I.a noce arriva sous les murs du château. Marc disait
^ Allons, mes amis, nous allons défoncer une futaille <le défunt mon oncle.
î2l* LIVh.llSOV.
.Mais Joseph s'approcha et lui dit :
— Non, mon frère, pas ce soir.
— Pourquoi «lonc ça? fil Marc, stupéfait.
— Parce que ma femme ne le veut pas.
ICt Joseph baissa La tôte, et, malgré tous les jurons de Marc Noël, la noce n’entra pas et fut obligée de s'eu retourner comme elle était venue.
Le grand Jacques, le beau meunier, riait à gorge déployée, tandis que les pompiers et les gens s'en allaient en murmurant.
— Croyez-vous pas, disait-il, que ce bélître a fait une belle affaire! Quand on pense qu'elle avait songé à moi dans un temps, la Koquilionne.
— Elle les fera mourir do chagrin, ces deux pauvres vieux, ajouta Simon, le garde champêtre.
— C’est possible, murmura une voix au bord du chemin, mais {•J!c finira mal, ePe aussi.
Etl\>iivitsc dresser la mère Miracle, qui n'était poB de la noce, derrière uu buisson, et la prophétie de la sorcière fit courir un léger frisson dans les veines de tous ces honuncs avinés.
xvm
Tandis que le château des Ormes recevait une châtelaine, et que la Boquiilon devenait marlamo Noël, le nouveau cun* de Sainl-Dtmai, c'est-à-dire notre vieil ami l'abbé Duval, s'installait petit à petit et continuait .ses visites de bienvenUve dans le voisinage.
C'est une pauvre demeure que le presbytère de Saint-Oonat.
Celui de Saint-Florentin est un palais auprès.
D’abord, de.s fenêtres de ce dernier, on apei\‘oil b* magnifique panorama delà Loire; ensuite le jardin, ce pauvre jardin dont niaitro Bigorne avait tant inédit, était immense auprès de celui doSainl-Uonat. Ici point de vu‘% un jardin et grand comme la main, une maison à un seul étage, avec un esc<dier de bois et dt‘ux ou Iruis cliambrettcs latubriss^.
Tout cela adossé à l’église, qui projetait du matin au soir une grande ombre sur le jardin cl masquait les ravfms du soldl.
Aus>i, depuis une quinzaine do jours, que le bon curé avait pris possession de sa nouvelle paroisse, la vieille Manon, sa gouvernante, pouasait-ellc de gros soupirs.
Mais Ig vieux prêtre avait conservé sa physionomie calme et st^retne.
Soldai de Dieu, comme il avait été soldat delà France, il savait obéir, et il acceptait les volontés de scs supérieurs sans murtnurcs.
* Ht puis, dès le premier jour, U. Duval avait compris (>OHr(]uoi on l’envoyait à Saint-Duiiat.
Il y avait beaucoup à fitire dans celte pauvre petite commune forestière.
Deux ou trois mauvais sujets, dont le grand Jacque s, avaient peu à pou corrompu le pays.
Les mauvaises mœurs s'y éiaieiU glissées comme «lans une grande ville, et la KoquiUonne, celle fille effrontée, parvenant â se faire épouser par ua imbticile, él ût loin d'clre une exception.
C'éUiil une œuvre de régénération à entreprendre, et M. Duval s’était mis courageusement à l’œuvre dès le premier jour.
Il avait trouvé dans le pays même un auxiliaire ; c'c tail la mère Miracle.
La mère Mirade cuunaUsait le bourg, les hameaux, les fcrm^*s, les châteaux, comme sa propre maisonuüUe.
Les indications qu'elle donna à M. Duval lui furent même tout d’aboni d'une grande utilité. Aimsi elle lui •>arla, dès le premier jour, de la cliàlelalne du château de Krfuil.
Ce qu'elle lut en dit donna à pjnscr au vieux cun> qu'il y avait là une âme inquiète, un esprit troublé qui
5 peut-être avait besoin d’une pamle amie et consolatrice.
'* Comme nous l'avons vu, il avait fait une première j visite à la baronne Mercier, précisément le jour où elle recevait cetire lettre un peu folie de son amie madame de Lassenie. Mais, on le pense bien, une première visite devait se borner à un échange strict de courtoises bauaiites.
J Cependant, comme au bout d'une demi-heure te ‘ vieux prêtre se levait pour prendre congé, la baronne 9 lui dit :
. — Ne reviendrez-vous pas me voir quelquefois,
monsieur le curé?
Ce n'était pas une invitation, c’était une prière.
El le curé revint en effet tmU ou quatre jours après, puis la semaine suivante.
Chaque fois, il lui semblait que la mélancolie de U jeune femme augmentait.
Son secret paraissait errer sur scs lèvres, et cepeo- I dant elle ne le confiait* point.
* Enfin, un matin, c'était deiu ou trois jours après le mariage de Joseph Noël, le petit groom du château <le Heuil vint au presbytère de Saint-Donat, porteur d’une lettre de la baronne.
Le curé l’ouvrit et lut :
< Monsieur le curé,
« Auriez-vous l'amabilité d'accepter à dîner au cbâleau de Reuil, ce soir? C'est une pauvre femme bieo triste, bien seule, bien tourmentée et résolue à s'ouvhr a vous, ({ui vous fait cette prière.
c Votre paroissienne,
< M.VRTHE MEKCIEH. »
— J’irai, répondit le curé au groom, qui remonta sur sa pouliche et partit au galop.
— Eh! Bigorne, dit le curé à son sacristain. D’ai-je |Eis une malade ù voir à la Voulardièrel
— Oui, monsieur, dit Bigorne.
^ Eh bien, selle Coco.
— Monsieur le curé iii’emmène-l-il avec lui!
— Non, c'est inutile.
— Monsieur le curé, dit .Manou entrebâillant la porte de la cuisine, qui donnait dans le cabûiel même de l'abbé est- ce que vous allez encore revenir dînera onze heures du soir ?
~ Je ne reviendrai pas dîner du tout, répondit k cure en souriunL
Oui'lques minutes après, il montait à cheval et prr liait la route de la Puulardière, qui était en mèoïc temps la route du château de Reuil.
La Poulardière est une ferme qui appiirtient à l'assistance publique.
Elle est entourée d'un lot de bois qui forme une enclave de la forêt.
Les boâpices louent la chasse de ces bois à qiielqua pelits propriétaires, à demi braconniers, (|ui en profitent pour chassor dans la forêt.
LA MÈRE MIRACLE
Les fermiers de ce droit de chasse étaient alors au nombre de quatre : deux de SaiiU-Ponat» deux de Saint-Floreniin.
Ces deux derniers, — nous les connaissons déjà, — n’éLiîenl autres que le père Houtleville, le vendeur de BeÜevuc, et ce bon M. Jouval, rusurier par excellence, à qui tout le pays devait de l’argent.
Or, comme M. le curé Duval entrait dans les bols de la Poulanlière, il entendit deux coups de fusil tout près de lui, et, en mémo temps, M. Jouval lui apparut au bord (lu chemin, suivi d'un chien d’arrêt qui portait dans la gueule un lièvre tout gigoitant encore.
Le curé Duval connaissait parfaitement M. Jouval et savait, comme on dit, ce qu’en valait l'aune.
Il n'avait ignoré aucune des viles intrigues auxquelles le marchand de biens s'était livré soit envers le Mulot, soit envers M. Anatole de Misseny.
M. Jouval, dans les rues de Saint-Florentin, affectait de passer à cêté du curé et de ne point le saluer.
Le curé n'y prenait garde et rencontrait M. Jouval avec la plus parfaite indilTérence.
Cc{>endani, en so trouvant presque face h face avec lui, CO jour-là, dans les buis de la Poulardière, M. Duval éprouva un sentiment de bizarre appréhension.
Le marchand de biens n’était pas seul.
ün jeune homme s'avancait derrière lui dans la ligne forestière, ayant également un fusil sur l’épaule.
Ce jeune homme, le vieux prêtre ne l’avait encore vu qu’une fois ; mais on lui en avait beaucoup parlé, surtout la mère Miracle.
CVîtail M. Henri.
Le curé Duval s’intéressait à lui déjà, comme on s’intéresse à tous ceux qui sont la victime des fautes paternelles; aussi fît-il un mouvement de surprise en le voyant en compagnie de M. Jouval, rhunme 5,105 foi ni loi et généraLmicnt méprisé autant qu’il était craint.
M. Henri salua le curé et passa .son chemin.
M. Jouval reparla insolemmuit le vieux prêtre, et prenant le jeun * homme par le bras, il l’eutralna sous bois, et tous deux disparurent aux yeux do .M. Duval, qui Continua sa route tout pensif.
H arriva à la Poulardière, la ferme oh il y avait un malade.
Dans tout ce pays-là, quand on est malade, c’est qu*on a les fièvres; il n’y a guère d'autres maladies.
Le malade que le curé allait voir était un pauvre garçon de charrue, venu de la Beaucc. qui est une icrr« saine et en b:in air, et qui payait son tribut au clim&t morbide de la forêt d'Orléans.
Le bon curé lui donna du sulfate de quinine à prendre par doses, lui prescrivit de se tenir chaudement, et, rcjnonlanl à cheval, il prit le chemin du clîàteau de Beuil.
La baronne attemlait le vieux prêtre avec une .sorte
d’anxiété.
Quand les domestiques aux aguets signalèrent et le bid“t fîeur-de -pêcher et le monsieur tout noir, à l'extrémilé de l’avenue, elle eut comme un battement de cœur.
Puis elle prit .son fils par la main et s'avaoi^a à la rencontre de l’ab^^é Duval.
L'abbé mil pied à terre, passa la bride à son bras; puis, après les compliments d'u.sage, il se mit à marcher auprès d’elle.
La baronne avait une certaine volubilité de paroles ({ui ne lui éLiit pa.s ordinaire.
M. Duval mil remarquer chez elle un peu de fiè\ re et d’anxiété, cl il pensa qu'il pournil bien, ce soir-là, emr orter les confidences do la jolie veuve.
La vieille demoiselle qui servait de dame de compagnie à la baronne était une personne insignifiante, qui ne s’occupait que de l’enfaiil; on l’appelait mademoiselle Préauclerc.
fn type, du reste :
Vieille, laide, bavarde, elle parlait à chaque instant de sa famille, qui tenait, disait-elle, un rang dans le Blaisois.
Mademoiseîle Préauclerc n’était donc pas une ressource pour la baronne Mercier.
Mais elle ne la gênait pas beaucoup non plus.
Cependant la conversation, durant le dîner, no put s’étendre que sur des banalités.
Ce ne fut que lorsque la vieille demoiselle se fut levée pour aller coucher renfiinl, que madame Mercier condui.sit le vieux prêtre dans le petit salon du rez-dechaussée, oii elle se tenait d’ordinaire.
Alors sa physionomie, fiévreusement enjouée jusquelà, devint triste et rêveuse, et M. Duval lui dit :
— Madame, vous m’avez appelé... je suis venu... Dites, que piiis-je faire? Avez-vous besoin, co.mme oî) dit, du médecin de Tàme?
— Oui, monsieur le curé, r<‘pondit-ello.
Alors, simplement, naïvement, la jeune femme s’ouvrit tout entière au vieux prêtre.
Elle lui parla de son enfance solitaire derrière Ira grilles d’un couvent, et de l'abandon moral oii so.i père, homme d^ plaisir, l'avait laissée jus^iu’à son mariage.
Puis elle lui peignit son éphémère bonheur conjugal, silêt brisé par la mort.
Et ensuiU*, les douleurs mornes de son veuv.ige, c*. ce besoin ardent d’affèclion qui l'avait rapprochée de son père ; enfin la fin tragique de celui-ci.
Sa voix tremblait bien fort, lorstiu'cllc en arriva à ce bizarre serment qu'elle lui avait fait au lit de mort.
Alors seulement le curé Duval tressaillit et devina. Mais son paterml et doux visante inspirait si bie.i une confiance absolu?, que la baronne s'épancha libremenl, et peut-être même à son insu, tant il est vrai que souvent le cœur humain s’ignore lui-même. Elle raconta avec chaleur l’héroïque dévouement de .M. Henri ; elle s'accusa, d’une voix émue, de l’avoir pour ainsi tUrô humi'ié...
Que devait-elle faire?
LKS DHA.MKS lU VIÎXAr.E
itîi
Ses {>aroles, presque siWères, éiaiem à ciiaque in> stant démenties par i’accent ému avec lequel elle les prononçait.
Chaque phrase se terminait par le mot impossible* et, ce mot prononcé, son émotion redoublait.
Enfin le vieux prélre osa lui prendre la main :
^Madame, lui dit*il, je n'ai pas toujours été un pauvre curé de campagne, ignorant des choses du inonde et ne sachant que ce qu'on apprend au séminaire. Hélas! j’ai connu les orages de la vie, et c'est un de ces orages qui m’a jeté dans les bras de Dieu.
Elle le regardait avec une sorte d’effroi.
— .Madame, continua t-il, votre âme bst plus malade que vous le croyei.
Et comme elle levait sur lui un adl éperdu :
— Ce jeune homme, dit-il, ce paysan, ce pauvre garçon élevé aux champs cl n'ayant conservé de son origine que celle fierté de sentiment que nous appelons volontiers de la race, vous l’aimez!...
La baronne Mercier jeta un cri et couvrit son front rougissant de ses deux mains.
« Mon Dieu ! murmura le prêtre, vous dont les vues sont parfois impénétrables, ne viendrez-vous pas à notre aide?...
Que se passa-t-il alors entre le vieux prêtre et la jeune femme?
Nul ne le sut ; mais, quand l’abbé Dnval quitta le château de Reuil, la baronne était plus calme, et sans doute que la parole du vieillard avait fait pénétrer dans son âme troublée un mysuirieux apaisement.
Tandis que le curé Duval recevait au château do Heuil les confidences do ta baroime, .M. Jouval, notre ancienne connaissance de Saint-Florentin, soupait à la ferme de la Poulardière en compagnie dc.M. Henri.
M. Henri était un pauvre diable qui n'avait ni sou ni maille, et M. Jouval n’avait {>a3 pour habitude de fréquenter ces gens-lâ.
Cependant, depuis plus de huit jours, M. Jouval venait chasser tous les matins li la Poulardiùre et ne s’en allait que lorsqu'il était bien certain qu'il n'y rencontrerait pas M. Henri.
Six jours de suite, le marchand de biens en avait été pour ses frais.
Le septième, il avait trouvé le jeune homme au bord des terres, et il lui avait proposé de chasser avec lui.
M. Henri ne connaissait guère M. Jouval; mais ce dernier avait un air si jovial et si rond, qu'il savait séduire son monde à première vue.
Avant midi, le marchand de biens et M. Henri étaient les meilleurs amis du monde.
Les gens de la Poulardière tiennent auberge à l'occasion pour les chasseurs.
M. Henri se laissa entraîner par M. Jouval, qui manda une omelette au lard et fit mettre à la broche deux perdreaux qu'il avait dans sa carnassière.
On chassa de nomoau après déjeuner, et on revint souper è la Poulardière.
Des le premier jour de son instillation aux Orm«. comme mailrx^sse de maison, la Roquillonne avait été si peu avenante pour M. Henri, <jue celui-ci partait le malin, revenait le si>ir, évitait de rencontrer la nouvelle chàielaiiie, et vivait le plus souvent, toute U journée, d'un peu de pain et de fromage.
.M. Henri était de plus vn plus décide è sc faire soldat et à quitter le château des Ormes.
Et ccjiendant il remettait toujours son départ au lendemain, et chaque jour, son fusil sur l’épaule, ü s'enfonçait .sous bois, jusqu'à ce qu'il efU v*u poindre à l'horizon les tourelles de Reuil.
Alors il soupirait et revenait brusquement sur scs pas, comme s’il cCit eu honte de sa propre faiblesse.
Or donc, ce soir-l!i, M. Henri, qui avait empli sa carnassière, ne s'éiaii pas trop fait prier pour accepter le sou[}er de M. Jouval.
Il est vrai que ce dernier était venu le matin, ju^ qu’à la ferme des hospire.s, dans son cabriolet. M. Henri avait soulevé le coffre et avait glissé dedans un liè\Te et quatre perdreaux : c'était sa manière de payer sz part du souper. On se mit donc à table.
Le coffre du cabriolet renfermait deux bouteilles vieux vin.
C’était un cru de Bourgogne, ciiaud à l’estomac et capiteux en diable.
Les deux bouteilles y passèrent.
M. Jouval versait à boire h M. Henri, qui commençait à n’être plus très-sûr de lui; et, tout on lui faisant raison, il l'appelait M. le comte. C’était la première fois peut-être que le titre de scs aïeux résonnait à scs oreilles.
M. Henri trouvait M. Jouval d'une aménité parfiile.
Mais il se sentit attirr* vers lui complètement, kHSque celui-ci lui eût dit :
~ Savez-vous, monsieur, que j'ai beaucoup conuu M . votre père 7
— Vous l'avez connu? fil Henri avec émotion,
— Et s’il avait écoule mes conseils,..
Henri baissa la téta et ne put s'empêcher de rougir; iiavait si grand'peur que la mémoire de son père fût attaquée !
Mais, d'un mot, M. Jouval le rassura.
— C'était bien le meilleur cl le plus honnête des hommes que M. le comte, «Ut-ii.
Henri respira.
— Mais trop bon, trop facile, prêtant de rargcnii tout le monde et ne le faisant jamais rentrer, coniiaua le marchand de biens.
Henri le regarda avec étonnement.
— Tenez, poursuivit .M. Jouval, je vais vous dire une chose qui vous étonnera peut-être.
— Parlez, dit M. Henri, en proie à une vague curiosité.
— Eh bien, quand votre père s esl cru niiné, il ne rélait qu'à moitié.
— Comment cela ?