UN MYSTERE
Six ans à peu près avant l'époque où j'habitais rue de Provence, n° 3, une voiture de place s'arrêtait devant la porte, et une femme de chambre en descendait.
Elle monta chez le docteur Bequillet, qui y demeurait déjà à cette époque, elle sonna prudemment trois fois de suite à des intervalles égaux, comme si cette manière de s'annoncer eût été convenue d'avance.
En effet, au troisième coup la porte s'ouvrit, et le docteur Bequillet parut.
— Ètes-vous seul? demanda la femme de chambre.
— Absolument seul, répondit le docteur.
— Eh bien, reprit la camériste, je vais la faire monter... elle est en bas.
— Un moment, reprit le docteur, entrez, Marine, il faut que nous causions ensemble.
La femme de chambre suivit le docteur, qui referma vivement la porte et qui lui dit aussitôt :
— Voyons, est-ce bien vrai, ce que vous me dites, Marine? vous étiez une enfant quand j'ai quitté le pays, il y a quarante ans, et depuis ce temps-là vous avez été au service d'une femme qui vous a donné de bien fâcheux exemples. Madame de Prémontré, votre maîtresse, a été accusée d'un crime
Marine pâlit à cette parole, mais l'obscurité était profonde, et le docteur ne put s'ap&rcevoir de l'émotion de cette femme.
Il continua donc :
— Ce crime, on vous accuse d'y avoir trempé, et maintenant, vous venez me proposer une action dont j'ai peur que le dénoûment soit aussi épouvantable que celui de la naissance de l'enfant de madame de Prémontré.
Pendant que le docteur parlait ainsi, Marine s'était remise, et elle put répondre d'une voix assurée :
— Mon père et ma mère ne sont plus là pour accomplir le forfait; d'ailleurs, reprit-elle avec rapidité, ce qu'on vous demande est bien simple : une femme a commis une imprudence en l'absence de son mari,
cette femme veut la cacher ; l'enfant qui naîtra vous sera remis avec une somme suffisante pour le faire élever et lui assurer un état.
Si l'enfant disparaît, ce n'est plus cette femme, que vous ne reverrez de votre vie, ce n'est plus moi, qui quitterai la France pour toujours, qui pourrons commettre le crime, s'il s'en commet un.
— Certes, dit le docteur, ce n'est pas la première fois que de pareilles confidences me sont faites, mais elles m'arrivaient par d'autres bouches que la vôtre.
Il y a un mystère dans tout ceci, autre que celui que vous m'avouez.
Pourquoi ne voulez-vous pas me dire le nom de cette
femme ?
— D'abord, parce que cela m'est défendu, et ensuite,
parce que si je trahissais le secret qui m'a été recommandé, je ne vois pas pourquoi vous vous feriez une loi d'être plus discret que moi.*
— Mais pourquoi, dit le docteur, cette femme n'at-elle pas en moi une confiance plus entière? Ps'a-t-elle pas pensé que je pouvais la retrouver, la reconnaître, et que n'ayant pas eu son entière confiance, je ne puis pas me croire tenu aune entière discrétion?
— Ne vous préoccupez point de cela, répondit Marine; songez seulement que pour deux mille écus nous trouverons, tant que nous le voudrons, des accoucheurs complaisants, que pour cent mille francs nous trouve-
rons des tuteurs tout prêts à se charger de l'éducation d'un petit neveu ou d'un petit cousin abandonné.
Le docteur réfléchit et reprit avec un vif mouvement de détermination :
— Oui, et vous en trouverez peut-être pour ce prixlà qui en débarrasseraient complètement une mère coupable.
Allez dire à cette dame qu'elle monte.
Marine descendit rapidement et courut jusqu'au fiacre.
— Venez, venez, madame, on vous attend, dit-elle à une femme voilée qui paraissait en proie à d'horribles souffrances.
Cette femme fit un effort pour sortir de la voiture, mais elle retomba sur le coussin en poussant un cri qu'elle ne put étouffer tout à fait, quoiqu'elle serrât convulsivement son mouchoir entre ses dents.
— Du courage ! reprit Marine, quelques minutes de courage, et vous êtes sauvée.
La femme à qui elle parlait fut quelques moments sans répondre, elle paraissait en proie non-seulement à une violente torture physique, mais encore à un violent désespoir.
On eût dit qu'elle hésitait à suivre sa conductrice plutôt par effroi que par manque de force.
Enfin, cédant à une détermination désespérée, elle se leva, descendit de la voiture et dit à la chambrière :
— Venez, venez, Marine ! il ne sera pas dit que j'aurai reculé au moment suprême.
Alors, poussée par une volonté énergique, soutenue par cette force fiévreuse que donne la douleur, elle traversa rapidement la cour de la maison, gravit avec rapidité les trois étages du docteur Bequillet; mais à peine eut-elle franchi l'antichambre, qu'elle tomba sans force sur une chaise placée à l'angle du cabinet 4u docteur.
Dans un angle de ce cabinet , une haute armoire de sapin fermée par une longue vitre renfermait un squelette complet, plusieurs têtes de mort de diverses grosseurs étaient symétriquement rangées sur une tablette particulière, et des instruments de chirurgie étaient dispersés sur la plupart des meubles.
Des rideaux de calicot blanc bordés d'une large bande rouge cachaient la fenêtre.
Au milieu de cette pièce qu'éclairaient deux chandelles, était dressé un lit "de sangle avec un simple matelas.
La femme voilée demeura un instant muette et comme accablée par la souffrance, mais bientôt elle releva la tête, et voyant le lieu où elle se trouvait, elle tressaillit et dit avec un accent épouvanté :
— Où m'as-tu conduite, Marine ?
— Chez le docteur Bequillet, que voilà , répliqua la femme de chambre.
Le docteur s'approcha et l'inconnue serra son voile sur son visage avec une nouvelle terreur. Si l'on veut bien se rappeler le portrait que j'ai fait
de ce docteur, ou doit se rappeler qu'il n'avait rien d'effrayant. * ,
L'inconnue l'examina attentivement, tandis que luimême considérait de son côté cette femme avec attention.
Sans doute le docteur espérait découvrir quelque signe qui lui révélât au moins la classe à laquelle appartenait la femme qu'il avait devant lui.
Celle-ci, de son côté, croyait sans doute aussi avoir pris toutes ses précautions pour que rien ne la fit deviner.
Une robe de mérinos noir, un chapeau de crêpe également noir, lui donnaient l'aspect d'une bourgeoise en grand deuil , le mouchoir qu'elle tenait à la main était de batiste unie, et elle ne portait aucun bijou.
Cependant monsieur Bequillet était à peu près assuré qu'il avait affaire à une femme d'une grande fortune, sinon d'un rang très-élevé.
L'argent qui lui avait été promis pour prêter son secours à celte femme, la somme qui devait lui être contiée pour élever l'enfant dont on voulait cacher la naissance, ne lui laissaient aucun doute à cet égard, et la première parole que prononça l'inconnue lui fit croire que non-seulement il avait affaire à une femme riche, mais encore à une femme dans une haute position.
On peut déguiser sa personne, son visage, sa voix; mais, pour un observateur habile, il y a une chose qu'on ne déguise pas avec la même facilité : c'est une
certaine tournure de phrases, un certain choix d'expressions; ainsi l'inconnue ayant dit à monsieur Bequillet :
— Cette fille vous a dit, sans doute, monsieur, quelles étaient mes conditions?
Le docteur ne douta point qu'il eût affaire à une grande dame.
La banquière la plus opulente se garderait bien d'appeler sa femme de chambre : cette fille, et la femme de chambre ne le lui permettrait pas.
Il faut le dire, cette découverte ne rassura point le docteur sur les desseins de la femme qui se cachait ainsi.
Soit expérience, soit préjugé, il croyait savoir que lorsque les gens d'une certaine éducation se mêlent de crime, ils dépassent de beaucoup les plus mauvais coquins de la lie du peuple.
En conséquence le docteur répondit :
— Oui, madame, elle m'a dit vos conditions, et elle vous a sans doute instruite des miennes ; je garderai cet enfant, et d'aucune façon vous ne tenterez jamais de me l'arracher.
L'inconnue ne répondit point.
— Ne m'avez-vous pas entendu ? reprit monsieur Bequillet.
— Je souffre, monsieur ! je souffre horriblement ! reprit l'inconnue.
♦ L'heure était venue, et en présence de ces douleurs atroces que Dieu a imposées à la femme, le docteur oublia de conclure plus formellement le marché qu'il voulait faire.
Une heure après, l'inconnue, épuisée, était sans mouvement sur le lit fatal, son voile n'avait point quitté son visage, et lorsque, dans les mouvements convulsifs de ses souffrances, elle l'avait imprudemment écarté, la main de Marine l'avait soigneusement ramené.
Cependant les cris de l'enfant, ces premiers cris qui donnent tant de force à la plus faible des mères, ces cris se faisaient entendre depuis quelques minutes, et l'inconnue restait immobile.
— Mon Dieu! s'écriait Marine, est-elle donc morte ?...
Le docteur déposa l'enfant qu'il tenait et se rapprocha du lit de l'inconnue, il lui tâta le pouls.
— Non, reprit-il, mais elle est dans un état de faiblesse fâcheux...
Il écouta sa respiration, elle était pénible et embarrassée.
— Il faut lui donner de l'air, dit-il, elle étouffe... Et il voulut arracher le voile.
— Non... non... dit vivement Marine, en posant sa main sur le visage de cette femme.
— Voulez-vous donc qu'elle étouffe ?...
Un sourd murmure de la malade se fit entendre.
Le docteur essaya encore d'ôter ce voile qui se collait aux lèvres.
L'inconnue y porta ses mains avec vivacité.
— Oh ! fit le docteur, ne m'avez-vous point fait votre complice, que pouvez-vous craindre ?
L'inconnue le repoussa avec violence en murmurant :
— De l'air... de l'air...
— Éloignez-vous... dit Marine; un moment, par grâce !...
Le docteur se retira ; à peine eut-il fermé derrière lui la porte de cette chambre pour aller se placer à une espèce de petit judas d'où il pouvait tout voir et tout entendre, que Marine ôta le voile de l'inconnue.
Elle se souleva sur son séant et regarda d'abord d'un air effaré l'enfant posé au pied de son lit ; pendant qu'elle le regardait ainsi, ses yeux prenaient tantôt une expression de cruauté inconcevable, tantôt de désespoir profond; ses lèvres battaient et un murmure sourd de paroles inarticulées s'en échappait comme à son insu.
Enfin, des mots furent plus distinctement prononcés, et le docteur put l'entendre dire :
— Maudit, comme l'autre... enfant ! pauvre enfant ! et moi je vivrai seule, toujours seule...
Les larmes vinrent avec ces paroles ; la mère parut en rougir et reprit avec un accent sauvage :
— Ote-moi cet enfant de devant les yeux... ôte-le... car il me ferait pitié... et si je sentais cette pitié plus forte que moi... je le tuerais... Non, non, monsieur le comte de Belnunce, reprit-elle avec amertume, vous n'aurez pas un héritier de votre nom et de la fortune des Hatzfeld... non !
Marine avait pris l'enfant pour l'enleverMu lit.
— Oh ! dit la comtesse de Belnunce, car c'était elle, donne-le-moi, que je l'embrasse !
Elle prit l'enfant, le baisa doucement et le posa devant elle ; elle sembla tout à coup devenir plus calme, leva les yeux vers le ciel, et joignant ses mains audessus du nouveau-né :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit-elle, ne rendez pas cette innocente créature responsable des crimes de son père et de sa mère ; sauvez-la du vice, sauvez-la des malheurs qui ont pesé sur une autre !
La comtesse s'arrêta, comme si quelque chose l'eût suffoquée.
— Ah ! quelles mains te protégeront, s'écria-t-elle, puisque les miennes te repoussent... Marine, Marine, si je l'emportais, si je le rendais à son père ?...
— Cela vaudrait mieux pour vous et pour lui, madame, dit la vieille chambrière.
Il y eut un long silence pendant lequel luttèrent ensemble la tendresse de la mère et le ressentiment de la femme outragée... le mal l'emporta encore une fois.
— Non!... s'écria la comtesse avec fureur; ils m'ont volé l'autre, je lui volerai celui-ci. Fais rentrer le médecin.
Marine appela le médecin, qui reparut aussitôt. La comtesse avait remis son voile, elle tendit un portefeuille au docteur :
— Voici le prix de vos services, monsieur ; voici également la somme nécessaire à l'éducation et à la fortune de cet enfant. Je me fie à votre probité.
N'oubliez pas qu'une mère veille sur lui, même alors qu'elle l'abandonne. :
— N'oubliez pas, reprit sévèrement le docteur, que je veillerai de mon côté sur la mère, et que si le sentiment de vengeance qui la porte à renier son enfant la poussait jamais jusqu'à vouloir le sacrifier tout à fait, je me placerais entre elle et lui.
La comtesse ne répondit point, elle garda encore un de ces silences pendant lesquels sa pensée parcourait un monde de raisonnements ; un rire amer termina ce long monologue, et elle reprit :
— Vous me trouvez bien odieuse, n'est-ce pas ?
— Toute mère qui accepte son enfant est pardonnée à mes yeux, de quelque faute ou de quelque crime qu'il soit né.
— Ah ! dit la comtesse, ce n'est pas moi qui ai fait le crime, et il faut que celui qui l'a fait en soit puni.
— Il attend donc cet enfant avec amour ?
— Certes , certes, jamais héritier suprême d'une dynastie mourante ne serait accueilli avec plus de joie que cet enfant.
— Eh bien , reprit le docteur, avez-vous le droit de priver celui qui vient de naître de l'affection, des soins, de la tendresse d'un père ?... peut-être parce que vos entrailles sont muettes pour lui !
— Oui, reprit madame de Belnunce d'un ton sombre, j'ai ce droit, je l'ai payé de vingt ans de souffrance, de solitude, je l'ai payé de la plus flétrissante humiliation...
Oh ! reprit-elle avec une nouvelle expression de fureur... et quand je pense à cette infâme comédie... à ces mensonges d'amour... d'amour! reprit-elle avec horreur... d'amour pour moi... pour une femme vieille, et vieillie par le désespoir...
Et j'ai pu y croire! et durant les jours qui me restent à vivre, j'aurais sans cesse près de moi l'enfant de cette séduction abjecte !... lefruitde ma stupide vanité... le fruit de cet amour suranné... Non... je ne le veux pas... Ill'adorerait, et moi je haïrais... non, qu'il souffre, et je l'aimerai, et je le secourrai, et je veillerai sur lui...
Mais ici, dans cet asile de misère, dans cette maison étrangère où je vais l'abandonner, je sens mon cœur se déchirer à la pensée de le quitter... Je pleure... Oh! si
vous saviez toutes les larmes qui coulent dans mon cœur...
Oui, donnez-le-moi, que je le voie, mon pauvre iils abandonné, innocent, et proscrit, et maudit par moi... celui-là, c'est mon enfant!... mon enfant l...
Elle le pressa dans ses bras, l'inonda de ses larmes et resta comme anéantie.
— Eh bien , dit le docteur, cet amour n'est-il pas assez fort pour faire oublier les torts de son père ?
— Son père, reprit la comtesse en repoussant une dernière fois cet enfant, il m'attend sans doute. Il m'attend, Marine, partons.
La comtesse se souleva sur son lit, son regard était égaré.
— Son père, dit-elle lentement, comme si les mots manquaient à la violence de sa pensée. Son père... reprit-elle, son père... il a pris dans mon cœur tout ce que j'avais d'amour, de foi, de sainteté; il a tout arraché, tout anéanti, il m'a fait le cœur vide... Eh bien ! s'écria-t-elle en se levant sur ses pieds... je rentrerai les flancs vides, je n'ai pas été une épouse, je ne serai pas une mère... Partons... partons...
A ces mots, madame de Belnunce sortit de la chambre du docteur, quitta la maison, et une demi-heure après, elle avait gagné la porte du jardin de son hôtel ; une heure après, elle était dans son lit.
Quelques heures après, une scène assez singulière se passait dans l'hôtel de madame de Belnunce.
Le comte, selon son habitude, était entré de bonne heure chez sa femme, et l'avait trouvée fort tranquille.
Cependant, il faut que nous donnions à ceux qui nous lisent quelques explications nécessaires à l'intelligence de cette scène; sans doute la résolution désespérée que la comtesse venait d'exécuter était prise depuis longtemps, car elle avait assez bien persuadé son mari sur sa résignation, pour lui avoir ôté la pensée de l'espionner et de la faire surveiller.
Elle le traitait avec la même froideur qu'avant leur passagère réconciliation, mais elle s'épargnait le chagrin des scènes de reproches et de violences.
Monsieur de Belnunce avait accepté une seconde fois cette position; mais ce n'était plus un homme léger, indifférent, menant gaiement la vie manquée qu'il s'était faite: une préoccupation farouche et cruelle l'absorbait le plus souvent, et ce n'était que lorsqu'il était averti qu'on le remarquait qu'il s'y arrachait, encore était-ce pour lui un grand effort; et quelque soin qu'il y pût mettre, il ne retrouvait jamais cette aisance facile, cet esprit d'à-propos aposté à tous les détours de la conversation pour y lancer des mots qui se répétaient; sous le jargon qu'il s'était fait avec ses bonnes inspirations d'autrefois, on sentait la gêne, la fatigue.
Dès qu'il oubliait de le tenir en bride, le brillant coursier penchait la tète et trébuchait, il semblait usé, fini, et le monde examinait avec curiosité ce délabrement d'un des hommes les plus aimables, et en cherchait la cause.
On l'expliquait de bien des façons, mais il en était une surtout qui avait bientôt prédominé.
C'était, comme de raison, la plus méchante pour monsieur de Belnunce et sa femme.
J'ai presque honte à raconter cette fable, mais elle a été trop connue et elle a été cause d'un esclandre trop public, pour que nous ne la rapportions pas.
Cet esclandre, d'ailleurs, ne fut pas sans influence sur la cause qui me mêla personnellement à ces événements.