‹ Les drames inconnus (volume 4)Chapitre 2 sur 21 · OLIVIER DU II A M KL M · texte numérisé non relu

OLIVIER DU II A M KL M

sommes des voltigeurs de Louis XÏV; c'est un grand nom qu'on nous a donné là, et qui nous impose de grands devoirs... Des épées, s'il vous plaît! Alors le général refusa tout net.

— Vous n'êtes pas hospitalier, fit monsieur de Favreuse; vous trouvez que je suis ridicule... eh bien ! si vous êtes mon ami, tâchez que je le sois à huis aussi clos que possible .

Il fallut se décider à apporter des épées, et le vieux émigré et son neveu prirent chacun leur arme.

— Hum ! fit monsieur de Favreuse, voilà une bonne lame ; si j'avais encore le jarret aussi élastique que cet acier, je parierais cent louis que je crèverais un œil à mon neveu, juste entre le sixième et le septième cil.

Quelques jeunes gens se mirent à hausser les épaules, et il prit fantaisie à plus d'un de chercher querelle à ce vieillard vantard et gascon.

Cependant les deux antagonistes furent mis en place. Le comte de Favreuse salua gracieusement son neveu, qui prenait la chose plus que sérieusement, et qui était bien décidé à donner une correction à son oncle.

Ils se mirent en garde, et le comte resta immobile.

— À tout seigneur tout honneur... dit-il. J'attends la première botte, monsieur le duc...

Frobental essaya une feinte.

. — Vous ne sentez pas le fer, jeune homme, dit le comte en parant.

,Le jeune homme s'anima et porta plusieurs coups rapides ; ils furent tous parés avec une aisance étonnante et un merveilleux sang-froid.

— C'est mieux, fit le comte; mais ce n'est pas grand'chose.

Le duc qui, contre son ordinaire, s'était contenu au delà de tout ce que le ciel lui avait accordé de patience pour toute la vie ; le duc, dis-je, attaqua avec colère.

— Hé ! faisait le comte toujours parant, prenez donc garde, vous voulez me crever un œil... doucement, ne déchirons pas mon gilet... épargnons ma culotte. Si vous continuez à faire le grand écart comme monsieur Franconi, vous allez vous donner un effort.

Toutes ces plaisanteries exaspérèrent à ce point la colère du jeune duc, qu'il mit dans les coups une fureur, une rapidité qui firent trembler tous les spectateurs. Frobental rugissait; le comte ne ricanait plus.

Tout à coup tous deux s'arrêtent... L"épée de monsieur de Frobental venait de voler au bout du salon.

Le comte se recula d'un pas en arrière, et s'écria d'une voix tout essoufflée :

— Quel diable de plâtre gâchez-vous là, duc?... mais vous vous battez comme un brutal, mon cher neveu... Le diable m'emporte, je n'en peux plus...

Il s'assit sur une chaise, et se prit à s'éventer avec son mouchoir...

— Je sue comme un cheval de fiacre... je vais m'enrliumer, c'est sûr... allons-y plus doucement...

La colère du neveu s'accroissait de l'insolente tranquillité de l'oncle. Avant cette première lutte, quelquesuns des plus jeunes spectateurs avaient glissé dans l'oreille de Frobental des conseils qu'ils trouvaient plaisants.

— Piquez-lui le nez, lui disait l'un.

— Percez-lui l'oreille, lui disaient d'autres.

L'attitude et la résolution de monsieur de Favreuse avaient fait taire toutes ces plaisanteries, et c'est tout au plus si l'on osait conseiller à Frobental de recommencer.

Quant à lui , il n'avait qu'un moyen de se tirer de son humiliation : c'était de montrer beaucoup d'esprit, et il n'en avait point du tout. Tl avait une détermination furieuse de se venger, et cela lui semblait difficile... Aussi se laissait-il aller à une colère folle contre tout ce qui l'entourait; jurant, sacrant, disant de ces sottes horreurs que personne n'accomplit, mais qui dégradent celui qui peut les débiter.

— Oh! s'écriait-il, je lui casserai les reins... je lui mangerai les entrailles... je le déchirerai...

— Allons... allons, reprit monsieur de Favreuse, reprenons cela.

Ce duel, qui avait paru ridicule, commençait à faire peur à ceux qui en étaient les témoins.

11 sembla que le jeune Frobental reprît un nouveau sang-froid en ramassant son épée.

Il salua son oncle et lui dit :

— A mon tour je vous attends, monsieur...

— Ouf! fit le comte en se mettant en garde. Puis il se retira tout à coup, en disant :

— Sacrédieu! mais voilà un garçon qui me fait peur...

— Monsieur, fit le duc, rions-nous?

— Moi je ris; mais vous me faites une grimace affreuse, mon cher. Si la mode des magots n'était point passée , je vous conseillerais de vous faire mouler ainsi.

— Monsieur, monsieur, fit le jeune Frobental en frappant la terre du pied, je vous attends...

— Que voulez-vous, cher ami , à mon âge on ne va pas vite.

11 se mit en garde.

— Écartez donc un peu votre épée... vous avez là, à votre habit, un bouton que je voudrais voir...

Et le bouton fut touché, légèrement touché. Le duc devint pâle.

— Je vous ai fait le coup en tierce ; nous allons essayer en quarte au même bouton... La tète haute, s'il vous plaît... dégageons...

Et le bouton fut encore touché...

Le petit duc devint vert.

— Tirez à fond, cria-t-il, tuez-moi!

— Non, fit le comte, dont le visage pour la première fois prit une expression sinistre ; non, je ne veux pas tacher les tapis de Sainte -Mars.

Et par un mouvement rapide comme la pensée, il écarta l'épée du duc et le fouetta au visage du plat de la sienne.

Le coup était terrible; le duc, ébloui, chancela. Son oncle resta à sa place, la pointe de son épée sur la pointe de son soulier. «

— Ah ! fit monsieur de Sainte-Mars , c'est trop vous venger.

— Moi! fit monsieur de Favreuse. Mais on ne m'a rien dit de personnel ; seulement, ajouta-t-il en élevant la voix, je déclare que madame de Belnunce est la plus honnête femme de Paris, et que le premier hommage qu'on puisse rendre à la vertu, c'est de ne jamais parler d'elle.

Quelques instants après, monsieur de Favreuse rentrait chez lui, et quelques heures après il en sortait pour aller chez madame de Belnunce, la cause trèsinnocente de cette querelle.

Monsieur de Favreuse fit le long trajet de sa maison (il ne demeurait point alors rue de Provence) à l'hôtel de la comtesse en marchant sur la pointe des pieds, en chantonnant et en se dandinant ; il avait un petit air guilleret qui faisait retourner les passants, charmés de sa joyeuse humeur.

— Pardieu, se disait-on en le voyant passer, voilà un vieux monsieur qui a dû recevoir quelque bonne nouvelle ou faire quelque délicieux repas.

Heureusement, monsieur de Favreuse ne rencontra personne qui le connût particulièrement, car ce quelqu'un eût compris qu'il avait la colère et le désespoir dans le cœur.

Était-ce une comédie habilement jouée, et arrivée à l'état d'habitude? était-ce une disposition particulière de sa nature? toujours est-il que, chez monsieur de Favreuse, les sentiments les plus violents ne se manifestaient guère que par ce chantonnement et cette allure balancée.

Enfin il arriva chez madame de Belnunce ; on lui répondit que madame était malade et couchée.

— Allez dire, reprit le comte en sifflotant, allez dire que c'est moi.

— Qui vous? fit le laquais.

— Le comte de Favreuse... allez... allez.

Le laquais, surpris de l'assurance de ce visiteur, quitta l'antichambre et traversa un salon.

Monsieur de Favreuse le suivit et alla s'asseoir à côté d'un grand feu allumé.

— Mais monsieur le comte, fit le laquais, je vais venir vous apporter la réponse.

— Je l'espère bien, fit le comte en mettant les pieds sur les chenets.

OLIVIER DUHAMEL io

— Mais, monsieur le comte...

— Mon garçon, dit monsieur de Favreuse du ton le plus bienveillant, quand j'étais jeune , je faisais antichambre chez les dames, dans la rue, au jardin, partout où je pouvais me glisser, quelquefois sous le lit... maintenant je fais antichambre dans le salon; va, mon garçon... va...

Le laquais sortit, en souriant de la gaieté de ce vieux céladon.

Quant à monsieur de Favreuse , son visage prit tout à coup une expression soucieuse; pendant quelques instants il serra les poings avec colère.

« C'était donc une comédie qu'il jouait vis-à-vis des autres ! » Voilà ce qu'eût dit quelqu'un qui l'eût vu à ce moment.

Mais ce moment passé, monsieur de Favreuse, quoique seul et certain de ne point être vu, se leva en disant :

— Tout beau, ma passion ! ne jouons pas la tragédie. Puis il se mit à se promener dans le salon, en s'ajus-

tant et en chantonnant. Soit parti pris, soit mode de sa jeunesse, monsieur de Favreuse ne voulait pas comprendre le sérieux des choses de la vie.

Le cœur et la peau de l'homme criaient quelquefois sous la souffrance, mais l'éducation du dix-huitième siècle, de ce siècle railleur, l'emportait aussitôt, et monsieur de Favreuse chantonnait.

Le laquais rentra bientôt et lui dit :

— Madame n'est pas visible.

— Tu lui as dit que c'est moi?

— Mais, monsieur le comte, je ne suis pas entré chez madame... j'ai parlé à sa première femme de chambre.

— Qui t'a répondu?

— Sur-le-champ, que madame n'était pas visible.

— C'est ça, sur-le-champ... sans avoir été consulter sa maîtresse; va lui dire...

— Mais, monsieur, monsieur le comte est chez madame.

— Qui ça, monsieur le comte?

— Eh bien! monsieur le comte de Belnunce, le mari.

— Bien, très-bien, fort bien, fit monsieur de Favreuse en pirouettant sur le talon... vas y dire qu'il faut que je parle à madame la comtesse.

— Mais monsieur... monseigneur le prince de Morden vient d'entrer... et...

— Ah diable ! fit le comte de Favreuse avec une grimace grotesque... monseigneur le prince de Morden ! vas y leur dire que je suis là...

— Mais, monsieur le comte, Marine , la femme de chambre, m'a dit que personne ne pouvait entrer.

— Marine... fit le comte. Je connais ça... ce me semble. .. Envoie-moi cette Gasconne.

Le laquai? se retira et Marine arriva bientôt, la figure rébarbative, l'œil mauvais, la voix rauque.

— Que voulez-vous, monsieur? fit la camériste entrant.

— Vous prier seulement de vouloir bien dire à madame de Belnunce, à monsieur de Belnunce et à son excellentissime prince de Morden, qu'il y a ici un monsieur qui a besoin de leur parler...

— Je ne peux pas. -

— Tu leur diras que ce monsieur s'appelle le comte de Favreuse.

— Le comte de Favreuse? répéta la chambrière.

— Oui-dà, ma fille... dit le comte, qui attribua à une cause tout autre que la véritable le remarquable effet produit par son nom.

Il supposa que la chambrière savait quelque chose de ses' anciennes relations avec la comtesse, tandis que celle-ci n'avait éprouvé d'autre surprise que de se trouver en face de l'oncle de madame de Prémontré et de madame de Frobental.

Soit que Marine eût peur de monsieur de Favreuse, soit qu'en lui obéissant elle voulût se ménager l'occasion de tirer parti de ce qu'elle savait relativement aux nièces du comte, elle lui répondit aussitôt :

— Puisque monsieur le comte de Favreuse le veut absolument, je vais aller prévenir madame.

Le comte se remit au coin du feu et attendit.

Comme nous lavons dit déjà, monsieur de Belnunce était entré chez sa femme le matin , à l'heure où un mari entre seul ; il avait trouvé madame de Belnunce embéguinée dans son lit et qui lui dit qu'elle ne s'était jamais mieux trouvée.

— Eh bien, lui dit le comte, êtes-vous enfin décidée et ne voulez-vous point qu'on fasse venir votre médecin?

— Pas encore, reprit la comtesse; lorsqu'il sera temps, je prendrai toutes les précautions convenables. Si l'on savait ma grossesse !... Oh ! je ne me fie à la parole de personne pour cacher un secret que je ne saurais pas cacher moi-même; cela nous vaudrait des quolibets de la part du monde et peut-être des préventions de la part de mon frère qui viendront assez tôt, et...

Ils en étaient à peine là de leur conversation, que l'on annonça monsieur de Morden.

Le prince était sur les talons du laquais qui l'annonça.

Il fut reçu par monsieur de Belnunce comme le maître par l'esclave tremblant, qui cependant médite une vengeance cruelle.

Quant à la comtesse, elle fut vis-à-vis du prince parfaite et tout à fait naturelle; elle l'accueillit du même ton et du même air qu'elle avait toujours avec lui, et

si cet accueil fut très-froid et très-cérémonieux, c'est qu'il en était toujours ainsi; les circonstances de la veille n'avaient influé en rien sur sa manière d'être.

Cependant, comme il n'était pas dans les habitudes du prince de se présenter à pareille heure, la comtesse lui dit :

— A quel motif, mon frère, devons-nous une visite si matinale ?

— Je vais vous le dire, ma sœur, reprit le prince d'un ton contrit, et je suis charmé que votre mari soit présent ; il faut qu'il sache aussi ce qui se passe, et je ne doute pas qu'il ne soit le premier à démentir les bruits scandaleux qui courent sur votre compte.

-s- Quels bruits ? fit la comtesse.

— A moins que ce ne soit la vérité, reprit monsieur de Morden, auquel- cas on les ferait taire mieux que personne, en se portant votre caution.

— Je ne vous comprends pas , reprit la comtesse , expliquez-vous.

— Il y a Quelques heures il s'est passé, chez monsieur de Sainte-Mars, une scène qui aujourd'hui même sera racontée dans tous les salons de Paris ; elle aurait eu lieu sur une place publique, qu'on pourrait espérer en cacher la cause. Là, il n'y a le plus souvent que des passants indifférents et dont le témoignage n'a aucune autorité, et qu'on peut dénier ; mais, ma sœur, une querelle, un duel, tout cela dans un salon, en présence

de vingt hommes ayant tous un nom, en position de répondre tous de leurs paroles, voilà un danger auquel il faut parer.

— Quand vous vous serez expliqué, mon frère, fît la comtesse, je vous répondrai.

Ce fut à ce moment qu'on annonça monsieur de Favreuse.

Le comte se récria; mais espérant trouver en lui un ennemi du prince de Morden, et par conséquent un auxiliaire, il dit aussitôt :

— Faites entrer.

— Lui ! s'était écriée la comtesse à l'annonce de monsieur de Favreuse... Non, non, reprit-elle en entendant la réponse de son mari.

— Pardieu ! fit le prince, c'est le héros de l'aventure de cette nuit, et il nous donnera à ce sujet des renseignements précieux.

— Qu'il entre donc, fit la comtesse avec un sourire amer; nous saurons au moins, d'un homme incapable d'un mensonge, comment est arrivée cette prétendue aventure.

— Personne n'a envie de mentir ici, je suppose, dit le prince.

D'ailleurs je crois, ajouta-t-il avec une colère mal contenue et avec un regard menaçant adressé à la comtes.^e, que le mensonge serait trop facile à dévoiler pour qu'on osât le tenter.

Monsieur de Favreuse parut à ce moment; il salua le prince et monsieur de Belnunce d'une légère inclination de tête, comme s'il fût entré à la toilette de quelque Araminte du dix-huitième siècle, et alla baiser respectueusement la main de madame de Belnunce.

— Il fait un temps affreux, dit-il en se jetant dans un fauteuil.

— Est-ce pour nous parler de la pluie et du beau temps que vous êtes venu si matin? dit le prince.

Le comte examina tous les assistants; et, à l'air d'anxiété répandu sur tous les visages, il jugea qu'il était entré en plein événement, et il répondit :

— Je cause volontiers de tout ce qu'on veut, sur le ton qu'on veut et à l'heure qu'on veut.

Le prince eût volontiers averti monsieur de Favreuse qu'il venait de dire cela du ton le plus impertinent.

Mais on lui avait fait trop soigneusement le récit de la scène qui s'était passée chez monsieur de Sainte- Mars, pour ne pas savoir que monsieur de Favreuse ne fût prêt à soutenir toutes les impertinences.

— J'allais raconter à ma sœur, fit monsieur de Morden, ce qui s'est passé cette nuit chez le général Sainte- Mars.

— Que je ne vous gêne pas, dit le comte. Faites, dites... allez...

Puis il tourna son fauteuil du côté du feu, et mit ses pieds sur les chenets, en disant :

— J'ai les pieds glacés; pardon, ne vous occupez pas de moi :

C'était un spectacle curieux que de voir ces quatre personnages :

Monsieur de Belnunce, ayant dans l'âme toutes les terreurs à la fois, guêtant de l'œil un signe, pour voir de quel côté il pourrait se tourner pour ne pas être seul dans ce conflit qui allait avoir lieu ;

Madame de Belnunce, décidée à tout dire, à tout entendre, à tout braver, excepté peut-être un mot railleur avec lequel monsieur de Favreuse pourrait vouloir la punir de sa faiblesse d'un jour pour monsieur de Belnunce :

Le prince, dans le doute d'une vérité qui lui enlevait une immense fortune, le cœur rempli de cette colère brutale qui ne recule pas devant des actes de la plus extrême brutalité, doué de ce courage grossier qui accompagne presque toujours la force physique ; mais retenu par la présence de monsieur de Favreuse, qu'il eût brisé d'un coup de poing, mais dont l'épée, toujours plantée au bout de ses railleries, faisait quelque peur à l'hercule autrichien.

. Quant à monsieur de Favreuse, si ce n'eût été que les ailes de son nez se serraient et se dilataient avec une rapidité convulsivc, on n'eût pu lui supposer la moindre émotion, tant il était négligemment jeté sur son fauteuil, tant sa voix était calme et son sourire assuré.

Le prince fit tous ses efforts pour se mettre à ce diapason de politesse cruelle, et reprit après un moment de silence :

— Voici donc ce qui s'est passé chez monsieur de Sainte-Mars ; si j'ai été mal informé, monsieur de Favreuse aura l'obligeance de rétablir les faits dans toute leur véracité.

— Je n'y aurais pas manqué sans votre permission, dit monsieur de Favreuse.

— Monsieur... fit le prince.

— J'ai toujours les pieds gelés, reprit monsieur de Favreuse, et je demande pardon à madame de Belnunce de la liberté que je prends de me tenir si loin d'elle ; mais, de loin comme de près, je l'assure de fout mon respect, de tout mon dévouement ; et elle peut être assurée que je ne suis venu ici que pour me mettre à ses ordres, quels qu'ils soient.

Après ces paroles, il se tourna vers le prince et lui dit:

— Vous pouvez commencer.

—Eh bien, soit î reprit le prince avec colère.

Aussitôt il commença le récit des propos tenus sur madame de Belnunce, et arriva enfin à l'infamie répétée par le jeune duc de Frobental.

— Oui, ajouta-t-il, on prétend que la retraite où vous vivez cache une grossesse... Et maintenant, ma sœur, qu'avez- vous à répondre?

— Pardon, fit le comte, vous n'avez pas tout dit; il faut achever l'histoire.

— N'est-ce pas tout? dit le prince.

— Non, il y a encore ceci : c'est que j'ai dit à celui qui a répété cet infâme propos qu'il était un manant, un drôle, un faquin, un pied plat ; épithètes que j'appliquerais à tout homme qui se permettrait devant moi de dire jamais la moindre impertinence à madame.

— C'est fort bien fait à vous, reprit le prince : mais de pareilles défenses sont plus compromettantes que toutes les attaques possibles ; et la meilleure justification pour ma sœur, c'est de paraître aujourd'hui même à la cour, pour prouver l'infamie de ce mensonge.

— Vous avez peut-être raison, fit monsieur de Favreuse.

La comtesse souriait amèrement, mais semblait ne pas vouloir répondre.

— Eh bien , ma sœur, êtes-vous prête à faire ce que l'on vous demande ?

— Il me semble, dit la comtesse d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre railleuse, que monsieur le comte de Belnunce est pour quelque chose dans cette question ; et vous avouerez qu'il ne m'est guère permis de prendre un parti avant de savoir quel est son avis à ce sujet.

— Mon avis, dit monsieur de Belnunce, est de mépriser de pareils bruits et de ne pas exposer madame de Belnunce, dont la santé est si profondément dérangée.

— J'étais sûr que vous penseriez ainsi, dit le prince en ricanant : est-ce aussi votre avis, ma sœur ?

Monsieur de Favreuse jeta un regard furtif sur la comtesse : il attendait de sa réponse la confirmation ou la dissipation non du propos infâme tenu contre elle, mais du soupçon qu'il avait et qui, à peu de chose près, était la vérité.

Le comte ne pensait point que la comtesse eût succombé à une séduction, mais il craignait qu'elle ne se fût laissée aller à un calcul. 11 la croyait incapable de retrouver la moindre étincelle de son ancienne tendresse pour monsieur de Belnunce , mais il ne jugeait pas impossible qu'elle se fût prise d'un beau feu pour l'immense héritage de sa tante.

a Depuis si longtemps qu'elle n'aime plus personne, se disait-il, elle se sera mise à aimer quelque chose, et ce quelque chose peut bien être l'argent. »

Monsieur de Favreuse attendait donc avec anxiété la réponse de la comtesse; mais celle-ci l'embarrassa beaucoup en répliquant, après un instant de silence :

— La manière dont monsieur de Favreuse a repoussé les propos tenus sur mon compte lui donne le droit d'avoir un avis en cette circonstance, et je désirerais avoir le sien, sur la démarche qu'on me propose :

— Mon avis... dit monsieur de Favreuse. Il se mordit les lèvres, et reprit :

— Je prie madame de Belnunce de m'excuser, mais

je pense qu'on ne doit donner son avis que sur les sujets qui nous sont parfaitement connus... Car je n'irai pas, par exemple , donner un conseil qui ne pourrait être exactement suivi.

— Qu'entendez-vous par là? fit monsieur de Morden, qui voulut en vain déguiser sous un air de hauteur l'inquiétude dont il était dévoré.

— Je ne commente point mes paroles, reprit sèchement le comte; je laisse à ceux qui les entendent à les comprendre, s'ils peuvent ou s'ils veulent.

— Mais si je les comprends bien, pour ma part, reprit le prince, en regardant alternativement monsieur de Belnunce et monsieur de Favreuse, vous supposeriez que ma sœur peut être incapable de donner cette preuve de son innocence.

Malgré son refus de commenter ses paroles, le comte de Favreuse se hâta cependant de leur donner un sens plus formel, il reprit :

— Je n'ai pas dit un mot qui pût faire croire que je croyais madame de Belnunce incapable de donner cette preuve de son innocence. D'abord, ajouta-t-il en traînant ses mots d'une façon impertinente , la plus grosse part de ce qu'on a dit pourrait être vrai , sans qu'il y eût pour cela le moindre crime, la plus petite faute, le plus léger péché.

Cette fois, le prince de Morden comprit, il tourna sur monsieur de Belnunce des yeux étincelants, et lui dit les dents serrées par la colère :

— Monsieur le comte a raison, cela peut être sans crime, vous en savez quelque chose, monsieur de Belnunce.

Le pauvre mari, accusé d'avoir fait un enfant à sa femme et se sachant coupable, avait une terrible peur du prince et aussi de monsieur de Favreuse, il ne répondit pas.

La patience du prince était à bout et monsieur de Favreuse commençait à perdre la sienne ; madame de Belnunce les observait tous les trois; enfin, après les avoir longtemps considérés, elle reprit :

— En vérité, messieurs, c'est une chose curieuse qu'aucun de vous ne pense qu'il a devant lui la femme dont il parle, et qu'il ose en parler comme il fait.

— Pardon, madame, dit monsieur de Favreuse, vous m'avez sans doute mal compris ; mais mon intention ne peut pas être de vous offenser, lorsque je viens de montrer de quelle façon je faisais taire les méchants...

— Sans doute vous m'avez défendue en public, mais ici vous n'avez plus la même certitude...

— Ici, comme chez monsieur de Sainte-Mars , dit monsieur de Favreuse en se levant, j'ai la certitude que le propos qui vous accuse d'avoir accepté un marché que je crois monsieur de Belnunce très-capable de vous avoir proposé est une calomnie.

— Mais quel marché?...

— Monsieur votre frère dit les choses par leur nom, ce qui est très-facile ; moi qui n'ai pas ce droit, je suis

beaucoup plus embarrassé. Mais puisqu'il faut s'expliquer clairement , je dis que je dois avoir bien fait de chcàtier le misérable qui a osé dire que vous aviez manqué à vos devoirs d'épouse...

Mais je dis, ajouta-t-il avec sa moquerie cruelle, que je ne suis pas sûr que vous ne les ayez parfaitement remplis.

En un mot, je crois qu'on peut ne pas se tromper sur la cause de votre retraite, quoique cependant, ajouta-t-il en saluant monsieur de Belnunce, cette cause soit on ne peut plus légitime.

— Vous le croyez ! s'écria monsieur de Morden furieux.

Jamais position ne fut plus bizarre que celle de madame de Belnunce : elle était en face des trois hommes qui avaient perdu sa vie, avec la haine de son frère et de son mari dans le cœur, et une sorte de reconnaissance pour le repentir chevaleresque avec lequel monsieur de Favreuse s'était dévoué à elle; et elle ne pouvait satisfaire aucun des sentiments qu'elle avait dans le cœur, sans donner à l'un de ceux qu'elle haïssait une joie qui la blessait.

Ainsi, qu'elle eût accepté, comme elle le pouvait, l'héritier très-légitime qu'elle venait de sacrifier, elle punissait cruellement monsieur de Morden, mais elle donnait une victoire odieuse à son mari. Qu'elle fit le contraire, qu'elle achevât la suppression de cet héritier,

et c'était du côté de monsieur de Morden que passait la victoire.

Cependant son hésitation ne fut pas longue, et la comtesse se décida oontre son mari.

— Je vois, messieurs, à la créance que vous portez à ces propos, bien que vous en écartiez la partie la plus odieuse, je vois qu'il n'y a qu'une démarche publique qui puisse les faire taire, et, cette démarche, je la ferai...

Monsieur de Belnunce ouvrit de grands yeux... puis il ajouta, croyant comprendre les intentions de sa femme :

— Oui, sans doute, vous la ferez dans quelque temps.

— Non, monsieur, aujourd'hui même, dit la comtesse ; la querelle de monsieur de Favreuse sera ce soir le sujet de tous les entretiens aux Tuileries; je serai là pour donner raison à monsieur de Favreuse.

— Pardieu, fit celui-ci en frappant joyeusement dans ses mains, je suis un grand drôle d'en avoir douté!...

— J'étais sûr de votre innocence, fit monsieur de Morden en s'approchant de sa sœur pour lui baiser la main.

Monsieur de Belnunce était resté immobile, les yeux ouverts, la bouche béante.

— Aujourd'hui, dit-il, aujourd'hui même, disait-il, mais... c'est impossible... impossible, absolument impossible...

— Et pourquoi donc ? fit monsieur de Favreuse en lui frappant familièrement sur l'épaule.

— Mais jamais elle ne pourra cacher...

La comtesse lui jeta un regard de mépris.

— Quoi donc? fit monsieur de Favreuse.

— Madame, reprit avec fureur monsieur de Belnunce, prenez garde...

— Qu'est-ce que c'est? fit monsieur de Morden. Monsieur de Belnunce, les lèvres écumantes, les

yeux hagards, les cheveux hérissés, se précipita tout à coup comme un furieux du côté où était madame de Belnunce; par un mouvement plus rapide que la foudre, il écarta les couvertures ; le prince s'élança vers lui en même temps que monsieur de Favreuse.

— Misérable ! lâche ! lui crièrent-ils ensemble ; mais avant qu'ils fussent arrivés jusqu'à lui, monsieur de Belnunce s'était retourné, et, le visage pâle et contracté, il s'était écrié :

— Cette, femme a tué son enfant !

Le comte et monsieur de Morden reculèrent, tant l'accusation était affreuse, tant l'expression de monsieur de Belnunce était épouvantable.

La perte d'une espérance nourrie si secrètement et qui, indépendamment de la fortune, le vengeait à la fois des brutalités de monsieur de Morden et des mépris de monsieur de Favreuse, la rage de ce désappointement animèrent à ce point monsieur de Belnunce qu'il s'avança contre eux en leur disant :

— Monsieur de Morden, vous avez été dans votre jeunesse un valet de bourreau en servant les projets de votre père; vous lui avez succédé, avec cette différence que vous avez ajouté à l'emploi l'insolence du valet et la brutalité d'un portefaix !

— Misérable!... s'écria monsieur de Morden.

— Taisez-vous!... lui dit monsieur de Belnunce; vous êtes chez moi... chez moi, où j'ai assez de laquais pour vous faire traiter comme le dernier des hommes. Taisez-vous!... maintenant, je vous tiens à mon tour... car c'est vous qui avez conseillé le crime, qui l'avez exécuté.

11 sonna violemment.

— Qu'on aille chercher un commissaire de police, dit-il, et que personne ne sorte de l'hôtel... veillez à la porte!

— Mais, malheureux, qu'allez-vous faire ? dit monsieur de Favreuse.

— Oh ! quant à vous, lui dit monsieur de Belnunce, je ne sais pas si je puis vous impliquer dans le crime; mais, si je ne le puis, l'un de nous ne vivra pas demain.

— A votre aise, monsieur de Belnunce ; seulement, ces fantaisies vous prennent tard.

— Aussi, lui dit monsieur de Belnunce, quand elles me prennent je les pousse jusqu'à l'extravagance ; nous nous battrons à ma manière, monsieur le rival de

saint Georges ! Le pistolet sur la poitrine; j'aurai peutêtre peur; mais si c'est moi qui ai l'arme chargée, je vous tuerai comme si j'étais brave.

— Ta, ta, ta, fit monsieur de Favreuse; je me bats, mais je ne joue pas à l'assassinat.

— Ah diable ! fit monsieur de Belnunce , j'ai trouvé le point de votre lâcheté... j'en suis charmé... Vous n'êtes qu'un lâche, monsieur de Favreuse !

Pendant que monsieur de Belnunce et monsieur de Favreuse se parlaient ainsi, monsieur de Morden s'était approché du lit de sa sœur et lui demandait des explications; mais la comtesse ne répondait point; une expression sauvage, égarée, funeste, se peignait sur son visage.

Le prince, ne pouvant obtenir de réponse, se tourna vers monsieur de Belnunce et lui dit :

— Mais avant que ce commissaire arrive, je vous aurai tué, malheureux !

— Eh bien ! lui dit monsieur de Belnunce en le regardant en face, au lieu d'un assassin, il en trouvera deux.

Le prince baissa la tête.

— Ah !... fit monsieur de Belnunce en les regardant tous deux, si j'avais su vingt ans plus tôt ce que vous valiez : l'un qu'on fait reculer en face d'un canon de pistolet, l'autre en face d'un échafaud; l'un qui n'a jamais valu que par son courage de duelliste, l'autre

dont les crimes étaient à ma disposition... Ah ! fou que j'ai été !...

— Ma foi, dit monsieur de Favreuse, nous jouons un sot rôle, monsieur le prince. Quant à moi, je n'ai qu'un moyen de m'en tirer, c'est d'accepter les propositions de monsieur; quant à vous...

— Quant à moi, fit monsieur de Morden, j'attends patiemment monsieur le commissaire ; nous lui ferons constater sur-le-champ l'état de folie de monsieur de Belnunce*.

— Ma folie!... fit monsieur de Belnunce, oh ! non... vous vous trompez... D'ailleurs, ajouta-t-il, nous verrons.

— Vous avez rêvé, fit le prince, que votre femme allait vous donner un héritier, et maintenant vous supposez un crime.

-—C'est ce que les magistrats et les juges décideront. Ah ! reprit le comte en se tournant vers sa femme, vous n'aviez point prévu cela.

— Je l'avais prévu, dit la comtesse.

— Comment ! décria monsieur de Favreuse, c'était donc vrai, on avait raison, vous cachiez?...

La comtesse baissa les yeux, et reprit en montrant son mari :

— Eh bien, oui, cet homme m'a trompée encore une fois... poussé par l'appât d'une immense fortune... •

34 LES DRAMES ISCCLWNLS

— Ah ! fît monsieur de Favreuse, le fameux testament?...

— Que ma sœur ne connaissait pas ? dit le prince.

— Il m'a parlé de son repentir et moi, folle.

— Oh la la la ! fit monsieur de Favreuse, que j'ai été un grand niais ! Vingt ans de fidélité à vous, madame, vingt ans de repentir et d'abstinence pour être trompé, et pour qui? pour un mari!... Pardieu! on n'est pas plus malin contre eux que moi...

La comtesse regarda monsieur de Favreuse sans colère.

— Comte, lui dit-elle, regardez-moi.

Le comte tourna sur le talon et fit une grimace impertinente; mais, quelque effort qu'il eût fait pour prendre un air narquois, il ne put cacher deux grosses larmes qui descendaient le long de ses joues.

— Pardonnez-moi,'lui dit-elle; j'étais si seule, si abandonnée; pardonnez-moi, car je n'ai point d'excuse... et maintenant, c'est à vous que je demande protection, c'est à vous que je dis la vérité.

Le comte resta dans la position où il était, et madame de Belnunce continua :

— Oui, je l'ai fait disparaître, cet enfant, non point pour vous gardera vous, mon frère, l'héritage que vous poursuiviez par tous les crimes, mais pour l'enlever à celui qui est venu me tuer dans le coeur le dernier sentiment chaste que j'y gardais.

Eh bien, oui, j'avais juré à monsieur de Favreuse que, perdue par lui et perdue pour lui, je ne serais jamais à aucun autre... Vous m'avez fait mentir à mon serment... dans l'espoir d'un gain sordide !... eh bien, ce gain, je vous l'arrache, vous ne l'aurez pas; votre fils, vous ne le connaîtrez jamais, vous ne le verrez jamais!... Ces trésors que sa naissance vous apportait, vous ne les aurez jamais ! . . . jamais ! . . .

Maintenant, ce que je vous dis là, je le dirai devant des juges si vous m'y traînez; je raconterai toute votre lâcheté, monsieur de Belnunce; votre complicité dans l'assassinat prémédité de monsieur de Favreuse ; mon frère, je dirai mes fautes et mes crimes comme les vôtres...

Je vous le jure, messieurs, et je ne sais si la condamnation que les juges prononceront contre moi sera plus flétrissante que celle que le monde prononcera contre vous.

— Le monde dira ce que ces messieurs disent l'un de l'autre, dit monsieur de Favreuse.

Monsieur de Morden n'écoutait plus ce que disait sa sœur; la pensée de ce qu'elle avait fait, le ravissement où il était de ressaisir cet héritage qu'il avait cru perdu, le préoccupaient si profondément, qu'il ne fit point attention aux paroles de monsieur de Favreuse.

— Ne craignez rien de la rage de ce misérable, ditil à sa sœur... Je saurai vous protéger contre lui...

— Monsieur de Morden, reprit monsieur de Belnunce en se levant, j'entends ouvrir la porte du premier salon, voici le commissaire de police...

— Ah çà ! fit monsieur de Favreuse, est-ce pour de bon?

— Oh ! quant à vous, monsieur de Favreuse, c'est d'une autre façon que je vous punirai.

Dans l'enthousiasme de sa joie, monsieur de Morden avait oublié le commissaire ; une première dénonciation faite était un pas immense dans une voie où sa sœur serait nécessairement perdue, et ou lui-même pouvait l'être, du moins dans ses espérances; les perquisitions de la police pouvaient faire découvrir les traces de l'enfant supprimé, et les magistrats pouvaient lui restituer son état... En ce cas, l'héritage était perdu.

— Monsieur, vous n'êtes pas assez infâme pour en venir là, dit-il à monsieur de Belnunce.

Le comte porta la main à la sonnette ; monsieur de Favreuse le repoussa violemment, et lui dit de la voix la plus insolente :

— Ah çà ! vous êtes deux à assassiner une pauvre femme, et vous pensez que je vous laisserai faire ? Écoutez et obéissez sur-le-champ, sinon je vous promets à l'un et à l'autre une leçon, et je ne vous dirai pas laquelle, qui vous fera repentir de ne pas m'avoir obéi.

Tous deux se turent, car tous deux redoutaient également l'extrémité où monsieur de Favreuse en voulait venir.

— Vous vous disputez cent mille écus de rente, n'est-ce pas ? et pour les avoir, celui-ci, le mari, a joué le rôle le plus lâche et le plus bas ; celui-là, le frère, jouera le rôle le plus odieux : l'un se crée des héritiers, l'autre les tuerait au besoin. Eh bien, puisque c'est l'héritage que vous vous disputez, partagez-le, et laissez souffrir en paix la pauvre femme que vous écrasez si durement.

A cette proposition, les deux ennemis se regardèrent.

— Le commissaire attend, dit monsieur de Favreuse, il faut en finir sur-le-champ...

— Eh bien ! dit monsieur de Morden en s'arrachant pour ainsi dire les entrailles, le voulez-vous ?

— Soit, dit monsieur deBelnunce; nous allons dresser un acte.

— Allons, fit monsieur de Favreuse en se tournant vers la comtesse, du moins ils laveront leur honte en famille.

—Oui, dit-elle avec amertume, pendant que monsieur de Belnunce grossoyait un papier; mais je laisse échapper ma vengeance.

— Au contraire, vous les punissez tous deux... Ils regrettent bien plus ce qu'ils perdent de cette fortune que ce qu'ils s'en assurent.

La comtesse se mit à regarder son mari... qui acheva rapidement l'espèce de double transaction par laquelle le prince abandonnait à sa sœur une moitié de l'héritage, alors même qu'elle n'aurait pas d'enfants de son mari , et par laquelle, de son côté, madame de Belnunce faisait le même abandon, alors même qu'il lui naîtrait des héritiers.

Cet acte rédigé, le prince le signa, et monsieur de Belnunce le passa à sa femme, qui le lut avec une attention qui étonna tout le monde; à peine l'eut-elle achevé, quelle le froissa violemment ; mais dominant la colère qui l'agitait, elle remit l'acte à monsieur de Favreuse.

— Lisez, lui dit-elle.

Le comte le lut.

— N'y manque-t-il rien ? dit la comtesse. Monsieur de Favreuse la regarda.

— Il ne manque rien, répondit-il.

Elle le reprit, le signa, et tendit les deux expéditions à son frère.

Celui-ci les prit à son tour, et dit à monsieur de Belnunce :

— Maintenant , monsieur, vous pouvez faire constater la naissance de votre enfant.

— Ah ! c'est vrai... fit monsieur de Belnunee, comme un homme qu'on avertirait qu'il va perdre son mouchoir.

— Il n'y avait même pas pensé! dit la comtesse avec dégoût.

— Cependant, reprit le comte de Belnunce, j'espère... je veux...

— Jamais... jamais, dit madame de Belnunce... jamais...

Monsieur de Belnunce leva un peu les épaules, et s'éloigna en disant :

— Nous verrons cela plus tard; je vais renvoyer le commissaire.

Le marché que je viens de raconter fut exactement tenu en apparence, mais chacun avait gardé par devers lui le ressentiment des injures qu'il avait éprouvées, et chacun fit tous ses efforts pour récupérer ce qu'il croyait avoir perdu.

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