T. IV
Comment s'exploite une mauvaise affaire.
M. d'Escoman était ; rès-sérieusement à la recherche de sa femme.
Il avait infiniment trop d'amis intimes pour ignorer longtemps ce qui s'était passé rue des Carmes.
A quoi servirait un ami intime, si ce n'est à communiquer à son ami les nouvelles qu'il sait devoir être peu agréables à celui-ci, et cela avec d'autant plus d'enthousiasme, qu'il le fait sous la sauvegarde d'un sentiment dont on est forcé de remercier, quoi qu'on en pense.
M. de Guiscard, celui de tous les camarades du marquis qui semblait le plus ancré dans ses affections, fit preuve, en celte circonstance, d'un dévoue-
ment et d'une abnégation chevaleresques ; il quitta sa chambre, où le retenait encore le coup d'épée du chevalier de Montglat, pour éclairer M. d'Escoman sur la situation que lui prêtait la renommée.
Suivant elle, Marguerite aurait surpris M. de Fontanieu en tête-à-tête avec la marquise; elle avait trouvé, cette même renommée, que ce n'était point assez de l'esclandre qu'avait occasionné la violence de la grisette ; elle ajoutait que des voies de fait avaient été échangées entre les deux maîtresses du jeune homme, et par l'organe de M. de Guiscard, son interprète, elle avait brodé sur ce texte un luxe de détails dont l'énoncé fit monter le rouge au front de M. d'Escoman lui-même.
L'époux libertin d'une femme vertueuse est, en général, le moins philosophe de tous les maris. Une exception est presque toujours une supériorité; aussi est-il fort agréable de constituer une exception, et, dans les conditions que nous avons dites, le mari libertin en est une; sa vanité est chatouillée de voir qu'avec tant de raisons pour être ce que d'autres sont, qui font tous leurs efforts pour ne point mériter ce sort, il reste lui à l'abri du malheur commun. Ce c'est point "5 la vertu de sa femme qu'il attribue le bénéfice de ce privilège, c'est à son mérite personnel. A?ors il se carre dans son infaillibilité, et il s'épanouit dans uno indépendance qui, suivant lui, ne peut plus l'exposer a aucun accident.
En outre, si peu de prix que M. d'Fscoman attachât à l'affection d'Emma, il regardait cette affection
comme faisant partie du patrimoine que celle-ci lui avait apporté. Ce patrimoine, il voulait bien le dissiper, mais non pas souffrir qu'on le lui dérobât.
Il se montra donc beaucoup plus affecté de la confidence de M. de Guiscard que cela n'eût semblé devoir être.
Il le fut d'autant plus, que Louis de Fontanieu s'était déjà rendu coupable à son endroit d'une offense du même genre, qu'il ne lui avait pas encore pardonnée.
11 parla donc à M. de Guiscard d'un second duel entre le secrétaire et lui; il le prévint que, cette fois, l'un des deux ne survivrait pas à la rencontre.
Mais, avant d'envoyer son cartel, il était nécessaire qu'il eût une explication avec Mme d'Escoman, que la chronique dunoise pouvait bien calomnier 5 il ajourna, en conséquence, M. de Guiscard au lendemain et attendit la marquise.
La marquise ne rentra pas!...
M. d'Escoman en était à se consulter pour savoir s'il n'enverrait pas immédiatement chez Louis de Fontanieu, lorsqu'on heurta directement à sa porte.
Le valet de chambre demanda si M. le marquis était disposé à recevoir son avoué. M. d'Escoman n'en voyait pas bien la nécessité, mais il n'y trouvait pas non plus grand inconvénient, et il ordonna de faire entrer.
L'avoué venait, tout simplement, se mettre à la disposition de M. le marquis.
Celui-ci ouvrit de grands yeux; il n'avait jamais
LA MARQUISE D'ESCOMAN h$
entendu dire qu'il fût d'usage de se faire assister de son conseil pour aller sur le terrain.
Mais l'homme de loi lui expliqua qu'un second bruit se répandait par la ville, à savoir que lui, M. d'Escoman, allait plaider en séparation contre Mme la marquise ; les hommes de loi ont le flair des vautours pour découvrir les carnages.
Le mot de séparation fit longuement réfléchir M. d'Escoman. Puisqu'il avait l'avoué sous la main, autant valait-il en user ; il lui demanda conseil.
Un homme d'affaires n'est ordinairement intègre que pour ce qui le concerne personnellement; vis-àvis de ses clients, c'est une doublure ; elle n'est là que pour solidifier l'étoffe à laquelle on la marie. Un mauvais sujet qui la paye, et fort cher, a le droit de ne pas vouloir être gêné dans ses entournures.
L'avoué de M. d'Escoman épousa carrément la situation de celui-ci.
Il commença par une homélie sur la barbarie de ce préjugé qui mettait le droit et la justice à la dis— crétion de la fortune d'un jeu sanglant; il laissa tomber incidemment, au milieu des lieux communs du thème principal, une petite phrase hérissée de menaces, laquelle frappa plus M. d'Escoman que tout le reste du discours.
Une rencontre avec l'amant de Mme la marquise était nécessairement inégale; M. de Fontanieu ne risquait que sa vie, M. d'Escoman aventurait sa fortune, disait l'homme de loi.
Et il le prouvait.
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D'abord, e;n établissant le bilan de son client, en lui prouvant que ses uniques ressources gisaient dans la fortune de madame son épouse.
Ceci étant établi, il lui semblait imprudent d'irriter Mme la marquise avant d'être sûr de pouvoir la frapper d'un coup décisif. Il nr? fallait pas penser à se présenter devant les tribunaux sans autre preuve que les équivoques témoignages sur lesquels seulement on pouvait s'appuyer aujourd'hui. Ce serait fournir à madame l'idée d'une instance contradictoire qui, avec la notoriété malheureusement acquise aux désordres de M. le marquis, ne pouvait qu'être fatale à celui-ci.
M. d'Escoman laissa son avoué finir sa harangue; puis il répondit en lui demandant s'il le prenait pour un cuistre, et en le menaçant de le faire jeter à la porte.
L'homme de loi sourit d'un sourire funèbre, il tira froidement d'un portefeuille une petite liasse de papiers oblongs et demanda au gentilhomme s'il serait, le lendemain, en mesure de rembourser la somme de dix ou douze mille francs dont le constituaient débiteur toutes ces paperasses.
M. d'Escoman pâlit et balbutia; l'avoué profita de son trouble pour lui porter une botte en pleine poitrine.
M. le marquis avait des dettes, des dettes nombreuses; elles n'étaient garanties que par l'entente cordiale de la communauté et l'existence du débiteur. Or, l'une était détruite, et, M. le marquis tenant
à compromettre l'autre, c'est ce que celui qui lui parlait ne pouvait souffrir. S'il était dévoué à M. le marquis, les intérêts de ceux de ses autres clients par lesquels il lui avait fait avancer des fonds ne devaient pas péricliter à cause de ce dévouement. Il était forcé de leur signaler le danger auquel ils étaient exposés, et il ne doutait pas qu'au premier mot de la discorde qui s'était manifestée entre les deux époux, ils ne lui ordonnassent d'exiger au moins des sûretés pour leurs créances, sûretés que madame la marquise était, pour le moment, seule en mesure de fournir.
La situation se compliquait; M. d'Escoman allait et venait à grands pas dans le salon, la tête penchée, les mains dans ses poches, écrasant entre ses lèvres crispées le cigare que, dans sa préoccupation, il avait laissé éteindre; l'avoué ne lui donna pas le temps de respirer.
En ouvrant l'avis de ménager pour un temps Mme d'Escoman, il n'avait pas entendu conseiller à M. le marquis de fermer les yeux sur les désordres de sa femme; il était, au contraire, grand partisan de la rigueur, mais d'une rigueur intelligente et profitable à celui qui l'exerçait. 11 voulait, agir, mais seulement lorsqu'on pourrait appuyer la cause d'un do ces arguments péremjjtoires devant lesquels un tribunal est forcé de se montrer inexorable et d'appliquer la loi sans s'arrêter aux considérations qui auraient pu légitimer le crime; le procès engagé, non plus par madame, mais par M. d'Escoman, dans de telles conditions, prenant une tout autre tournure, M. le
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marquis, en pareil cas, serait très-probablement mis en jouissance de la fortune de madame, moyennant pension constituée à celle-ci, et l'homme de loi avait une telle confiance dans l'issue d'une affaire semblable, qu'il n'hésiterait pas, dès aujourd'hui, à faire, sur ses bénéfices, telles avances qu'il plairait à son client de demander.
Cette dernière phrase enleva la situation; M. d'Escoman alluma un nouveau cigare et demanda, en s'asseyant avec assez de calme, à son homme d'affaires ce qu'il entendait par arguments péremptoir es.
L'avoué hésita quelque peu ; puis il finit par déclarer qu'un petit bout de criminelle conversation, dûment constatée par procès- verbal, lui semblait indispensable en la circonstance.
A cette déclaration, M. d'Escoman bondit sur son fauteuil; la vulgarité des moyens lui répugnait bien autrement que le fait lui-même; mais il avait imprudemment découvert le défaut de la cuirasse, et monsieur son avoué mit tant de dextérité à introduire la lame de son poignard sous le gorgerin, qu'après vingt minutes de conversation, les scrupules de M. d'Escoman, maniés, pétris, ramollis par cette main habile, avaient cédé et que M. le marquis requérait l'assistance d'un commissaire de police pour constater l'adultère de sa femme comme s'il n'eût été que le plus prosaïque des bourgeois.
Sur ces entrefaites, on annonça à M. d'Escoman que le nommé Maugin, loueur de chevaux dans la grande rue, demandait à lui parler.
Nous savons d'avance ce qu'il venait lui dire.
Une souricière fut établie sous la remise du nommé Maugin.
Mais le chevalier de Montglat, en se rendant chez son jeune ami pour savoir ce qu'il devait penser des bruits qui couraient, empêcha que les oiseaux ne vinssent se faire prendre au piège établi dans le domicile du loueur de chevaux, sur les indications de celui-ci.
Cependant d'autres agents avaient été disséminés dans les environs de la sous-préfecture pour surveiller Louis de Fontanieu.
Ils rapportèrent à l'homme de loi, qui avait décidément pris la direction de l'affaire, que le jeune homme, rentré dans son appartement vers une heure du matin, en était sorti quelque temps après et n'avait plus reparu; en même temps, on annonçait au marquis que, vers onze heures et demie, on avait rencontré sa femme, qui se dirigeait du côté, de la route de Paris, où, sans doute, elle allait attendre le passage de la malle-poste.
Un parti une fois pris, la chasse une fois commencée, quelque antipathie qu'un homme ait éprouvée pour se décider 5 se mettre en train, il est rare que l'ardeur delà poursuite ne dompte pas ses répugnances et qu'il ne devienne pas aussi acharné à continuer son œuvre qu'il a été froid à l'entreprendre.
M. d'Escoman fit sur-le-champ atteler quatre chevaux à une calèche.
Nous l'avons vu passer à Longjumeau.
Il arriva à Paris vers une heure et demie du matin, et se fit descendre à la porte du directeur général des postes.
. Sur sa demande, ce fonctionnaire ordonna de rechercher le nom du courrier qui, d'après les renseignements que lui fournissait M. d'Escoman, avait amené sa femme à Paris. Il fit mieux : dans son désir d'êtrs agréable à un homme du monde pour la position duquel M. le directeur des postes, qui était marié, éprouvait une véritable sympathie, il manda le courrier à l'instant même dans son cabinet.
Cet homme raconta qu'effectivement, à une petite distance de Châteaudun, il avait reçu deux dames dans sa voiture. Leur signalement s'accordait parfaitement avec celui que le marquis avait donné d'Emma et de Suzanne; mais le courrier affirmait qu'aucun des deux messieurs qui accompagnaient ces dames n'avait pris place dans la malle; il ajoutait, en outre, que la route avait tellement fatigué la plus jeune des deux voyageuses, qu'après plusieurs haltes nécessitées par les crises nerveuses qui, à chaque instant, l'accablaient, elle n'avait pu aller plus loin que Longjumeau, où elle était descendue à l'auberge de la poste.
Dans sa mercuriale intéressée, l'avoué de M. d'Escoman avait lait comprendre à son client que deux alternatives pouvaient seules le sortir de l'embarras dans lequel il se trouvait : celle d'un procès dans les conditions par lui signalées, celle d'un raccommodement, au moins apparent, avec la marquise.
Que Louis de Fontanieu fût ou non auprès de celte dernière, il importait donc à M. d'Escoman de la rejoindre sur-le-champ.
11 demanda des chevaux frais et reprit immédiatement le chemin qu'il venait de parcourir.
A l'entrée de la petite ville de Longjumeau, il fit arrêter sa voilure, paya triples guides aux postillons, à la condition qu'ils opéreraient leur retour sans faire rafraîchir leurs chevaux, et se dirigea seul vers l'auberge de la poste.
11 frappa à la porte, aussi modestement qu'un humble piéton eût pu le faire. Le palefrenier de garde vint lui ouvrir. M. d'Escoman lui débita l'éternelle fable de l'essieu brisé, demanda une chambre et un lit, et, pendant qu'on réveillait la servante qui avait le département des chambres, il fit jaser son homme.
En 1832, les voyageurs à franc étrier, si communs avant la révolution, étaient devenus rares. Les maîtres de poste avaient déjà remplacé cette rude façon de cheminer en offrant aux voyageurs de légers tilburys qui, en même temps qu'ils présentaient à ceux-ci l'avantage de n'user ni leur culotte de peau ni sa doublure, constituaient une excellente spéculation pour l'industriel en question. Le postillon se plaçait naturellement a côté de celui qu'il Vagissait de conduire; on ne prenait qu'un cheval, et Ton eo payait d'eux.
L'arrivée d'un jeune homme faisant roule à bidet avait dune causé une certaine sensation dans l'écurie ;
cette sensation s'était doublée lorsque la clairvoyante fille d'auberge avait parlé de la profonde mélancolie du voyageur, centuplée lorsqu'elle avait raconté sa reconnaissance avec la gouvernante de la dame qui, depuis le matin, séjournait à l'auberge, et comment le jeune étranger n'avait point encore, à minuit, pris possession du lit qui l'attendait, bien que les draps en fussent vraiment blancs.
Le palefrenier attendait le jour avec une certaine impatience pour faire part aux voisines des conjectures qu'il formait sur cet événement; il fut tout heureux de prendre un à-compte avec un auditeur aussi complaisant que celui qui venait d'arriver.
M. d'Escoman était, en effet, tout yeux et tout oreilles.
Lorsque le palefrenier eut fini, le marquis lui glissa dans la main une pièce d'or, que celui-ci accepta comme un témoignage de gratitude pour le charme de son récit; il le pria de l'accompagner chez M. le maire, pour lequel il avait, disait-il, une commission importante et pressée.
Le palefrenier considérait comme une énormité de réveiller ce magistrat à une heure aussi indue. 11 ne le cacha point à son interlocuteur et lui conseilla d'attendre le jour. L'assurance qu'il n'encourrait aucun reproche, mais surtout une seconde pièce d'or, triomphèrent de son respect pour le repos de l'autorité.
Effectivement, après avoir pris connaissance du passe-port de M. d'Escoman et d'une lettre du pro-
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cureur du roi de Cliâteaudun, dont le mari d'Emma s'était muni à tout hasard, le maire se mit à la disposition de l'étranger avec un empressement qui stupéfia le guide.
On ne donna pas à celui-ci le temps de prolonger son ébabissement, car le premier fonctionnaire public de Longjumeau ordonna à son administré d'aller chercher les gendarmes, pendant que lui-même modifierait le costume de nuit avec lequel il avait reçu son hôte, costume peu convenable, en effet, pour s'adapter avec les insignes de l'autorité que, dans son empressement à remplir le mandat dont la société le chargeait, le digne magistrat avait héroïquement saisies, avant de songer même à costumer la partie de son individu sur laquelle elles devaient être appliquées.
Quelques instants après, la petite troupe, grossie de trois gendarmes, se mettait en marche à travers les rues silencieuses et désertes de Longjumeau.
Où M. d'fiscoman venge son honneur outragé, tout autrement que le sire de Goacy ne vengea le sien
Il y avait deux lits dans la chambre que la marquise d'Escoman occupait à l'hôtel de la poste à Longjumeau.
L'un de ces lits n'avait point de rideaux ; il était placé entre la fenêtre et la cheminée ; Suzanne était étendue, tout habillée, sur sa courte-pointe; elle dormait profondément.
Au milieu de la pièce, en face des fenêtres, il y avait une alcôve drapée de rideaux d'indienne à personnages. Dans cette alcôve reposait Emma, tandis que Louis de Fontanieu était assis sur un fauteuil accoté au chevet de la couchette.
Gomme cette dernière, comme Suzanne, le jeune homme avait cédé à la faligue, il s'était endormi; sa tête s'appuyait sur le bord du lit; sesmains n'avaient
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point quitté les mains de la marquise ; elles étaient restées entrelacées. De temps en temps, dans leurs rêves, un tressaillement en doublait la mutuelle pression; alors, comme si une communication irrésistible eût triomphé du léger sommeil d'Emma, un fugitif sourire passait sur ses lèvres décolorées, et, sous la batiste qui voilait mal sa poitrine, on pouvait suivre l'accélération des mouvements de son cœur.
Une seule bougie, placée sur la table de nuit de Mme d'Escoman, éclairait l'appartement. Cette bougie touchait à sa fin. Tantôt elle semblait prête à s'éteindre, et alors de grandes ombres aux contours fantastiques se dessinaient sur les murs; tantôt une parcelle de cire ravivait sa flamme vacillante, et, à sa lueur, tout autour d'elle paraissait s'embraser.
jyrme d'Escoman se réveilla. Louis de Fontanieu, séparé d'elle par quelques épaisseurs de toile et de laine, frappa le premier ses regards. Dans un involontaire mouvement d'effroi, sa main se dégagea de l'étreinte qui la retenait-, puis, souriant de sa terreur, elle appuya sa joue sur cette main, son bras sur l'oreiller, et s'abîma dans la contemplation de sa belle lôte, belle comme le masque de l'Antinous antique, dans sa pûleur et sous la couronne que formaient autour d'elle les boucles soyeuses de ses cheveux noirs.
Emma mc se trouvait plus sous le coup de la surexcitation fiévreuse qui l'avait jetée aux bras de Louis de Fontanieu, lorsque celui-ci courait à sa recherche le jour ['recèdent ; ses instincts de sincère
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pudeur avaient repris tout leur empire; elle ne tarda donc pas de revenir sur son premier mouvement. Quoiqu'il n'y eût là personne pour la voir, elle rougit en réfléchissant que le sommeil de Suzanne, dont elle entendait les grondements sonores, la laissait seule avec celui qu'elle aimait. Elle ramena sur ses blanches épaules le tissu qui devait les voiler, le croisa soigneusement sur sa gorge ; puis elle étendit la main pour réveiller le jeune homme.
11 dormait si bien, qu'elle hésita.
Elle entendit en ce moment dans la rue le bruit de la marche de plusieurs personnes.
Rien n'est indifférent aux consciences inquiètes; elle écouta, en proie à une véritable et douloureuse angoisse, jusqu'à ce que tout fût rentré dans le silence.
Alors elle se reprocha ses folles appréhensions. Ce bruit n'était-il pas naturel, dans une auberge où tant de voitures venaient relayer?
Cependant, son impression avait été si profonde, qu'elle éprouva le vague besoin de constater vis-àvis d'elle-même qu'il lui restait encore un ami et un défenseur.
Elle se pencha vers Louis de Fontanieu et déposa doucement un baiser sur son front. Les lèvres d'Emma effleuraient encore le visage de son amant lorsqu'un coup violent, ébranla la porte de la chambre.
— Qu'y a-t-il donc ? demandèrent à la fois Suzanne et le jeune homme, qui tous deux se croyaient encore le jouet de leurs songes.
Emma ne faisait point une semblable question elle avait sur-le-champ pressenti le nouveau malheur qui allait la frapper. Dans son premier mouvement d'épouvante, elle cacha son visage dans son oreiller.
Cependant les coups redoublaient à la porte; la voix solennelle du magistrat les dominait. 11 ordonnait d'ouvrir au nom delà loi.
Au nom du ciel! n'en faites rienl cria Suzanne qui épuisait ses forces pour établir une fortification devant l'entrée de la chambre, à l'aide d'une commode derrière laquelle il lui semblait pouvoir soutenir un siège.
Louis de Fontanieu avait enfin compris que c'était la vengeance du mari qui arrivait. 11 courut à la fenêtre, bien décidé à s'y précipiter et à se briser la tête contre le pavé. En ouvrant celte fenêtre il aperçut un gendarme qui faisait faction au-dessous; il entendit le ricanement de M. d'Escoman, qu'il entrevit dans l'ombre.
— Nous ne sommes plus ici chez Marguerite, disait ce dernier; je suis vraiment désolé de troubler les amours de ce cher monsieur de Fontanieu, mais la loi a prévu le cas.
— Marquis d'Escoman, vous êtes un lâche, répondit le jeune homme avec un cri de rage, et, lorsque je vous tiendrai au bout de mon épée, je vous tuerai, je vous jure, sans regret et sans remords, comme une bête venimeuse que vous êtes.
— Si quelques mois de prison ne parviennent pas à vous rafraîchir le sang, je serai enchanté d'être vo-
T. II
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tre chirurgien, cher monsieur de Fontanieu, répliqua le marquis, dont l'accent railleur portait au comble l'exaspération du jeune homme, qui se disposait à riposter par de nouvelles invectives, lorsque la voix d'Emma le rappela auprès d'elle.
Louis de Fontanieu ferma vivement la fenêtre, et se retourna; il vitMme d'Escoman assise sur son lit. Tous les membres de la jeune femme tremblaient, agités par des secousses nerveuses; mais sa physionomie était assurée, presque résolue. Quelques secondes avaient suffi pour opérer ce revirement complet dans l'attitude d'Emma.
Dans les circonstances ordinaires de la vie, les natures d'élite, si elles sont timides, peuvent paraître aussi faibles, aussi impuissantes que les âmes vulgaires; mais où celles-ci succombent, celles-là grandissent. Devant une catastrophe, elles brisent les langes qui gênaient leur développement; elles se révèlent, elles se placent tout d'un coup à la hauteur du malheur qui semblait devoir les accabler.
C'est ce qui arrivait pour Mme d'Escoman.
Sur un signe qu'elle lui fit, Louis de Fontanieu se rapprocha de son lit.
— Louis, lui dit-elle en le tutoyant pour la première fois, jure encore une fois que, quoi qu'il arrive, rien ne pourra m'enlever ton amour.
Le jeune homme fit le serment, qu'on lui demandait.
— Bien ! reprit-elle en serrant les deux mains qu'il lui tendait. A mon tour, je prends le ciel à témoin
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que rien n'ébranlera ma tendresse pour toi, que rien ne modifiera ma résolution de ne plus être qu'à toi en ce monde. Et maintenant, mes amis, ouvrez la porte.
Louis de Fontanieu regarda Emma avec stupeur ; Suzanne se récria, elle jurait de mourir plutôt que de se rendre.
— Suzanne, lui dit sa maîtresse d'une voix ferme, je commande rarement; mais, quand il m'arrive de le faire, je veux être obéie. Ouvrez la porte.
Suzanne étouffa un sanglot; mais elle aida Louis de Fontanieu à enlever le bastion sur lequel elle avait tant compté pour défendre son enfant.
Il était temps. Les ais mal joints de la porte allaient céder sous les efforts que faisait un des gendarmes pour l'enfoncer.
Le maire fit signe à ces derniers de demeurer sur l'escalier; il pénétra seul dans la chambre.
L'hésitation qu'on avait mise à ouvrir avait quelque peu mécontenté le magistrat, très-jaloux des prérogratives de son autorité, tout disposé a soupçonner qu'on prétendait la méconnaître; d'ailleurs, comme le directeur général des postes, il avait femme, et une épouse coupable, ne lui semblait digne d'aucune espèce de pitié.
11 entra donc dans l'appartement, le chapeau sur la tète, et en s'étudiant à donner à sa physionomie l'expression méprisante qui lui semblait devoir aller bien à la circonstance que Fécharpe dont il était