‹ Les drames inconnus (volume 2)Chapitre 18 sur 20 · MADAME DE BELNUNCE A MONSIEUR DE MORDEN · texte numérisé non relu

MADAME DE BELNUNCE A MONSIEUR DE MORDEN

« Mon frère, je vais mourir, mais avant de me frapper, il faut que je vous dise pourquoi je me délivre enfin d'une vie qui me pèse depuis si longtemps.

» Il faut aussi que je vous apprenne à quelles conditions je le fais.

» Ces conditions, je vous en confie l'exécution, et quoique je n'attende pas votre parole de les exécuter, je m'en fie cependant à votre honneur.

» Je vous fais de si beaux avantages !

» Et maintenant, savez-vous pourquoi je me tue? c'est parce que je suis sûre de devenir mère.

» Vous le savez, la naissance de cet enfant que j'emporterai dans mon suicide vous enlèverait la riche fortune pour laquelle on a joué avec moi un rôle si abominable, pour laquelle vous m'avez si brutalement révélé le secret de cette honteuse comédie.

« Ce que vous m'avez fait de mal tous les deux est indicible.

» De l'espérance sainte que je caressais en secret et dont je ne parlais pas, tant le bonheur que sa réalisation devait me donner me semblait au delà de ce que

je méritais, tant je craignais de le voir s'enfuir sur une parole ; de cette espérance si douce, si pure, si sacrée, vous avez fait un effroi horrible qui me glace, qui me torture, qui m'humilie.

» Ces premiers tressaillements des entrailles d'une mère, qui fait crier son cœur en actions de grâces vers l'Éternel, vous en avez fait la première convulsion de mon agonie.

» Et pourquoi se formerait-il à naître, cet enfant qui n'est pas encore et qui ne sera jamais ? Serait-ce pour vous voir tous deux, l'un, bassement soigneux de cette future existence qui doit naître les mains pleines d'or pour l'avarice abjecte de son père ; l'autre, calculant toutes les chances de mort avant la naissance, pour ressaisir cette fortune que menace de lui ravir la créature qui n'est pas encore?

» Et qui sait, car je vous connais tous deux, qui sait ce qui arriverait si je me résignais à vivre et que la douleur cependant me délivrât de mon fardeau avant l'heure voulue pour la vie; qui sait si l'un de vous deux ne prétendrait asseoir des droits sur un cadavre inachevé, et si l'autre ne viendrait pas discuter jusqu'à quel point un avorton peut compter dans une question légale ?

» Non, tout cela est affreux, et ce qui est bien plus affreux encore, ce serait s'il devait vivre... vivre pour être haï et maudit de sa mère... vivre pour recevoir l'exemple des indignes bassesses de son père ! Non, en-

core vaut-il mieux qu'il meure, et c'est pour cela que je le condamne.

» Quant à moi, je m'étais condamnée le jour où vous êtes venu me dire à quoi je devais le repentir et les retours d'affection de mon mari ; le jour où vous m'avez révélé à quoi j'avais servi.

» Horreur !

» Un autre homme que monsieur de Belnunce eût pris un moule pour y fondre la balle qui devait vous tuer ; lui, a pris le moule vivant de l'arme vivante avec laquelle il devait vous combattre, tout prêt à rejeter avec le même mépris la matière inerte et la matière animée.

» Dieu du ciel, avez-vous donc donné une âme à chaque créature humaine ? ou s'il en est à qui vous avez refusé ce don céleste, d'où vient, mon Dieu, que ce soient celles-là qui jouent avec le cœur et le corps et la vie des autres? Ce n'est pas juste, et vous ne pouvez maudire les malheureux qui s'affranchissent de la fatalité qui les écrase.

» Et vous, mon frère, qui maintenant savez la vérité, et pourquoi je meurs, n'ai-je pas raison, et la part que je vous fais n'est-elle pas assez belle ?

» Eh bien, pour cette part que votre cupidité ne pouvait espérer que d'ici à longues années, voici ce que vous ferez :

» Écoutez-moi bien, et que chacun des mots de cette

dernière recommandation retentisse incessamment à votre oreille. Si vous ne l'accomplissez pas, qu'ils vous poursuivent dans votre sommeil comme un remords , qu'ils soient pour vous l'injure mortelle qu'il est impossible de venger, qu'ils vous crient sans cesse : Misérable et lâche ! si, pour prix de la fortune que je vous assure , vous ne faites pas ce que je vais vous demander.

» Une autre enfant existe, une enfant qui ne peut vous nuire en rien, que j'ai retrouvée dans la misère et l'infamie où vous l'aviez plongée, et qui s'en est noblement et courageusement rachetée.

» Cette enfant, elle ne me connaît pas, elle ne sait pas même que j'existe.

» Elle a une autre mère qu'on lui a dit être la sienne. Rien, rien au monde ne peut lui faire soupçonner à qui elle appartient.

)) Je l'ai confiée à un homme dont la probité, le courage, le dévouement, vont au delà de ce que j'avais pu attendre, et je lui ai beaucoup demandé.

» Cet homme se nomme monsieur Bonsenne...

» Mon Dieu, vous voyez comme je lui livre cette malheureuse enfant... mais à qui la confier, mon Dieu?...

» Eh bien ! mon frère, vous remettrez à ce monsieur Bonsenne quatre cent mille francs de cette fortune que je vous rends.

» Cette somme sera la dot de ma fille.

» N'oubliez pas une chose, mon frère, c'est que mon- * sieur de Favreuse est rentré en France, que je pouvais lui révéler l'existence de sa fille, et que je ne le fais pas.

» C'est à vous, à vous seul que je veux devoir le salut de Charistie.

» Songez que monsieur de Belnunce m'a offert de la reconnaître, et qu'elle est véritablement et légalement sa fille, s'il le veut ainsi.

» Pensez que si je lui apprenais mon état et ma résolution de mourir, il ferait pour me conserver beaucoup plus que je ne vous demande... Songez...

» 0 mon Dieu ! je suis folle, je plaide pour l'existence d'un enfant, et je l'achète de l'anéantissement d'un autre! Mon Dieu !.... »

La lettre était interrompue en cet endroit.

C'était sans doute le moment où, épouvantée de son crime, madame de Belnunce l'avait violemment froissée, puis jetée loin d'elle.

Si j'avais voulu dire les diverses émotions de monsieur de Belnunce en lisant cette lettre, il eût fallu l'interrompre à chaque ligne.

Au moment où il avait appris l'état de grossesse de madame de Belnunce , il avait bondi sur sa chaise, en poussant une exclamation de joie sauvage.

Puis, plus tard, il avait continué avec de hideux ricanements.

Enfin, la lettre finie, il avait dit à sa femme :

— Je savais tout cela... seulement, j'en ai maintenant la preuve écrite... cette lettre, je la garde.

Madame de Belnunce ne l'écoutait point.

Le comte plia la lettre, la serra dans sa poche, et en tira une autre :

— Et maintenant, dit-il, il faut...

— Maintenant , dit la comtesse , vous devez comprendre que le crime devant lequel j'ai reculé, je l'accomplirai.

— Avant cela , fit le comte , lisez cette lettre de votre frère... peut-être y trouverez -vous une nouvelle qui vous fera voir la question d'un autre point de vue.

— Cette lettre, dit la comtesse, a été ouverte...

— Par moi, reprit monsieur de Belnunce, j'en ai le droit... lisez...

— Non, dit la comtesse en repoussant la lettre avec un mouvement désespéré; vous dites peut-être vrai une fois dans toute votre vie , il se peut que cette lettre me fasse perdre le courage de mourir. Je ne veux rien savoir.

— Rien ? dit le comte ; pas même que votre frère a rencontré ici, parmi les officiers français blessés à Waterloo, le fils de monsieur Bonsenne?...

— Grand Dieu!...

— Pas même qu'il a obtenu de ce jeune homme une lettre qu'il s'est chargé de remettre à son père ?

— Ce n'est pas possible.

— C'est vrai.

— Et c'est dans cette lettre ? dit la comtesse en la prenant.

— Oh! non... il est trop prudent pour vous le dire...

— Mais que me dit-il donc ?

— Lisez,

Et madame de Belnunce ouvrit la lettre d'une main tremblante.

Cette lettre ne contenait que ces deux lignes :

« Je pars, madame ; une affaire d'une importance trop grande pour que j'aie le temps de vous dire adieu, m'appelle à Paris.

» Je vous en ferai part.

» Apprenez seulement que j'espère qu'il n'y aura bientôt plus entre nous aucun obstacle à une franche réconciliation. »

— Mais cela ne me dit pas que le prince ait découvert Charistie.

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— Le prince de Morden se chargeant des lettres d'un lieutenant français, pour qui ? pour monsieur son père, un homme d'affaires obscur... est-ce probable, à moins qu'il n'y ait un intérêt?...

— Oui... fît la comtesse. Mais non! reprit-elle. Puis elle se leva en s'écriant :

— Mais s'il la retrouve, il la tuera. . . ou peut-être sera-t-il plus infâme ! la rejettera-t-il dans cette boue d'oùje l'ai tirée... Monsieur... monsieur, il faut partir... partir sur-le-champ pour Paris... venir au secours de ma fille...

— Ah ! je vous disais bien que vous [ ne mourriez pas!

— Oh ! fit la comtesse, si c'était encore un mensonge !

— Eh bien ! non, ce n'est pas un mensonge ; mais c'est en vain qu'il espère vous enlever Charistie : depuis longtemps déjà elle est en mon pouvoir.

— Que voulez-vous donc en faire, vous ? s'écria la comtesse.

— Un lien entre nous, fit le comte, un lien dont je tiendrai l'extrémité, de façon à vous attacher à moi d'aussi près que je le voudrai ; car cette fille, cette Charistie, cette enfant perdue est votre rêve... vous avez mis à la protéger votre occupation journalière.

C'est votre mystérieux bonheur, et ce bonheur, je le

tiens... votre fille est en mon pouvoir, votre fille, entendez-vous ; celle par qui je suis parvenu à vous toucher ; car ça n'a été qu'à son nom que vous m'avez daigné entendre, il y a quelques mois, et c'est parce que je vous parle d'elle que vous m'écoutez.

— Ma fille en votre pouvoir !

Mais quand, comment vous en êtes- vous emparé? s'écria la comtesse en attachant sur son mari un regard plein de colère.

— Le jour même où votre frère venait ici vous dire le secret du testament de madame de Hatzfeld, mon valet de chambre partait pour Paris avec mes instructions, et je le connais assez bien pour être sûr que les mille louis que je lui ai promis pour enlever votre fille doivent être gagnés depuis longtemps.

— Oh ! misérable ! s'écria la comtesse ; faible et lâche même dans le mal, ne savez-vous donc pas que cet homme vous a vendu et trahi ?

— Que dites-vous ? fit le comte avec terreur.

— Oh ! oui, reprit la comtesse sans répondre directement à son mari, oui, voilà ce que voulaient dire les dernières paroles de mon frère.

— Mais quelles paroles? fit monsieur de Belnunce avec la dernière anxiété.

— Si votre mari, m'a-t-il dit en me quittant hier, si votre mari s'étonnait, d'ici à quelques jours, de ne pas recevoir des nouvelles de monsieur Molinos, son valet

de chambre, vous pouvez lui dire que depuis plus d'un mois, il voyage pour mon compte.

— Oh ! vous avez raison, fit monsieur de Belnunce ; en effet, depuis qu'il est parti, aucune lettre n'est venue m'annoncer le succès de son entreprise.

— Il faut partir pour Paris, reprit la comtesse, partir à l'instant même !

Le comte fit un mouvement comme pour obéir à cet ordre ou à cette prière, mais il s'arrêta tout aussitôt, et se retournant froidement vers la comtesse, il lui dit:

— Mais si je pars, vous vivrez, n'est-ce pas ? La comtesse se recula avec horreur.

— Oh ! misère ! dit-elle sourdement, cet homme ose proposer un marché pour sauver mon enfant !

— Pour en sauver deux, dit le comte en ricanant d'un air satisfait.

Cet homme était descendu jusqu'au dernier degré de l'abjection.

La comtesse pressa ses yeux avec désespoir de ses deux mains fermées, et sembla hésiter un moment.

— Eh bien, soit ! s'écria-t-elle tout à coup, je vivrai. Devant Dieu, je vous jure de vivre, mais devant vous je le supplie de me faire mourir.

— Eh bien donc, je suis prêt à partir.

— Avec moi, reprit la comtesse, avec moi, mon-

sieur ; car, si j'avais pu arriver à Paris à travers les armées qui environnent la France, je serais partie seule.

— Comme il vous plaira, fit le comte.

Et une heure après, tous deux étaient en route pour Paris.

Si maintenant on se rappelle l'arrivée de monsieur de Morden à Paris , la disparition de Charistie, cachée par les soins de monsieur Bonsenne, la poursuite acharnée de monsieur de Morden, on comprendra quelles influences contraires amenèrent ces événements.

Ce fut alors que madame de Belnunce, pour faire échapper sa fille aux persécutions dont monsieur de Morden la menaçait, consentit à la faire marier sous le nom de mademoiselle Lambert, lui assurant ainsi un état civil qui ne lui permettrait plus de la reconnaître, et qui rassurait le prince sur les avantages que monsieur de Belnunce eût pu tirer de l'existence de cette fille.

A cette époque aussi, monsieur de Morden ignorait l'état de grossesse de sa sœur. Avant de dire par quelle bizarre rencontre la naissance de cet enfant, si redoutée d'une part, si désirée de l'autre, influa sur l'existence de quelques personnages de ce récit, il nous faut retourner en arrière, et reprendre l'histoire d'Olivier Barbasan, que nous avons quitté au moment où son père venait de confier son éducation aux mains des jésuites de Fribourg.

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