Les drames inconnus
— 11 est probable , monsieur, me dit en commençant monsieur de Favreuse, que vous n'avez aucune envie de savoir à quoi j'ai passé ma jeunesse. Cependant il n'est pas inutile que je vous en touche quelque chose, afin que vous compreniez ce que j'étais.
Je suis né en 17oo , j'ai donc pu voir la fin du règne de Louis XV, et apprécier ce qu'il y avait de véritable sagesse dans la façon de vivre de cette époque. On a beaucoup calomnié ce roi, que pour ma part j'eslime du plus profond de mon cœur.
Mais il n'y a guère que la populace qui porte des jugements historiques ; c'est pour cela qu'ils sont presque tous si bêtes et si maladroits. On a appelé Louis XIV, Louis le Grand, non pas sans doute à cause de ses vertus, car il n'en a jamais eu d'autres que de faire bâtir de grosses maisons et que de donner des pensions à de grands faiseurs de belles phrases. On l'a sans doute appelé Louis le Grand ii i
parce qu'il a ruine ce qui restait de la noblesse que monsieur son père avait lâchement abandonnée au couteau du cardinal de Richelieu ; c'est peut-être aussi parce que sa grandeur l'attacha au rivage, comme dit Boileau, le jour du passage du Rhin ; c'est peut-être parce qu'il a persécuté le reste des huguenots ; c'est peut-être encore parce qu'il n'a pas eu une maîtresse sans la sacrifier comme une til'e du coin des rues à un nouveau caprice ou à la peur qu'il avait de son confesseur, jusqu'au jour où il a trouvé une drôlesse assez adroite poiu- lui en donner un de sa main; la Maintenon a vécu de la fidélité prèchée au confessionnal, la peur du diable lui a gardé son vieil amant, que vous appelez le grand roi.
A mon sens, Louis XIV ressemble à une de ces femmes entêtées et pleines de vanité qui savent vendre assez chèrement leurs faveurs pour quelque chose de très-précieux, qui usent de leur jeunesse tant qu'elles trouvent à l'employer agréablement pour elles, et qui, lorsqu'elles n'en peuvent plus, veulent empêcher toutes les autres femmes de jouer le jeu dont elles se sont longtemps amusées. Si Louis XIV avait été femme, il eût été madame de Maintenon, comme madame de Maintenon eût été Louis XIV si elle avait eu des culottes.
Oh ! que ce bon Louis XV était bien autrement un homme! Très- faible, très-facile, très-aimable, très-amoureux du plaisir, et trahissant tout bonnement ses maîtresses comme nous les trahissons tous quand nous en sommes fatigués, sans pour cela se poser en bronze eu en marbre, comme faisait son glorieux bisaïeul à propos des plus mesquines actions de sa vie. Aussi jamais société ne fut mieux
à la surface ce qu'elle était au fond sous cet excellent roi. On vivait fort mal selon la morale, mais on disait et on faisait tout haut ce qu'on faisait tout bas autrefois, et ce qu'on fait encore en se cachant du mieux qu'on peut. De cette façon, on ne trompait personne, ce qui est au moins une vertu.
Or, monsieur, nous vivons sous une loi qui fait du mensonge une nécessité. On impose à l'homme et à la femme des obligations que l'un et l'autre sont incapables de remplir; et comme la nature est plus forte que toutes les lois écrites, on manque à cette loi, et, par-dessus le marché, on en parle avec une hypocrite vénération.
J'ai beaucoup vécu, j'ai beaucoup vu, et je suis parfaitement convaincu que si la loi matrimoniale était exactement suivie par les hommes et par les femmes, non-seulement il n'y aurait plus de monde, mais même il n'y aurait plus de société. A mon sens, l'infidélité conjugale est le seul lien qui rattache les hommes les uns aux autres. Vous voyez , jeune homme , qu'en me servant d'infidélité conjugale je ménage la chasteté de vos oreilles de vingt ans. Autrefois nous avions pour dire cela un mot que les gens de la meilleure compagnie trouvaient de bon aloi, vous l'avez remplacé par un mot qui n'est bon à prononcer que devant les tribunaux; mais passons.
On débutait fort jeune, à l'époque dont je vous parle. J'avais à peine seize ans, que je fus présenté; mon éducation fut faite par Une femme d'un âge mûr. Elle avait encore de la beauté et une expérience qui pouvait remplacer ce qu'elle avait perdu de charmes.
Ce fut la seule véritable passion que j'eus dans ma jeunesse. Elle me renvoya pour un petit-collet de province,
le jour où elle atteignait ses cinquante ans. Je la pleurai, et je ne fus point ridicule.
Cela vous étonne sans doute, monsieur; mai*, à cette époque, on comptait à une femme, comme qualités exquises, le savoir-vivre, les grands airs, l'esprit conteur, la parole vive et éloquente, tout ce qui occupe l'esprit à côté du cœur : la femme dont je vous parle avait toutes ces qualités au plus haut degré.
On a beaucoup calomnié notre époque, monsieur (je veux dire celle de ma jeunesse), en la représentant comme un temps de débauche court vêtue. Pour ma part, je puis vous l'affirmer, jamais on n'a tant dépensé d'esprit en amour, jamais on n'a tant causé dans les rendez-vous les plus intimes.
Je fus assez à la mode pendant une dizaine d'années; mais comme, en ma qualité de cadet de famille, je n'avais aucun moyen pécuniaire de donner de l'éclat à mes folies, et que je me fatiguais à leur inventer un tour original; comme, d'un autre côté, on avait enterré la compagnie dont j'étais capitaine dans une méchante garnison, et que je ne pouvais tirer aucun parti de mon état, je me décidai à quitter la France.
C'était vers l'année 1777; j'avais alors vingt-deux ans.
A ce moment la jeune noblesse française s'était éprise d'une grande passion pour les aventures d'outre-mer, il était de très-bonne compagnie d'aller se battre en Amérique.
Je ne suis pas homme à contrarier les goûts de personne, mais j'ai eu toujours une certaine exécration pour le noble peuple américain; c'est, à mon sens, le plus méchant
assemblage de marchands fripons, de prudes dont les vertus splendides au soleil ne résistent pas à une chandelle éteinte, un ramassis de toutes les saletés de la vieille Europe, un résidu de vices usés, lequel, en vertu de ce qu'il est établi sur un sol qui n'avait pas été labouré et à côté de forêts où il n'y avait pas de grandes routes, s'est amusé à dire qu'il habitait un pays vierge, qu'il s'abritait de forêts vierges, et qu'il était un peupîe vierge. En somme, le peuple américain me faisait alors l'effet de laquais qui veulent s'asseoir à la table de leurs maîtres, et aujourd'hui je pense de même; seulement, au lieu de discuter la place, ils l'ont prise.
Je laissai messieurs de Lameth et de la Fayette aller faire de l'esprit encyclopédique à grands coups d'épée dans le nouveau monde, et je pris une autre direction. 11 y avait alors (peut-être savez-vous cela, peut-être ne le savez-vous pas, car je ne suis dans le secret de l'instruction qu'on donne aux jeunes gens d'à présent que par mon petit-neveu, monsieur de Frobental, qui est bien l'àne le plus bouché que je connaisse) ; il y avait alors dans l'Inde ce que j'appelle, moi, un grand homme.
Comme le vertueux Washington , il se battait contre les Anglais, mais il ne se battait pas contre des gens qui étaient les oncles, et les pères, et les cousins, et les maîtres légitimes du pays qu'ils occupaient; il se battait contre une nation qui était venue s'implanter sur le sol de sa race, l'exterminant, l'assujettissant, lui prenant son bien, son soleil et ses femmes. C'était là, à mon sens, une guerre juste, et je voulus aller m'y associer.
Cet homme s'appelait Hayder-Ali-Khan.
— Mais, dis-je à monsieur de Favreuse en l'interrompant, permettez-moi de vous faire observer que votre héros n'était qu'un usurpateur, et que, d'après vos idées sur la légitimité, votre choix ne valait guère mieux que celui de messieurs de Lameth et de la Fayette.
— Monsieur, me répondit sèchement monsieur de Favreuse, il n'y a pas d'usurpation dans un pays qui n'a pas de pouvoir régulier. Un homme est toujours dans son droit légitime lorsqu'il se meta la tête de son peuple pour chasser l'étranger de son pays.
— Mais, à ce compte, dis-je à monsieur de Favreuse, Napoléon...
— Napoléon a très-bien fait ce qu'il a fait, et je suppose que vous ne me croyez pas partisan de toutes ces niaiserieoù l'on en parle comme d'un général qui a volé le pouvoir. Comme je ne l'ai jamais servi, monsieur, je n'ai besoin d'aucune lâcheté pour faire oublier mes services; je puis donc lui rendre justice. Il a perdu la partie par sa faute, tant pis pour lui; les autres ont pris la place, ils ont bien fait ; qu'ils la gardent et ils feront mieux.
Mais si je m'avisais de vouloir faire le prophète politique, je dirais qu'ils n'en sont pas capables. Ce n'est pas la mode, dans l'ordre universel des choses, de greffer de vieilles idées sur de nouvelles.
Mais nous avons à nous occuper d'autre chose que de mes opinions à ce sujet.
J'arrivai donc dans l'Inde, et j'avoue que l'existence toute nouvelle que je trouvai me remit en belle humeur de vivre. Il faut vous dire que je n'ai jamais compris les
gens qui s'ennuient et qui. pour se donner de l'occupation, s'en vont visiter les pays étrangers, comme l'Italie, l'Allemagne et l'Angleterre f t'est quitter un bon lit pour un mauvais, une femme élégamment poudrée pour une face rehaussée de farine ; c'est aller se promener dans un jardin mal peigné, au lieu de re§j£r dans un parc parfaitement tenu ; c'est tout bêtement aller vivre un peu plus mal, sans qu'on vive autrement.
Mais, du diable ! ce n'était pas là ce que j'entendais ; je voulais du nouveau et du tout nouveau, et j'en eus à bouche que veux-tu; c'étaient bien là d'autres hommes que les hommes de Versailles, d'autres femmes que nos plus hardies luronnes de l'QEil-de-bœuf; c'était bien là un autre ciel, une autre vie, une autre cuisine.
Comme je veux en arriver vite au fait, je ne vous raconterai pas la vie que je menai dans ce délicieux pays, mais je vous dirai seulement que lorsque Tippoo-Saïb succéda à son père, quelque temps après la bataille de Trinkomali, où Hayder fut vertement battu par les Anglais, je reçus, en récompense de ce que j avais ramené en bon ordre la meilleure partie de la cavalerie de Mysore, une trentaine d'éléphants, deux cents esclaves, une pacotille de femmes, et un petit district fort bien cultivé d'où je prenais sur les populations de quoi nourrir tout ce monde et moi-même.
Ceci vous semble énorme, n'est-il pas vrai ? Mais je vous le pardonne, quoique vous ayez pu entendre parler de l'effroyable fortune qu'a rapportée de ce pays le comte Barbasan.
— Fortune effroyable en effet, lui dis-je, car elle fut le fruit de la plus lâche trahison.
g LES DRAMES INCONNUS
— Eh non, me dit monsieur de Favreuse, ce n'est même pas de l'or des Anglais que ce Barbasan, la honte de l'Europe, est devenu si riche, c'est de ce qu'il avait reçu de Tippoo-Saïb.
Le gueux ne l'a pas vendu aux richesses qu'on lui offrait, il l'a vendu aux richesses qu'il tenait de lui; c'est pour ne pas les perdre qu'il le trahit.
— Quelle horreur ! lui dis-je.
— Bah ! bah ! fit monsieur de Favreuse, la plupart des grands hommes de l'Empire n'en ont pas fait d'autre pour Napoléon.
Mais revenons à nous, c'est plus propre. Et il continua :
Ce fut durant ce petit bout de rôle personnel que j'appris à mépriser les petites orgies à quatre sous dont nous faisions tant de fanfares à Versailles.
Cependant je ne pus me défaire tout à fait de mes mœurs européennes, je me laissai gagner d'amour pour une Cachemirienne que son père m'avait vendue pour la plus crande coquine du monde; elle était volontaire, exigeante, insolente au suprême degré, elle se moquait de ma barbe rousse que j'avais beau laisser pousser sans pouvoir jamais lui donner la grâce de ces belles barbes indiennes qui pendent au menton des naturels en longs flocons de soie noire.
Comme si c'eût été la grande dame la mieux élevée, elle avait ses heures pour m'adorer et ses heures pour me trouver insupportable, et cela était d'autant plus piquant, que, comme elle était entièrement à mes ordres en qualité
de mon esclave, elle me disait ces choses-là à l'heure où aucune Française n'eût pu me les dire, attendu qu'avec une Française cette heure ne serait pas venue si elle avait été dans de pareilles dispositions.
Elle s'appelait Nyd-Jaïra ; elle n'avait guère d'autre esprit que de mépriser tout ce qui l'entourait, moi en tète. Il en résulta que j'en devins fou, que je me pliai à tous ses caprices, et que j'en fis une espèce de maîtresse de maison pour l'autorité qu'elle exerçait de la plus drôle de façon du monde. Elle distribuait mes femmes à mes amis quand ils me faisaient l'honneur de venir me demander l'hospitalité, et ne les laissait jamais sortir sans leur donner un bon lopin de mes meubles et de mes bijoux.
Grâce à ces façons, je marchais rapidement à la misère en même temps qu'à la réputation du rajah le plus généreux de tout le pays, lorsque mon bonheur domestique fut troublé par un petit incident qui eut pour moi des suites très-graves.
Un soir que ma Nyd-Jaïra avait été plus impertinente, plus volontaire, et surtout plus dédaigneuse qu'à l'ordinaire, il me prit fantaisie d'essayer si, dans l'Inde aussi bien que dans l'Europe, l'inconstance n'était pas le meilleur moyen de se débarrasser d'un empire qui commence à devenir par trop pesant ; et, pour aider par le conlraste des personnes à la puissance du remède, je choisis parmi mes esclaves une petite fille toute naïve, toute simple, toute timide, et qui ne s'était jamais imaginé qu'on pût penser à elle.
La belle Nyd-Jaïra eut grand tort de se mettre en colère contre une escapade; si elle avait attendu seulement deux
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ou trois jours, je lui aurais dil que ce petit être obéissant et soumis ne valait pas la centième partie d'un brin de sgs sourcils lorsqu'elle les hérissait contre moi d'un air menaçant. Mais la patience n'était point une des qualités de ma Nyd-Jaîra, qui, à vrai dire, n'en avait aucune, et deux jours après je trouvai ma petite Indienne poignardée dans mon lit où je l'avais laissée dormant comme une marmotte. J'avoue que ceci me rendit très-fier, et, après avoir déploré le sort de la jeune infortunée, je me dis tout bas en moi-même :
— On m'aime donc, puisqu'on est jalouse au point de tuer ï-a rivale!
Hélas ! monsieur, je fus détrôné de cette prétention de la manière la plus fâcheuse du monde, et voici' comment :
Je ne pouvais laisser passer cette plaisanterie de ma Nyd- Jaïrasans la punir d'une ombre de châtiment; je la fis donc comparaître devant moi, et je lui reprochai son crime comme je le devais. La drôlesse ne daigna pas me répondre une seule parole, soit pour s'excuser, soit pour me demander grâce.
Or, comme je n'avais pas d'autre dessein que d'en arriver là, je fus obligé d'aborder moi-même la défense de la prévenue, comme vous dites vous autres, en style de barreau; et je lui fis entendre qu'elle pourrait être pardonnée, s'il m'était prouvé que quelque grande passion, quelque grand désespoir l'eût poussée à commettre son crime. Je ne pouvais pas mieux lui souffler sa réponse, et je m'apprêtais de mon mieux à m'attendrir au moment où elle me dirait :
— Maître, c'est la passion que j'avais pour toi qui m'a
égarée; c'est le désespoir de me voir préférer une rivale qui a armé mon bras.
Mais la coquine s'obstina dans son silence.
Comme de mon côté je m'obstinais à vouloir que ce fût la jalousie qui lui eût fait tuer sa rivale, je fus assez ridicule pour lui dire en propres termes :
— 0 Nyd-Jaïra ! Nyd-Jaïra ! comment se fait-il que l'amour que tu as pour moi ait pu t' égarer au point de te faire commettre un meurtre?
Jamais, monsieur, au grand jamais, je n'ai vu une femme partir d'un si joyeux et si franc éclat de rire que celui de ma belle maîtresse à cette apostrophe sentimentale.
— Moi, me dit-elle en jetant à grand'peine chacun de ses mots à travers le rire immodéré qu'elle ne pouvait vaincre, moi, dit-elle, amoureuse de toi et jalouse de toi! tu es fou, rajah ! tu es fou!
— Mais pourquoi donc as-tu tué cette malheureuse? m'écriai-je avec une fureur dont vous devez comprendre l'exaspération.
— Parce que je ne veux pas, repartit-elle en me tournant dédaigneusement le dos, que tu sois l'esclave d'une autre que de moi.
Hélas ! monsieur, j'avais établi mon tribunal derrière la table où je mangeais, j'avais déjà beaucoup bu de cet horrible vin de Porto que nous volions le plus possible aux Anglais, et j'avais la tête plus qu'échauffée.
A l'insolente réponse de Nyd-Jaïra, et surtout au geste dédaigneux dont elle l'accompagna, je tirai le poignard que j'avais à ma ceinture, et je le lançai violemment con-
tre ma belle esclave. Il se plaça tout entier entre les deux belles épaules de cette femme que j'avais tant aimée, et elle tomba morte sans pousser un soupir, sans proférer une parole. Avec son cadavre qui s'abattit sur la terre, toutes les esclaves qui m'entouraient tombèrent à genoux, et j'entendis résonner autour de moi un murmure approbateur, parmi lequel j'entendis ces paroles prononcées par les plus hardies :
— Voilà un bon maître !
Puis, comme je restais abîmé dans l'horreur et dans la honte de mon crime, toutes mes femmes vinrent me saluer les unes après les autres en me disant :
— Tu as été juste et tu as été grand, tu as été bon et tu as été fort.
Et elles me parlaient de bonne foi, monsieur; car jusquelà je n'avais été à leurs yeux qu'un imbécile digne de leur mépris, et si c'eût été dans ce pays la mode de donner des sobriquets à tout propos, on m'eût probablement appelé grand comme Sa Majesté Louis XIV, parce qu'après avoir été lâche, j'avais été assassin.
C'est que c'est ainsi que ia plupart des hommes entendent la force et la grandeur. Ils n'estiment que ceux qui les mènent, et, en fait de violence, U faut que l'excès soit bien grand pour déterminer l'esclave à rompre sa chaîne. L'homme en général est lâche, et bien souvent, dût ceci vous paraître un paradoxe, son courage vient de sa faiblesse. C'est la peur qu'il a de son capitaine qui fait marcher le soldat contre l'ennemi dont il a peur ; c'est la peur qu'il a de ses camarades qui fait marcher le capitaine , et
ainsi de suite, jusqu'à l'homme qui fait peur à toutes ces peurs et les tourne en courage.
Et à propos de courage, il faut vous dire que j'étais en ce moment à bonne école. Tïppoo-Saïb, qui avait vaincu les Anglais, qui leur avait imposé une paix qui durait depuis huit ans, avait employé ce long repos à préparer une attaque formidable contre la puissance britannique, qu'il prétendait complètement exiler de l'Inde.
11 y avait dans la tête de cet homme beaucoup de ce qui fait les grands souverains et les grands généraux ; tout prêt à se prendre au collet avec les Anglais qui étaient à ses portes, il avait essayé de leur susciter des ennemis à quelques mille lieues de l'Inde. Ses ambassadeurs avaient été à Versailles et lui en avaient rapporté les plus belles promesses.
Mais au moment où le sultan croyait tenir l'occasion d'accomplir ses plans, les bons mots de monsieur de Mirabeau et les platitudes de monsieur Necker commencèrent à déranger les affaires en Fiance. Il en résulta que mon sultan ne reçut ni les secours d'hommes ni les subsides d'argent qu'on devait lui envoyer; cela le mit de trèsmauvaise humeur contre ceux des Français qui étaient à son service, de si mauvaise humeur, qu'il punit fort durement un de ses ambassadeurs qui se permit de vanter maladroitement la loyauté et la grandeur de la France.
Un jour, en pleine audience, Tippoo-Saïb l'appela bavard, et lui coupa la tête de son propre damas.
Or il faut vous dire que le petit massacre domestique qui avait eu lieu chez moi coïncida avec la mauvaise humeur du sultan.
Le grand homme, qui corrigeait les grands de son État
d'une façon si succincte, trouva mauvais que j'eusse corrigé une esclave coupable de meurtre, d'une manière qui, sauf la forme, était, parfaitement juste. Il me chercha chicane à ce sujet, me dit des paroles fort peu obligeantes sur mon compte et sur celui de mes compatriotes; je lui en demandai personnellement raison comme gentilhomme, il me rit au nez; je lui en demandai compte au nom de la France et du roi mon maitre, il envoya promener la France et me conseilla d'aller m'y promener.
Mais comme je n'obéissais pas assez rapidement aux injonctions de cet esprit impétueux, il me lit mettre à la porte par une douzaine de cipayes et me fit dire confidentiellement que ma présence dans son pays ne lui plaisait plus du tout.
A cette confidence était joint un assez bon sac de roupies, que je donnai pour boire au barbier qui venait de me raser et de me restituer une figure européenne.
Les meilleurs esprits se gâtent au contact de certaines mœurs. Ce trait, qui eût paru de bon goût à la cour de Louis XV, fut traité de sottise et de niaiserie, non-seulement par ces stupides Indous, mais encore par ceux des officiers français qui demeurèrent après moi au service de Tippoo- Saïb. Barbasan me fit demander une entrevue. Il m'offrit ses bons services près des Anglais, ce qui me sembla louche. Mais une trahison de sa part eût'été une si vilaine action, que je ne méprisais pas encore assez l'humanité pour en, croire Barbasan capable. Si je l'avais pensé, j'aurais averti le sidtan, qui m'eût peut-être fait empaler pour avoir calomnié son meilleur ami.
Quoi qu'il en soit, je fus banni comme un maladroit et
un sot : cela ne me fit point changer d'opinion, et je m'embarquai à bord d'un navire marchand, n'ayant pour toute fortune que quelques diamants que j'avais détachés, comme un souvenir d'amour, des bracelets de ma belle Nyd-îaïra.
Parmi ces bijoux se trouvait une bague surmontée d'im diamant noir, chose fort prisée dans l'Inde.
Veuillez, je vous prie, noter cette bague.
Je reprends :
Nous avions souvent des nouvelles de ce qu'était la France, mais, d'après les lois de la perspective, qui rappetissent toutes les choses vues à distance, je m'étais imaginé que tout cela n'était que des intrigues plus ou moins actives, quelque chose d'assez semblable à l'affaire du parlement de Maupou.
11 y avait dix-huit mois que le navire sur lequel je revenais avait quitté la France, et le capitaine était un de ces hommes qui, en fait d'orages, ne connaissaient que ceux qui empêchaient son navire de marcher droit. Il savait à peu près que les affaires ne marchaient pas vent arrière, selon l'horrible jargon des gens de mer, mais il traitait cela de bourrasques qui seraient bientôt calmées.
J'étais donc dans une complète ignorance des événements inouïs qui avaient eu lieu dans mon pays, lorsque j'arrivai en plein Marseille, un jour où l'on pendait aux crochets de l'étal d'un boucher les membres d'un pauvre officier soupçonné d'avoir porté la cocarde blanche. Or j'étais cocarde à cette couleur et bien m'en prit d'avoir le visage cocarde à une autre, car il en arriva qu'un vieux bonhomme de négociant marseillais comprit, au bistre de mon teint, que je venais de plus loin que de Toulon ou d'Aix; en consé-
quence, il m'avertit de l'imprudence que je commettais.
Je ne m'amusai point à discuter sur le mérite des couleurs, et je mis ma cocarde dans ma poche.
Quarante-huit heures après mon arrivée sous le doux ciel de la Provence, j'avais entendu hurler la plus horrihle chanson qui ait été inventée pour regorgement de l'humanité, j'avais vu écharper trois ou quatre malheureux qui n'avaient pas eu assez de poumons pour la répéter en chœur, et j'avais appris l'historique des faits et gestes du grand peuple français.
Entre autres nouvelles qui m'arrivèrent de Paris, j'appris l'émigration de presque toute ma famille et le mariage de mes deux nièces. Je tàtai un des commensaux de l'auberge où j'étais descendu, au sujet de ce que je pourrais faire de mon avenir, et il me fit tout doucement entendre que si je continuais à changer des petits diamants contre des pièces de vingt-quatre sous, au grand mépris des assignats, je serais bientôt reconnu pour un ci-devant, dénoncé comme suspect, et guillotiné comme conspirateur.
Je n'avais nulle envie d'avoir la tète tranchée par une ignoble mécanique, lorsque je venais de traverser les mers pour n'être pas décapité par un sabre impérial.
Je me résolus donc à quitter le coupe-gorge qu'on appelait encore la France, et je gagnai la-bonne Allemagne.