‹ Les drames inconnus (volume 2)Chapitre 15 sur 20 · SUITE · texte numérisé non relu

SUITE

Il faut vous dire qu'il y a un peu plus d'un an j'habitais encore l'Espagne, quoique ma famille et moi nous soyons Français.

Nous fûmes forcés de rentrer dans le pays par l'armée anglaise, ou plutôt par ces gueux d'Espagnols, qui se remettaient en courage d'assassiner, parce qu'ils avaient derrière eux quelqu'un pour se battre à leur place.

Au moment de notre fuite il arriva un accident à ma mère, qui ht que mon père me mit à la porte de la grande route que nous suivions, avec un coup de fusil qui heureusement ne m'empêcha pas de marcher.

Au contraire, il me donna des jambes de cerf, si bien que je filai tout droit devant moi tant que j'eus de for'-e et que je fus bientôt en France.

J'eus envie d'abord de me faire soldat, mais j'ai trop de patriotisme pour cela; nous étions repoussés de tout

côté, et je trouve abominable de faire la guerre sur le sol de son propre pays.

Le prince regarda Molinos de travers, et il n'est pas certain que cette manière d'envisager le patriotisme ne lui parût point digne d'être méditée.

Molinos continua.

— Ne vous impatientez pas, monseigneur, j'arrive à mon histoire. J'étais à peine à une demi-lieue en deçà de notre frontière, que je rencontrai un certain monsieur Bonnissens, dont le père avait été notre médecin, et que je reconnus tout aussitôt.

Il me fit causer, et quoiqu'il s'imaginât me faire parler, j'en appris de lui plus qu'il ne put en apprendre de moi.

Il rôdaillait dans le pays pour organiser une trahison quelconque en faveur des Anglais, et quoique je ne fusse pas bien adroit, je compris qu'il avait plus besoin de moi que je n'avais -besoin de lui, lorsqu'il m'envoya à Toulouse, chez ma tante Marine, en me disant :

— Tu y trouveras une jeune fille qui vient d'arriver de Paris; fais-la causer, aie soin de me tenir au courant de tout ce que tu pourras apprendre d'elle .

— Et c'est cette jeune fille que tu vas enlever maintenant? dit le prince.

— Pas du tout, pas du tout, reprit Molinos; c'est un enchevêtrement du diable, je vous prie d'y faire attention.

J'allai donc à Toulouse, chez ma tante Marine, qui y tenait une espèce de petite maison garnie, quoiqu'elle fût au service d'une certaine marquise de Prémontré.

On disait que c'était là que la marquise venait secrètement pendant l'hiver, lorsqu'elle se trouvait trop seule dans son château de Mazamet.

— La marquise de Prémontré ! dit monsieur de Morden; mais c'est, je crois, une demoiselle de Favreuse, la nièce d'un certain comte de Favreuse, que tu connais peut-être aussi ?

— Non, répondit très-naturellement Molinos. On connaît les Favreuse dans le pays parce qu'ils y ont de grosses propriétés, mais je n'en ai pas vu un seul de ma vie.

— Continue, reprit le prince en essayant de cacher l'intérêt que ce nom venait de prêter pour lui à l'histoire de Molinos.

— Heureusement pour moi, je trouvai ma tante à Toulouse, et comme elle avait eu des sujets de fâcherie avec mon père, précisément à cause de cette madame de Prémontré, ça fit qu'elle me reçut très-bien.

C'est là que je trouvai la jeune personne en question.

— Celle que tu vas enlever? reprit monsieur de Morden.

— Mais non, fit Molinos, je vous ai déjà dit que non.

Celle dont je vous parle s'appelle Fanny Guillotin : c'est la fille d'un vieux soldat qui avait toujours accompagné monsieur de Sainte-Mars dans ses campagnes.

Le comte l'avait fait élever à ses frais, et, à ce qu'il paraît, à son usage.

Mais, d'un autre côté, le fils du général s'était amouraché de la fille Guillotin, du moment qu'elle avait été en âge d'être aimée.

Il l'avait soufflée à son père pendant que celui-ci guerroyait en Espagne, et il l'avait si bien promenée dans Paris, qu'un jour on lui refusa la porte du pensionnat, et qu'elle s'en revint du côté de Toulouse, où monsieur de Sainte-Mars était avec le père Guillotin.

— Mais quel rapport tout ceci a-t-il avec la jeune fille que tu vas enlever, si ce n'est pas celle-là?

—Nous y voici, reprit Molinos ; allons par ordre et ne nous trompons pas. Ce fut tout en causant avec la petite Fanny, qui me racontait ses histoires de pensionnat, qu'elle me dit une chose à laquelle je ne fis pas d'abord grande attention.

11 parait que quatre ou cinq ans avant l'époque dont je vous parle, on avait fait entrer dans le pensionnat où monsieur de Sainte-Mars l'avait placée, une petite fille qu'on disait belle comme les amours, et qui était aussi élevée pour le compte de quelqu'un qu'on ne connaissait pas.

Cette fois encore, l'attention de monsieur de Morden fut vivement excitée, mais il se garda bien de le montrer à Molinos.

— Cette petite était Allemande, je crois, ou Italienne, ou Bohémienne ; enfin, on disait qu'elle avait parcouru toute l'Europe avec une bande de chanteurs ambulants.

Tout le flegme de monsieur de Morden ne put tenir devant cette découverte, et il laissa échapper une exclamation de surprise.

— Ah! fit Molinos, voici que vous commencez à m'écouter.

— Je t'écoute comme quelqu'un qui me fait un gros mensonge, dit le prince d'un ton indifférent, et qui s'imagine qu'il va me faire prendre le change; mais continue, va, continue.

— En ce cas, reprit Molinos en reprenant sa narration, passons à autre chose.

: Ma tante Marine me fit entrer au service de monsieur de Sainte-Mars avec qui elle avait aussi je ne sais quel secret au sujet de ma sœur, qui n'était pas ma sœur et qui était restée avec mon père.

Ma tante Marine, dis-je, me fit entrer au service de monsieur de Sainte-Mars; et comme il n'a pas voulu rester dans l'armée depuis la chute de l'empereur, je le suivis à Paris où il emmena lu belle Fanny, bien convaincu qu'elle était blanche comme une sainte Vierge.

Ce fut là que je vis venir chez mon maître monsieur de Belnunce.

Ce fut là que j'entrai au service de monsieur votre beau-frère ; voilà tout.

— Ah diable ! fit monsieur de Morden, sans paraître déconcerté de ce brusque, dénoûment, voilà tout? Eh bien, il faut absolumeut que je te fasse arrêter.

— Moi! pourquoi donc? fit Molinos.

— Parce que ceci ne m'apprend rien qui m'intéresse personnellement, et qu'alors l'ordre que t'a donné ton maître cachant un dessein dont tu ne connais peut-être pas toi-même le but, il est prudent pour moi d'empêcher l'exécution de ce dessein.

Tu es, à ce qu'il parait, une machine qu'on fait marcher sans savoir où elle va, et j'arrête la machine. Voilà tout aussi.

— Oh ! reprit Molinos, dont la vanité gasconne ne put accepter la qualification que lui donnait le prince, pas si machine que vous le dites ; car sans moi, monsieur de Belnunce ne connaîtrait pas la jeune fille quil me charge d'enlever aujourd'hui.

— Alors tu vois que ce n'est pas tout.

— Eh ! vous disiez, fit Molinos, que ça ne vous intéressait pas.

— Je n'ai pas besoin que tu m'intéresses, j'ai besoin que tu parles ; c'est à toi de le faire de façon que cela me serve assez bien pour que je te paye très-cher.

Si tu ne veux rien dire de plus, tais-toi ; si tu veux parier, je t'écoute.

Il y avait dans l'impassibilité de monsieur de Morden quelque chose qui trompait si supérieurement les vulgaires astuces de Molinos, que celui-ci comprit enfin que le meilleur jeu qu'il avait à jouer était de jouer cartes sur table, et il reprit :

— Eh bien, monseigneur, je me livre à vous corps et àme, je vous dirai tout.

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