JEUNESSE D'OLIVIER
Les premières années de son e'ducation furent habilement menées.
Les jésuites, qui, sous diverses dénominations plus ou moins obscures, préparaient la Restauration, se gardèrent bien d'imposer des volontés à l'esprit ardent et résolu du jeune Barbasan; ils lui firent des opinions , et, parmi ces opinions, ils lui en inculquèrent ime qu'ils espéraient un jour tourner à leur profit.
Cette opinion pourrait se résumer ainsi :
Le monde, lui disaient-ils, a des préjugés contre lesquels il n'est rien qui puisse prévaloir : ni talent, ni vertu, ni richesse.
De tous ces préjugés, le plus stupide, le plus injuste et cependant le plus puissant, c'est celui qui rend le fils responsable des fautes de son père; c'est celui qui proscrit d'un mépris immérité un nom qui n'appartient plus à celui qui l'a déshonoré.
Ce préjugé aveugle et barbare , la religion, comme l'Église, le dédaigne, et le combat.
De même qu'elle a élevé à la suprême puissance pontificale les hommes sortis des derniers rangs de la
société, sans égard à cet autre préjugé de la noblesse qu'elle a toujours foulé aux pieds, de même elle aime à accueillir et à protéger les innocents que ce monde proscrit.
Cette proscription est même un titre à ses yeux.
Toute douleur soufferte ici-bas n'est-elle pas un droit à la clémence divine, et ses prêtres n'entrent-ils pas dans l'esprit de Dieu en préférant celui que le monde accable à celui dont il encense les fausses vertus ?
Si donc un homme, né avec un esprit élevé et une sainte et noble ambition, devait voir se fermer devant lui la carrière de la gloire et du pouvoir par cela seul qu'il est l'héritier innocent d'un père coupable, qu'il vienne à nous; nos bras lui sont ouverts, nos affections lui sont acquises, nos secours lui sont assurés, nos triomphes le porteront au premier rang.
Voilà ce que ces messieurs répétaient à tout propos à Olivier, voilà ce qu'ils lui insinuèrent peu à peu, goutte à goutte, par le choix de ses leçons, par la direction de ses entretiens et de ses lectures.
La conséquence naturelle de cet enseignement était bien facile à déduire.
Un jour viendrait où Olivier se sentirait blessé dans le monde par le fait de l'infâme réputation de son père ; un jour viendrait où son esprit altier chercherait autour de lui les consolations qui lui manqueraient de tous côtés; et il n'était pas douteux pour les bons pères que, dans son isolement et son abandon, il ne se tour-
nât vers ceux qui lui promettaient tout ce que le monde refuserait de lui donner.
Cette conséquence, assez probable, les amenait à une autre, non moins probable et également prévue : quel meilleur emploi pouvait faire de son immense fortune l'adepte de cette religion subtile, que de l'absoudre et de la sanctifier en la donnant à ceux qui seuls en ce monde lui avaient offert un asile ou montré une affection ?
Ainsi donc, s'emparer du jeune Barbasan, s'emparer des richesses énormes amassées par son père, se donner l'appui d'un esprit élevé, entreprenant et courageux; acquérir d'un seul coup une fortune que les plus abondantes aumônes n'eussent pu leur donner qu'après de longues années, c'était une opération qui valait la peine qu'on s'y employât activement; et, sous ce rapport, les jésuites n'avaient négligé aucun moyen de réussir.
Leur élève était déjà, en 1815, tel qu'ils le voulaient; et à cette époque ils remportèrent sur monsieur de Barbasan le père une nouvelle victoire, qui semblait devoir leur assurer définitivement leur conquête.
Comme monsieur de Morden l'avait dit à Molinos, l'active participation de monsieur de Barbasan à la restauration des Bourbons n'avait pas eu pour lui le résultat qu'il en avait espéré; un titre de maréchal de camp accordé à ses anciens services dans l'Inde, une décoration de la Légion d'honneur, dont on commençait déjà la dépréciation, voilà tout ce que monsieur de Barbasan avait obtenu.
On ne lui avait pas caché que la dynastie des Bourbons avait besoin de ménager les opinions, même erronées, de la France ; et tout en le louant de son dévouement, tout en paraissant accepter comme un service l'ancienne trahison par laquelle monsieur de Barbasan avait assuré le triomphe des Anglais dans l'Inde , on l'avait froidement éloigné; la pairie, l'objet de son ambition, lui avait été nettement refusée; et c'est à peine si on avait pallié ce refus en lui disant que dans un temps plus éloigné, et alors que le gouvernement aurait mieux établi ses principes, on essayerait de satisfaire cette ambition dans une mesure générale et où il passerait inaperçu.
On doit comprendre quelle fut la colère de monsieur de Barbasan en voyant ainsi trompées toutes ses espérances; mais qu'eût-il gagné à une révolte ouverte contre ceux qui le dédaignaient ? nul parti n'eût voulu, l'accepter pour auxiliaire, et encore valait-il mieux attendre avec ceux qui lui avaient toujours tout refusé.
Les événements de 181 S surprirent monsieur de Barbasan au milieu de son désappointement; s'il eût été livré à lui-même, il est possible qu'il fût demeuré dans l'inaction après avoir vu ses efforts si mal récompensés; mais mille voix s'élevèrent autour de lui , criant de toutes parts : que la conduite des Bourbons a été trop molle, que ce qui a touché de près ou de loin à la Révolution ou à l'Empire doit, cette fois, être ou condamné, ou exilé, ou écarté ; c'est en donnant les places, les
emplois, les hautes fonctions de l'État à ceux qui n'ont jamais servi la cause de l'usurpateur que les Bourbons assureront définitivement leur existence sur le trône de France.
Plus de ménagement pour cette vaine opinion qui semblait récuser les hommes qui avaient combattu la France dans les rangs étrangers.
On osa leur reprocher cette conduite comme une trahison, et ceux-là ont été véritablement les seuls fidèles, les seuls sur lesquels on puisse désormais compter.
Ce n'est qu'à ceux qui, de près ou de loin, ont incessamment et partout combattu l'influence de l'usurpateur, qu'il faut accorder une entière confiance ; c'est à eux seuls à prétendre aux honneurs, aux fonctions, etc., etc.
Ces paroles, jetées habilement dans l'oreille' de monsieur de Barbasan , l'enflammèrent d'un nouvel espoir.
Il tenta encore de rendre à la famille des Bourbons des services qui la porteraient à la reconnaissance ; et par cet instinct odieux des âmes mal accoutumées aux grandes résolutions, au lieu d'aller apporter son épée aux armées qui s'étaient chargées de rétablir la famille royale sur son trône, il se tourna du côté de la guerre civile.
11 envoya dans le Midi ce même Bonnissens que nous avons vu déjà, en 1814, supprimer les dépêches con-
fiées à monsieur de Sainte-Mars; et lui-même, accompagne' de son fils, il se rendit en Vendée, apportant sa part de dévouement en or, pour subvenir aux frais de cette nouvelle guerre.
Je ne veux pas faire ici l'histoire de cette époque; on se souvient assez avec quelle rapidité Lamarque apaisa cette insurrection et avec quelle loyauté les royalistes de 1815 offrirent leur concours aux généraux de l'Empire pour repousser l'invasion étrangère.
Les événements prévinrent ee noble accord, et il arriva un moment où monsieur de Barbasan crut toucher au but qu'il avait poursuivi avec tant d'ardeur, malgré les plus cruels désappointements.
En effet, le gouvernement sembla vouloir tenir les promesses que les fanatiques avaient faites en son nom.
Les cours prévôtales, les condamnations, l'exil, les destitutions en masse furent pendant quelque temps à l'ordre du jour.
Les nominations les plus étranges comblèrent les lacunes qu'avaient faites les destitutions les plus injustes.
Il y avait en ce moment des places et du pouvoir pour tous ceux qui pouvaient se prévaloir d'un droit, si 'honteux qu'il fût.
Monsieur de Barbasan lui-môme dut croire qu'il n'y avait plus d'obstacles entre lui et la position élevée qu'il
sollicitait, lorsqu'un petit événement qui semblait complètement étranger à son ambition le rejeta pour jamais dans la vie proscrite et méprisable à laquelle il était condamné depuis si longtemps.
Il est nécessaire de raconter en détail cette petite scène , qui expliquera quelques-unes des circonstances de cette histoire :
C'était un jour qu'il était dans les salons d'un ministre sorti de la domesticité de l'Empire pour arriver rapidement à un pouvoir énorme, qui grandit encore pendant quelques années, pour disparaître pour jamais dans l'inertie des fonctions législatives de la pairie.
Monsieur de Barbasan y venait faire sa cour pour lui-même et pour un de ses affidés.
Madame de Frobental s'y trouvait pour un intérêt qui devait grandement préoccuper la belle duchesse (elle était encore belle à cette époque, malgré son âge ; la crainte, le désespoir cruel qui la vieillirent en moins d'un an venaient à peine de commencer).
Monsieur de Barbasan ne connaissait point personnellement madame de Frobental, et attendait patiemment son tour d'audience, fort occupé à parcourir du regard une immense carte de géographie qui ornait presque tout un côté de l'hôtel assez pauvre du ministre (nous sommes en 181 S).
Madame de Frobental, au contraire, semblait horriblement impatiente du métier de solliciteuse qu'elle aisait.
Malgré son grand nom, malgré son grand titre, elle avait été placée sur une liste de réception fort longue.
Enfin, un nom ayant été appelé, elle se leva, alla examiner la liste sur laquelle l'huissier de service dessinait des majuscules romaines, et vit qu'elle n'avait plus qu'à laisser passer monsieur de Barbasan et deux autres personnes.
Malgré ses habitudes de grande dame, et la raideur de caractère qui ne lui permettait guère de demander la moindre bonne grâce à quelqu'un, pour ne pas être obligée de l'en remercier, malgré tout cela l'impatience de madame de Frobental était telle qu'elle demanda à l'huissier s'il connaissait monsieur le comte de Barbasan.
On le lui montra (monsieur de Barbasan avait le malheur d'être connu des huissiers du ministère, et il faut être bien puissant ou bien misérable pour cela) .
La duchesse alla directement à lui :
— Pardon, monsieur, lui dit-elle, c'est votre tour, je crois, d'entrer chez Son Excellence?
Le comte, prévoyant la requête, s'inclina.
— Eh bien, monsieur, je viens vous prier de vouloir bien me céder votre place : l'an* aire qui m'amène ne permet pas une minute de retard. Il faut que le ministre expédie des ordres.
A l'instant même on appela monsieur de Barbasan, qui fit deux maladresses, la première de répondre :
— Pardon, madame, mes affaires ne sont pas moins pressées que les vôtres.
La seconde, de faire cette réponse tout haut et de laisser madame de Frobental exposée aux regards ironiques des solliciteurs qui, furieux d'attendre, se consolent de leur mauvaise humeur par la mauvaise humeur des autres.
Madame de Frobental retourna s'asseoir dans un coin, on ne peut plus humiliée de ce refus si leste.
Presque en même temps entra monsieur de Belnunce qui alla la saluer et qui s'étonna très-haut et trèsfort de la voir ainsi reléguée parmi le vulgaire.
Madame de Frobental lui raconta la grossièreté de monsieur de Barbasan, sur quoi monsieur de Belnunce s'écria :
— Il n'y a pas de quoi s'étonner de cela ; il y a eu quelque vent qu'il a enfin atteint le but de son ambition, et, pour en avoir la certitude, il eût passé sur le ventre de son père, il eût vendu son âme, s'il en avait une.
— Oh ! fit la duchesse, et que compte-t-on faire de ce malheureux ?
— Un pair de France,
— C'est déshonorer la pairie.
— 11 est très-porté par les évêques ; il paraît, je ne
sais comment, qu'il a beaucoup influé sur les négociations de 1814.
— Vous devriez savoir cela, vous, fît madame de Frobental.
— Je vous jure que non.
En effet, monsieur de Belnunce était bien loin de se douter qu'il eût été une des marionnettes que le comte avait fait jouer au congrès de Châtillon.
— Vous le connaissez ? reprit la duchesse.
— C'est-à-dire que je ne sais à quel propos il s'attache toujours à moi, mais je ne'puis l'éviter.
Comme la conversation marchait ainsi, le comte de Barbasan sortit du cabinet du ministre... Il était radieux. Son succès lui sortait des prunelles et s'épanouissait sur son sourire vainqueur.
Monsieur de Belnunce alla à lui et lui dit :
— Il paraît qu'il faut vous féliciter ?
— Je l'espère, reprit monsieur de Barbasan ; le ministre a été charmant, et je crois que je puis me tenir pour assuré de ma nomination.
— Vous ne demandiez que ce qui vous étatt dû.
— Non, vrai, reprit monsieur de Barbasan, on est tout à fait arrivé à voir les choses sous leur vrai point de vue.
Ainsi, sans parler de moi, il y a un garçon que j'avais plusieurs fois recommandé au ministre , et
dont il ne voulait pas entendre parler, et il m'a annoncé de même qu'il lui donnerait un poste assez bien re'tribué.
Du reste, c'est un cadeau que je fais à ce ministère-ci. L'illustre Desgrais n'était qu'un enfant auprès de ce garçon.
Soit curiosité réelle, soit seulement pour avoir l'air de parler à monsieur de Barbasan, monsieur de Belnunce lui adressa cette question :
— Comment nommez-vous ce prodige?
— Il s'appelle Bonnissens. C'est un homme qui a été à mon service.
Tout en parlant ainsi, messieurs de Belnunce et de Barbasan s'étaient approchés de madame de Frobental.
A ce nom de Bonnissens, celle-ci tressaillit, son visage se décomposa, et quelle que dût être sa rancune contre monsieur de Barbasan, elle lui dit d'une voix émue :
— Comment nommez-vous cette personne ?
Le comte regarda madame de Frobental avec impertinence. Monsieur de Belnunce eut la charité de l'avertir de sa maladresse et lui dit :
— Madame la duchesse de Frobental.
— J'ai des excusesà offrir à madame, dit monsieurde Barbasan fort embarrassé.
Madame de Frobental l'arrêta et lui dit :
— Vous parliez d'un certain monsieur...
— Bonnissens, repartit monsieur de Barbasan.
— Ah ! dit la duchesse, n'est-ce pas un procureur du roi des environs de Toulouse ?
— C'est son frère, madame.
— Je vous remercie, monsieur.
— Mais, reprit monsieur de Barbasan, qui dans son vif désir de réparer son impolitesse en disait plus qu'on ne lui en demandait, il a été plus adroit que le procureur du roi qui a laissé échapper une certaine madame de Prémontré.
La duchesse devint livide.
Monsieur de Belnunce s'en aperçut et se garda bien d'interrompre monsieur de Barbasan.
Le mal qu'ils peuvent apprendre des autres est la première arme des méchants, et monsieur de Belnunce chassait à ces sortes de découvertes.
— Oui, continua monsieur de Barbasan, il l'a découverte, à ce qu'il parait, parmi une troupe errante de bohémiens qui exploite le Midi; il s'en fait un titre et il a raison.
Ce qu'il y a d'assez singulier, c'est que je me suis trouvé moi-même en rapport avec cette troupe de bohémiens et que c'est chez moi que ce garçon les a connus.
C'est une race tout à fait à part, et j'y ai rencontre', entre autres, une vieille femme du nom de Téhéta...
A son tour monsieur de Belnunce tressaillit et reprit avec une émotion qu'il ne put contenir :
— Téhéta!...
On comprend la première bévue de monsieur de Barbasan vis-à-vis de madame de Frobental ; il pouvait fort bien ignorer qu'elle fût la sœur de madame de Prémontré dont il parlait; il était trop bien instruit des secrets de madame de Belnunce pour ne pas supposer qu'un pareil noiri pouvait être connu de son mari.
Aussi s'arrêta-t-il à l'exclamation de monsieur de Belnunce et s'aperçut que l'ivresse de son succès l'avait rendu plus bavard qu'il n'aurait dû l'être, et il se hâta de reprendre :
— Mais je vous entretiens là de ohoses qui vous intéressent fort peu.
Il voulut se retirer.
On appelait à ce moment madame de Frobental; elle se leva et salua ces deux messieurs de l'air le plus solennel.
Monsieur de Belnunce retint le comte de Barbasan :
— Dites-moi donc cette histoire de madame de Prémontré ?
— Je n'en sais rien.
— C'est que je suis fort curieux de toutes ces intrigues, et de celle-ci en particulier.
— Ah! et pourquoi?
— Pourquoi? mais parce que c'est la sœur de la duchesse deFrobental.
— Sa sœur ! dit monsieur de Barbasan.
— Oui, fit le comte de Belnunce en examinant l'effet de ses paroles. Ce sont les filles glu duc de Favreuse. Eh! mais, reprit-il, ce sont les petites-nièces d'un comte de Favreuse qui a servi avec vous dans l'Inde... avant...
— Oui, fit monsieur de Barbasan, pour qui c'était une injure mortelle que ce souvenir de l'Inde que venait de lui rappeler monsieur de Belnunce, et qui voulut imprudemment la rendre à son interlocuteur; et c'est, je crois, aussi le même qui depuis a habité Vienne, où vous avez dû le connaître aussi de votre côté.
L'entretien n'alla pas plus loin; monsieur de Barbasan quitta le salon du ministre, où madame de Frobental repassa quelques moments après.
Elle y retrouva monsieur de Belnunce et lui dit d'un air radieux :
—- Son Excellence est charmante aujourd'hui pour tout le monde; mais je crois que votre ami, monsieur de Barbasan, ne sera pas pair de France.
Il est probable que madame de Frobental n'était point venue chez le ministre pour détruire les espérances de monsieur de Barbasan.
Ce ne fut donc que le hasard de ce nom maladroitement prononcé qui fit perdre à celui-ci l'occasion de parvenir, occasion qui ne se représente presque jamais pour des gens de cette espèce, lorsqu'ils la laissent échapper.
Monsieur de Barbasan était un de ces hommes qui, une fois sacrifiés, le sont toujours; ce n'est pas parce qu'ils sont plus coupables que beaucoup d'autres, mais c'est parce qu'une circonstance fortuite fait qu'on les choisit pour les mépriser.
Ainsi, le ministre s'excusa auprès de ceux qui lui avaient recommandé monsieur de Barbasan, en disant qu'il ne pouvait nommer pair de France un homme d'une si fâcheuse réputation.
Or, comme il en avait nommé qui ne valaient pas mieux que lui, la conséquence naturelle de cette exclusion dut s'exprimer de la manière suivante :
« Qu'est-ce donc que ce monsieur de Barbasan qu'on met au-dessous de messieurs tels et tels ? »
Une fois ceci dit, la déconsidération complète reste établie; et comme chacun a besoin d'un plus vil que soi à mépriser, le proscrit endosse les dédains des plus misérables.
Voilà dans quelle position monsieur de Barbasan re-
tourna à Fribourg, plus avili par ses sollicitations inutiles qu'il ne l'avait été jamais par le grand crime de sa vie ; arrivé à ce dernier degré de misère qu'on finit par lui jeter en face son indignité, et qu'on se débarrassa de lui en lui déclarant qu'on n'entendait salir aucune fonction publique en la lui confiant.
Mais puisque nous en sommes arrivé à l'explication des ressorts secrets de cette histoire, il nous faut dire quel était le premier motif de la visite de madame de Frobental au ministre.
Une lettre de Bonnissens avait averti la duchesse de la découverte qu'il venait de faire; cette lettre renfermait une proposition formelle de cacher cette découverte aux autorités, à la condition que la duchesse payerait chèrement le silence qu'on garderait à ce sujet.
Madame de Frobental n'était femme ni à se laisser intimider par les menaces d'un pareil homme, ni à payer un silence qu'on aurait le droit de lui vendre tous les mois; elle coupa court aux craintes qu'elle pouvait éprouver, s'adressa au ministre qui gouvernait alors la France, lui fit ce qu'il fallait de confidences pour ne pas se compromettre personnellement; et elle n'avait pas quitté le cabinet du ministre depuis une heure que déjà le télégraphe portait à Toulouse l'ordre d'arrêter monsieur Bonnissens et d'enfermer provisoirement dans une maison de correction une femme connue sous le nom de la Marquise, et qui vivait dans une société de bohémiens.
Ces ordres furent exécutés, et nous verrons plus tard comment et à quelle époque monsieur Bonnissens et madame de Prémontré s'échappèrent des prisons où ils étaient enfermés ; puis les circonstances qui les firent se retrouver à Paris, l'un exerçant les fonctions de commissaire de police, l'autre se cachant et réduite à faire le misérable métier de femme de ménage et de garde-malade.
On était à la fin de 1816 lorsque monsieur de Barbasan se décida à retourner à Fribourg.
Comme nous l'avons dit, Olivier était entièrement livré aux influences des jésuites.
Ceux-ci paraissaient assurés, d'après la direction qu'ils avaient donnée à son esprit, qu'au moindre désappointement qu'il rencontrerait dans le monde, il se retournerait tout à fait de leur côté, et en gens habiles qu'ils étaient, ils ne hâtaient point cette circonstance, très-assurés qu'elle ne manquerait pas de se présenter d'elle-même ; ils eussent même regretté de voir arriver trop tôt le désappointement qui devait leur livrer Olivier; ils eussent voulu que ce désappointement n'arrivât qu'à un âge où la résolution qu'il prendrait pourrait avoir toute sa portée.
Ils cherchaient donc à ménager à leur élève la connaissance du fâcheux délaissement eu était tombé son père ; et pour atteindre ce but, ils le gardaient autant que possible sous leur surveillance, lui laissant à peine quelques jours de liberté pour aller voir son père,
qui s'était tout à fait retiré dans Isa maison, des champs.
Assurément ce n'eût pas été assez pour soustraire Olivier à leur pouvoir si quelque chose de plus puissant que le jésuitisme lui-même ne s'était pas emparé de ces quelques jours pour faire naître dans le cœur d'Olivier une passion plus forte à elle toute seule que tous les fanatismes ensemble.
Olivier avait dix-sept ans à cette époque, et dès qu'il s'échappait du collège pour aller visiter son père, il partageait son temps entre celui-ci et le vieux Grosberg.
Monsieur de Barbasan, abattu par sa mésaventure, le cœur rempli plutôt de colère que de remords, était devenu plus triste, plus chagrin, plus bizarre que jamais; il demandait sans cesse à voir son fils, et dès qu'il était près de lui, il se fatiguait de sa présence.
L'exaltation généreuse de ce jeune homme et ses idées sur le devoir, sur l'honneur, sur la vertu, blessaient le comte de Barbasan, sans que le malheureux père osât en faire un crime à celui dont chaque parole semblait être une critique cruelle de son passé.
Il en résultait qu'Olivier, dès qu'il était chez son
père, jouissait d'une liberté presque absolue; et cette
liberté, il s'en servait, comme nous l'avons dit, pour
aller voir le vieux soldat du 10 août.
Comme Olivier avait cette admirable adresse des
amoureux, qui les rend si patients pour plaire à ceux dont ils ont besoin, il écoutait avec le plus profond respect et l'attention en apparence la plus soutenue les récits que le vieux soldat aimait à lui faire, récits accompagnés des sentences les plus sévères sur la fidélité et sur l'honneur.
Quand Thérèse, qui avait quinze ans alors, demandait à son père pourquoi il répétait sans cesse les mêmes maximes à Olivier, le père Grosberg, affectant son sourcil le plus froncé et sa voix la plus grave, répondait à sa fille :
— Si mes paroles peuvent empêcher ce- jeune homme d'imiter le fatal exemple de son père, j'aurai fait une action dont Dieu me tiendra compte sans doute.
Hélas ! le bon et brave soldat qui veillait de si loin à la future bonne conduite d'Olivier eût mieux fait de veiller de plus près à sa conduite présente.
Olivier venait dans la maison de Grosberg, mais ce n'est pas Grosberg qu'il y cherchait. *
Il l'écoutait attentivement, à ce que croyait le vieux soldat, mais il n'avait d'oreille que pour une seule voix; il feignait de le regarder, mais c'était une autre figure que la sienne qu'il voyait sans paraître s'en occuper.
Visite, attention, regard, tout était pour Thérèse. 11 l'aimait avec cette passion qu'éprouvent seuls
les cœurs déshérités des affections ordinaires de la nature.
Ce qu'il eût donné d'amour et de tendresse à une mère, à une sœur, à un frère, à un père moins bizarre que le sien, il l'ajoutait à l'amour qu'il avait pour Thérèse; et il résultait pour lui qu'elle était l'unique espoir, l'unique bonheur, l'unique vœu de son âme.
Pourquoi l'aimait-il ainsi? était-ce la beauté suprême de Thérèse, son esprit supérieur, son angélique bonté qui lui donnaient l'empire absolu qu'elle exerçait sur Olivier?
Ce n'était certes point tout cela : d'ordinaire, la vertu n'a point d'esclave, et l'amour ne s'arrête guère qu'aux 1 défauts des femmes.
Thérèse était jolie, mais de cette beauté qui devait s'enfuir avec la jeunesse ; Thérèse n'avait point d'esprit, mais elle parlait avec la liberté d'une enfant gâtée par son vieux père ; elle débitait avec assurance les niaiseries les plus folles, elle riait le plus impertinemment du monde des choses qu'Olivier cherchait à lui faire comprendre ou sentir, et qui avaient besoin de cœur et de tête pour être comprises ou senties.
On ne peut dire qu'elle fût méchante, l'occasion lui eût manqué de l'être , mais elle éprouvait déjà un cruel plaisir à tourmenter Olivier par ses caprices, par ses bouderies sans raison; elle affectait de dire ou de faire en sa présence tout ce qui déplaisait à son jeune
amant; elle aimait à le voir s'irriter, se désoler; elle ne s'arrêtait qu'au moment où l'esclave fatigué menaçait de briser sa chaîne, car Thérèse ne voulait point perdre l'amour d'Olivier.
Thérèse, à quinze ans, et sans en avoir dit un mot à son père, sans qu'Olivier lui-même en eût le moindre soupçon, Thérèse prévoyait qu'elle pourrait devenir comtesse de Barbasan.
Il ne faut pas s'étonner de cet amour; la fille de Grosberg était ce que sont la plupart des femmes, elle était surtout ce que sont les femmes qui sont le plus aimées par des hommes de quelque valeur.
On s'étonne souvent de ces passions , et cela parce qu'on ne les étudie que d'un côté; lorsqu'on voit un homme d'un caractère élevé, d'un cœur chaleureux, d'un esprit large , s'attacher obstinément à une femme sotte , vaniteuse et coquette , on s'étonne , on invente les raisons les plus bizarres, ou le plus souvent on accuse l'homme d'une déplorable faiblesse.
Pour ma part, je crois qu'on se trompe : assurément un pareil amour ne peut être expliqué que par un vice, mais ce n'est pas celui de la faiblesse qu'il faut accuser, c'est celui de l'orgueil.
Entre l'homme qui sent qu'il vaut beaucoup , et la femme qu'il juge souvent aussi sévèrement que personne, il s'établit une lutte où toute la vanité de l'homme entre en jeu.
11 voudrait animer des transports qui lui brûlent le
cœur, cette âme tiède qui lui donne assez pour lui faire croire à l'amour, et pas assez pour ne pas vouloir en obtenir davantage.
Lui dont la volonté est si ferme et si droite, il tente de comprimer cette volonté bizarre qui lui échappe sans cesse par le caprice ou l'obstination; lui dont l'esprit est si lucide, il voudrait diriger cet esprit rétif qui s'échappe de même à ses raisonnements les plus sérieux, par la raillerie ou le dédain.
Toujours vaincu dans la lutte et toujours assuré de sa supériorité, un pareil homme doit la recommencer sans cesse.
Tel était à peu près l'amour d'Olivier pour Thérèse, amour que le vieux Glosberg ignorait complètement, que monsieur de Barbasan soupçonnait , mais dont il ne se préoccupait point , le traitant en lui-même d'une fantaisie déjeune homme, sur laquelle on doit fermer les yeux, et que l'on ne rend dangereuse qu'en la combattant.
Cependant cet amour grandissait chaque jour, amour respectueux dans ses formes, amour dont les plus douces faveurs rêvées étaient innocentes des deux parts.
Olivier, avec son cœur ardent et sa chaleureuse passion, était aussi ignorant des plus naïves privautés de l'amour, que Thérèse avec sa coquetterie insoucieuse et son égoïsme d'enfant gâtée.
Lorsque tous les deux, emportés par la puissance de leur jeunesse , ils ressentaient ces impatiences fébriles, ces agitations inquiètes qui les rendaient tristes et mécontents sans raison, ils se mettaient à courir vers la montagne, ils la gravissaient des heures entières, leurs mains l'une dans l'autre...
Puis, lorsque, arrivés au faîte d'une de ces ondes de rochers et de forêts qui montent de flot en flot jusqu'aux nuages, ils se trouvaient sous un ciel plus large, dans un air sans limites, ils se mettaient à chanter et à rire, à causer et à babiller, à se quereller, et l'un à demander pardon, et l'autre à se laisser supplier.
Puis, quand sonnait l'heure de rentrer, ils redescendaient la montagne, se soutenant, riant, se disputant; elle, raillant la fatigue de son jeune amant ; lui, plaignant la lassitude de son aimée Thérèse ; puis enfin, lorsque, arrivés à la porte de Glosberg, ils se séparaient devant lui, après s'être dit bonsoir d'une voix assez basse pour que cela pût être un mystère , ils croyaient avoir pris à l'amour tout le bonheur qu'il renferme et
" avoir senti ses plus cruelles peines. * *
Avant de dire comment une nouvelle lumière se vint
glisser dans ces cœurs amoureux, il faut que je le répète : rien n'était plus innocent que Thérèse.
Est-ce la faute de ceux qui écrivent , est-ce la faute de ceux qui lisent ? mais lorsqu'on signale certains défauts, disons mieux, certains vices dans le cœur d'une femme, il est presque impossible de faire croire à son
innocence et à sa vertu sur le grand chapitre de l'amour. Ainsi, j'ai dit de Thérèse qu'elle était légère, capricieuse, dure, comme toutes les natures exigeantes, incapable d'être impressionnée par d'autres sentiments et d'autres idées que ceux qu'elle ressentait, et ces idées et ces sentiments étaient bien étroits.
En un mot, qu'elle était égoïste et peu intelligente , se jouant de l'amour d'Olivier avec une ruse malicieuse, le tyrannisant avec un plaisir cruel, et cependant, c'était la plus pure et la plus ignorante enfant du monde.
Que le mal lui eût été révélé, et qu'elle y eût marché vite, cela n'était point douteux ; mais à l'époque dont je parle, rien n'avait encore poussé cette âme de jeune fille au delà de tous les petits avantages de camarade qu'une nature égoïste et froide peut tirer d'une nature dévouée et passionnée.
Un jour vint cependant qui apprit à l'un d'eux quelle était la portée de l'affection qu'il avait pour l'autre.
On se rappelle la mission que monsieur de Morden avait donnée à Molinos, et si l'on a suivi ce récit avec attention, on a dû comprendre que le valet de chambre de monsieur de Belnunce ne put pas accomplir cette mission, puisque monsieur de Barbasan se trouvait alors en Vendée, et qu'il ne revint que longtemps après à Fribourg.
Molinos n'ayant point trouvé celui qu'il cherchait en
Suisse, revint à Paris à la suite des événements de 1815, et demeura au service de monsieur de Morden.
Ce fut lui dont l'active surveillance, la poursuite acharnée firent découvrir au prince la retraite où monsieur Bonsenne avait caché Charistie.
Pendant quelque temps, et après le mariage de madame Deslaurières, les services de Molinos ne furent auprès de monsieur de Morden que ceux d'un valet favori ; mais un événement que nous avons promis de raconter remit Molinos en position de servir les intrigues ténébreuses de monsieur de Morden, et lui donna l'occasion de sortir de la domesticité à laquelle il semblait condamné.