Les Drames du village
Lo curé Duval trolUit bon train sur son grand bidet fleur de pécher, autrement dit un cheval rouan.
Son sacristain Bigorne courait derrière lui. La nuit était sombre, le vent violent , la pluie glacée et le sol boueux.
Pour dire la vérité, le curé et son sacristain ne dieminaient point sur une bonne route iiiiicriale ou départementale ferrée de jars, c'est è-dire de cailloux de rivière ; ils n'étaient même |>as dans un chemin vicinal.
Leur voyage s’effectuait dans une de ces allées forestières détrempées en toute saison et que les cliarrettes des bûcherons ont sillonnées de profondes ornières.
Le mois de novembre, en dépouillant la forêt, avait à demi comblé les flaques d'eau de nombreux amas de feuilles, et, l’obscurité aidant, le bidet, qui croyait poser les pieds sur un sol ferme et résistant , enfonçait souvent bien au-dessus du boulet.
1" UVRAISOX
Bigorne seul était plus adroit, ou du moins plus favorisé.
Bigorne avait pris le talus du fossé et le suivait obstinément.
De celte façon il éWtait la boue et ménageait son pantalon de grosse cotonnade retroussé à b hauteur de la cheville.
Donc le bidet trottait, Bigorne courait, et le curé, qui priait, interrompait quelquefois sa prière pour murmurer :
— U me semble, en vérité, que le chemin s’allonge démesurément.
Bigorne, qui entendit une fois celle singulière réflexion, répondit :
, — C’est que vous êtes pressé d’arriver, monsieur le curé. U pleut, il vente et il fait froid, trois b>nnes raisons pour faire trouver le chemin long.
— Ce n'est point cela, répondit le curé. Je suis pressé d’arriver là oîi on a besoin de moi.
— Vous savez bien pourtant, monsieur, répliqua Bigorne, qui avait son franc parler avec son supérie<*r, vous savez bien que la Métivière n’est pas en danger de mort. Elle a les fièvres, voilà tout. Mais qu’est-ce qui n'a pas les fièvres dans notre pays, depuis Orléans jusqu’à Gieu, au bord de cette maudite forêt où l'eau séjourne été comme hiver et s’empoisonne lentement au soleil ?
— Bigûrne, mon ami, dit le curé avec doucour, un prêtre doit aller voir ses paroissiens quand ils sont malades.
— Ils auraient bien mieux fait, grommela Bigorne, qui eût préféré une écuellée de soupe au coin d’un bon /eu, d’envoyer chercher le médecin.
— Le médecin prend quarante sous pour ses visites.
— Et vous ne prenez rien, vous, monsieur le curé. Eh bien, là, foi de sacristain, ça n'est pas juste î Du moment qu'un curé est à moitié médecin e’ qu’il soigne les malades, pourquoi ne le payerait-on pib ?
— Parce que le prêtre vit de l’autel et non de la médecine, répliqua le curé.
En même temps il allongea un coup de cravache au. bidet, qui précipita son allure.
— Si lu trouves que je vais trop vite, ajoula-l-il en s’adressant à Bigorne, saute-moi en groupe. Ce ne sera pas la première fois que Coco aura porté deux hommes.
— Merci bien, dit. le sacristain. Ça vous secoue trop les boyaux de monter à cheval ; j’aime mieux courir, et ce n'est par pour rien qu’on me nomme Bigorne le Dératé.
L’ailée forestière aboutissait à un rond-pôint qu’on appelle les Huit Roules.
Au milieu se dressait un poteau peint en gris et couronné par une double croix de volets larges d'un pied.
En plein jour, il était facile de lire sur les volets le nomdcchacure des allées rayonnant sur le rund-|K)int.
Mais, par la nuit noire qu'il fais.iit, le curé Duva! arrêta son cheval et hésita un moment.
— C’est la roule à gauche, monsieur le curé , dit Bigorne. Tenez, justement, voilà tout au bout b maison forestière du brigadier Lebouteux.
Le curé se tourna à demi sur sa selle et vit une lueur rougeâtre qui brillait dans le lointain.
Le bidet reçut un coup d’éperon et repartit, Bigorne se reprit à courir, et, un quart d’heure après , le curé et son sacristain arrivaient à la porte de la maison du garde.
La fumée montait au-dessus du toit, les deux croisées bissaient passer b lumière flamboyante d’un bon feu.
Sans doute, le brigadier était à table, avec sa femme et ses deux marmots, en face d'une gibelotte de lapin et d’un pot de ce j)eiil vin blanc qu’on récolte au bord de b Loire et qui sent la pierre à fusil ni plus ni moins que les grands crus du Rhin.
Bigorne soupira cl marmotti entre ses dents :
— J'ai une faim de loup, en vérité !
Le curé avait l'oreille finu, il sc retourna de nouveau sur sa selle et dit :
— Maître Bigorne, si vous êtes las et si vous avez faim, je continuerai mon chemin tout seul. Entrez chez le brigadier, il vous donnera à souper.
— Ah I monsieur le curé, répondit Bigorne avec une subite émotion, vous savez bi* n que j’irais au bout du monde avec vous. Seulement, je {lensais... que, puisque la Métivière n’a que les fièvres, vchis pourriez bien entrer un peu diez le brigadier, vous chauffer un brin et perdre un petit quart d'heure.
— Un quart d’heure, soit, dit le curé, mois pas une minute de plus.
— U» bon Dieu vous récompensera, monsieur, dit Bigorne, et même je crois, qu’il va vous récompenser tout de .suite.
— Comment ccb ? demanda le prêtre en souriant.
— Lebouteux doit savoir un chemin sous bols qui raccourcit de moitié pour aller chez la Métivière. H nous renseignera.
Le curé sourit et se laissa glisser à terre.
En môme temps Bigorne frappa à la porte.
Le brigadier vint ouvrir lui-même.
— Ah l monsieur le curé, dit-il sans manifester aucun étonnement, tant les habitudes charitables ducui^ étaient connues dans le pays, vous arrivez par un joli temps I
— Un temps affreux, mon cher brigadier, dit le curé, et Bigorne est si transi, que je n’ai pas cru devoir lui refuser de sc chauffer quelques minutes.
Bigorne était déjà tout debout sous le manteau de b cheminée.
Quant au bidet, il était demeuré sur la route, planté sur ses quatre pieds, avec la docilité d'un cheval de médecin habitué à re»l.;r aux portes sans être attaché.
La femme et les deux enfants du garde s’élaienl levés arec empressement.
— Bonjour, madame Lebouteux, dit le prêtre ; bonjour, petiots ; continuez votre souper, ne vous dérangez jias pour moi.
MADEMOISELLE MIGNONNE
— Est-ce que vous ne souperez pas avec nous, monsieur le curé 7 demanda timidement le brigadier.
— Non, mes amis, c’est jour de jeûne, je ferai collation en rentrant.
Et tout en refu-sant, il regarda Bigorne.
Bigorne dévorait du regard le plat qui fumait sur la table.
Le curé en eut pitié.
— Bigorne, dit-ii, je vous permets, si vous avez faim, de manger un morceau.
— Tiens, parbleu ! ce pauvre Bigorne, dit le brigadier d’un ton bourru et affectueui, prends donc une chaise, camarade...
Le curé s'était emparé d’une chaise et, retroussant sa sont ne qui, du reste, était ouverte par devant lorsqu’il montait h cheval, il s’était assis à califourchon devant le feu, attitude qui était bien plus celle d’un mihtaire que celle d'un prêtre.
Celui qui eût alors examiné attentivement le curé et le sacristain eût été frappe du contraste.
l-c curé était un homme de haute taille, aux épaules carrées, à la taille bien prise, en dépit de scs cheveux blancs.
Son visage coloré était sans rides.
Peut-être avait-il soixante ans, mais son ceil avait conservé toute l’énergie de la jeunesse.
Il avait le geste un peu bref, la démarche un peu cavalière.
En revanclie, sa parole était douce, son souriré alfectueux, presque paternel.
Bigorne, le sacristain, était un gros garçon joufflu, avec des cheveux jaunes et un nez rouge.
Etait-il bossu ou simplement contrefait, boiteux ou cbambard î
A première vue, tout cela était, difficile à définir. Quand il se muntrait de face , il avait la poitrine gonflée ; vu de dos, il avait le cou dans les épaules ; quand il marchait, il se dandinait à outrance; si’il courait, il traînait invariablement une jambe.
Le curé l'avait élevé.
D’abord enfant de chœur. Bigorne était devenu sacristain avec l’àge.
Ce qui ne l'enipêcliait pas d’être gourmand, paresseux et le reste...
Mais le curé y tenait, comme il tenait à son bidet et à ses paroissiens , à son vieux presbytère que la commune négligeait de répaier, à sa servante Nanon, à son chien Phanor et à son modeste jardin potager, dont l’exposition était si détestable que Bigorne, malgré tous ses talents de jardinier, n’avait jamais pu y ramer des petits pois et y faire venir des asperges.
Bigurne dévora sa part du souper du brigadier.
Le curé qui avait chaussé de bonnes molletières de cuir, les exposa à la flamme du feu pour les sécher, et tandis que Bigorne se réconfortait, le brigadier alla mettre le cheval sous le hangar et lui donna une poignée de luzerne.
— Lebouteux, dit le curé, Bigorne prétend que vous
I devez avoir aux environs un faux chemin qui tombe • directement chez la Métivière.
— Oui, monsieur, dit le brigadier, et je vous mettrai dedans; il raccourcit de moitié.
C’est donc chez Ja Métivière que vous allez? demanda la femme du garde.
— Oui, ma bonne. Elle est toujours malade... on m a dit même qu’elle empirait.
— Tout vient à la fois, dit tristement le garde. Elle a bien de la misère depuis la mort de son homme, la pauvre chère femme. M. de Saint-Julien ne la gardera pas. Le bail est û fin, et puis une femme seule...
— Oui, seule avec deia enfants, dit madame Lebouteux, et des dettes avec ça. Mon mari est allé au chûteau; il a vu M. de Saint- Julien et il a prié pour la Métivière ; mais c’est un si drôle d'homme, M. de Saint- Julien, il est près de ses intérêts... et il ne fera pas grâce d’un sou d’arriéré.
Allons, maître Bigorne, dit brusquement le curé, en route I Allez-vous pas rester à table comme Sanclio Pança, à qui vous res.se nblez pour la gourmandise?
Bigorne avala un dernier verre, poussa un soupir, et jeta un coup d'œil de regret sur le bon feu de souches qui brûlait dans la cheminée.
Le brigadier prit une lanterne pour éclairer le curé. Celui-ci do.ina une tape amicale aux deux marmots, souhaita le bonsoir â la femme du garde et se dirigea vers le hangar.
Lebouteux tenait le bidet d’une main et la lanterne de l’autre ;
Ah! mon capitaine, dit-il, tandis que le curé se mettait lestement en selle, vous avez eu beau devenir curé, vous montez toujours à cheval comme un hussard chamboran que vous étiez jadis.
— Chut! dit le curé. Ne réveillons pas les vieux souvenirs endormis.
Et il pressa du genou le bidet fleur de pécher , qui broyait par dessus son mors un dernier brin de luzerne.
Qu’éiait-ce que la Métivière î
Une pauvre veuve, une pauvre mère qui avait deux enfants en bas âge et, pour les nourrir, une fermelle qu’elle tenait â bail d’un propriétaire du pays, M. de Saint-Julien.
On l’appelait la Métivière, du nom de son mari qui se nommait Joseph Métivier.
Joseph était mort au printemps dernier, à la peine, c’était le cas de le dire.
Quand le p ysan se mêle de spéculations et d’inno valions, il y met plus de fureur et d’entrainement que l’industriel de profession.
Joseph Métivier avait été un paysan aisé, presque riclie, il avait eu une trentaine de mille francs â lui.
Quand il se maria, on le considérait comme le plus beau parti du pays.
Malheureusement, il voulut faire de la grande agriculture avec un petit capital.
Il loua plusieurs fermes, marna, draina, construisit des machines à battre le grain, Gt venir des charrues modèles et s’endetta.
Cela dura environ cinq ans.
Au bout de cinq ans il était ruiné.
Pour faire de l'agriculture expérimentale et au-dessus de la routine, U est nécessaire d’avoir des capitaux considérables qui permettent d’attendre la récolte de premiers et souvent de longs efforts.
Joseph Méiivier prit alors à bail une pauvre petite ferme de trente arpents environ, la Grennuillère, qui ürait son nom d’une mare au bord de laquelle s’élevait le bAtiraent d’exploitation.
La Grenouillère était située en deçà de la forêt, dans un pays désert et d’une tristesse murUdle.
U fièvre de marais s’y faisait sentir dès la fin de septembre jusqu’à l’époque des grandes pluies.
Pendant deux années, le pauvre agriculteur ruiné lutta contre la mauvaise fortune.
Puis, le découragement, les chagrins, les échéances auxquelles il fallait faire lace, le fermage en retard et la fièvre aidant, il mourut, laissant une femme, jeune encore, et deux enfants, dont l’aioé avait six ans à peine. C’était donc la femme de Joseph SIétivier, la Métivière comme on l’appelait, que le curé Duval, monté sur son bidet, allait voir en toute hâte.
Le facteur rural lui avait dit que la pauvre femme avait les fièvres et qu’elle était bien malade.
Sur ce simple renseignement, le vieux prêtre s’était mis en route, comme on sait, et par l’affreux temps qu’il faisait.
Lorsque le curé et son sacristain Bigorne, quiavaient pris le faux chemin de forêt indiqué par le brigadier Lebouteux, arrivèrent à la Grenouillère, l'aspect intérieur de la petite ferme était navrant.
La veuve Métivier, assise aupiès d’un maigre feu, tremblait la fièvre.
Un des enfants dormait, la tète sur les genoux de sa mère.
C’était le plus jeune.
I.’alné, qui avait conscience du mal de sa mère, pleurait, en lui tenant la main, des larmes silencietises.
Auprès d’une table, la seule qui se trouvât dans la chambre, car la Grenouillère n’avait qu’une pièce au rex-de-cliaussée, qui était à la fois cuisine et chambre à coucher, deux autres personnes mangeaient une pauvre pitance, une assiettée de soupe de haricots et un peu de fromage maigre.
L’une était une fille de quatorze ou quinze ans qu’on app'lait la Tordue et qui gardait les oies.
L’autre un paysan déj.à vieux, charretier, laboureur et le reste, car il était l’unique domestique mâle que la veuve eût gardé pour l'exploitation.
Quand le curé entra, un sourire passa sur les lèvres décolorées de Rose Métivier.
— Ah 1 dit-elle en joignant les mains, le bon Dieu n’abandonne jamais les pauvres gens I
L'enfant qui dormait s’éveilla et leva de grands yeux étonnés sur le prêtre.
L’autre courut à lui et baisa respectueusement sa main.
Rose essaya de se lever. Mais elle était si faible qu’elle retomba sur sa chaise.
Le prêtre s’effaça un moment devant le vieux praticien, c’est-à-dire devant l’homme qui depuis de trente ans luttait, sans science et sans diplAme, contre ce mal sournois qu’on appelle les fièvres et en triomphait presque toujours.
il examina la malade, se fit montrer sa langue qui était blanche, tàta son pouls qui battait la diane et finit par dire :
— Vous ' avez passé le moment de chaleur et le frisson va venir. Il faut vous coucher, ma chère enfant. Du reste, je vous apporte un remède. C’est une potion à prendre par cuillerées, trois fois par jour. Dans quarante-huit heures la fièvre sera coupée.
Rose le regarda avec son sourire mélancolique et navré.
— Est-ce que dans deux jours je pourrai travailler J dit-elle.
Le prêtre leva les yeux au ciel comme pour l’invoquer.
Dans cette question si simple de la malade il y avait tout un poème.
Un poème de misère et de désespoir.
Le prêtre grossit sa voix et lui dit d’un ton bourru :
— Vous voulez donc retomber malade ?
— Ah ! c’est que, dit Rose avec douceur, j’ai encore bien de l’ouvrage, mon bon monsieur le curé.
— On verra à vous faire aider , répondit l’abbé Duval.
— Ma bonne Métivière, dit alors Bigorne, qui jusque-là s’étaittenu respectueusement derrière le prêtre, M. le curé dira sa messe un peu plus malin et je viendrai vous donner, une couple de jours, un coup de main.
— Tu es un brave garçon. Bigorne, dit simplement le curé.
— Songez donc, monsieur, reprit la fiévreuse, void la croix de décembre dans vingt jours, et nous n’avons pas un boisseau d’avoine battue. 11 faut pourtant payer le maître.
— Je le verrai, dit le prêtre.
Mais Rose secoua silencieusement la tête. Elle savait bien qu’on ne touchait pas aisément M. de Saint- Jullien.
Le paysan qui était à la fois charretier et laboureur était sorti pour mettre 1e bidet à l’écurie.
La petite fille bancale et bossue qu’on appelait la Tordue rangeait les assiettes dans le vaisselier, et Bigorne continuait à se tenir à l’écart.
Le curé prit une chaise et se plaça auprès de la veuve.
Rose Métivier était une femme d’à peine vingtsix ans.
Elle était encore belle, en dépit des chagrins et de la souffrance.
Elle avait dû être jadis une rieuse et insouciante
MADEMOISEI.LE MIGNONNE
BtMUtK.
jeune fille, la pauvre mère sans appui et réduite maintenant à la misère et au désespoir.
— Rose, mou enfant, dit le curé en lui prenant la main, il ne faut jamais dése.spérer de la bonté de Dieu, U vient toujours en aide à ceux qui souffrent.
— Je ne demande rien pour moi, répondit la pauvre mère ; mais c’est mes pauvres enfants... que deviendront-ils? J'ai dans l'idée, voyez-vous, monsieur le curé, que je ne resterai pas longtemps avec eux... et alors...
— 11 faut chasser de semblables pensées, ma fille.
— Ah I monsieur le curé, dit la Métivièro, je ne suis pas de b communs, moi, et vous ne me connaissez pas comme les autres. Vous ne savez pas tout ce que J’ai enduré... Si vous le saviez...
— Vous n'avez pas été heureuse avec votre mari ? demanda le prêtre.
Elle leva les yeux au ciel :
— 11 m’aimait pourtant bien, le pauvre cher homme, dit-elle, mais c'est mon père qui a fait le mal. Dieu lui pardonne, è mon pauvre père... mais s'il revenait en ce monde, et qu’il me vit comme ça...
Le curé pressait doucement la main de la fiévreuse.
— Voyons , mon enfant , dit-il , contez-moi vos peines... Qui sait? peut-être pourrai- je vous venir grandement en aide...
Ah ! j’y ai songé déjà, répondit Rose, plus d’une fois, avant que la fièvre me prit, je me suis dit ; < Je vais aller voir monsieur le curé, je lui dirai tout... il écrira à Jean... >
— Qu’est-ce que Jean? demanda le curé un peu surpris.
Une légère rougeur colora la visage plie de la malade. Mais ses regards tombèrent sur les deux enfants accroupis è ses pieds devant le feu, et elle releva la tête, comme si la voix du devoir maternel eftt parlé plus haut que les pudeurs alarmées de la femme qui a souffert au fond de son coeur.
— Jean, dit-elle, c’est l’homme que j'aimais, è qui j’avais donné mon cœur devant Dieu et qui m’eût rendue heureuse.
— Ma fille I dit sévèrement le prêtre.
— Oh ! monsieur le curé , reprit-elle , ne vous alarmez pas. J’ai toujours été une honnête femme. Je me suis courbée devant la volonté de mon père. Jean était un pauvre paysan de Sologne. Nous étions nés dans le même village ; nous étions presque du même êge. Nous nous ainiions. Peut-être mon père nous aurait maries, car je n’étais guère plus avancée que lui, et les pauvres gens se marient ensemble sans difficulté.
Mais voilà qu’un jour, H. Joseph Métivier, — on
r.i^'pelait monsieur, dans co temps-ià — vint dans le p.iys pour acheter des bestiaux.
« Il s'affola de moi et me demanda en mariage.
• Mon (>ère perdit la tête.
fl Je priai, je suppliai. Il fallut obéir. Je devins la femme de Joseph, et vous savez le reste, murmura la v( uve en pleurant.
— Mais... Jean ? demanda le curé attendri.
— Jean a voulu se tuer. Mais c’était un garçon de co:ur. U s’est fait soldat. S’il n’est pas mort, il m’aime toujours, je le sens, bien qu’il ne m’ait jamais écrit. Il est bien près d'avoir Dni son temps... Peut-être qu’il reviendra au pays... Alors...
— Alors, il vous épouserait dit le curé avec émotion.
— Üh 1 non... dit Rose Méürier en secouant U tête. Je sens que je m’en vais... Mais c’est un bon et brave cœur, Jean est un ouvrier laborieux... il prendra it soin de mes deux enfants...