‹ Les drames inconnus (volume 2)Chapitre 14 sur 20 · UN VALET · texte numérisé non relu

UN VALET

Elle restait cependant immobile, les yeux fixés devant elle, en proie à une sorte d'hallucination intérieure qui lui montrait une à une toutes les basses comédies avec lesquelles on l'avait trompée, et ces faux serments, ces faux désespoirs, ces faux repentirs... mensonges!... toujours mensonges! et pendant qu'on jouait ainsi avec son âme, avec son corps, elle croyait, elle aimait, elle criait au bonheur !

— Horreur ! dit-elle enfin, en s'arrachant de sa profonde stupeur.

Puis, apercevant son frère et son mari, elle s'écria avec une dignité terrible :

— Sortez... sortez tous deux !

Malgré sa brutalité, le prince de Morden fut épouvanté de l'état de madame de Belnunce et lui dit :

— Ma sœur, chassez cet homme ; j'ai voulu être votre ami, et je le veux encore : je vous consolerai.

— Me consoler, moi!... fit la comtesse avec la plus amère expression de désespoir... Me consoler... vous!...

ajouta-t-elle avec un mépris indicible. Sortez... tous deux, vous dis-je... sortez ensemble! vous êtes dignes l'un de l'autre !

Tous deux voulurent parler, tous deux voulurent se rapprocher d'elle...

— Oh ! s'écria-t-elle en se reculant, ne m'avez-vous pas assez salie ?

Le prince de Morden sortit.

Monsieur de Belnunce s'arrêta devant sa femme :

— Gertrude, lui dit-il, votre frère a calomnié mon repentir et mon amour... vous le reconnaîtrez bientôt.

— Malheureux ! lui dit la comtesse avec une douleur poignante, ayez donc au moins le courage de vos infamies !

D'un geste elle lui ordonna de quitter sa chambre.

Le comte obéit et se retira.

Monsieur de Morden, satisfait sans doute du résultat qu'il avait obtenu, avait quitté la maison; une heure après, il écrivait à sa femme (je ne sais si j'ai dit que le noble Hercule s'était marié) ; il écrivait donc une lettre dont voici un extrait :

« Désormais toute réconciliation entre le comte et ma sœur est absolument impossible.

» Dans les dispositions où elle est , je pense même qu'il n'y a plus pour nous aucune crainte à avoir.

» Si leur rapprochement avait par hasard amené le

résultat que nous redoutons, je crois la comtesse si exaspérée qu'elle ferai tout pour le faire disparaître.

» Du reste , vous pouvez être sûre que je profiterai de toutes les circonstances qui se présenteront pour vous rassurer sur le compte de cette fille disparue depuis longtemps, et dont on pourrait s'armer un jour.

» Monsieur de Belnunce est capable de tout, et si le coup que vient de recevoir la comtesse était mortel, je ne puis affirmer qu'il" n'essayerait pas de faire valoir les droits de cette fille abandonnée; je le surveillerai.

» Il est trop compromis pour penser à rentrer en France.

» Quant à moi, je quitte Gand dans une heure; il faut que ce soir je sois à Bruxelles. »

Le reste de la lettre raisonnait sur cette hypothèse , et montrait que monsieur de Morden avait apprécié monsieur son beau-frère à sa juste valeur.

En général, quand on a affaire au vice abject, on ne se trompe jamais en lui supposant de nouvelles infamies ; les crimes qui demandent du courage fatiguent souvent les plus déterminés , ceux qui ne veulent que de la bassesse trouvent les lâches infatigables.

En effet, monsieur de Belnunce était resté dans la petite antichambre qui précédait la pièce où était madame de Belnunce ; là, il avait appelé dans un coin le valet de chambre qui avait reçu une si rude leçon de monsieur de Morden.

— Écoute, lui dit-il, tu vas partir pour Paris.

— Oui, monsieur le comte.

— Tu connais Charistie ?

— Oui, monsieur le comte.

— Eh bien, reprit monsieur de Belnunce, il faut que, par ruse ou par force, cette jeune fille soit enlevée à son pensionnat d'ici à huit jours.

— On l'enlèvera, reprit le valet de chambre.

— Tiens, voilà deux cents louis, il y en aura mille pour toi le jour où tu me la livreras ; et maintenant au galop et pas une minute de retard sur la route.

— Pas une seconde, repartit Molinos; le temps de faire un paquet de capucin, un oignon dans un bissac, le temps d'avoir un cheval à la poste, et je suis en route.

Ces mesures prises, monsieur de Belnunce se renferma patiemment dans la chambre qui précédait celle de sa femme.

— Il faudra bien qu'elle sorte, disait-il, il faudra bien qu'elle me voie, qu'elle m'entende, qu'elle m'écoute... Je l'ai bien trompée deux fois... et...

Je laisserai le comte dans l'attente de son nouveau succès , attente qui fut bien longue, car plus de quatre heures s'écoulèrent avant que la comtesse sortît de sa chambre.

Toutefois, monsieur de Belnunce s'était rassuré sur la crainte qu'il avait d'abord éprouvée d'un suicide.

Monsieur le comte de Belnunce avait regardé par le trou de la serrure, il avait vu sa femme aller et venir, puis écrire , puis pleurer et se lever avec colère , puis écrire encore, et il s'était dit :

— Des lettres, je les aurai... à qui que ce soit qu'elle écrive, elles ne peuvent que me donner d'utiles renseignements; attendons.

Il attendit ; mais pendant qu'il attendait, il se passait sur la route de Gand à Bruxelles un petit événement qui devait déranger beaucoup de projets, et qui amena quelques-uns des principaux événements racontés dans ce livre.

A une heure environ, monsieur de Morden, couché dans une de ces calèches allemandes si artistement combinées pour les voyages; monsieur de Morden, disje, courant la poste de toute la vitesse de quatre chevaux, vit à travers le carreau latéral de la capote de sa calèche arriver d'abord un postillon en courrier, puis un cavalier allant à fond de train, et qui devait bientôt le dépasser, avec quelque rapidité que marchât sa propre voiture.

Il ne l'eût pas plutôt aperçu, qu'il reconnu en lui le drôle qui l'avait insolemment arrêté à la porte de l'appartement de madame de Belnunce.

Le départ immédiat de cet homme, après la scène qui venait d'avoir lieu, devait nécessairement s'y rattacher, qu'il fût expédié par ordre du comte ou de la comtesse.

Le prince se jeta presque hors de la voiture, comme s'il eût pu atteindre Molinos et l'arracher de dessus son cheval.

Heureusement pour monsieur de Morden,le cavalier avait déjà dépassé la voiture; de cette façon, il ne vit point le brusque mouvement du prince.

Molinos allait d'ailleurs d'un train qui ne lui laissait pas beaucoup le loisir de regarder ce qui se passait à droite ou à gauche, encore moins derrière lui.

Le mouvement du prince et l'exclamation dont il fut accompagné ne servirent qu'à faire retourner l'un des deux postillons qui le conduisaient.

— Deux louis, lui dit monsieur de Morden, si nous arrivons à la première poste avant que cet homme ait eu le temps d'en repartir.

— Mettez-en quatre, nous y arriverons avant lui.

— Quatre, soit ! dit le prince ; mais pas avant, en même temps, et ne le perdons pas de vue.

Ces ordres donnés, le prince se tapit au fond de sa calèche et baissa le vasistas de manière à tout voir à travers les carreaux, et ne pas être vu si par hasard Molinos se retournait. La voiture prit un nouvel essor, mais Molinos ne fit point attention à cette voiture qu'il vait assez aisément dépassée, et qui maintenant se tenait constamment à cent pas derrière lui.

Le cavalier et la voiture arrivèrent presque en même temps à ***.

Molinos sauta à bas de son cheval pendant qu'on lui amenait celui que son courrier lui avait fait préparer.

De si peu qu'il eût devancé la voiture du prince, il avait déjà réglé son compte et il fallait enfourcher un nouveau bidet, quand le comte arriva, sortit de sa calèche, et, sans autre façon, sauta à la bride du cheval de Molinos en saluant celui-ci de ces mots :

— A bas, maître drôle... nous avons à causer.

A cette brusque agression, Molinos avait levé son fouet avec colère, mais colère et fouet étaient tombés à l'aspect de l'énorme prince autrichien qui l'eût fait sauter par-dessus son cheval.

— Je ne vous connais pas, monsieur, dit Molinos, que me voulez-vous ? laissez-moi continuer ma route.

— Ce n'est pas mon dessein de t'en empêcher, reprit le prince; au contraire, je veux l'aider à la faire plus commodément. Je t'offre une place dans ma voiture.

— Je suis pressé...

— Nous irons vite.

— Chacun voyage à sa guise, et... Le prince étendit la main vers lui.

— J'appartiens au comte de Belnunce, dit Molinos en se reculant, je voyage pour lui, et je demande s'il y a ici des gendarmes... un maire... un bourgmestre... pour me protéger.

— Au fait, dit un des postillons que cette scène

avait amené autour des deux voyageurs, cet homme est libre.

— Cet homme appartient à mon beau- frère.'., il lui a volé...

— C'est une infamie, monsieur.

— Je suis le prince de Morden, et j'ai des raisons pour m'assurer de cet homme.

Molinos jeta autour de lui un regard désespéré ; un postillon lui dit :

— Allons, voyons... Si vous n'avez pas volé, si vous voyagez pour monsieur de Belnunce, vous devez avoir des lettres, des dépêches...

— Sans doute, fit le prince, voyons ; à moins qu'il ne soit venu en Belgique pour espionner et qu'il ne rentre maintenant en France.

Cette accusation ne manque jamais son effet.

Tous ceux qui se sentaient quelque envie de prendre le parti de Molinos répétèrent entre eux :

— Un espion!... si nous le savions...

Molinos se vit abandonné, et plus qu'abandonné, menacé.

— Qui est-ce qui prouve, s'écria-t-il avec colère, que ce n'est pas le prince qui est un espion?

Un hourra d'indignation générale accueillit cette accusation désespérée.

— Allons ! lui dit le prince, monte dans ma voiture,

mon garçon, et tiens-toi pour très-heureux que je ne te fasse pas fusiller.

Molinos, qui jusque-là avait résisté, prit tout à coup son parti de très-bonne grâce.

— Comme il vous plaira, dit-il ; il faudra bien que nous arrivions dans une ville, et là nous trouverons autre chose que des imbéciles comme ceux-ci.

Molinos, après ces paroles, n'eut d'autre ressource que de monter dans la voiture; le prince s'assit à côte de lui.

Molinos faisait la mine résignée d'un homme qui subit une violence, mais qui est bien décidé à ne pas en laisser profiter celui qui la lui impose ; le prince l'examina, et n'ayant aucune envie de discuter avec cet homme, il se décida à tuer la résistance du premier coup.

— Combien veux-tu, lui dit-il, pour me vendre les secrets de ton maître?

Molinos le regarda, et jugeant à propos de faire de la vertu, ce qui rapporte toujours quelque chose au vice, preuve que la vertu, même quand on la joue, est une excellente chose, Molinos, dis-je, répondit :

— Je n'ai point de secrets à vendre.

— Écoute, lui dit le prince, tu me connais?

— Oui, monseigneur.

— Eh bien, voici ce qui arrivera : Ou bien tu ne passeras pas le premier village que nous rencontrerons et

où il y aura un magistrat, quel qu'il soit; car je te jure que je te fais arrêter comme espion. Donc, si le comte de Belnunce t'a promis quelque magnifique récompense pour quoi que ce soit, tu ne pourras point la gagner. Ou bien tu me diras tout, je te promets le double de ce que ton maître t'a promis.

Molinos fit un mouvement de tête négatif.

— N'en parlons plus, dit le prince.

Il se jeta dans un coin de sa voiture, et sembla penser à autre chose.

Molinos était de ces gens (et le Midi en fourmille) qui mettent la discussion d'un marché au nombre des conditions de ce marché, le prix qu'elles obtiennent de ce qu'ils veulent vendre grossit à leurs yeux en raison de la peine qu'ils se sont donnée pour l'obtenir.

Ainsi le paysan gascon qui vous demande mille pistoles d'un champ qui en vaut deux cents, se croit dupe si on les lui donne sans marchander, et il rentrerait bien plus fier d'en avoir trouvé deux cent cinquante, s'il pouvait raconter par quels prodiges de finesse et d'audace il est parvenu à l'emporter sur un adversaire matois.

Molinos fut donc assez surpris de voir le prince prendre si lestement son parti.

Cependant il tint bon et garda le silence de son côté.

Enfin, moins patient que le noble allemand, il se décida à reprendre l'entretien, mais tout à fait par un

autre côté que celui par lequel le prince l'avait attaqué.

— Puisque vous n'avez plus rien à me demander, monseigneur, vous pourriez me permettre de reprendre ma route.

Le prince le regarda de côté :

— Impossible.

— Mais, monseigneur...

Monsieur de Morden se tourna vers Molinos :

— Écoute, drôle, je veux bien ajouter encore quatre paroles pour te taire voir clair dans mes intentions.

Molinos voulut écouter pour saisir au passage un mot qui pût lui servir à entamer le début relatif au prix de la trahison; le prince continua :

— Je dois te dire et tu n'as pas besoin de savoir ni pourquoi ni comment cela se trouve ainsi, je dois te dire que ton maître t'envoie très-probablement à Paris pour y faire quelque chose qui me déplaît. Cette chose, je veux la savoir. Si tu y consens, c'est un marché conclu. Si tu ne veux pas me la dire, je t'empêche de la faire en te faisant arrêter, c'est déjà beaucoup.

— Mais, dit Molinos, il est possible que ce que je vais faire à Paris n'intéresse nullement Votre Excellence.

Un Français n'eût pas manqué de s'écrier sur-lechamp : «Tu avoues donc que tu vas faire quelque chose à Paris ! » et il eût ainsi averti son antagoniste de se tenir sur ses gardes ; le noble prince germanique s'en garda et reprit seulement :

— C'est ce que je jugerai.

— Mais si cela n'intéresse pas Voire Excellence, j'aurai parlé pour rien.

— Je te paye tes paroles et non point ce à quoi elles peuvent me servir. Si ce que tu vas faire m'est indifférent, je te payerai de même.

Molinos crut avoir gagné la victoire... et il préparait un petit conte à endormir la prudence de monsieur de Morden.

Mais celui-ci ajouta avec calme:

— Je.te payerai, mais jeté ferai arrêter.

— Pourquoi donc?

— Parce que tu peux me mentir et que je ne veux pas te payer pour t'aider dans un projet qui peut m'être nuisible.

— Mais, monseigneur...

— En voilà assez... tu iras en prison, fit le prince en se détournant.

— Eh bien , fit Molinos , en prenant subitement la parole, je vais tout vous dire.

— Dis.

— Je vais à Paris pour enlever une jeune lille.

— Ah ! fit le prince, et quelle jeune fille?

— Une demoiselle Charistie Lambert.

Le prince réfléchit, et reprit d'un ton assez indifférent :

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— Quel âge peut-elle avoir?

— Mais dix-huit ans... ou vingt... une jeune personne enfin.

Le prince se gratta le front.

— Ah diable ! dix-huit ou vingt ans. Comment estelle?

— Blonde.

— Oh ! ceci, dit Molinos, en prenant un air mystérieux, ce doit être toute une histoire.

— Cela doit être9, répéta le prince ', tu ne la sais donc pas?

— J'en sais pas mal, puisque c'est moi qui ai découvert la jeune personne à monsieur de Belnunce ! mais je ne dois pas savoir le fin du fin.

— Dis toujours ce que tu sais, dit monsieur de Morden.

— Mais que me donnerez-vous pour cela?

— Que t'a promis ton maître pour l'enlever?

— Mille louis.

— C'est cher, dit le prince. Mille louis, tu les aurat; si ton histoire me sert à quelque chose, et je ne suis pas homme à mentir à la parole que je te donne; cinq cents

- louis si elle ne me sert à rien, et il est possible que dans ce cas je te laisse achever ton voyage et gagner la récompense que t'a promise monsieur de Belnunce.

— Eh bien , reprit Molinos, laissez-moi commencer

l'histoire comme je l'ai apprise moi-même, et peut-être vous y trouverez des choses que vous ne serez pas fâché d'apprendre, même quand ça ne vous regarderait pas personnellement.

— Je suis patient, dit le prince, et nous avons du chemin et du temps devant nous.

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