‹ Les drames inconnus (volume 4)Chapitre 1 sur 21 · UN SOUPER. — CONVERSATION · texte numérisé non relu

UN SOUPER. — CONVERSATION

C'était le même jour et à la même heure que ce que nous venons de raconter, on soupait chez le général Sainte-Mars, et parmi les convives assemblés chez le comte se trouvaient monsieur de Favreuse, récemment revenu de l'émigration, monsieur de Frobental le fils, celui dont le crime avait commencé pour moi cette série de confidences.

Tous les convives étaient arrivés, à l'exception d'un seul, c'était monsieur de Belnunce.

Mais , fit le général en entendant sonner minuit, Belnunce nous manquerait-il décidément? Ne l'avezvous pas connu, Favreuse ?

— Oui, repartit le comte, avec son ton mi-partie impertinent et poli qui faisait toujours supposer de l'esprit à ce qu'il disait, même quand il n'y en avait pas... Oui, je le... connais comme le pont Neuf.

— Comme le pont Neuf, dites-vous?...

— Ce n'est pas pour avoir passé dessus, fit monsieur de Favreuse, quoique la semelle de mes souliers soit au service de l'un et de l'autre.

— En êtes-vous là avec Belnunce ? Je croyais que vous aviez été liés en Allemagne.

— Liés de très-^rès, fit monsieur de Favreuse...

— Alors je suis charmé qu'il ne vienne pas.

— Pourquoi, dit monsieur de Favreuse en se grignotant les dents, je l'aurais reçu à bras ouverts... Je n'ai pas peur des couards.

— Ah! fit Maximilien, le fils du comte, vous êtes décidément son ennemi.

— Jeune homme, dit monsieur de Favreuse en souriant, je n'ai pas été comme vous de la grande armée, mais je ne me bats pas cependant contre des punaises.

Un cri d'étomiement partit de tous côtés.

— J'ai tort, reprit monsieur de Favreuse, mais le nom de cet homme m'agace, comme le bruit d'une lime sur une scie. N'en parlons plus...

— Avez-vous donc quelques raisons de haine contre lui? dit tout bas monsieur de Sainte-Mars, dont on se rappelle sans doute qu'il s'était fait le protecteur.

— Aucune, Bt monsieur de Favreuse avec impatience et lâché d'avoir été si loin. 11 a envers moi un tort impardonnable... c'est celui de me déplaire. Que voulez-vous ? ajouta-t-il en riant : je suis comme les i'em-

mes, je puis pardonner à l'homme qui m'a fait du mal, à celui qui m'a trahi, vendu, que sais-je ? je ne pardonne pas à l'homme qui me déplaît, qui m'ennuie...

— Pardine ! fit Maximiliende Sainte-Mars, je conçois qu'il vous ennuie ; pendant tout le temps que j'ai passé au collège, à l'École militaire, j'ai toujours entendu vanter ce monsieur de Belnunce comme le modèle le plus accompli d'un homme de salon, et depuis un an que je le vois partout, u\me semble, sauf de trèsrares éclairs, aussi ennuyé qu'ennuyeux.

— Il est certain, dit le comte, que Belnunce est singulièrement changé ; si je ne savais l'état de ses affaires, ses habitudes, je croirais qu'il lui est arrivé quelque grand malheur.

— C'est que je crois que le malheur lui est arrivé, reprit quelqu'un d'un ton mystérieux.

— Qu'est-ce donc? fit-on de tous côtés, pendant que monsieur de Favreuse prenait un livre pour s'absenter autant que possible d'une conversation qui lui déplaisait.

— Eh bien, reprit l'interlocuteur, on prétend qu'après vingt ans de vertu et de sagesse, la comtesse...

A ce nom, monsieur de Favreuse leva l'oreille, et le narrateur continua :

— On prétend que la comtesse a fait une grosse... grosse... grosse faute.

— Bah! fit le jeune Frobental d'un air moqueur.

— Ce qu'il y a de sûr, c'est que depuis qu'ils sont revenus de Gand, elle n'a mis les pieds nulle part.

— Elle n'a jamais beaucoup aimé le monde, dit le comte de Sainte-Mars.

— Et, continua l'interlocuteur, dites-moi, vous qui la voyez quelquefois, si jamais elle vous a reçu autrement qu'étendue sur un divan et enveloppée de toutes les robes de chambre les plus amples, les plus dissimulantes.

— Êtes-vous sûr^de ce que vous dites là, monsieur? fit le comte de Favreuse en se mordillant les lèvres.

— Bah ! ce n'est rien, mon oncle, fît le jeune Frobental, qui, d'après les propos de monsieur dé Favreuse sur monsieur de Belnunce, put croire qu'une plus cruelle méchanceté sur la comtesse serait bien accueillie, il ne sait pas le joli de l'histoire.

— Ah ! fit le comte en goguenardant, quoiqu'il eût la la colère dans l'àme, il y a du joli dans l'histoire. Voyons ce joli.

— On affirme, et cela n'est pas douteux, que le comte. . . ce n'est pas la première fois que ça se serait vu... enfin, on dit...

—Mais que diable dit-on ? fit le comte de Favreuse avec vivacité.

— On dit qu'il y a un testament d'une certaine vieille princesse de Hatzfeld qui a assuré ses biens à monsieur de Belnunce et à sa postérité, mais à condition que cette postérité viendrait d'ici à dix ans.

— C'est vrai , dit monsieur de fc'avreuse, qui se contenait de tout son pouvoir pour savoir toute la vérité ; c'est vrai, je le sais.

— Vous voyez, reprit le jeune Frobental. Alors il paraît que le comte a dit à la comtesse... Vous comprenez... à l'impossible nul n'est tenu... Mais enfin il y un remède à tous maux.

Dame, c'était pressé, la comtesse marche au pas de charge sur la quarantaine,., enfin, il parait que, d'un commun accord, la comtesse s'est laissé trouver belle par un drôle de valet de chambre... qui...

Ces mots n'étaient pas achevés, que monsieur de Favreuse s'écriait :

— Monsieur mon neveu, vous êtes le dernier des hommes, vous êtes un drôle...

— Monsieur mon oncle , si vous n'étiez un vieillard...

— Monsieur mon neveu, vous êtes un pied plat !

— Mon oncle l s'écriait le jeune homme en serrant les poings avec rage.

— Favreuse , criaif d'un autre côté le général de Sainte-Mars en essayant de faire taire monsieur de Favreuse, assez... c'est votre neveu...

— Mon cousin, neveu à la mode de Bretagne, trèspetite parenté que je lui permets de méconnaître aussi bien que mes cheveux blancs...

— Allons, vous ne voulez pas avoir une affaire avec lui !

— Pourquoi pas?... j'ai envie de lui piquer le ventre, à ce garçon... je ne parle pas du cœur, il n'en a pas.

— Monsieur, dit le jeune Frobental, vous venez de me dispenser de tout respect et de toute considération... et je vous demande raison...

— Allons donc, duc, fit monsieur de Favreuse, en jetant ce mot de la façon la plus insolente; allons donc, duc , n'êtes-vous pas le chef de ma famille ; un peu de courage... quand vous voudrez.

— Demain.

— En sortant du souper, duc, reprit monsieur de Favreuse, car je suppose que ceci ne nous empêchera pas de fêter les œuvres de Bonassou (c'était le nom du cuisinier de monsieur de Sainte-Mars.)

Le général voulut insister pour amener une réconciliation.

— Allons, Sainte-Mars, lui dit le comte, nous avons tous deux été de fines lames autrefois.

A soixante-dix-huit ans, monsieur de Richelieu montait lestement cinq étages pour flanquer des soufflets et un coup d'épée à un godelureau qui avait mal parlé d'une jeune fille que le vieux maréchal trouvait jolie; je ne vois pas comment, à moins de soixante ans, je ne passerais pas de votre salle à manger dans le jardin ,

pour larder un peu monsieur le duc, qui s'amuse de mal parler de la plus honnête femme, de la plus noble, de la plus sainte que je connaisse.

Le souper fut triste d'abord; mais monsieur de Favreuse y fut si amusant, que les convives ne purent s'imaginer qu'il voulût -donner suite à la querelle.

D'un autre côté, le général avait chapitré le jeune Frobental sur l'odieux et le ridicule qu'il y aurait à lui d'accepter une pareille rencontre ; de façon qu'à la fin du repas, monsieur de Sainte-Mars profita d'un moment de joie générale, et proposa de trinquer, ce qui se faisait encore.

Les verres se choquèrent ; Frobental, poussé par le général, présenta son verre à son oncle, qui le choqua gaiement, en s'écriant :

— A votre mort, cher neveu !

Ce mot, prononcé le sourire sur les lèvres, glaça d'effroi tous les assistants.

— C'est mal ce que vous dites là, Favreuse, dit le général.

— Croyez-vous que je vais me laisser tuer par monsieur le duc comme un pigeon bien empâté?... nenni... Seulement, je crois qu'il est temps d'en finir.

— C'est donc bien décidé? fit le général stupéfait.

— Hein? fit monsieur de Favreuse... que demandezvous? que je ne fasse que l'estafilader... je veux bien... Sa mère ne me pardonnerait pas de l'en avoir débar-

rassée... et pourtant, je crois que je lui rendrais un illustre service.

Tant de jactance mit les esprits du côté du jeune homme, quoique monsieur de Favreuse eût raison, et quoique son neveu se fût déjà signalé par des folies qui menaçaient sa mère d'un cruel avenir, si elles n'étaient sévèrement réprimées.

On voulut passer dans le jardin, mais le jour n'était pas levé ; le comte de Favreuse proposa le grand salon avec des flambeaux... Un salon se trouva éclairé... Monsieur de Favreuse demanda des épées; monsieur de Sainte-Mars se refusa d'abord à les livrer, allant de Frobental au vieux comte, en faisant tous les efforts possibles pour les apaiser.

— Voyons, dit-il au jeune duc, faites des excuses à votre oncle.

— Je n'en veux pas ! cria celui-ci d'une voix flûtée, en s'interrompant au milieu d'une gorgée de café.

— Des excuses, disait le duc, et pourquoi? pour m'être laissé traiter de drôle.

Quoique monsieur de Sainte-Mars fût très-habitué à voir des duels, et que ses principes, à ce sujet, fussent ceux de presque tous les militaires , à savoir, que le duel est le suprême remède à toutes les injures et le meilleur chemin à prendre pour arriver à une réconciliation, il trouvait celui-ci tellement fâcheux et ridicule, qu'il prenait tous les biais pour le prévenir.

— Allons donc, repartait monsieur de Favreuse, nous

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