‹ Les Drames du villageChapitre 2 sur 60 · I..a veuve n’eut pas le temps de continuer · texte numérisé non relu

I..a veuve n’eut pas le temps de continuer

On frappa tout à coup à la porte et la porte s’ouvrit au: sitôt.

Un homme, ruisselant de pluie, s'arrêta sur le seuil cl dit :

• - U fait un temps de chien. Bonsoir, bonnes gens, ind quez-moi donc le chemin du bourg du TiÜcul ; n’e. t-ce pas là qu’est le médecin le plus proclie? Des ânes tous ces médecins de campagne, sacrebleu ! Mais quand on n’en a pas d’autre.s... Dans tous les cas, le meilleur de Paris n’y ferait pas grand’chose... je crois que mon maltro a son compte... huit chevrotines et une balle dans le corps...

Cst homme qui avait débité tout cela d’une haleine et avant qu’on ne lui répondit, s’avança alors sans façon vers le feu.

U'! curé se tourna vers lui et le regarda.

— Bon ! fit le nouveau venu, un caiotin !

Le curé se leva, fixa un regard plein de douœiir et de dignité tout à la fois sur cet homme, et lui dit ;

— Pourquoi m’appelez-vous d’un nom injurieux, mon ami?

ni

I/etranger fil un pas en arrière et fixa un regard moitié étonné , moitié dédaignetix sur le curé.

U :ivait peut-être insulté bien des prêtres en sa vie; mais sans doute aucun n'avait osé le regarder comme le ret arda le curé Duval.

Cei homme avait bien soixante ans.

Il evait des cheveux gris taillés en brosse, des moustaches roides et courtes comme en portaient les vieux grognards du premier Empire, et une grande balafre qui lui coupait diagonalement en deux sa figure rougeaude, mais non dépourvue de brusquerie et de franchise.

Sou costume était à peu près celui d’un piqueur.

n avait un tablier de chasse formant jambière audessus d'une paire de boues fortes garnies d’éperons,

une peau de bique à capuchon, et une casquette ronde à double visière.

Le regard du curé fît sur cet homme , sans doute plus grossier que iiicchanl, une impression telle qu’il balbutia en ÔUnt sa casquette :

— Excusez-moi, je me suis servi d’un rilain mot. Mais c’est que, voyez-vous, à la Renardière, les curés ne sont pas en bonne odeur. Le commandant dit comme ça que c’est un las de cafards qui ne regardent jamais en face, tandis que vous...

— Moi, je regarde, n'est-ce pas^ dit le curé.

— Cest la vérité pure, reprit l’homme à la peau de bique. 0‘icl dommage que vous soyez curé!... Vou.s auriez fait un crâne soldat, peut-être, et on vous cCil donné un bout de ça.

En parlant ainsi, cet homme ouvrit sa peau de bique et montra son uniforme vert de piqueur à la première boutonnière duquel s’épanouissait un large ruban rouge.

Le curé eut un sourire plein d’indulgence.

Puis, à son tour, il ouvrit sa soutane, et le piqueur fit un nouveau pas en arrière.

Le curé portait sur son gilet de flanelle noire et pardessous sa soutane la croix d’officier de la Légion d’honneur.

— Tu vois bien, dit-il, que tu es mon inférieur, car lu n'es que chevalier.

Le piqueur jeta un cri...

Puis il attacha sur le prêtre, qui refermait sa soutane, un regard ardent, le regard d’un homme aux prises avec un souvenir lointain et presque effacé.

Et tout à coup il s’écria :

— Ah ! mon capitaine... mon capitaine... vous êtes le marquis Duval de Champerrot.

— Je suis maintenant le curé Duval, reprit le prêtre avec brusquerie. Et toi, drôle, il me semble que je te reconnais aussi. Tu n’éiais pas de mon escadron... pourtant.

— J’étais marcljef au deuxième, réi»ndit l’homme à la {)cau de bique.

— Et tu le nommes Saurin?

— Oui... mon capitaine...

— Veux-tu bien m’appeler monsieur le curé, butor?... Allons! je te pardonne... cesse de te confondre en excuses... et dis-moi d’où tu viens, ce que lu veux et où lu vas, dit le curé avec ce ton bref qu’il avait conservé, à de certaines heures, de son ancienne profession.

— Je viens de la Renardière.

— Bon I

— Kl je vais au Tilleul chercher un médecin*

— Pour qui?

— Pour mon maître, le châtelain de la Renardière, lequel en sautant une haie, s’est logé ce soir, à la nuit tombante, la charge de ses deux canons de fusil dans le corps.

L’homme à la peau de bique, c’est-à-dire l’ancien marclief Saurin, essuya une larme du revers de sa main.

MADEMOISELLE MIGNONNE

— Il dit qu’il en a vu bien d'auire«, et qu’il en reviendra. Mais, moi» je crois bien qu’il est Hambé, mon pauvre commandant!

— Ton commandant ? fit le curé.

— Hé! oui, mon ancien commandant... le clief d’escadron Richard.

— Richard! exclama le curé, mon ancien ami... .Nous avons été capitaines ensemble !

— Justement, mon... Excusez, monsieur le curé.

— Nous sommes de la même promotion. Ah ! palsambleu! dit le bon curé, Une mourra pas sans que je l’aie vu. Où est cela la Renardière? Est-ce loin?... Bigorne ! selle Coco... et vous, ma bonne, couchezvous... Prenez cette potion... En revenant, je vous verrai... et tout ira mieux, espérons-le.

Le bon curé était dans un grand étal d’agitation.

— I?coutcz-moi, dit Saurin, je ne sais pas comment vous dire ^a... mais...

— Mais quoi?

— N’allez à la Repardtère, monsieur le curé.

— El pourquoi donc ca?...

— Parce que le commandant... a... comme moi des idées...

~ Est-ce ma soutane qui reffrayerail?

— J’en ai p< ur.

— Allons donc ! s’écria le curé, il ne sera pis dit que j'aurai laissé mourir mon ami Richard sans lui serrer la main.

Mais Saurin n'était pas rassure du tout.

— Vrai? dit-il, vous no lui demanderez pas 5 se confesser? C’est que ça ferait du bel ouvrage, voyezvous ! .Michel et moi ne serions pas blancs...

— Qu’est-ce que .Michel 7

— -L’ancien brosseur du commandant. Encore un chenapan comme moi, comme le commandant, comme tous les gens de la Renardière qui ne croient ni h Dieu, ni au diable. Si encore M"* Mignonne était au château...

— Qu’est-ce que .M“* Mignonne ? demanda encore le curé.

— La nièce du commandant... mais elle n’est plus au château... je ne sais pas ce qui est arrivé. . c’est la Martine qui a tout fait... elle petit Auguste... M"' Mignonne est partie... pauvre chère fille !

Et Saurin essuya encore une larme, ajoutant :

— Pourvu que le commandant ait pensé â elle.

Bigorne, qui s’était précipité au dehors, revint en .lisant :

— Coco est tout prêt.

— Allons I dit le curé Duval.

— Vrai... mon câpitaine... dit Saurin, vous voulez aller â la Renardière ?

— Sans doute. •

— Mais Michel ne vous laissera pas entrer... à moins que... tenez, si vous ôtiez votre soutane...

— Imbécile! dit le curé, est-ce que lu ôtais ton uniforme quand tu allais au feu ?

Celte réponse si simple fil rougir le vieux soldat jusqu’aux oreilles.

— Pardonnez-moi, dit-il, je suis une brute... mais c’est le désir que j’ai de vous voir entrer à la Renardière, et ce n’est pas commode... Tenez, monsieur le curé, j’ai un bon cheval, je vais galoper jusqu’au Tilleul, je ramènerai le médecin et nous vous prendrons ici. . Je parlerai à Michel, et...

— .Mon ami, dit le curé Duval, entre nous, tu vas faire au Tilleul une course bi<m inniUe; je ne veux pas «lénigrer la science du médecin que tu vas chercher, mais j’en sais bien autant que lui, et j'ai toujours sur moi une petite trousse de campagne qui fera son office ; je pratiquerai rexiracUon de b balle et des chevrotines, et nous verronÿ...

— Ah ! nom d'une pipe I s’écria Saurin, si c'est comme ra, mon capitaine...

— Veux-tu bien m’appeler monsieur le curé! gronda l’abbé Duval.

— Excusez-moi... vous avez raison... Eli bien, à dieval!... il y a cinq bonnes lieues d’ici à la Renardière.

— Rah ! fil le curé, Coco en a fait quinze ou vingt bien souvent.

Et il s’approcha de Rose Mélivièrc et lui dit :

— Courage ! mon enfant. En revenant de la Renardière, je passerai p.ir ici... et puis nous écrirons à Jean, s'il y n lieu.

— Oh 1 dit la Métivière, vous êtes bien l’homme du bon Dieu, monsieur le curé.

Il lui pressa doucement ta main et, en la lui pressant, il y glissa un louis.

— Ne me refusez pas, dit-il tout bas : c'est l’obole du prêtre...

La Métivière fondit en larmes et poussa ses deux enfunts qui s'agenouillèrent devant le vieux prêtre et lui baisèrent la main.

— Au revoir... au revoir!... dit le curé Duval, enflant sa voix pour cacher son émotion. Bigonie l hé, Bigorne ! fit-il en s’élançant au dehors.

— Monsieur le curé ?

— Tu peux t’en retourner ou m’attendre ici...

— Plus souvent, répondit Bigorne. Je vas avec vous, monsieur.

— Mais il y a cinq lieues d’ici h la Renardière.

— C'est bon.

— Et cinq pour en revenir, ça fait dix.

— Vous me ferez donner une autre assiettée de soupe; pourvu que j’aie l’estomac plein, les jambes vont bien.

Et Bigonie se plaça derrière le cheval.

Saurin était déjà en selle.

Le curé enfourcha lestement le grand bidet et lui donna un coup d'éperon.

— Ah çà, dit-il alors à Saurin, comme ils trottaient botte â botte, je ne vais pas aller h la Renardière sans être un peu au courant. Tu vas me renseigner.

— Je suis à vos ordres, répondit Saurin.

Bigorne courait par derrière et tenait pied aux deux

chevaux, jtisUfiani amplement son surnom de Bûjorne le l)érati‘.

(/ancien maréchal des logis clicf, le marchef, comme on dit, se pencha alors sur sa selle :

— Voyez-vous, monsieur le cur<i, dit-il, le commandant s’est bien embarrassé sa vieillesse. Tant mieux pour lui s’il réchappe de l'accident qui lui est arrivé aujourd'hui; mais tant mieux peut-être aussi si sa dernière heure est proche.

— Explique-toi, dit le curé, qui devinait une existence grosse d’orages.

— Vous savez, reprit Saurin, le commandant avait mauvais caractère; il ne s’accordait pas avec tout le monde, et avec ses chefs encore moins qu’avec les autres. Après M. de Beaulieu, il nous est venu au régiment un colonel qui était un peu cassant. Le commandant a eu maille à partir avec lui, et un beau malin il a envoyé sa démission au ministre.

Folio ! murmura le curé, Richard était un officier d'avenir.

— Le commandant était riche, poursuivit Saurin. Sa vieille mère était morte lui laissant une trentaine de mille francs de rente. Cest le Pérou pour un officier.

Un matin, le commandant me dit :

— Aimes-tu 1a chasse, Saurin ?

— Je crois bien, répondis-je, mon père était piqueur, et j’ai été braconnier dans ma jeunesse.

— Veux-lu jeter ton uniforme aux orties ? poursuivit-il, nous vivrons ensemble. Tu seras mon intendant, mon camarade, mon piqueur, tout ce que tu voudras. Je viens d’acheter une jolie terre dans le Loiret, cinq ou six cents hectares de terre et de bois, avec la forêt de l’État è la porte. Nous planterons nos choux, nous irons à la chasse, et nous dirons tout à notre aise du mal du colonel.

Cela m’allait, je suis parti avec le commandant Richard.

Nous sommes arrivés à la Renardière, voici bientêt dix ans.

Comme le commandant était garçon, il a pris avec lui sa sœur, madame Paumelle, qui était veuve d’un capitaine tué à l'ennemi.

Madame Paumelle avait une petite fille de sept à huit ans.

— Voilà mon héritière, me dit te commandant. Son père — que Dieu lui pardonne ! — a mangé sa dot, c’està-dire celle de ma sœur; mais je lui en ferai une et je veux qu’elle épouse un maréchal de France si elle en a la fantaisie.

Tout alla bien pendant deux ans.

Le commandant avait loué, pour lui seul, un lot tout entier de la forêt. On pouvait y diasser tant qu'on voulait, pourvu qu'on ne touchât pas à ses sangliers. Ça, c'était une autre affaire : il a rossé une fois un braconnier à coups de crosse de fusil, parce qu'il lui avait tué, à l’affût, une laie bréhaigne.

Madame Paumelle tenait la maison, la petite fille

grandissait; nous diassions du matin au soir. Tout allait pour le mieux.

De temps en temps le commandant déversait sa bile à propos du colonel qui l’avait contraint à donner sa démission, et il s’était abonné au Moniteur de l'Armée, qu’il Usait assidûment.

Tantôt U approuvait les promotions, tantôt i! les blâmait. Il éprouva un grand chagrin en apprenant que le successeur du colonel de Beaulieu était mis à la retraite.

— Nous ne pourrons plus en dire de mal, me disait-il, il faut respecter les gens à terre.

Et en effet il n'en parla plus.

Mais U se rejeta sur la religion.

Le curé de Seury, qui est notre commune, vint réclamer je ne sais quoi.

Le commandant se mit en colère contre le curé, et depuis lors le curé remplaça le colonel.

Le curé en paiticulier et les prêtres en général devinrent l’objet de la haine et de l’irascibilité du commandant.

11 chercha des querelles d'Allemand à sa pauvre sœur, madame Paumelle, qui était dévote et qui élevait sa fille dans ses idées.

Vous pensez bien que Michel et moi qui étions déjà des sacripants, nous partageâmes les rancunes de notre maître.

Mais tout ça n'était rien, murmura Saurin en soupirant.

Et il fit une pause pour bourrer un petit brûle-gueule qu'l] avait dans sa poche.

— Après? fit le curé Duval.

Saurin reprit :

— Madame Paumelle avait eu beaucoup de chagrins du temps de son mari qui, heureusement, avait réparé par une belle mort une assez vilaine vie.

Elle avait vu son patrimoine se fondre soit à sou, et bien souvent elle avait été battue comme plâtre par le capitaine qui était un buveur d'absinthe.

Sa santé était déjà bien altérée quand elle vint à la Renardière.

Le climat fiévreux du pays devait l’achever.

La troisième année, quand vint la fin de l’été, la pauvre femme se mit au lit.

Elle traîna septembre et octobre et mourut aux premières gelées.

Nous l'enterrâmes le jour des Morts.

C’est un bon homme, le commandant, quoi qu’il fasse et ait déjà fait. Cerveau brûlé, si on veut, mais du cœur, plein la main.

Il pleura sa sœur comme il eût pleuré sa femme.

Le soir de reoterrement, il prit la petite dans ses bras et lui mouilla la figure de scs larmes.

Pendant plus d'un an le commandant fut quasiment inconsolable.

Un jour Michel lui ayant conseillé de se marier, il lui jeta une bouteille à la tète.

C’était moi <3ui étais devenu la gouvernante de la maison.

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MADEMOISELLE MIGNONNE

Lr (.'onuiatKijiil ««t «>ntré en fareir rt 11 a linri laeanne. (Pare 10.)

Mais vous pensez bien que ça ne pouvait pas durer. Un jour le commandant me dit :

— Tout va de mal en pis ici. U nous faut une femme pour tenir la maison.

— Cest difficile à trouver, lui dis-je.

— ' Bah ! me répondit-il, j'ai l'affaire, la Martine, la fille du brigadier garde de Fonten.iy.

On ne se frottait guère è dire la vérité au commandant. D'abord parce qu'on était toujours mal reçu, ensuite parce que ça ne servait pas è grand'chose.

La femme dont il parlait était une fille de vingt-cinq h vingt-six ans. Elle en a bien trente-quatre aujourd'hui.

Son père, le brig.adier Maurel, est garde-chasse de l'autre célé de la forêt, en tirant sur Lorris.

Cest un brave homme qui a souffert le martyre entre .sa fille et sa femme, deux mégères qui eussent fait enrager le bon Dieu.

2» UVBAISO».

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