UN CRIME NATUREL
Quelques semaines s'étaient écoulées, la bataille de Waterloo avait eu lieu.
Dans un des magnifiques hôtels de Bruxelles qui font des auberges de cette ville les maisons les plus luxueuses du pays, madame de Belnunce, seule dans une chambre richement meublée, appuyée devant une table et dans un .horrible accablement, serrait convulsivement une lettre qu'elle venait d'écrire ; il pouvait être minuit.
Tout à coup la comtesse se leva, et quoi qu'elle fût seule, elle s'écria comme si le son de sa voix devait venir en aide à la résolution qu'elle venait de prendre :
— Non, je ne ferai pas ce crime-là! non... c'est le plus bas... le plus lâche des forfaits.
En prononçant ces paroles, elle se jeta à genoux et se mit à crier :
— Mon Dieu! mon Dieu! inspirez-moi... soutenezmoi... mon Dieu, détournez de moi cette funeste pensée!...
Elle se releva, et par un mouvement convulsif elle
jeta loin d'elle le papier qu'elle tenait, et retomba dans l'abattement douloureux dont elle était un moment sortie.
Sans doute le combat violent qui avait précédé ce dernier effort avait épuisé les forces de la comtesse, car elle resta immobile et anéantie ; c'est " à peine si de temps en temps un léger tressaillement venait donner une légère animation à son visage pâle et abattu.
Quelquefois aussi, des larmes venaient à ses yeux et coulaient le long de ses joues , mais elle les laissait couler sans prendre la peine de les essuyer.
Plus de deux heures s'écoulèrent dans cette funeste immobilité.
Déjà depuis longtemps tout bruit avait cessé dans la maison et madame de Belnunce n'avait pas quitté sa place ; cependant, peu à peu, un léger assoupissement l'avait gagnée, et ses yeux s'étaient fermés.
Lorsque monsieur de Belnunce entr'ouvrit doucement une porte, entra dans la chambre, il le fit avec la précaution d'un homme qui ne veut point éveiller une personne qui dort.
11 jeta un coup d'œil rapide dans la chambre, et, soit qu'il y fût venu sachant que la comtesse avait écrit et dans l'espoir de s'emparer de ses lettres, soit que ce papier jeté de côté le frappât tout d'abord, il y courut,
et voyant qu'il était écrit, il le cacha rapidement dans sa poche ; ce que n'avait point fait le bruit de la porte ouverte, le frôlement de ce papier le produisit immédiatement : madame de Belnunce s'éveilla tout à coup et aperçut son mari qui avait à peine eu le temps de se relever; le regard qu'elle lui jeta exprimait ce mépris qu'on n'adresse même pas à l'homme le plus coupable, quand ses crimes ont gardé une certaine hauteur.
C'était le mépris qu'on envoie à des laquais voleurs qu'on prend la main dans l'office :
— Rendez-moi ce papier, monsieur, dit la comtesse.
— Pas avant que je sache ce qu'il contient.
— Vous ! allons donc, monsieur, vous savez fort bien qu'entre vous et moi il n'y a plus rien de commun.
— Il y a, dit insolemment monsieur de Belnunce, mon nom que vous portez, et qui me donne le droit de vous dire : Je veux voir ce qu'il y a dans ce papier.
La comtesse leva les yeux au ciel et dit avec un calme qui donnait à ses paroles une étrange expression :
— Mon Dieu ! je vous ai prié de me protéger contre la pensée d'un crime... vous voulez donc m'y pousser ?
— Un crime ! dit monsieur de Belnunce avec une joie basse et ignoble. Ah! vous méditez des crimes!
Et il serra le papier plus avant dans sa poche ; puis il ajouta :
— Un crime contre moi.,, sans doute?
— Ah ! fit madame de Belnunce avec un ricanement du plus profond dégoût; ah!., fi donc !.. contre vous!
Elle se détourna.
Et le comte, dont la physionomie avait pris depuis quelque temps un caractère d'affreuse duplicité, répondit :
— Contre qui que ce soit... je suis sûr que ce papier en contient la preuve... et maintenant ce sera mon tour.
— Rendez-moi ce papier, monsieur, dit la comtesse. Savez-vous à qui il est adressé ?
— C'est ce que je saurai bientôt.
— Il est adressé à mon frère... et si vous ne me le rendez pas... je le prierai de vous le demander, et vous le lui rendrez.
— Peut-être, dit le comte avec rage ; vous, du moins, vous ne l'aurez pas.
— Monsieur de Belnunce, reprit la comtesse, vous avez descendu le nom que vous portez aussi bas que possible. Il suffirait que mon frère entrât pour que vous
tombiez à genoux... à genoux, vous m'entendez bien... les deux genoux par terre...
Et si je disais à mon frère : « Cet homme, qui est mon mari, vient de m'insulter... je vous demande protection ! » mon frère, qui me hait et qui me voudrait voir morte, n'hésiterait pas cependant à vous ramasser par terre pour vous châtier... et alors vous vous mettriez à pleurer comme un enfant... lâche que vous êtes !... et vous me menacez, moi, vous osez me menacer!...
Mais vous ne craignez donc pas que j'appelle un valet de cette maison, un portefaix de la rue... pour vous forcer à me rendre ce papier !
— On n'obéit pas aux femmes qui disent aux valets d'auberge et aux portefaix de la rue : Assassinez mon mari, parce qu'il a surpris une lettre que j'écrivais à son insu.
— Pour demander protection à mon frère...
— Pour donner peut-être rendez-vous à un amant.
— Tu oserais !... s'écria la comtesse.
— On se défend comme on peut, fit le comte avec un accent ignoble.
La comtesse se recula en le regardant avec un étonnement plein d'horreur.
— Descendre si bas... si bas !...
Le comte s'approcha d'elle : ce n'était plus le charmant jeune homme qu'elle avait aimé de tant d'amour
enthousiaste et pour lequel elle s'était perdue; ce n'était plus l'homme fait qui, quatre mois avant ce jour, l'avait entraînée par l'éloquence de ses mensonges et de ses faux repentirs; ce n'était plus même l'homme qui, la semaine avant cette époque, voulait l'emmener loin de la Belgique ; cet homme aux manières élégantes et dont il fallait savoir toute la bassesse pour la comprendre, sous une allure altière et à travers un langage choisi.
C'était une figure hâve, basse, que la débauche ou le désespoir semblait avoir décrépie ; son œil avait l'expression d'une cruauté d'autant plus atroce, qu'elle perçait à travers une expression de crainte perpétuelle ; il se tenait plié et semblait ramper en marchant, son pas était incertain, et ses mains tendues devant lui semblaient chercher un appui.
11 s'approcha ainsi de sa femme, et, levant la main jusqu'à la hauteur de sa joue, y appuya l'index, et d'une voix acre et cassée il dit à sa femme :
— L'outrage est là... vous avez dit à votre frère ce que je vous avais proposé pour votre fille, et comme il me traitait d'infâme, j'ai voulu le chasser de chez moi... et alors il m'a frappé là... d'un soufflet...
Un mouvement convulsif accompagna ce mot ; mais le comte reprit aussitôt :
— C'est vous qui l'avez voulu, c'est vous qui lui avez dit ce qui devait le pousser à ce suprême affront... vous
en avez été ravie.., vous... Eh bien, madame, cette injure, je la vengerai !
— Sur moi ?
— Sur vous et sur votre frère. Eh bien ! reprit-il avec un accent de fureur, oui , c'est vrai, je n'ai pas ce courage de bête brute que vous appelez l'honneur ! mais je n'étais pas méchant...
J'avais de l'ambition, je voulais la satisfaire, mais je n'aurais pas commis de crime pour cela...
— Et moi?... s'écria la comtesse.
— Vous, reprit monsieur de Belnunce, eh bien ! je vous avais trompée comme on trompe tant d'autres femmes !...
Mais enfin, quand vous m'avez repoussé, je vous ai laissée vingt ans vivre à votre fantaisie.
— Et ensuite, quand un misérable intérêt s'est offert...
— Je vous at trompée encore, c'est vrai; et qui sait si je vous trompais, madame, car je vous aimais ; oui, je vous aimais, je prenais goût à votre bonheur... et vous étiez heureuse, vous l'étiez... Que votre frère ne fût pas venu... qu'il ne vous eût pas montré comme le dernier des calculs, comme le plus abject des affronts, mon retour vers vous, et ce bonheur durerait encore.
Eh bien ! c'est à cet homme qui vous a tué dans le cœur votre unique joie, votre suprême espérance ; c'est
à cet homme qui a brisé le dernier fil qui me rattachait au respect de moi-même et de vous; c'est à cet homme que vous m'avez jeté pour qu'il me soufflette!...
Et un nouveau tressaillement annonça le mouvement funeste que cette honte faisait naître en lui.
Puis il ajouta avec le même geste que précédemment :
— Là... là... un soufflet, là... je me vengerai !
Soit que la comtesse fût épouvantée du mal qu'elle avait fait, soit quelle dédaignât de répondre à ce misérable, elle se détourna en silence.
— Depuis ce jour, depuis cette heure, reprit le comte, je veille, je guette, j'écoute; je cherche la preuve qui peut vous perdre tous deux... cette preuve est peut-être dans ce papier... je le garde.
Et il se dirigea vers la porte.
— Eh bien ! lui dit la comtesse, sachez une chose : c'est que si vous l'emportez hors de cette chambre, vous me retrouverez morte en rentrant.
— Bah! fit le comte.
— Et maintenant, dit la comtesse, allez ! Le comte s'assit et reprit :
— Je le lirai ici.
— Si vous le lisez... je me tue.
— On peut vous en empêcher.
— Vous ?
— On fait lier les femmes folles.
— Mais où donc est mon frère?
— Il est parti pour Paris.
— C'est donc cela!... rit la comtesse avec un mouvement de dégoût profond.
— Ah ! reprit le comte, vous trouvez abominable que je vous fasse lier comme une" folle si vous voulez vous tuer, et vous avez trouvé juste et bon de me livrer, moi, aux mains de ce portefaix qui ne doit son courage qu'à sa force ! Nous verrons, maintenant ! nous verrons !
— Allez donc, reprit la comtesse ; et, si vous voulez, lisez cette lettre, cela m'importe peu... ma résolution est prise... Allez, vous dis-je, allez!...
Le comte tira la lettre de sa poche et s'apprêta à l'ouvrir.
— Pas devant moi, monsieur ! fit la comtesse.
— Je ne veux pas vous laisser seule, en proie à votre colère, fit monsieur de Belnunce.
— Restez donc, monsieur, répliqua la comtesse; qu'importe à présent?
Elle se jeta aussitôt sur le siège qu'elle venait de quitter, en s'écriant :
— 0 mon Dieu ! vous l'avez voulu.
Le comte s'approcha des bougies qui brûlaient sur
la cheminée, de manière que le plus léger mouvement de sa femme ne pût lui échapper, et il lut la lettre suivante :