ne laissaient pas de doute : il était évident qu’elle ne savait rien.
Misère, en hochant la tcte :
— Je vous l’avais dit... c’est un malin; la chose a été éventée... nous sommes joués.
— Faites monter des hommes, dit Jeandry, nous n’avons plus besoin ici; allons immédiatement aux renseignements, pendant qu’une minutieuse perquisition sera faite...
Puis s’adressant à l’homme qui les accompagnait, il lui dit :
— Vous, mou cher, vous allez interroger tout le voisinage pour savoir comment il est parti.
Des hommes montèrent et la perquisition commença, sous les yeux épouvantés de la vieille femme, pendant que Misère et Jeandry regagnaient Sedan.
La perquisition et l’enquête ne donnèrent pas de résultats intéressants. On apprit que, depuis la veille au soir, tout avait été déménagé : les marchandises expédiées à l’intérieur et les pièces du mobilier vers la Belgique.
Le soir même, les agents se présentaient devant Jeandry, dans un cabaret où il leur avait donné rendez-vous. En recevant celui qui était chargé d'interroger les voisins, Jeandry lui dit:
— Eh bien ! avez-vous quelques indices?
— Rien , fit l’agent ; des renseignements , voilà tout. . . Ilsontdéménagé toute la nuit ; les marchandises ont été expédiées vers la France, les meubles vers la Belgique.
— C'est tout. Vous ne savez pas la route?
— Si ; j’ai dirigé des hommes de ce côté ; ils sont partis par Saint-Menges et les bois de Floing, semblant se rendre à Sugny.
— C’est tout?
— C'est tout, mais c’est beaucoup, fit Misère; je sais où ils vont.
— Où vont-ils?
— C’est Bois-Sec qui les dirige; ils vont aller se mettre à l’abri au château des Myrtilles.
— Le château des Myrtilles, où est cela?
— C’est entre Sugny et Mambre,en plein bois, sur le plateau de Chamée.
— Mais c’est en Belgique?
— Oui.
— Diable ! c'est que là notre action cesse. . .
— C’est vrai; oh 1 tuais c’est un malin !
— Alors s’ils sont partis, nous sommes joués. . .
Au même moment, Jean-Baptiste entra.
— Ah ! fîtMisère, nous apportez-vous du nouveau ?
— Oui, répondit le paysan haletant.
— Mais qu’avez-vous, demanda M. Jeandry, vous êtes en nage?
Et en effet, Jean-Baptiste, presque suffoquant, cherchait à reprendre haleine. En essuyant la sueur qui coulait sur son front, il dit:
— J’ai couru depuis le chemin de fer jusqu’ici pour voustrouver.
— Qui vous a dit que nous étions ici ?
— Vos agents ; j’ai déjà été à Balan.
— Uue jolie course, fit Misère.
— Je voulais vous dire que le coquin doit se trouver, à dix. heures, près de Nouzon, dans le bois de la Havelière ; il veut tenter un nouveau coup.
— Comment savez-vous cela?
— Une lettre adressée au capitaine de Braux, que nous avons saisie. Je ne puis vous dire le motif de cela ; ce que je vous affirme, c'est que ça est.
— Mais, mon cher, vous êtes encore un naïf, vous.
vous croyez aux lettres anonymes... Quelle plaisanterie... Voulez-vous que je vous dise où ils sont?... dit Misère. Eh bien ! depuis ce matin, ils sont en fête au château des Myrtilles, se moquant de nous... ayant tout sauvé. . .
— Comment ! tout sauvé.
— Mais oui, ils ont tout enlevé cette nuit à Balan, et ils sont maintenant de l’autre côté de la frontière; assurément nous avons été trahis.
Jean-Baptiste se mordit les lèvres ; c’est lui qui avait été assez niais pour parler. 11 n’en dit rien et demanda vivement :
— Vous avez fait une perquisition? .
— Oui, et on n’a rien trouvé...
— Mais moi, je connaissais la maison, si vous le vouliez, j’irais fouiller un peu.
— Oh! fit négligemment M. Jeandry, faites ce que vous voudrez maintenant, e’est une affaire manquée; par acquit de conscience, mes hommes resteront là jusqu’à demain, mais nous ne l’aurons pas... Nous allons nous faire servir à dîner ici.
— Vous avez raison, dit Misère.
— Alors, reprit Jean-Baptiste, vous me permettez d’aller chercher à mon tour?
— Allez...
Et, s’adressant à l’agent :
— Accompagnez monsieur pour l’aider... Monsieur Aumoy, vous nous retrouverez ici.
Aumoy remercia et partit vivement ; il craignait
bien de caresser un fol espoir, mais enfin, à tout hasard, il tentait... Peut-être le testament ôtait-il encore dans la cachette, et s’il l’avait tout était sauvé.
A peine était-il sorti qu’un agent entra et remit un rapport à Jeandry... Misère l’observait pendant qu’il lisait... Tout à coup il exclama :
— Oh ! c'est trop fort !
— Qu’y a-t-il ? demanda Misère.
— Vous avez deviné leur retraite...
— Le château des Myrtilles... pardié I
— Mais ce n’est pas tout...
Et, se penchant à son oreille, M. Jeandry lui dit :
— On m’apprend qu’ils ont pris des passes pour les chevaux et les voitures, et ces chevaux et ces voitures rentrent en ce moment. Chacune des voilures a un double fond. Us font une expédition ce soir. . . Ils sont quatre... et doivent passer par Pussemange, Gespunsart, Neufmanil et Nouzon...
— C’est ça... il va au bois de la Havetière... le Croquant était bien renseigné.
— Debout alors, fit aussitôt Jeandry ; allez où vous savez, qu'on exécute ce que nous avons convenu, toute la douane sur pied . . .
— J’y cours, dit Misère en se levant.
11 sortit et M. Jeandry, seul, regarda sur une carte l’endroit où se trouvaient les différents pays que lui signalait le rapport. . . Il envoya l’homme qui avait apporté la nouvelle à Balan avec un ordre. Moins
d’une heure après, il se trouvait avec ses hommes au chemin de fer. Vers dix heures, ils débarquaient à Nouzon.
Jean -Baptiste avait été fouiller la maison de Balan : en sondant la cachette il trouva la grande lettre destinée au comte de Braux. Sans scrupule le paysan l’ouvrit' on se figure aisément sa joie en constatant qu’il avait enfin entre les mains le véritable testament. . . 11 revenait plus tranquille avec les hommes de M. Jeandry; en arrivant au chemin de fer, ce dernier lui apprit la nouvelle. Jean-Baptiste dit aussitôt :
— Vous savez que je tais partie de l’expédition . . . et j’ai avec moi un compagnon qui veut en être de cette chasse à l’homme.
— Qui donc?
— Le comte Jean d’Aumoy. . . il veut voir de près ce que c’est que cette guerre de contrebandiers.
— C’est permis, au reste voici ce que je fais : mes hommes sont incapables de faire une chasse sous bois, ils vont donc simplement se porter dans les environs de la maison que vous nous avez signalée. ...
— Très-bien !
— Tous les douaniers sont maintenant sur pied, la dépêche doit être arrivée . . . Nous, nous allons former un petit corps composé de vous et votre compagnon, Misère et moi; c’est vous qui nous dirigerez. . . Je veux repartir demain, et il faut que ma
mission soit remplie, c'est-à-dire que j'aie purgé votre pays de cette bande de coquins.
Quand on arriva à Nouzon, Jean-Baptiste amena le jeune comte d’Aumoy, sanglé et guêtré pour la chasse à la grosse bête. . . Le rendez-vous était sur le bord de la Meuse, près du pont. A dix heures et demie tout le monde était prêt.
M. Jeandry arriva et dit :
— Mettons-nous en marche, la douane est postée depuis une heure, on les a déjà signalés dans les bois.
— En route, dit Misère.
Ils partirent; prenant la main de son cousin, le comte lui disait tout bas : .
— Cousin, vous me jurez que vous me laisserez venger mon père.
— C’est entendu çà! fit Jean-Baptiste.
Et comme on entrait sous bois, l’Ardennais se plaça devant la petite bande pour la diriger.
11 faisait cette nuit un temps plein d’orage, le vent gémissait en effeuillant les arbres, les ronces et les liserons se tordaient, échevelés en se heurtant; les feuilles sèches craquaient sous les pas des chasseurs d'homme. Jean-Baptiste marchait, ayant près de lui le jeune comte ; Jeandry et Misère étaient déjà las, mais les deux cousins voulaient leur gibier.
Chaque fois qu’ils rencontraient les douaniers, ceux-ci leur recommandaient de se glisser sous bois, sans bruit... Le temps était pour eux, le vent hurlait
et les arbres se ployaient, on ne pouvait les entendre, tandis que ceux qu’ils cherchaient, ramenant les voitures, ne pouvaient se dispenser de suivre les routes.
Vers onze heures on signala les trois voitures, les douaniers et nos hommes se portèrent aussitôt de leur côté. Lorsque les voitures arrivèrent, le brigadier et un douanier se placèrent sur la route en leur disant d’arrêter, ils furent obéis. Et c’est Marcassin qui montra son nez pour dire :
— Nous rentrons à Nouzon à vide, monsieur le douanier ; nous avons nos passes.
— Descendez...
— C’est que nous sommes pressés...
De chaque voiture la tête du conducteur paraissait, écoutant... A la lueur d’un éclair, ils virent briller de chaque cô.é les canons des fusils. Comprenant qu’ils étaient tombés dans une embuscade, un siïnal fut donné par l’un des Loups; aussitôt les chevaux prirent le galop et les gens qui les conduisaient sautèrent à terre et se sauvèrent en arrière. Ils espéraient ainsi échapper aux douaniers, croyant qu’on ne s’occuperait pas d’eux pour courir vers les voitures... Ils se trompaient, le cas avait été prévu; quelques douaniers coururent après les voitures, mais cinq hommes et la petite bande se lancèrent à leur poursuite. Quelques coups de revolver ayant été tirés par les bandits avaient indiqué l’endroit où ils étaient, et une véritable fusillade avait répondu.
— Oh ! nous les aurons, disait Jean-Baptiste.
Pendant deux grandes heures, au milieu de la
pluie et du fracas d’un épouvantable orage, la chasse continua; vers une heure du matin les douaniers s’arrêtèrent en disant :
— Nous sommes à la frontière.;.
Ils entendirent la voix gouailleuse de Marcassin qui criait :
. - Bonsoir, mes petits pères, à une autre fois, et trois coups de revolver partirent en même temps; les balles sifflèrent aux oreilles de la petite troupe.
— Il faut aussi leur donner notre adieu, dit un des douaniers.
Un éclair illumina la clairière dans laquelle ils se trouvaient, ils purent voir, à moins de trente pas, les trois coquins qui se sauvaient.
— Les voilà... feu ! feu ! cria Jean-Baptiste.
Tout le monde tira... On entendit aussitôt un cri de douleur.
— Nous avons touché !... fit Jean-Baptiste en courant.
Effectivement, ils trouvèrent mortellement frappé Marcassin, qui dit quand on le releva :
— Ne vous occupez pas de moi, j’ai mon affaire. . . Voilà ce que c'est que d’avoir fait le malin... Si j’avais clos mon bec, je passais... Seulement, pas d’injustice... Faites-en autant aux camarades : ça m’ennuierait d’aller seul là-haut. . . Oh! là, là! . , .
Et le misérable se raidit et tomba : il était mort.
Les douaniers enlevèrent le corps et retournèrent vers le plus proche village.
Jean-Baptiste dit :
— Nous, c’est une question personnelle qui nous fait agir : nous continuons la chasse.
— A voire aise, lit M. Jeandry.
— Et moi, j’en suis, dit Misère; et comme je sais où il est, c’est moi qui vais vous guider.
— Bonne chance 1 dit M. Jeandry, qui suivit les douaniers.
Quand ils furent tous les trois, glissant des cartouches dans leurs fusils, le comte Jean demanda :
— Mais où allons-nous les retrouver?
— Je le sais, dit Misère. Maintenant, ce n’est plus la force, c’est l’adresse qu’il faut employer. Je sais où il est. Parvenu à passer la frontière, il doit être absolument tranquille, convaincu qu’il est sauvé. . . Il est au château des Myrtilles et c’esl là où nous allons le surprendre.
— Le château des Myrtilles, sur le plateau de Chaînée? demanda Jean-Baptiste.
— Oui.
— Mais ce n’est pas habité; c’est une vieille ruine abandonnée par le propriétaire.
— C’est justement çà. Depuis dix ans, dit Misère, c’est le repaire de la bande des Loups.
— Oh ! mais alors, je connais le chemin: Nous ne pouvons pas prendre la petite sente; par ce temps, ce doit être un torrent.
Le jeune comte était pensif ; depuis le matin il était poursuivi par celte idée que son père était mort assassiné, que le misérable vivait et menaçait aujourd’hui la grande affection de sa vie, sa mère; il avait hâte de se trouver en face du criminel impuni pour se venger.
11 était sombre et décidé ; aussi dit-il :
— Allons, messieurs, marchons vite, il faut trouver ce bandit.
— Vous avez raison, hâtons-nous.
Et, dirigés par Jean-Baptiste, ils passèrent par Bagimont pour gagner la route.
La pluie tombait à torrents, le tonnerre grondait, mais les trois hommes étaient décidés ; ils marchèrent sans souci du temps, ayant hâte d’écraser enfin le misérable sous le châtiment.