‹ Les drames inconnus (volume 3)Chapitre 2 sur 25 · SUITE DU DÉBUT D*UN JEUNE CADET · texte numérisé non relu

SUITE DU DÉBUT D*UN JEUNE CADET

Dans le peu de jours que j'avais passés à Marseille, j'avais avisé une certaine marchande à l'oeil noir, aux dents blanches, à l'air provocant; j'avais légèrement joué de la prunelle avec elle, mais j'avais encore mieux joué de ce cei'tain diamant que je portais en bague; et soit que les flammes de mon regard ou les scintillements de mon brillant eussent ému le cœur de ma marchande ambulante, toujours est-il que je la trouvai fort disposée à me donner une place dans la charrette avec laquelle elle se proposait, disait-elle, de gagner la foire de Zurich.

Nous prîmes rendez-vous pour partir le soir même, et je me mis en costume de voiturin, car la belle Provençale m'avait fait comprendre que la ruse dont je me servais ne serait excellente qu'à la condition que je passerais pour son valet.

Du reste, je ne sais dans quelle prévoyance ladite dame était munie d'un passe -port à son nom, avec cette adjonction : « Accompagnée de son officieux. » J'étais donc l'officieux de la dame.

Quelle langue, monsieur ! J'ai vu un dictionnaire républicain où on avait supprimé les mots populace et canaille. Ces gens-là avaient peur de leur nom.

La façon plus que facile et empressée dont ladite dame avait accepté mes propositions m'avait cependant alarmé à son sujet, et lorsque je fus seul avec elle sur la route, je

me demandai si elle n'allait point me livrer à quelque escouade de maréchaussée que nous rencontrerions par hasard.

11 faut vous dire, mon jeune ami, que l'objection que vous pourriez me faire que cette brave dame eût purne livrer à Marseille, serait tout à fait stupide. A Marseille, j'étais arrivé venant du bout du monde, sans savoir de quoi il s'agissait; je n'avais rien dit à personne, et en définitive, si on m'eût arrêté, je pouvais prouver que j'étais innocent comme l'enfant qui vient de naître. Ce n'était, je le sais, qu'une chance sur mille d'échapper à la machine de monsieur Guillotin, mais enfin c'était une chance.

Tout au contraire, à l'heure où nous étions, je venais de commettre un véritable crime : je venais d'essayer de n'être pas guillotiné. Or c'était là une chose que la république ne voulait pas souffrir ; elle n'entendait pas qu'on eût la prétention de vivre hors de ses douces lois.

J'étais donc fort alarmé. En cette grave circonstance, et ne sachant comment lever mes doutes, je me décidai à intéresser la dame Jossette Malise à ma personne. On n'intéresse guère les femmes qu'à la condition de les trouver adorables. Avec celle-ci, il n'y avait pas grands efforts à faire, et je me mis en train de lui dire des douceurs à attendrir une danseuse, l'espèce la plus rebelle au sentiment, sinon à la chute.

Figurez-vous mon étonnement lorsque Jossette, à qui je vantais l'émail de ses dents, l'éclat de ses yeux, me répondit d'une (açon quasi fâchée :

— Ah ! monsieur le comte, pouvez-vous penser à de pareilles choses dans la position où vous êtes !

Le monsieur le comte m'avait singulièrement fait peur ; je n'avais pas soufflé mot de mes qualite's à la Jossette, et je me retrouvais reconnu et dénommé d'un titre qui appelait son bourreau d'une lieue.

Je fis semblant de ne pas avoir entendu, et je lui répondis d'un sang- froid assez louable:

— Je ne vous fais point un conte, je vous dis ce qui est vrai, ce qui saute aux yeux .

Elle se mit à rire, et reprit :

— Vous avez donc la vue bien bonne, car c'est tout au plus si on distingue la voûte du ciel.

— Si je n'y vois pas, j'y ai vu.

— Et moi je vous réponds que, dans votre position, vous ne devriez pas avoir vu.

— Est-ce donc , ma belle , lui répondis-je, que, sachant quel risque je courrais d'être pendu si on me découvrait, vous croyez que je n'ai plus la puissance de regarder une jolie femme ?

— Et d'abord, me répondit Jossette en ricanant, je vous préviens que vous courez grand risque d'être découvert, si vous parlez de pendu; la mode en est passée; et, ajoutât-elle d'une voix presque sévère, vous devriez le savoir mieux que personne. Du reste, je sais très-bien qu'il n'y a pas de crainte de guillotine ou de gibet qui puisse vous empêcher de conter des gaillardises à une femme quand vous êtes seul avec elle. J'ai été parfaitement avertie ce sujet, et pourtant cela ne m'a pas épouvantée.

Je passais d'étonnement en surprise, de surprise en étonnement, et, de peur de dire quelque nouvelle bêtise, je gardai le silence.

Jossette continua donc tout à son aise de la façon suivante :

— Si je vous dis que dans votre situation vous ne devriez remarquer ni l'émail des dents ni l'éclat des yeux de certaines personnes, c'est que lorsqu'on va rejoindre la plus jolie femme du monde, celle que l'on va épouser, et qui, alors même qu'on ne l'aimerait pas pour sa beauté et pour son esprit, devrait du moins être adorée pour son admirable conduite, on ne devrait pas penser à une autre.

Mon étonnement s'augmentait, mais en même temps il commençait à s'éclairer; je voyais luire à l'horizon, à travers les ténèbres où je marchais, les premiers rayons d'un quiproquo auquel je devais mon salut. J'étais sauvé probablement h la place d'un autre. J'avoue que je ne pensai pas un moment que celui-là pût être pendu à la mienne, et que mon souci fut de prolonger le quiproquo de manière qu'il me fût complètement profitable.

Pour agir d'une façon à ne pas compromettre ma nouvelle personnalité, je me mis à jouer avec la Jossette la scène de Sbrigani et de monsieur de Pourceaugnac, à l'envers.

— On vous a donc dit beaucoup de mal de moi? dis-je à la Jossette.

— Du mal ! fit-elle, est-ce du mal que de raconter les bonnes fortunes d'un homme ?

Je me mis dans mon rôle ; je pris la taille de la Jossette et je lui dis :

— Il n'en est pas une que je ne donnasse pour une faveur de vous.

— Oh que nenni ! me répliqua ma protectrice en me repoussant ; vous ne mettrez pas celle-là sur vos tablettes. Votre frère l'évêque m'a trop bien prévenue à votre sujet.

J'avais un frère évèque, ceci devait m'aider un peu dans la connaissance encore assez vague que j'avais de mon nouveau moi-même.

Dix ans avant cette rencontre, ce mot m'eût probablement dit la vérité; un évèque qui a un frère mauvais sujet, cela pouvait se découvrir ; mais l'état de la prélature devait être cruellement changé depuis dix ans. Cependant je voulus me servir de ce petit renseignement , et je lui dis :

— Ah ! diable ! Et quand mon frère l'évêque vous a-t-il dit cela ?

— Hélas ! mon Dieu, fit la Jossette, la veille de sa mort, à la prison où il me fut permis de le voir sous prétexte de lui vendre des mouchoirs. Il en acheta une douzaine, et le lendemain je le vis monter sur la guillotine, ayant au cou l'un des mouchoirs que je lui avais vendus la veille.

Je n'avais plus de frère et je n'étais pas assez au courant des affaires de la république française pour connaître le catalogue exact des évèques dont elle avait fait des saint Jean-Baptiste. Je pris un parti hardi, et je voulus savoir absolument qui j'étais.

Après avoir poussé ixn profond soupir en mémoire de ce frère si méchamment mis à mort, je dis à ma belle Jossette :

— Mais comment diable m'avez-vous reconnu?

— Eh bien, me dit-elle, le diamant, cette bague que tous a donnée mademoiselle de Liedenish.

— Ah! on vous avait avertie de cela? m'écriai-je en mettant au verso le plus immaculé de ma mémoire le nom que la Jossette venait de prononcer.

— Et puis, ne m'avez-vous pas demandé de vous conduire à la foire de Zurich ?

— C'est juste.

— Et puis enfin , ajouta-t-elle tout bas, ne m'avez-vous pas embrassée?

— C'était un signe de reconnaissance ?

— Sans doute.

— Eh bien, lui dis-je, j'en veux faire le témoignage d'une autre reconnaissance.

Et je recommençai le signe.

— Ah ! monsieur de Belnunce, me dit-elle, que dirait mademoiselle de Liedenish?

Je savais mon nom, j'étais le comte de Belnunce, et ma future, dont la conduite était admirable avec moi, c'était mademoiselle de Liedenish.

— Quoi! m'écriai-je en interrompant monsieur de Favreuse, serait-ce ce comte de Belnunce, chambellan de l'empereur, et qui Ta, dit-on, trahi d'une façon si abominable ?

— Oui, mon cher monsieur, reprit le comte de Favreuse, c'est le même ; mais il n'avait pas encore l'auguste célébrité qu'il a acquise depuis cette époque.

Quant à moi, désirant savoir de l'honneur de quel ga-

lar.t j'étais chargé, je me mis à repasser dans mon cerveau le nobiliaire tout entier, et j'y trouvai véritablement des Belnunce, gentilshommes dauphinois qui étaient fort riches et dont la résidence était vers Manosque.

Ma marchande, à qui l'impétuosité de mon attaque au sujet de l'embrassade avait donné une très-haute idée de moi, fut probablement fort surprise de me voir plongé dans des réflexions éloignées de ma manière de procéder, car elle me dit avec ce ton de railleuse colère qui est un des soupiraux par où l'on peut voir dans l'infernal repaire de leur coquetterie native :

— C'est très-bien ! vous voilà devenu plus raisonnable. Elle en était fâchée, je le compris; d'ailleurs, je prenais

la place d'un homme qui, à ce que je pouvais croire, était un maître en aventures galantes, et il n'était pas loyal de le compromettre.

Je me rapprochai donc de ma conductrice et je lui dis, si près de l'oreille que je crois qu'elle sentit remuer mes lèvres plutôt qu'elle n'entendit le bruit de mes paroles :

— Je suis raisonnable parce que vous êtes méchante, parce que vous ne voulez pas croire à l'amour que vous devez inspirer à tous ceux qui vous rencontrent.

Elle se mit à rire joyeusement et me dit :

— A la bonne heure, je vous aime mieux comme ça. C'est votre existence de conter des fariboles, et je ne suis pas fâchée d'apprendre comment s'y prennent les grands seigneurs.

— Mais, lui dis-je, les grands seigneurs pas plus que les manants ne se soucient de faire rien pour rien, et quoique toutes les fariboles que je pourrais vous dire ne vaillent pas

un seul de vos baisers, je ne me sens pas le courage de les donner pour rien, absolument pour rien.

— Ah! me fit Jossette avec un ton de dédain fort marqué. Eh bien ! monsieur le comte, nous autres manants, nous sommes plus généreux. Moi, je vous sauve pour rien, et, qui plus est, je risque mon cou par-dessus le marché.

Je ne comprenais rien à cette femme ; ce qu'elle venait de dire contrastait si fort avec la manière provocante dont elle m'avait reproché mon silence de tout à l'heure, que je restai tout à fait sans réponse.

Elle me la rendit d'autant plus difficile, qu'elle s'écria tout à coup :

— C'est drôle ! on m'avait dit que vous étiez si amusant, que vous ne restiez jamais à court.

Décidément je n'étais pas digne du nom que je volais, et je m'en sentis si mortifié, qu'au risque de ma tête, je fus sur le point de dire la vérité.

Cependant l'enjeu me parut trop grave, et je repris à tout hasard :

— Ce n'est pas mon frère l'évêque qui vous a dit cela, j'en suis sûr.

— Non, c'est mon mari.

— Votre mari.., ah, pardine! c'est, en ce cas un compliment qui n'a guère de valeur, et il me prête des qualités auxquelles il ne croit pas beaucoup, puisqu'il vous permet de voyager ainsi seule avec un si grand séducteur.

— Ça prouve tout au plus qu'il a une grande confiance en moi; et, après tout, la confiance n'est pas énorme :

AVENTURES D UN JEUNE CADET DE FAMILLE 2o

deux heures de vertu, ça n'est pas long, et nous sommes déjà presque arrivés, sans compter qu'il m'a dit qu'il viendrait au-devant de nous, et que je savais fort bien que je pourrais peut-être le rencontrer à un quart de lieue de la ville.

A cette découverte, au diable les galanteries pour mon compte ou pour le compte d'un autre. Je fus renversé.

J'allais trouver le mari, lequel mari connair5sait sans doute le véritable Belnunce, et j'étais reconnu, abandonné, trahi peut-être, perdu, pendu, guillotiné. Je me mis à me trémousser dans le cabriolet de la charrette comme si j'avais été pris d'une affreuse colique.

— Mais qu'avez-vous donc? me dit la Jossette; est-ce que vous vous êtes assis sur une épingle ?

J'allais répondre, lorsque je fus devancé par une voix qui nous héla du bord de la route.

— Voilà mon mari, me dit la Jossette.

Le malotru s'approcha de la charrette et me dit:

— Descendez, monsieur le comte, nous allons prendre à travers champs, car il y a des rouliers au coin de la route du château, qui ne m'ont pas l'air très-catholiques.

Je ne sais pas ce qu'un autre eût fait à ma place, je ne sais pas si un courage plus déterminé que le mien, une présence d'esprit plus alerte, ou peut-être une plus grande vertu eussent dicté une conduite différente de celle que je suivis : quant à moi, ne sachant quel parti prendre, je n'y mis point de vanité et je laissai au hasard, qui avait bien voulu se charger de ma destinée jusqu'à ce moment , à avoir de l'habileté, de la sagesse et de la présence d'esprit à ma place.

2<i LES DRAMES INCONNUS

Je descendis donc de ma charrette pour suivre mon nouveau conducteur.

Quoique la nuit fût très-somhre, je remarquai que j'avais a" aire à un gaillard carré d'épaules, bien campé sur ses h.i ches, et qu'il ne serait pas facile de réduire manuellement. Il fallait donc l'endormir par des cajoleries.

Mais il sembla que la déesse Fortuna, à qui je m'étais confié, avait pris soin de m'aplanir toutes les difficultés ; car j'étais à peine à côté du mari de la Jossette, qu'il me dit:

— Et maintenant ne soufflons pas mot, car deux voix qui causent dans la nuit s'entendent de plus loin que deux canons qui ronflent dans le jour.

Je ne demandais pas mieux que d'être discret, et après avoir dit adieu tout bas à la Jossette , je suivis monsieur son époux, auquel je me gardai bien d'adresser la moindre observation. Il me semblait que de cette façon je ne pouvais dire aucune sottise, mais il arriva que, n'en pouvant dire, j'en fis une grosse.

J'arpentais le terrain fort lestement, ce qui fit que mon homme m'arrêta tout à coup en me frappant l'épaule et en me disant tout bas une phrase que je reconnus pour être du plus pur provençal, mais dont je ne compris pas le sens. Dans la position où j'étais, je pensai qu'on ne pouvait me faire d'autre recommandation que de me dépêcher, et je me mis à arpenter le terrain de plus belle.

Mon homme me rattrapa au quatrième pas , et me recommença sa maudite phrase provençale. Force me fut de me tenir coi dans le silence qui m'avait été recommandé,

AVENTURES b' UN JEUNE CADET DE FAMILLE 27

et après avoir fait un signe de tête affirmatif, je repris ma marche.

Nouvelle phrase provençale de mon homme ; nouveau silence de ma part.

Or maître Malise était Provençal de première race, c'està-dire emporté et insolent.

— Ah çà ! me dit-il enfin en français de la Canebière, vous êtes donc sourd, ou bien n'entendez-vous plus la langue du pays ?

— Vous m'aviez recommandé de ne point parler, lui dis-je.

— Vous êtes donc devenu bien prudent, et l'émigration vous a furieusement change.

J'avais donc été émigré, et je l'ignorais complètement.

Cependant, fort de cette nouvelle découverte, je crus pouvoir répondre par une de ces exclamations générales qui ne disent rien :

— Ah ! si vous saviez ce que c'est que l'exil !...

— Morbleu ! répondit mon Provençal, qui poivrait sa conversation de tous les jurements possibles, comme ils poivrent leur cuisine de toutes les épices du monde, est-ce que je ne le sais pas aussi bien que vous?

Je n'étais pas heureux dans mes à-propos ; je me repris à marcher avec assez d'activité, pour ne pas laisser place à une pareille conversation, et j'appris alors que je recommençais la bêtise mère d'où étaient nées celles que je venais de dire.

— Mon Dieu ! me dit Malise, n'allez donc pas si vite, vous allez envenimer votre blessure, et vous avez encore trois bonnes lieues à faire !

2S LES DKAME5 I.NCoNNUS

J'étais blessé, et j'avais trois lieues à faire en compagnie de ce malotru.

Au train dont il voulait me faire . marcher, il était évident pour moi que nous ne serions pas arrivés avant que l'Aurore aux doigts de rose eût éclairé mon visage et ma supercherie. Ceci commença à m'alarmer très-sérieusement.

Dans l'obscurité de la nuit je voyais reluire à la ceintura de mon guide les canons de ses pistolets, précaution qui me prouvait que maitre Malise était furt décidé à demander à une balle aide et secours en cas de besoin. Il pouvait donc arriver qu'en reconnaissant qu'il ne me connaissait pas, il fût pris du soupçon assez juste que j'étais un espion qui cherchait à découvrir la trace de quelque proscrit, et en cette occurrence, il devenait probable qu'il m'étendrait mort sur la place.

Assurément, cela m'eût été moins désagréable que d'être guillotiné, car je ne puis vous dire l'horreur que m'a toujours inspirée cette horrible machine qu'un a substituée à la corde et à la hache. De toutes les horreurs de la révolution, c'est la plus hideuse ; elle est arrivée jusqu'à dégrader le dernier supplice. L'invention de la guillotine est le plus infâme stigmate qui puisse flétrir cette époque; elle prouve qu'il y a eu un temps de prostription où le bras du bourreau eût manqué de force pour exécuter les sanglants arrêts des juges.

Aucune révolution dans aucun pays n'était encore arrivée à bout de bourreaux; la nôtre a cet avantage sur toutes les autres.

Mais il s'agissait fort peu de mes antipathies , et bien

que la mort qui pouvait me venir de la bouche de l'un des pistolets de Malise me fût moins désagréable que l'autre, il est très-certain que, malgré la forme, elle ne me flattai! pas davantage.

Lorsque l'hom -^ a peur, monsieur, il est comme les animaux dont les plus inoffensifs deviennent féroces dans le danger. Mon Provençal ne m'avait rien fait, tout au contraire, c'était moi qui le trompais de mon mieux, et cependant il me passa dans la tête le regret de n'avoir pas de quoi le prévenir en cas de -mauvais desseins de sa part; je vis reluire dans mon souvenir le un damas de Tippoo-Saïb, et je fis un petit geste discret, comme pour me prouver qu'en cas de besoin j'aurais le poignet assez solide pour faire, descendre de ses épaules la tète de mon guide aussi lestement que mon sultan avait déplacé la tête de son ambassadeur.

Mais, hélas! j'étais complètement sans armes, et je n'étais pas de taille à lutter avec mon adversaire, alors même qu'il eût dédaigné de se servir contre moi de ses avantages guerriers. Dans cette conjoncture il me sembla que le plus prudent était de ne pas attendre qu'il reconnût ma supercherie, et que mieux valait l'avouer franchement.

Je vous disais tout à l'heure que la déesse Fortuna, à laquelle je m'étais aveuglément livré, semblait me protéger à plaisir. Malgré les anathèmes du père Bouhours contre cette déesse qui lui paraît la plus immorale du monde, en ce qu'elle était la divinisation du hasard, j'eus encore lieu de reconnaître sa toute - puissance et son admirable prévision.

Au moment précis où j'allais m'engager probablement dans un sentier d'imprudence et de dangers, un cri dou-

cément prolongé se fit entendre, et je vis mon guide tressaillir.

Il parut me mesurer de la tète aux pieds d'un regard fort dédaigneux, et murmura tout bas d'un ton mécontent :

— Oh ! la folle, la folle, elle n'a pas pu résister au désir de venir.

Je n'osai pas comprendre, quoique j'eusse parfaitement compris.

Je ne voulus pas croire tout d'un coup que je fusse sur le point de me trouver en présence de celle qui m'attendait, qui m'adorait, qui me sauvait...

— Eh bien, dis-je à Malise, marchons...

— Mais c'est elle, reprit-il... allons, il faut bien obéir... Aussitôt il changea de direction et gagna du côté d'un

petit bois que nous longions depuis quelque temps.

Je le suivis à ce moment comme l'enfant suit le maître d'école qui l'emmène pour lui donner des férules. A cette heure, cet homme m'aurait dit de me mettre à plat ventre ou sur le dos, que je lui aurais obéi.

J'étais complètement anéanti, démoralisé; je n'avais plus de cervelle, et cependant, monsieur, je me suis trouvé une fois dans ma vie face à face avec un tigre, lui avec ses griffes et ses dents, moi avec un petit bout.de damas fort coupant, c'est vrai, mais qu'il eût avalé comme un os de poulet. Eh bien, monsieur, je m'en tirai à mon honneur : j'eus l'adresse de le frapper au vol de son bond quand il allait s'abattre sur moi, et de lui trancher net une des pattes de devant, si bien que je pus m'enfuir à toutes jambes, et en lui abandonnant mon turban qu'il se mit à mâchonner

avec une rage qui me faisait craquer les os, rien que de l'entendre.

11 est vrai que ce jour-là je sortais d'un royal festin, et que la nuit dont je vous parle j'étais sans avoir soupe. Si la science avait un peu plus d'esprit, elle aurait cherché depuis lontemps à apprécier ce qu'il y a de courage dans un rosbif et d'esprit dans une bouteille de vin de Madère.

— Mais, dis-je à monsieur de Favreuse, en faisant l'aimable, on sait fort bien ce qu'il y a d'esprit dans une bouteille de madère.

Le comte me regarda d'un air bête et inintelligent. Il me sembla que je me voyais dans son visage. La sottise que je venais de dire devait être bien grosse, puisqu'elle pouvait donner un air si ridicule au visage de celui qui l'avait entendue.

Je fus si confus de l'effet que j'avais produit, que j'eus peur qui le comte ne finît par comprendre, et je lui dis aussitôt.

— Continuez, je vous écoute avec le plus vif intérêt.

— Mais, me fit monsieur de Favreuse, vous avez dit quelque chose...

— Non, lui dis-je; une niaiserie...

— Ah ! fit-il du ton d'un homme que cela n'étonne pas ; je continue donc :

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