‹ Les drames galants, la Marquise d'EscomanChapitre 2 sur 5 · PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS · texte numérisé non relu

PARIS CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

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On s'accomplit un déooûment que n'avaient pas prévu ceux qui le désiraient le plus.

Au premier coup d'oeil qu'elle avait jeté dans la mansarde, Marguerite avait pressenti la situation.

Le demi-aveu de Louis de Fontanieu, le trouble de Mme d'Escoman.la fureur de Suzanne, le désordre qui régnait dans la chambre, l'énorme crevasse de la cheminée, tout lui indiquait clairement la vérité; s'il y avait de l'amour dans la démarche de la marquise, l'amant de Marguerite pouvait seul être l'objet decet amour.

Seulement, ses présomptions déliassèrent la réalité.

Elle supposa que M*™ d'Escoman ne pouvait s'être résignée à ce honteui espionnage que pour s'assurer que Louis de Fontanieu tiendrait la parole qu'elle lui avait arrachée, sans doute, de rompre avec sa maîtresse, et que pour jouir des angoisses et du désespoir d'une rivale.

A cette pensée, sa fureur ne connut plus de bor.ies ; elle poussa un rugissement sauvage et se précipita sur Emma.

Plus prompt qu'elle encore, Louis de Fontanieu se jeta devant Mme d'Escoman à moitié évanouie, et, l'enlaçant d'un de ses bras, de l'autre il contint Marguerite, qui éclatait en imprécations frénétiques.

11 y a dans l'attouchement même involontaire de deux corps qui aspirent l'un vers l'autre des sensations indéfinissables auxquelles personne ne saurait se soustraire. Au milieu de son désespoir, de ses terreurs, de son accablement, Emma, lorsqu'elle sentit le cœur de celui qu'elle aimait battre et palpiter à quelques lignes de son propre cœur, en subit l'irrésistible magnétisme.

Sous la vigoureuse étreinte par laquelle Louis de Fontanieu la serrait contre lui, une secousse nerveuse, comme celle que l'on reçoit de la pile galvanique, fit tressaillir tous ses membres; ils restèrent encore en proie, il est vrai, à l'engourdissement passager qui les paralysait ; mais l'âme se réveilla et céda avec une voluptueuse ivresse à la puissance d'attraction qui s'exerçait sur elle. Emma jeta son bras autour du cou du jeune homme, renversa sa

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tête en arrière en l'appuyant sur son épaule et lui dit avec un accent tendrement égaré :

— C'est pour l'amour de vous que je souffre, Louis ! c'est bien à vous de me défendre des emportements de cette femme.

Elle appelait celui qu'elle aimait du nom qu'elle lui avait donné dans ses derniers rêves.

En ce moment, les gens de la maison, dont les cris de Suzanne avaient excité l'inquiétude, arrivaient au deuxième étage.

Suzanne quitta Marguerite, avec laquelle elle luttait de violences et d'invectives, pour courir à la porte de la mansarde et la fermer ; mais la grisette, dont les paroles de Mme d'Escoman avaient changé la fureur en délire, la devança, et, d'un effort suprême, maintint cette porte grande ouverte.

Marguerite comprenait que c'était la vengeance qui arrivait.

—Personne n'est de trop ici ! s'écria-t-elle ; il faut que madame la marquise aille désormais hardiment, le front levé, comme je marche, moi, depuis trois ans. La modestie ne sied point aux personnages que nous avons à jouer. Vous croyez qu'il n'y a qu'une Marguerite ici, nous sommes deux : moi qui espérais me réhabiliter de mon infamie, moi qui voulais racheter mes fautes en me montrant honnête dans mon désordre, et Mrae la marquise d'Escoman, la iemme mariée, M"10 la marquise d'Escoman, l'honnête femme, qui vient voler son amant à la lille perdue.

h LA MARQUISE d'ESCOMAN

Et, comme un murmure d'incrédulité s'échappjt de toutes les poitrines :

— Vous doutez, bonnes gens ? reprit Marguerite avec la même animation. Voici par où madame venait épier ce qui se passait chez moi ; regardez leur rougeur. Devani, vous encore, ils se tiennent embrassés, tant leur passion est irrésistible! Mais qu'ai« je besoin de tous ces témoignages? Si bon me semble, j'en trouverai un plus irrécusable, le leur! Démentez donc ce que je viens de dire, si vous l'osez, madame : dites donc à tous ceux qui nous écoutent, et qui ne veulent pas croire à tant d'impudeur sous un masque si pudique, à tant d'effronterie sous des apparences si candides, dites-leur donc que je mens; dites-leur donc que ce n'est pas votre amour pour M. de Fontanieu qui vous a fait commettre cette action indigne et lâche, devenir espionner une pauvre fille ; dites-leur donc que je me trompe en affirmant que, comme moi, vous n'êtes qu'une prostituée.

Suzanne essayait de répondre, de couvrir de ses cris les cris de Marguerite. Au dernier mot que celleci prononça, Louis de Fontanieu, lâchant Mmc d'Escoman, saisit Marguerite à la gorge, comme s'il eûl été temps encore d'empêcher que l'odieuse épilliète dont elle venait de flétrir la femme qu'il aimait, ne sortît de la bouche de son ancienne maîtresse.

Les témoins de cette déplorable scène se précipitèrent pour arracher la malheureuse des mains du jeune homme ; ils entraînèrent Louis de Fontanieu

dans la chambre de la mère Brigitte, todis que l'on transportait dans son appartement Marguerite, en proie à une violente attaque de nerfs.

Aussitôt qu'il put se dégager, Louis de Fontanieu revint à la mansarde, où il pensait que Mme d'Escoraan avait besoin de ses soins ; mais il ne l'y trouva plus.

Suzanne avait profité de la confusion qui était résultée de la lutte entre Louis de Fontanieu et ceux qui l'empêchaient de se livrer à ses tristes voies de fait, pour entraîner sa maîtresse et s'enfuir avec elle de cette odieuse maison.

Louis de Fontanieu ne s'arrêta môme pas devant la porte de Marguerite; Marguerite était un monstre qu'il n'eût renconté que pour le broyer sous ses talons. Le délire passionné où le désespoir avait jeté la pauvre fille, loin d'être une excuse à ses yeux, était un crime de plus, et un crime pour lequel, s'il eût été consulté, elle eût mérité la mort.

Il allait par les rues, les yeux égarés, chancelant comme un homme ivre, ne reconnaissant pas ses amis lorsque ceux-ci passaient à ses côtés.

C'est à peine si, de loin en loin, une pensée d'orgueilleuse satisfaction gonflait son cœur, lorsqu'il songeait que son rêve le plus caressé venait d'être si miraculeusement réalisé , lorsqu'il se disait ctue c'était pour lui que la vertueuse Mme d'Escoman se serait si misérablement compromise; non, a l'honneur de son désintéressement juvénile, nous devons

affirmer que la préoccupation du sort d'Emma l'absorbait tout entier.

11 était impossible qu'après un si grand scandale, qu'en face du retentissement que devait avoir cette équipée, elle eût songé à rentrer chez elle. Devant l'horreur de la situation, sa raison n'aurait-elle pas succombé, ou, en ne prenant conseil que de son désespoir, n'aurait-elle pas attenté à ses jours?

C'était dans les alentours de l'hôtel d'Escoman que l'agitation de ses pensées ramenait sans cesse Louis de Fontanieu. La nuit était venue; tout était morne et sombre dans cette demeure ; aucun bruit n'y attestait la vie. Ses grands murs noirs, où nulle lumière n'apparaissait, avaient un aspect sinistre. 11 semblait que la mort et le deuil s'y fussent installés. Le jeune homme, en la contemplant, sentit un froid glacial percer jusqu'à ses os ; ses angoisses en redoublèrent ; elles devinrent si vives, qu'à tout risque il résolut de pénétrer dans l'hôtel, de gagner le premier domestique qui se présenterait et de savoir de lui ce qui s'était passé.

Il saisissait le marteau pour heurter à la porte, lorsqu'il fut heurté lui-même par une femme qui accourait toute haletante et dont les mains tremblantes essayaient d'introduire une clef dans la serrure.

Louis de Fonlanieu et la femme poussèrent un cri simultané en se reconnaissant.

— Au nom du ciel, Suzanne, — car c'était elle, — qu'est-il arrivé à madame ? s'écria Louis de Fontanieu.

LA MARQUISE d'eSCOMAN 7

— Venez, venez, répondit la gouvernante, et que le bon Dieu nous prête des ailes ; car, si nous lardons , peut-être ne la reverrons-nous pas vivante.

Et, certaine de l'acquiescement de celui pour lequel sa maîtresse s'était perdue, oubliant la cause qui l'avait amenée, comme si, en retrouvant Louis de Fontanieu, elle avait retrouvé plus qu'elle ne cherchait, Suzanne reprit sa course dans la direction d'où, elle était venue, course véritable en dépit de l'obésité de la gouvernante, course dans laquelle elle déployait une telle énergie, que, malgré sa jeunesse et sa vigueur, c'est à peine si Louis de Fontanieu eût pu la dépasser.

Ainsi courant, ils sortirent delà ville.

Suzanne ne s'expliquait pas, elle ne répondait pas aux questions que son compagnon ne cessait de lui adresser ; elle semblait avoir assez à faire de ménager le jeu de ses poumons, qui rendaient le bruit strident d'un soufflet de forge,

Ils arrivèrent ainsi au bord du Loir ; mais, après avoir fait cent pas le long du mur des peupliers, Suzanne, vaincue parla fatigur, trébucha et s'abattit; elle était tombée à genoux ; elle fit un effort suprême pour se relever ; il fut vain : le sang accumulé dans sa poitrine en dilatait si violemment les artères qu'elle suffoquait; la voix lui manqua lorsqu'elle voulut parler; 1rs quelques mots qu'elle put prononcer avaient dans leur accent quelque chose du râle d'un mourant.

— rius loin, plusloin, dit elle, et vous la trouverez...

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Au non du ciel emmenez-la ! au nom de tout ce que vous aimez, ne souffrez pas qu'elle meure !

Louis de Fontanieu n'en écouta pas davantage ; il repartit avec la rapidité de la pensée, sans s'inquiéter de Suzanne, qui d'ailleurs, ne demandait pas qu'on s'inquiétât d'elle.

Tout en dévorant l'espace, il regardait de tous les côtés; ses yeux cherchaient à percer les ténèbres de la nuit. Tout à coup il fallit heurter une forme noire qu'il aperçut en la dépassant; il revint sur ses pas : c'était Mme d'Escoman.

Elle était assise sur la terre nue, adossée contre un peuplier ; elle avait renversé son visage sur ses genoux, autour desquels ses mains s'entrelaçaient ; à deux pas d'elle, Louis de Fontanieu entendait les dents de la pauvre femme s'entre-choquer.

— Madame, madame, lui dit-il, au nom du ciel que vous est-il arrivé?

Au son de cette voix , Mme d'Escoman se redressa comme si elle eût été mue par un ressort d'acier.

— Qui m'appelle? demanda-t-elle d'une voix rauque d'épouvante.

— Moi, Louis de Fontanieu, qui vous aime, qui n'ai jamais cessé de vous aimer !

— Et moi qui ne le reconnaissais pas ! s'écria Emma; moi qui ai douté une minute que ce fût lui ! 01) !... mon cœur me disait bien qu'il ne m'abandonnerait pas dans ma misère I

11 n'y arien de plus pudibond que les courtisanes; elles seules savent faire une chute en observant tous les préceptes de la décence. Lorsqu'une femme honnêtes s'abandonne, que lui importent de vaines retenues dans le sacrifice de ce qui, jusque-là, avait été le plus précieux de ses trésors, dans le sacrifice de sa vertu ? La passion véritable n'admet ni degrés, ni raison, ni calcul.

A/fme d'Escoman jeta ses bras autour du corps de Louis de Fontanieu ; elle se serra contre lui , avec cette énergie désespérée que met le condamné à embrasser l'autel ; celte poitrine contre laquelle elle appuyait la sienne n'était-elle pas son seul refuge désormais?

Dans cette étreinte, ses lèvres rencontrèrent les lèvres du jeune homme, et elle ne les détourna pas; elle reprit d'une voix que les baisers et les sanglots entrecoupaient tour à tour.

— Non, non, vous ne m'abandonnerez point, n'estce pas, mon ami ?... Oli ! que j'ai souffert depuis deux heures ! Je croyais que j'allais mourir, là, au pied de cet arbre ! La mort que j'appelais n'est point venue, heureusement! Mourir sans vous revoir,c'eût été trop cruel !... Vous m'aimez donc, Louis? vous m'aimez, bien vrai ? Parlez un peu, que j'écoute votre voix me répéter ce que mon cœur me disait tout bas ; car il y a longtemps que je vous aime, moi... Si tout cela n'allait être qu'un rêve ! Mais non, je ne rêve pas, j'entends encore retentir à mes oreilles la voix de cette horrible créature; le nom infânfcj

qu'elle me donnait me brûle comme le feu de l'enfer. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu 1 mon Dieu !

— Toute ma vie sera consacrée à vous faire oublier cet odieux moment, à expier les torts que la fatalité m'a donnés malgré moi... Emma, chère Emma, partout ce qui est sacré en ce monde pour un homme, je jure que, si pour moi vous èles perdue...

— Oh! oui, je suis perdue! dit à demi-voix Mme d'Escoman, que ce mot de Louis de Fontanieu venait de forcer à jeter un coup d'œil en arrière. Mon Dieu ! il me semble que le regard d'un enfant me ferait rougir à présent.

— Si pour moi vous êtes perdue, reprit le jeune homme, je serai pour vous si plein d'amour, je trouverai, dans ce bonheur inouï que je vous devrai et que je vous dois déjà, l'obligation de tant de constance, que vous ne regretterez jamais le douloureux sacrifice que je vous aurai coûté ! Que je sois maudit de Dieu si je manque jamais au serment que je fais dans cet instant, le plus solennel de ma vie.

— Est-ce que j'ai besoin de vos serments, Louis ? On ne peut mentir quand on aime. Est-ce qu'il est possible que je regrette quoi que ce soit ? Mon Dieu! ma pensée est si bien h vous tout entière, que, lorsque vous parlez ainsi, je ne me rappelle rien d'aujourd'hui «rien d'hier, rien du passé. 11 me semble qu'il y a cinq minutes que je viens de naître. Voulez-vous te répéter encote, <jue vous m'aime?, Louis?

J'avais bien rêvé de voys l'entendre dire, mais je ne me figurais pas que ce fût si doux à écouter.

Après les premiers transports de leur double ivresse, il fallut bien songer aux difficultés matérielles de la situation que l'incartade de. Marguerite avait faite à Mme d'Escoman.

Gomme les deux jeunes gens échangeaient les premiers mots qui y avaient trait, Suzanne les rejoignit.

En les apercevant ainsi à côté l'un de l'autre , au pied du peuplier, les mains réunies; à l'accent vibrant et sonore qu'avait pris la voix de sa maîtresse, la gouvernante devina que celle-ci était sortie de l'effrayant accablement dans lequel elle l'avait laissée. L'émotion de sa joie produisit sur elle le môme effet que la fatigue; ses jambes se dérobèrent sous elle, elle tomba à genoux devant Louis de Fontanieu et l'embrassa avec les transports qu'elle avait jusqu'alors réservés pour sa seule maîtresse; elle le serra sur sa poitrine comme une mère qui retrouve son fils bien -aimé.

— N' -t-cc pas que vous la rendrez heureuse, mon Ijnma ? disait-elle; c'est bien vrai, n'es! ce pas, M. de Fontanieu ? Ah ! s'il en était autrement!... 11 n'y a qu'un instant que je réfléchis que cela est le, i't si vous saviez comme cela me l'iil peur! Ce st-rait moi, celte fois, qui au tais été l'arlisan de SOU infortune, car c'est moi... mon Dieu! c'est peut-être bien mol, ce <jue j'ai fait; si té

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allait m'en punir, non pas dans moi-même , mais dans ce que j'aime le plus au monde, dans mon enfant !... Oh ! non, je suis folle avec mes terreurs... Et puis, d'ailleurs, elle vous aimait, elle serait morte ! Est-ce que l'on peut laisser mourir comme cela celle qu'on a nourrie de son lait? Non, elle sera heureuse avec vous, j'en suis certaine; vous ne ressemblez pas à l'autre, vous; ils n'ont pas eu le temps de vous corrompre... Elle sera heureuse ! Tenez, déjà elle me semble toute changée ; j'entrevois sa bouche qui sourit... Il y a si longtemps que cela ne lui était arrivé, de sourire !... Elle m'avait amenée ici en sortant de cette maison, là-bas. Ah ! mon Dieu ! pourquoi l'y ai-je conduite !... Elle s'était laissée tomber au pied de cet arbre, et ni mes prières ni mes larmes ne pouvaient la décider à quitter cette place , à rentrer à l'hôtel ; j'y allais pour y chercher du secours lorsque je vous ai rencontré...

Louis de Fonlanieu, quoiqu'il ignorât l'importance du rôle que Suzanne avait joué dans l'aventure qui se dénouait pour lui d'une façon si inespérée, connaissait toute l'influence de la gouvernante sur sa m;iîlresse. Aussi lui répéta t — il les serments qu'il avait adressés à Emma.

Cependant la soirée s'avançait; il devenait urgent de prendre un parti.

Par cette raison que es natures timides se décident plus difficilement à une résolution violente, elles acceptent aussi plus résolument les conséquences des situations dans lesquelles les circonstances les ont

placées ; il leur est aussi pénible marcher en de arrière qu'en avant.

11 eût fallu plus de volonté que n'en avait Mme d'Escoman pour affronter et les reproches de son mari et le mépris public, auxquels elle devait s'attendre après le retentissement que la scène du matin ne pouvait manquer d'avoir dans Châteaudun.

Ce ne fut qu'indirectement que ces considérations agirent sur la détermination de Mme d'Escoman ; mais elles ne contribuèrent pas moins pour un peu à la confirmer dans l'idée qu'il lui était impossible de rétrograder. Ce qui principalement l'y décidait, c'était le souvenir de la scène qu'elle avait entendue ; elle était restée jalouse de Marguerite ; elle lui enviait cette effervescence de sentiments que, le matin, elle désespérait d'atteindre. Quoi qu'il en dût résulter, elle n'eût pas voulu débuter dans ses amours par une tiédeur qui lui paraissait la négation de la passion. Il y avait dans la possession calme de son amant, en dehors du monde avec lequel elle venait de rompre, malgré les préjugés qui allaient la condamner, quelque chose qui ressemblait à une victoire et qui exerçait sur elle cette irrésistible attraction qui jette hors de la société tant de cœurs nobles et généreux. Elle espérait enfin, par l'immensité du sacrifice, river à jamais la chaîne qui allait l'attacher a celui qu'elle aimait.

Celte résolution avait tropdeccs bénéfices immédiats qui délraquenl la cervelle dw amoureux pour que Louis de Fontanieu la combattît sincèrement;

\l\ LA MARQUISE i/ESCOMAN

Suzanne fut seule à faire entendre la vois de la raison, à supplier sa maîtresse de tenir tète à l'orage ou, tout au moins, de prendre conseil de la réflexion.

On ne l'écouta pas. Il fut décidé qu'ils partiraient tous les trois dans la nuit même. Emma était plus impatiente que Louis de Fontanieu que ce départ fût consommé ; elle était si désireuse de quitter la ville qui, depuis quelques jours, lui était devenue odieuse, de se voir sur la route du paradis terrestre vers lequel elle croyait marcher, qu'il fallut le:- plus vives instances pour obtenir qu'elle quittât l'avenue, où elle voulait attendre la voiture que Louis de Fontanieu devait se procurer, et pour la décider à prendre quelque repos avant de se mettre en route.

Et cependant elle en avait grand besoin ; les terribles secousses de la journée avaient brisé ce cor; s frêle, à peine convalescent ; mais elle mesurait s s forces au bonheur qui gontlait son âme, à ce bonheur viviOant d'un premier amour; elle raillait doucement sa faiblesse, elle suppliait Louis de Fontanieu de ne pas juger son cœur à la débilité de son corps, et, lorsque, aux premiers pas qu'ils firent, Louis de Fontanieu la sentit chanceler à son bras, elle refusa tongtemps*de permettre à celui-ci de la prendre entre les siens pour la porter jusqu'à la ville.

Ce ne fut que lorsqu'ils entrèrent dan^ le faubourg que l'enjouement par lequel elle s'efforçait de protester contre son épuisement l'abandonna. Ses terreurs l'avaient reprise malgré elle ; chaque passant

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attarde, qui croisait le petit groupe au milieu duquel élait Emma, faisait tressaillir celle-ci.

Il était heureusement dix heures du soir, et, à dix heures du soir, les rues de Châteaudun sont à peu près désertes.

Louis de Fontanieu n'avait pas d'autre asile à offrir à Emma que son propre appartement ; c'est là qu'il se proposait de la conduire.

Mais, si endormie que parût la ville, il ne jugea

pas qu'il fût sage de s'engager dans un endroit aussi

vert que l'était la place de la sous-préfecture,

sans avoir essayé de reconnaître les intentions de

ceux qui pourraient s'y trouver.

Ils passaient en ce moment devant l'église Saint- Pierre ; à cette époque, le vieux cimetière qui l'entourait jadis était abandonné, mais non encore détruit. Ce lieu, tout sinistre qu'il était, sembla à Louis de Fontanieu tout à fait propre à servir de retraite à Mme d'Escoman pendant que lui-même irait à la découverte.

Il franchit par une brèche le mur en ruine, conduisit ses deux compares dans un angle du cimetière, derrière un massif de cyprès, et s'éloigna après avoir vivement recommandé a Suzanne de veiller sur sa maîtresse et surtout de ne pas la quitter d'un instant.

Sa prudence n'avait pas été inutile: deux hommes se promenaient devant la sous-préfecture et semblaient attendre quelqu'un; l'un de ces hommes avait la tournure de M. d'Escoman.

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Quelque indifférent qu'il fût à l'endroit de sa femme, le marquis n'avait pu ne point s'inquiéter de sa disparition.

Sans doute, la rumeur publique lui avait déjà désigné Louis de Fontanieu comme étant celui qui pouvait lui apprendre ce qu'était devenue Mme d'Rscoman.

Décidément, si l'on voulait fuir, il n'y avait plus une minute à perdre.

Louis alla réveiller un homme qui faisait profession de louer des chevaux et des voitures, lui demanda de le conduire à l'instant même à Chartres, où des affaires pressantes l'appelaient, ainsi que sa mère et sa sœur.

L'homme le regarda avec un sourire qui signifiait que, connaissant très-bien le secrétaire de M. le souspréfet, ne lui sachant ni mère ni sœur à Châteaudun, il n'était point sa dupe. Mais Louis de Fontanieu lui mit quelques écus dans la main; l'homme redevint grave et promit que, dans dix minutes, il aurait attelé les meilleures bêtes de ses écuries au plus splendide de ses équipages.

Cette perspective d'un aussi prompt départ soulagea le jeune homme d'un grand poids; il reprit tout joyeux le chemin de l'église Saint-Pierre, il rentra dans l'enceinte abandonnée; mais il ne retrouva pas les deux femmes à l'endroit où il les avait laissées.

Un froid mortel pénétra jusqu'à son cœur.

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Il appela Mme d'Escoman à voix basse : rien ne lui répondit.

11 pensa que quelque chose les avait effrayées ; que, sans doute, elles s'étaient cachées dans l'épaisseur du bosquet funèbre. 11 en écarta les branches, il tàta avec ses mains : ses mains ne rencontrèrent que la mousse qui recouvrait les pierres tumulaires et les croix encore debout.

Sa tête s'égara; une terreur vertigineuse s'empara de ses sens, il vit des ombres, des spectres, des fantômes, entraînant la femme qu'il aimait dans les fosses entr'ouvertes.

Il oublia la prudence que la situation lui commandait ; il parcourut le cimetière en appelant Emma à grands cris.

Enfin, il crut entendre des gémissements qui venaient du centre de l'enceinte; il y courut, l'âme pleine d'angoisse.

La plupart des tombeaux étaient renversés et ensevelis sous l'herbe ; seule la croix que, des siècles auparavant, on avait dressée au milieu du champ de repos était restée intacte; elle ouvrait ses deux grands bras de granit, étendard de résurrection de tous ceux qui dormaient à son ombre.

Sur son piédestal, rongé par les lichens , tapissé par les lierres, Louis de Fontanieu aperçut Emma et Suzanne agenouillées et absorbéesdans leurs prières; c'étaient les sanglots de la première qui avaient guidé vers elle le jeune homme.

— Venez ! venez ! lui dit Louis de Fontanieu. La

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voiture est prête; il faut que nous soyons loin d'ici avant le jour.

Mme d'Escoman ne répondit pas; ses pleurs redoublèrent; ils communiquaient à tout son corps un tressaillement convulsif.

Louis de Fontanieu voulut la saisir et l'emporter comme il l'avait fait peu d'instants auparavant ; elle le repoussa doucement.

— Mon Dieu ! que s'est-il donc passé ? dit-il, qu'est-il donc arrivé ? qu'avez-vous fait ?

— J'ai prié.

— Mais venez donc ! Voulez-vous qu'un misérable instant perdu nous sépare à jamais ? Emma ! Emma !

Mrae d'Escoman essaya de répondre ; mais l'émotion la suffoquait; elle secoua négativement la tête, puis elle cacha entre ses mains son visage ruisselant de larmes.

— Elle ne m'aime pas ! s'écria Louis de Fontanieu avec un accent de désespoir.

— Je ne l'aime pas!... Mon Dieu! eût-il donc fallu que je fusse morte de ce malheureux amour pour qu'il crût à sa sincérité ? — Louis, ajouta Emma, c'est peut-être un crime de parler de sentiments si profanes dans un semblable lieu ; mais, par cette croix, par tous ces morts qui nous entourent et qui savent si jedis la vérité, mon cœur n'a qu'une

I-, c'est vous, et cette pensée l'absorbe si bien tout entier, qu'il me semble qu'il survivra mêrau à sa destruction.

LA MARQUISE d'eS'JOMAN 1$

— Pourquoi refuser de me suivre, alors? Après avoir reçu l'aveu de tant de tendresse, faut-il vous perdre? Que me restera-t-il si, ayant entrevu le ciel, je me retrouve sur cette terre déserte, isolée et sombre?

— 11 vous restera ceci, dit Emma en indiquant du doigt le signe rédempteur qui dominait toute cette scène, cette croix, qui vous donnera la force de surmonter un temps d'épreuve, puisqu'en un instant elle m'a bien communiqué celle de lutter contre ma faiblesse et mon égarement.

— Non, répliqua Louis de Fontsnieu, on ne se console pas de vous perdre, madame ! et, la preuve de ce que je vous dis, dans peu de temps vous l'aurez; car, à mon tour, par cette croix, je vous jure de ne pas survivre au coup que vous me portez.

Un secours vint à Louis de Fontanieu d'un côté où il n'en devait pas attendre.

— Emma, mon enfant , écoute, interrompit Suzanne, qui tremblait que quelque résolution désespéréedu jeune hommene devînt fatale à sa maîtresse, s'il allait faire ce qu'il dit? Il l'aime, tu l'aimes, il parle de mourir, et je sais bien, moi, que, s'il mourail, lu mourrais aussi ! l'usi^nc-toidoncàce bonheur qui, depuis quelques instants, t'épouvante et qui m'épouvantait moi-même il n'y a qu'un moment; mais Dieu est bon ; il t'a tant éprouvée, qu'il te par- .éonnera d'avoir faibli là où la vertu d'un anyc eût élé impuissante.

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— Non, quand j'ai prié tout à l'heure, il m'a semblé qu'un rayon sortait de cette croix et traversait mon cœur en l'éclairant. J'ai tremblé devant cette lumière divine dont lu parles, ma pauvre Suzanne, car j'ai compris qu'elle ne pouvait m'absoudre. Ah ! si Dieu n'avait que ses souffrances éternelles pour me punir ! mais s'il me frappait dans ce qui m'a été plus cher que ses commandements ? Louis ! Louis! s'il vous enlevait à moi, s'il m'ôtait votre amour !... Ah! pardonnez-moi cette pensée; mais, depuis qu'elle est entrée dans mon âme , elle me glace d'épouvante. Je vous aime , Louis ! mais, je vous en conjure, n'exigez de moi rien de plus. Avec notre jeunesse, notre amour, notre conscience et Dieu pour nous, l'avenir ne nous appartient-il pas? Le Seigneur, qui vient de m'arrêter au bord de l'abîme, aura encore pitié de mes larmes ; je lui demanderai chaque jour de nous réunir sans que je sois forcée de transgresser ses lois.

Mais Louis de Fontanieu n'écoutait plus; en voyant s'évanouir des espérances qui étaient si près de devenir des réalités, il se sentait pris d'une rage furieuse; il eût voulu renverser l'emblème qui venait de jeter bas tout l'échafaudage de son bonheur. Effrayé de cette pensée sacrilège, il se laissa tomber à l'endroit où Mrae d'Escoman s'était agenouillée, et fit entendre mille imprécations contre le ciel et la destinée

Mm0 d'Escomnn lui prit la main et s'assit près de lui.

— Du courage, Louis! lui dit-elle. Si cela peut vous consoler, sachez- le, je souffre autant que vous, plus que vous peut-être, puisque le sacrifice vient de moi. Ne pleurez pas comme cela, je vous en supplie, mon ami. Je vous l'ai prouvé, rien ne me coûtait pour être à vous. Que me faisait le monde et ses jugements? que m'importait maréputation, quand j'avais votre amour? Mais m'exposer à votre mépris, je ne le veux pas.

— Mon mépris?

— Oui, voire mépris... Depuis que je suis rentrée en moi-même, j'ai compris que c'était ce qui attendait tôt ou tard la femme qui manque à ses devoirs. Eu face de l'image éternelle que ce symbole évoquait devant moi, j'ai pesé la fragilité des sentiments humains; la faute consommée, que me resterait-iv si votre affection pour moi venait à s'évanouir? Pas même votre estime 1 Non, les tortures présentes ne sont rien auprès de celles-là; je ne veux pas, je ne veux pas !

— Vous mépriser? vous mépriser parce que vous m'aurez donné plus que votre vie9 Mais c'est insensé ce que vous dites-là, Emma! Est-ce qu'on méprise sa mcre, est-ce qu'on méprise son Dieu, auxquels on doit moins que je ne vous devrai? Quelle âme de fange et de boue supposez- vous donc h celui que vous aimez, dites-vous? mais mon existence ne sera jamais assez longue pour vous prouver, par ma tendresse, par mon abnégation, par les soins dont je veux vous entourer, tout ce que vous aurez mis dans

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mon âme de reconnaissance en même temps que d'amour! Youâ mépriser! mais ces morts secoueront au vent leurs linceuls avant qu'une semblable monstruosité se réalise. C'est à moi de vous demander grAce et pitié, Emma. Mon Dieu! que je voudrais avoir des paroles qui vous touchent ! Mon Dieu! que je voudrais pouvoir vous ouvrir ma poitrine pour vous montrer les terribles angoisses de mon cœur !... Mais je vais mourir, Emma! mais, lorsque je ne vous verrai plus, lorsque je n'entendrai plus votre voix, ce sera la nuit éternelle pour moi. Rien ne vous dit donc ce qui se passe dans mon âme? Ah 1 si vous éprouviez ce que j'éprouve! Emma, Emma, ne me réduisez pas au désespoir 1

En parlant ainsi, le jeune homme avait pris Emma dans ses bras, et la serrait sur sa poitrine avec des transports indicibles ; il couvrait de baisers son visage; ses larmes se mêlaient aux siennes.

— Grâce! grâce! lui répondait Mme d'Escoman; ne parlez pas ainsi, Louis; depuis longtemps, mon cœur vous a tout donné; mon corps est à vous comme ma pensée ; voilà que vous allez m'enlever le peu de courage et de raison qui m'étaient revenus... Si vous le demandez avec ce désespoir, si vous parlez de mort, est-ce que je saurai vous refuser quelque chose? Je suis à votre merci; mais j'implore votre pitié, elle ne me manquera pas; vous aurez compassion de mes terreurs! Après ce que je vous ai dit, ne sauriez-vous vous monlrer patient? Soyez clément, mon Louis bien-aimé ! ne me condamnez pas à ce

déshonneur qui m'épouvante; laissez-moi partir seule... Attendez!... J'irai m'enfermer dans un couvent, j'y vivrai avec votre image, jusqu'au jour où nous pourrons, sans rougir, nous jeter dans les bras l'un de l'autre; ne me refusez pas ce que je vous demande au nom de l'amour immense que j'ai pour vous... C'est à genoux, Louis, que je t'en supplie, laisse-moi partir seule !

— Mme la marquise d'Escoman a raison, mordieu! dit une voix d'homme à deux pas des jeunes gens, et je ne comprends pas que M. de Fontanieu se montre plus faible qu'une femme.

Louis de Fontanieu bondit du côté où il avait entendu parler; il se trouva en face de M. de Montglat.

— Que venez -vous faire ici, chevalier? s'écria-t-il.

— Avant de vous répondre, permettez que je remplisse mes devoirs d'homme bien élevé, répliqua celui-ci en saluant Mme d'Escoman et en lui demandant de ses nouvelles avec autant de respectueuse aisance que s'il se fût trouvé dans son salon. — Maintenant, continua-t-il, je vous dirai que je viens jouer un rôle que vous rendez un peu bien pénible, mon jeune ami, soit dit sans reproche, celui de Mentor, rôle fort difficile avec un Télémaque qui se montre si acharné dans ses sottises.

— Chevalier! fit Louis de Fontanieu, dont la présence de Mme d'Escoman exagérait la susceptibilité.

— Prenez-le comme il vous plaira, pardieulje connais trop bien L'humaine reconnaissance pour m'étonner si vous voulez couper la gorge a un bun-

homme qui s'éreinte depuis trois heures à vous chercher par toute la ville, dans la seule intention de vous Tendre service.

— Mais qui vous a donc indiqué que vous me trouveriez ici?

— Qui? Mais les échos d'alentour, morbleu! ils ne sont pas plus muets que votre douleur, qui fait assez de bruit, Dieu merci!

Mme d'Escoman frémit en apprenant ainsi qu'un étranger avait pu sonder son âme dans tous ses replis. Louis comprit sa pensée au mouvement de terreur qu'il lui vit faire.

— Rassurez-vous, madame, lui dit-il. M. le chevalier de Montglat est mon ami, c'est un noble cœur qui ne nous trahira pas.

Emma tendit sa main au vieux gentilhomme, qui la baisa avec la galanterie que l'habitude avait mise dans sa nature, ou plutôt dont sa nature avait fait chez lui une habitude.

— On dit, reprit-il, que le temps employé en civilités auprès des dames n'est pas du temps perdu ; cependant nous ferions aussi bien de les remettre à un autre jour. Vous n'avez pas une minute à perdre pout vous éloigner, madame la marquise ; cette fois, c'esc moi, c'est-à-dire un ami sage et froid, qui vous le dis.

Louis de Fonlanieu respira bruyamment; quoi qu'eût fait le chevalier, il espérait encore que celuici venait à son aide; il lui semblait que le vieux roué ne pouvait, sans mentir à son passé, entraver un

LA MARQUISE d'eSCOMAN 25

enlèvement. Louis -3e Fontanieu croyait encore qu'il pourrait être du voyage.

— Depuis une demi -heure, dit-il, la voiture doit tire prête; le cocher m'a répondu de ses chevaux...

M. de Montglat haussa les épaules avec dédain.

— Vous n'aviez pas fait dix pas, répondit-il, que votre cocher était en quête de M. le marquis d'Escoman pour lui vendre le secret de votre départ ; en sorte que, si la voiture est prête, c'est sans doute pour vous conduire partout ailleurs que là où il vous plairait d'aller. Mon jeune ami, ajouta le chevalier, que rien ne pouvait faire renoncer à l'exposition de ses ihéories de viveur, en semblable circonstance, quand on est forcé de s'assurer de la discrétion d'un nomme, on le gorge d'or, ou on le roue de coups; par une infinité déraisons qu'il est inutile de détailler ici, j'ai toujours préféré le second de ces deux moyens; vous n'avez employé ni l'un ni l'autre. A présent, je vous le répète, M. d'Escoman est caché dans la remise, avec force gens de très-mauvaise compagnie, et ce serait folie à vous que de l'affronter.

Emma poussa un cri de terreur.

— Mon Dieul que faire? dit Louis de Fontanieu. Chevalier, conseillez-moi.

— Je ne demande pas mieux; je ne suis ici que pour cela.

— Eli bien, nous écoutons ; parlez.

— Il est onze heures et demie ; la malle-poste passe à minuit; nous allons l'attendre sur la roule, dit le

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clievalier; de cette façon, nous laissons d'Escoman se morfondre avec son monde, qui ne lui offre certes pas la ressource de faire un whist pour passer le temps. r— Mais, dit Louis de Fontanieu, quelle apparence qu'il y ait trois places libres dans la malle-poste!

— Trois places ? Ah çà ! mais vous songez donc toujours à partir, vous?

— L'abandonner quand son mari la menace? Jamais! je la suivrai.

— Je vous dis que vous ne la suivrez pas, monsieur de Fontanieu ; vous ne suivrez pas Mme la marquise, quand même, pour vous enlever à ma compagnie, vous me forceriez à vous appliquer sur la poitrine un cataplasme de ma façon.

— Tant mieux! c'est tout ce que je souhaite ; oui, je préfère mourir plutôt que de m'éloigner d'elle! s'écria le jeune homme.

Emma et Suzanne s'efforçaient de le calmer. M. de Montglat le prit par le bras et l'entraîna à l'écart.

— Mordieu! dit le vieux gentilhomme, ce n'est pas le tout que d'être amoureux, monsieur de Fontanieu, il faut encore rester honnête homme. J'ai tout fait, moi qui vous parle, j'ai tout osé, et, sacredié! cela n'a pas toujours été à la plus grande gloire de votre serviteur et de la morale publique. J'ai déshonoré bien des femmes, puisque cela s'appelle les déshonorer; mais avoir été la cause de leur ruine, mais, par lâcheté, les avoir fait passer du luxe à l'indigence, jamais, ventrebleu! et c'est ce que vous allez faire, vous.

— Sa ruine! moi, moi, ruiner Emma?

— Eh! sans doute, la ruiner; ne comprenez-vous donc pas que cette aventure, que je ne m'explique pas encore, quoique, depuis cinq heures, on m'en écorche les oreilles, va servir les désirs les plus chers de M. d'Escoman? Avoir la fortune sans les charges, c'est tout ce qu'il souhaite, et c'est ce que vous allez réaliser, vous.

— Je le tuerai auparavant.

— 11 fallait le faire quand vous le teniez au bout de votre épée, moitié d'homme que vous êtes! Maintenant, il est trop tard. Nous autres, quand quelqu'un nous gênait, croyez-vous que nous hésitions ? Fer pour fer et vie pour vie, ventrebleu ! Mais, comme j'ai l'honneur de vous le dire, mon jeune ami , il n'est plus temps ; le marquis a choisi un autre terrain, c'est là qu'il faudra combattre, c'est là qu'il faut vaincre, et vous le pouvez.

— Comment?

— En laissant sa femme faire ce qu'elle veut faire. Que la marquise parle ; à Paris, elle trouvera dix avoués, elle en trouvera cent qui se chargeront de la rendre blanche comme neige et de verser leur bouteille à l'encre sur la figure de son mari. 11 y acontre lui vingt preuves accablantes; qu'existera-t-il contre elle, lorsque l'on vous verra séparés, lorsque vous resterez ici, vous que l'on désigne connue son amant? Un méchant propos dont le passé de la marquise fait justice; un témoignage que M. d'Escoman

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ne peut invoquer, celui de son ancienne maîtresse. C'est un procès gagné avant d'être entamé.

— Mais, moi, moi, que deviendrai-je pendant ce temps ? Si elle m'oubliait !

— Allons donc ! vous oublier ? Les scrupules qui lui sont venus l'en empêcheront bien. Est-ce qu'il ne va pas lui falloir passer son temps à les combattre? Vous trouverez la brèche praticable dans ces scrupules quand le gain du procès vous permettra de la rejoindre librement. Des scrupules, cela peut retarder la victoire, mais la compromettre , jamais I C'est si amusant, dit le chevalier avec un soupir dd regret, les scrupules ! Faites ce que je vous dis , et faites-le bravement, en homme, morbleu !

Puis, se retournant vers ia marquise :

— Voilà notre ami devenu raisonnable; nous n'avons plus qu'à nous mettre en route, ajouta-t-il.

Louis de Fontanieu ne répondit rien ; il baissa la tête; il était plus abattu que convaincu. Emma ne paraissent pas moins oppressée que lui ; elle ne prenait pas la peine de cacher sa douleur au chevalier de Montglat.

On partit enfin. M. de Montglat soutenait Emma d'un côté; de l'autre, elle s'appuyait sur Louis de Fontanieu. Les deux amants ne purent s'entretenir comme ils l'eussent fait sans la présence du chevalier.

Celui ci, avec son bon sens pratique, expliquait à Mmc d'Escoman tout ce qu'elle aurait à faire pour sortir à son honneur de la position difficile où son

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imprudence l'avait placée, et la jeune femme n'avait que les contractions du bras qu'elle appuyait sur le bras de son amant pour lui dire encore: « Je vous aime! »

Il est vrai aussi que, si, de loin en loin, elle répondait à M. de Montglat, c'était pour lui recommander son ami avec une énergie qui prouvait à ce dernier combien celte séparation était douloureuse à la pauvre Emma.

On fit halle sur une éminence, à un quart de lieue de la ville. Alors Suzanne s'approcha de Louis de Fontanieu; elle craignait que, lors des adieux définitifs, il ne songeât pas à elle ; elle voulait d'avance en prendre sa pari. Ces adieux, ce lurent force prières de ne point oublier celle quiluiavait tout sacrifié. En face des tristesses que sa maîtresse devait déjà à son intervention, Suzanne avait des appréhensions avant-courrières des remords ; elle éprouvait le besoin de s'entendre rassurer sur l'avenir.

Les larmes et le désespoir de Louis de Fontanieu témoignaient si vivement de son amour, que la gouvernante put espérer de ne s'être pas trompée dans ses prévisions.

Enfin, on entendit dans le vallon, comme un tonnerre lointain, le roulement de la voiture sur le pavé. Ce bruit fit sur le jeune homme l'impression que produit sur un condamné celui de la charrette qui va l'emmener à la mort.

11 souhaitait que celte voiture s'abîmât avant d'arriver à eui.

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Bientôt ils aperçurent sa lumière qui, comme un feu follet, vacillait sur le rideau noir dans lequel se confondent l'horizon.

L'homme de précaution , M. de Montglat, avait choisi, pour l'attendre, l'endroit de la montée où les chevaux sont forcés de ralentir leur trot. Il appela le courrier; celui-ci avait deux places.

Le dernier espoir du jeune homme s'évanouit.

Emma et son amant se jetèrent une dernière fois dans les bras l'un de l'autre et longtemps ils se tinrent embrassés. L'émotion de la marquise était si profonde, que ce fut à moitié évanouie que les deux hommes l'introduisirent dans l'intérieur de la voiture, où Suzanne était déjà.

Louis de Fontanieu s'assit sur un des tas de pierres de la route, malgré son compagnon, qui faisait mille instances pour le ramener sur-le-champ à Chàteaudun.

Il regarda tant qu'il put voir ; il écouta tant qu'il put entendre, jusqu'à ce que le dernier murmure des roues et des grelots se fût perdu dans la brise.

11 lui semblait que c'était son âme que les cinq chevaux de la malle-poste avaient si rapidement untraînée loin de lui.

Où Louis de Fontanieu oublie que l'avenir est à qui sait attendre;

Le chevalier de Montglat chercha à réveiller quelque énergie chez Louis de Fontanieu , par des reproches d'abord, puis par des plaisanteries, et enfin parles perspectives les plus riantes.

Mais, malgré les efforts de son vieil ami, le jeune homme demeura morne, absorbé dans sa douleur; il n'avait pas l'air de l'écouter ; il n'ouvrit la bouche, en rentrant en ville, que pour résister aux tentative:, que lit celui-ci afin de l'entraîner du côté du logis du loueur de voitures.

Le digne gentilhomme prétendait qu'il était du devoir de Louis de Fontanieu d'aller relever le marquis (i'I'.Moinan d'une faction qui déjà avait 'duré trois heures ; il se promettait tant d'agrément de cette facétie, qu'il eut quelque peine a .y renoncer.

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Dans la situation morale où se trouvait Louis de Fontanieu, M. de Montglat était un mauvais consolateur. Le chevalier ne posait rien comprendre à des afflictions qu'il n'avait jaunis éprouvées; ses amours n'avaient jamais ressemblé à celui là. C'étaient des amours joufflus et enrubanés, dodus et fleuris, dont les peintres du dix-lmi'ieme siècle ont placé des échantillons au dessus de toutes les portes et de toutes les cheminées, amours papillons, gais et rieurs, toujours voletant, toujours butinant, et qui n'ont jamais connu d'autres larmes que celles que laisse la rosée dans les fleurs ; dont les doigts endurcis n'ont jamais ensanglanté la tige d'une rose; qui, lorsque par hasard ils se servent d'une des flèches de leur carquois, gardent la physionomie bénigne du cuisinier qui ne fait de victime que pour le plus grand gaudissement et l'éternelle conservation de l'espèce humaine.

M. de Montglat ne pouvait revenir de la tristesse de son jeune camarade.

— Pourquoi pleurer ? lui disait-il. Moi, à votre place, je battrais des entrechats jusque sur la flèche de Saint-Pierre.

Et le chevalier accentua ses paroles d'un jeté battu que le pavé, rendu glissant par l'humidité de la nuit, l'empêcha si bien d'accomplir à sa satisfaction, qu'il le recommença plusieurs fois.

— Gomment! reprit-il, la plus charmante lemme de la ville, le parangon de vertu de notre société •s'humanise en votre faveur ; que dis-je, s'humanise !

LA MARQUISE d'eSCCMAN 33

s'affole de votre personne sans rime ni raison, et vous me faites une mine à porter le diable en terre ? Mais, sacrebleu! qui est-ce qui m'a donné — le chevalier se servit d'un verbe plus énergique — un Amadis de votre espèce? Que diriez-vous alors, si, comme peutêtre elle eût dû le faire, elle eût ordonné à ses laquais de vous flanquer à la porte ? Il y a temps pour tout, mon cher enfant; gardez vos soupirs pour les déposer à ses pieds ; la Révolution a si bien tout bouleversé, que l'on prétend que c'est cela qui plaît aux femmes aujourd'hui ; mais, loin d'elle, reprenez votre joyeuse humeur, puisque vous avez tant de raisons de l'épanouir. Vous ne voulez pas que nous allions faire une petite visite à ce brave d'Escoman, qui doit s'ennuyer comme un coffre entre les bottes de foin et les figures à en manger dont je l'ai vu entouré? C'eût été bien amusant cependant, et fort capable de vous distraire ! Mais je ne vous laisserai pas vous morfondre dans votre tristesse ; je l'ai promis à votre charmante marquise, et je veux que vous lui portiez témoignage, quand bientôt vous la reverrez, comment ce vieux fou de Montglat tient sa parole. Je va^s vous faire une autre proposition : allons sonner à la porte de cette excellente Mme Bertrand 1 Le mari grognera sans doute un peu; mais, s'il fait du bruit, nous le mettrons dans sa marmite; quant à sa moitié, elle sera enchantée de me voir. Finir sa nuit entre un joyeux compagnon, une jolie femme et une demidouzaine de tioles de Champagne, par la sambleu ! cela me consolerait, moi, de la fin du monde.

34 LA MARQUISE d'ESCOMAN

Mais, voyant que cette perspective n'avait pas une grande influence sur l'accablement de Louis de Fontanieu :

— Vous la dédaignez peut-être, Mme Bertrand?... continua le chevalier. Mon jeune ami, ayez foi dans ma vieille expérience, ne faites jamais fi d'une femme qui, jeune ou vieille, porte au bout de son nez un reflet des feux de l'enfer. Les anges ont sans doute du bon, quelquefois ; mais il est des moment où la société de ce qui nous vient du diable est bien agréable!... Bon ! voilà que, pour un de ses suppôts, je me conduis en roi Gandaule ! Une manquait plus que je détaillasse à un aussi rude vainqueur que vous l'êtes les charmes secrets de la belle qui veut bien m'honorer de quelques bontés. Ah ! ah ! ah ! ne vous y frottez pas, mon jeune ami ; cette beauté m'a si bien ensorcelé, que je serais capable de me montrer aussi sot que d'Escoman, ce qui me contrarierait. Mais, bah! ajouta le vieux gentilhomme avec deux nuances bien distinctes de fatuité et de bonhomie, si cela peut vous consoler, je vous promets de ne pas y regarder de trop près. Voilà comme il faut être avec ses amis, mord i eu ! D'ailleurs, cette brave créature me reviendra toujours; ce n'est point un blanc-bec comme vous qui serait susceptible de me faire oublier.

Louis de Fontanieu éprouva quelques difficultés pour faire renoncer M. de Monlglat à ce dernier expédient, dont la vertu curalive semblait au digne gentilhomme bien autrement efficace que la première

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des distractions dont sa sollicitude lui avait suggéré l'idée; il en rencontra bien davantage lorsqu'il s'agit de persuader à son ami que le recueillement de la solitude était en ce moment tout ce que souhaitait son chagrin et que ce n'était que là que son courage pouvait se retremper un peu.

Plus fatigué de voir tant de bonne volonté inutile que convaincu par les raisons qu'on lui opposait, le chevalier finit par laisser son compagnon au seuil de sa porte, non sans lui avoir renouvelé ses recommandations à l'endroit de la philosophie.

La conversation du vieux gentilhomme avait été une véritable torture pour Louis de Fontanieu ; loin de rafraîchir son cœur, les sceptiques raisonner! ents du vieillard en avaient irrité les plaies ; chacun des éclats de sa gaieté était tombé sur son ûme comme autant de gouttes d'eau sur le fer rougi à la l'orge ; .elles s'étaient dissipées en vapeur sans en amortir les ardeurs. Quels que fussent les services que le chevalier venait de lui rendre, ce fut avec une joie fébrile qu'il le vit s'éloigner ; un moment auparavant, il eût donné dix ans de sa vie pour pouvoir penser à Emma sans être troublé par un importun ; il lui semblait que cette consolation était désormais pour lui le bonheur suprême.

11 rentra dans son appartement.

Ses larmes, que, depuis quelque temps, il avait contenues par respect humain, dans la crainte d'éterniser ce texte «Je plaisanteries qui le fatiguaient plus encore qu'elles ne l'irritaient, ses larmes coulaient

maintenant sans mesure, comme si Mme d'Escoman l'eût quitté à l'instant même.

Peu à peu il se grisa de sa douleur ; elle devint furieuse ; elle prit le caractère de la folie.

Comme il l'avait fait dans le cimetière, il se roulait sur le sol, et s'arrachait les cheveux; il déchirait ses habits, il appelait à grands cris cette Emma qui, en ce moment, semblait morte pour lui.

Il chercha autour de lui quelque chose qui la lui rappelât ; il demanda un objet qui eût conservé une émanation de celle qu'il aimait; son égarement était si profond, qu'il fut cinq minutes avant de se souvenir de la petite bourse qu'elle lui avait donnée et qu'il portait toujours sur sa poitrine.

11 la sortit de son sein et la couvrit de ses baisers.

Mais le souvenir des douces étreintes de la soirée était trop récent pour que les efforts de son imagination pussent tromper des lèvres brûlantes encore des caresses qu'elles avaient reçues.

Il se remit à prononcer le nom de l'absente, comme si elle eût été auprès de lui; il donnait à sa voix toutes les inflexions aue fournissent la tendresse et la passion.

Il trouvait une espèce de charme à s'écouter ; les lettres qui composaient ce nom ne lui paraissaient pas ressembler aux autres lettres.

Puis il pleurait, il pleurait avec des sanglots à fendre le cœur de ceux qui les auraient entendus.

Dans le paroxysme de son désespoir, ses idées

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étaient si flottantes et si tumultueuses, que l'on peut dire que îa pensée l'avait abandonné.

Mais ses forces s'épuisèrent, et alors son imagination se fixa.

Elle se concentra sur une seule idée ; revoir Emma!

Machinalement, il mit tout ce qui lui restait d'argent dans ses poches ; il prit dans une armoire une paire de bottes de chasse et se disposa à les chausser.

Mais bientôt il les rejeta avec colère sur le parquet; d'un seul coupd'œil, il avait embrassé tout un drame ; il avait vu Mme d'Escoman traînée devant les tribunaux par son mari, perdue, déshonorée, et tout cela par sa faute à lui ; il avait été saisi d'épouvante.

Alors commença une lutte contre sa douleur et sa conscience.

La douleur se mentait à elle-même ; déjà cruelle, elle se faisait horrible ; elle travaillait ses plaies avec amour pour les rendre plus effrayantes à voir, comme fait le mendiant pour exciter la compassion dos passants ; elle ne pleurait plus, elle se lamentait; elle ne criait plus, elle hurlait; elle invoquait la mort, comme unique remède ; elle disait qu'avant d'entrer dans la tombe, une suprême consolation lui était bien due : revoir Emma !

La conscience protestait; elle disait : « Lâche! lâche! làclic! «comme avait fait M. de Montglat; mais son reproche se perdait dans le bruit que faisait son adversaire insensé.

38 LA MARQUISE d'eSCOMAN

11 vint un moment où Louis de Fontanieu ne l'entendit pas du tout : la conscience était vaincue.

11 respira, comme font tous ceux qui se décident à. commettre une action mauvaise; il avait bâillonné tous ses bons instincts pour se prévaloir de leur mutisme approbateur.

Alors, les bonnes raisons, les spécieux prétextes, tout ce qui pouvait légitimer son aclion, lui vinrent en foule.

Qui avait dit que M. d'Escoman songeait à exploiter à son profit la faute de sa femme? M. de Montglat. Mais M. de Montglat avait toujours été l'adversaire de cet amour. Pourquoi? Probablement par suite d'une jalousie secrète dont le chevalier savait mal se défendre. Le caractère de M. d'Escoman le mettait au-dessus d'une supposition semblable. Il était trop léger pour tant de perfidie ; il avait trop à redouter les investigations sur sa propre conduite pour affronter le scandale de l'audience. D'ailleurs, le mal n'était-il pas fait ? Ce n'était pas lui, Fontanieu, qui l'avait provoqué ; et celte séparation n'était qu'un vain palliatif. S'il ne partait pas aujourd'hui, serait-il le maître de ne pas partir demain? L'éclat de cette aventure avait été si grand, qu'il était peu probable que le sous-préfet consentît à le conserver près de lui. A quoi aurait-il servi alors, ce désespoir qui, si Mme d'Escoman le partageait, comme cela était probable, devait avoir une désastreuse influence sur sa santé î Ces léfleiions produisirent chez Louis de Fonta-

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nieu une surexcitation devant laquelle la raison devait céder. Tout éveillé qu'il était, il vit Emma lui tendant les bras, lui criant : « Viens, je t'attends, pauvre dupe, pauvre victime, comme je le suis moimême de la méchanceté des hommes; viens, ne tarde pas davantage ! »

11 lui sembla qu'il sentait passer sur son visage le souffle fmbrasé de la jeune femme. 11 s'habillaavec une précipitation qui témoignait du délire de ses sens, il sortit hors de l'appartement, traversa la ville en courant et s'élança sur la route de Paris, qu'avait prise Mme d'Escoman, comme s'il lui était possible de rattraper la voiture qui avait emmené celle-ci.

L'aurore rayait le large horizon de la Bauce de bandes pourpres et grises, lorsque Louis de Fontanieu parvint à l'endroit où, la veille, il avait fait ses adieux à Emma.

Il se retourna du côté de la ville; elle était entièrement enveloppée dans le brouillard ; seuls, les murs élevés du vieux château des Montmorency qui la dominent se teignaient des reflets du jour naissant.

Louis de Fontanieu eut une nouvelle hésitation devant cette masse de maisons encore dans le sommeil, qui allaient en sortir pour flétrir celle qu'il aimait.

En ce moment, il aperçut quelque chose de blanc sur l'herbe de la route; c'était le mouchoir d'Emma, plus baigné des larmes de la jeune femme que de la rosée du malin.

Cette trouvaille lui sembla un augure qui devait le faire persévérer dans son dessein ; ce témoin de la douleur de Mme d'Escoman vint refouler tous ses scrupules. 11 continua de suivre le chemin, sans plus se retourner en arrière.

Il marcha ainsi jusqu'à midi, sans songer même à prendre aucune nourriture. Il n'avait pas l'habitude de la marche; ces sept heures de fatigue avaient épuisé ses forces; ses pieds meurtris se refusaient à le soutenir.

Alors, pour la première fois, tant était grand le trouble de ses pensées, il réfléchit qu'il lui serait impossible d'achever la route de la sorte. 11 regretta de ne pas avoir employé le moyen vulgaire mais commode que M. de Montglat avait fourni la veille à Mme d'Escoman, de n'avoir pas pris place dans une diligence à défaut de malle-poste.

11 attendit pendant une heure, assis sur un des bas côtés de la route, le passage de quelque voiture ; nais son impatience ne supportait pas toutes ces lenteurs. Ses pieds, si endoloris qu'ils fussent, ne pouvaient l'empêcher de monter à cheval; il gagna péniblement le premier relais, demanda un bidet de !)Oste et fouetta son cheval de façon à faire froncer e sourcil au vieux postillon qui l'accompagnait.

Du train dont il allait, il devait être à Paris dans la soirée.

11 avait été convenu , entre M. de Monglat et Mme d'Escoman, que celle-ci se retirerait au couvent de la rue de Grenelle.

LA MARQUISE D'ESCOMAN ftt

Les grilles de ces établissements ont des heures précises pour s'ouvrir aux visiteurs étrangers. Le jeune homme songea bien qu'il s'imposait en ce moment une fatigue inutile ; mais respirer l'air qu'Emma respirait, c'était déjà du bonheur; il n'en mit que plus d'ardeur à accélérer sa course.

A sept heures du soir, il était à Longjumeau. Il activait le palefrenier qui sellait son cheval, lorsqu'il entendit sur la route le bruit d'une voilure qui avait marché derrière lui et le fouet des postillons qui commandaient de préparer le relais.

Instinctivement, il se cacha derrière une auge qui servait à abreuver les chevaux et qui se trouvait sur la route.

La voiture s'arrêta précisément en face de l'endroit où se trouvait le jeune homme; il leva doucement la tête par-dessus la margelle de l'abreuvoir, et, à la lueur des deux lanternes qui éclairaient la chaise, il reconnut le marquis dans l'intérieur de celte voiture.

Le marquis semblait aussi insoucieux que de coutume et fumait son cigare avec une quiétude parfaite. Il trouva quelques paroles joviales à adresser à la servante qui lui apportait un verre d'eau. Le départ de sa femme ne semblait pas l'avoir trop désagréablement impressionné; mais il n'en était pas moins évident qu'il était à sa poursuite.

Le premier mouvement de Louis de Fontanieu lut pour maudire la fatale préoccupation qui levait empêché de prendre la poste sept heures plus tôt,

sans cela, il fût arrivé à Paris, il eût rejoint Emma avant M. d'Escoman, tandis que, maintenant, qu'allait-il arriver? Il n'osait y songer.

Mais, après cette pensée égoïste, après quelques sourdes exclamations de rage violente, contre le sort, son esprit, dont la fatigue extrême que le corps avait subie dissipait l'effervescence, put envisager toutes les conséquences de cet accident, et il arriva à moins s'en plaindre.

M. de Montglat n'avait donc pas menti; M. d'Escoman était donc très- décidé à ne pas prendre la situation qui lui était faite aussi gaiement que Louis de Fontanieu avait cherché à se le persuader. Il commença de comprendre que cette rencontre pouvait modifier une résolution dont les conséquences eussent pesé lourdement sur sa conscience d'honnête homme, et que, après tout, le hasard, si hasard il y avait, avait été pour lui et pouvait s'appeler la Providence.

Il était loin d'être assez énergique pour se résigner sans amertume et sans pleurs; mais enfin il se résigna, et, lorsque le marquis, après s'être entretenu pendant quelques instants avec le maîlre de poste, eut ordonné au postillon de fouetter ses quatre chevaux, le jeune homme sortit de sa cachette, se recommanda mentalement à la constance et à l'amour qu'Emma lui avait jurés, et annonça au postillon que, se- trouvant trop fatigué pour continuer sa route, il ne partirait que le lendemain.

En même temps, il demanda qu'on lui apprêtât

LA MARQUISE d'eSCOMAN &3

un lit. A cette époque, le maître de poste de Longjumeau était en même temps l'aubergiste de l'endroit.

La servante à laquelle Louis de Fontanieu s'était adresse, et que la physionomie bouleversée du jeune homme semblait vivement intriguer, lui demanda s'il se coucherait ainsi sans souper.

A vingt ans, la nature perd difficilement ses droits. Depuis plus de vingt-quatre heures, Louis de Fontanieu n'avait pas mangé, et la plénitude de son cœur ne l'empêchaît point de sentir de loin en loin le vide de son estomac.

Il accepta.

La servante lui fit traverser une cuisine enfumée, et, le conduisant dans une salle à manger qui y attenait, elle y dressa le couvert.

Les premiers morceaux que Louis de Fontanieu mit dans sa bouche lui semblèrent devoir s'arrêter à sa gorge; peu à peu cette contraction nerveuse se dissipa; il ne mangea pas beaucoup, mais il satisfit largement, sans trop savoir ce qu'il faisait, à l'aide d'un vin épais que l'on avait placé devant lui, la soif ardente qui le dévorait.

Son corps, aussi accablé que son esprit, ne résista pas aux vapeurs de ce liquide. Le dîner n'était point achevé, qu'un engourdissement profond s'empara de ses sens . ses idées s'obscurcirent; la gracieuse image Mie qu'il aimait les traversait encore, mais la volonté lui manquait pour la retenir; il s'accouda

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sur la table et céda à cette invincible somnolence qui suit les fatigues extrêmes.

La servante, trop jeune pour ne pas s'intéresser à un beau garçon qui paraissait si triste, respecta ce sommeil.

Il y avait une vingtaine de minutes que Louis de Fontanieu dormait lorsqu'une femme d'un certain âge, une bougie à la main, traversa la salle à manger pour se rendre à la cuisine.

Elle était elle-même si préoccupée, qu'elle ne fil d'abord aucune attention à ce convive attardé; mais, lorsqu'elle repassa pour s'en retourner, la servante attira son attention sur celui-ci en faisant signe à cette dame d'assourdir pour lui le bruit de ses pas.

L'étrangère tourna les yeux du côté que lui indiquait le doigt de la servante, poussa un cri de surprise, et, laissant tomber à la fois son flambeau et une théière qu'elle tenait à la main :

— M. de Fontanieu ! s'écria-t-elie.

— Suzanne! répondit le jeune homme, qui, au bruit, avait ouvert les yeux et croyait encore rêver.

Alors, sans s'inquiéter de la stupeur avec laquelle la fille de l'auberge regardait celte scène, sans chercher à légitimer celte reconnaissance :

— C'est Dieu qui vous a conduit ; venez, venez I continua Suzanne en saisissant le jeune homme par le bras et en l'entraînant dans un escalier qui conduisait à la galerie du premier étage. Ah! j'ai cru que, cette nuit, je la verrais passer entre mes bras; c'est moi qui n'ai pas voulu qu'elle allât plus loin,

LA MARQUISE d'eSCOMAN /!j5

elle serait morte dans celte voilure. C'est une inspiration du ciel que j'ai eue là! Venez, et, si l'on veut vous faire du mal, je vous défendrai moi, je vous défendrai de mes ongles et de mes dents. Oui, avant qu'on l'afflige, il faudra avoir tué la vieille Suzanne. Cordieu ! ajouta-t-elle en jurant pour la première fois de sa vie, nous verrons bien si l'on rendra mon enfant malheureuse malgré moi.

Puis, d'une voix qui tranissait toutes les angoisses de son âme :

— Oh ! pourvu que le saisissement ne la tue pas! murmura-t-elle.

Avant de prononcer cette dernière phrase, Suzanne avait ouvert la porte d'une des chambres qui donnaient sur la galerie, et Louis de Fontanieu s'était précipité dans la chambre où elle donnait entrée.

En face de lui, il aperçut la marquise assise sur le pauvre lit de l'auberge et écoutant avec inquiétude le tumulte qui venait du dehors.

Lorsqu'elle vit apparaître son amant, Mm« d'Escoman lui tendit les bras; mais, son sang refluant à son cœur, elle ne put prononcer une parole; ses forces l'abandonnèrent ; elle se renversa en arrière et perdit connaissance.

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