ÉTRANGE RÉUNION
Cette apparition déplaça complètement l'attention de toutes les personnes présentes, et je me sentis saisi d'un froid glacé lorsque monsieur Bonsenne, fermant la porte derrière lui, dit d'une voix solennelle :
— J'ai entendu ici la voix de celui qui a tué mon fils!
Olivier fit un pas en avant sans prononcer une parole.
Monsieur Bonsenne l'écarta doucement de la main et marcha droit vers monsieur Deslaurières.
— Celui qui a tué mon fils, dit-il, c'est toi, Léopold!
— Moi ! fit monsieur Deslaurières en haussant les épaules. Comment n'enferme-t-on pas les fous de cette espèce ?
Monsieur Bonsenne mit sa main désarmée sur l'épaule de celui qu'il avait accusé ; et comme si cette main eût été douée d'une force surhumaine, monsieur Deslaurières fut forcé de se tourner en face de son accusateur.
— Écoute, Léopold, lui dit-il, c'est toi qui, en lui enlevant par une trahison et une bassesse la femme qu'il aimait, l'as poussé dans le désespoir et le vice où il s'est perdu.
Monsieur Deslaurières répondit par un ricanement insultant; il regarda sa femme et repartit :
— Si c'est la perte de la digne femme qui porte mon nom qui est la cause du malheur de votre fils, ce n'est pas moi qu'il faut en accuser, c'est vous.
Monsieur Bonsenne, qui était toujours en proie au délire dans lequel je l'avais laissé, murmura sourdement ce mot :
— Moi !
— Oui , vous , qui avez chassé votre fils de votre maison, parce qu'il aimait madame, parce qu'il voulait l'épouser.
On eût dit que cette accusation, dont monsieur Bonsenne ne pouvait méconnaître la justesse, rappelât la
raison égarée du pauvre père ; il lâcha monsieur Deslaui ières, qui continua :
— Vous qui, plus prévoyant que moi, avez prévu que le vice dont j'avais cru que le germe avait été étouffé dans le cœur de cette femme refleurirait dès qu'il aurait la liberté de se développer.
Si votre fils s'est perdu dans le crime, de désespoir de n'avoir pas été le mari de cette dame, c'est vous qui l'avez tué.
A ces paroles, l'arme qu'il tenait tomba des mains de monsieur Bonsenne...
Son visage, contracté par une expression cruelle, se détendit; il porta autour de lui un regard inquiet et curieux, et dit enfin d'une voix faible et en baissant la tête:
— Combien de temps ai-je été fou?
Madame Bonsenne s'approcha de son mari pendant qu'Alison restait près de madame Deslaurières , qui, aussi honteuse que blessée de l'insulte que lui avait faite son mari, avait caché sa tête dans les bras de son amie.
— Ah ! c'est toi, me dit monsieur Bonsenne en me tendant la main. Je me rappelle maintenant... Tu as vu mourir Victor... tu étais près de lui...
— Madame Deslaurières y était avec moi, dis-je à monsieur Bonsenne.
— Vous mentez ! . . . me dit monsieur Deslaurières, qui, débarrassé de l'intervention de monsieur Bonsenne, reprit toute sa colère.
A ce mot, je m'élançai vers monsieur Deslau-
rières. m
Madame Deslaurières se jeta au-devant de moi. Je me reculai et m'inclinai avec respect.
— Mille pardons, lui dis-je, madame, je ne soufflette que les hommes.
— Mais , qui êtes-vous , monsieur ? dit monsieur Bonsenne à Olivier, voyant un étranger dans la maison.
— Qui je suis? lui dit Olivier en tressaillant.
J'eus peur qu'il n'avouât son duel avec Victor; mais il s'arrêta un moment et reprit :
— Qui je suis?...
Je suis un homme qui peut vous dire peut-être la raison pour laquelle monsieur Deslaurières, que voici, est &i désireux de trouver sa femme coupable.
— Qu'est-ce donc que ce monsieur? dit- monsieur Deslaurières.
— Je vais vous le dire à tous ! s'écria mon ami.
— Silence, Olivier! m'écriai-je.
OLIVIEK DUHAMEL 137
— Olivier? lit monsieur Deslaurières en le regardant avec stupéfaction.
— Oui, répéta celui-ci, Olivier Duhamel.
Monsieur Deslaurières devint pâle comme un mort, et comme si cette reconnaissance était pour lui un malheur qu'il ne voulait point accepter si aisément :
— Non, s'écria-t-il, ce n'est pas possible... vous n'êtes point Olivier Duhamel !... vous n'êtes point...
— Je suis le comte de Barbasan, dont monsieur Molinos a été le laquais, dont monsieur Morinlaid, votre ami, a escroqué, les bijoux quand nous étions condisciples, et qu'il a retrouvés tous deux servant de témoins à monsieur Victor Bonsenne dans le duel où celui-ci a été mortellement blessé.
— Par qui ? s'écria monsieur Bonsenne.
— Par moi... dit Olivier.
Un cri d'horreur de toute la famille Bonsenne répondit à cette déclaration.
Olivier chancela et me serra la main.
— Écoutez... me dit-il d'une voix stridente, écoutez ce cri de réprobation contre le meurtrier de ce jeune homme que la flétrissure attendait demain.
On le plaint, on veut le venger, et cependant cet homme m'a tué d'un trait plus douloureux qu'une balle dans le corps.
i 38 LES DRAMES INCONNUS
Vous me regardez tous d'un air stupe'fait... Mais ceux qui me connaissaient me regardent avec plus d'étonnement encore, en trouvant le dépérissement et la mort sur ce visage où étaient auparavant la force et l'espérance, l'espe'rance de l'amour et de la gloire, ces deux vies que Dieu a permises à l'homme.
Eh bien, celui qui les a tuées toutes deux dans mon âme, c'est votre fils !
Tous les yeux se tournèrent vers moi.
— Oui, c'est lui ! répondis-je à cette muette interrogation de tous.
— Et s'il est quelqu'un parmi vous, dit Olivier avec amertume, à qui doive remonter l'accusation de la mort de Victor, sïl est un de vous qui, par sa trahison ou son sot orgueil, l'a jeté dans la carrière du vice qu'il a si largement parcourue, et sur laquelle je l'ai rencontré, que celui-là prenne aussi la responsabilité de ma mort, car si j'ai tué votre fils... c'est qu'il m'avait déjà tué, là- En disant cela, Olivier appuya la main sur son cœur,
puis il reprit :
— Venez, Michel, venez... Vous aussi, monsieur, ditil à monsieur Deslanrières... vous aussi, madame, ajouta-t-il en s'adressant à madame Deslaurières, vous aussi, que je puis peut-être défendre mieux que personne contre les accusations dont le monde vous
poursuit, contre celles dont votre mari vous flétrit... Venez...
Monsieur Bonsenne se leva, et avec celte énergie qui, dans L'état normal, faisait le fonds de son caractère, il s'écria :
— Allons-y tous...
Et comme madame Bonsenne semblait reculer devant cette proposition si étrange, monsieur Bonsenne ajouta :
— Des deux enfants que Dieu nous a donnés, l'un est mort coupable et malheureux ; l'autre est innocente , mais si malheureuse , que son innocence même n'a pu la consoler.
Essayons du moins de sauver de la dernière infortune celle que nous avions adoptée, et ne lui refusons pas notre témoignage, s'il peut l'aider à se défendre des calomnies qui la poursuivent.
Venez, Charistie, ajouta- t-il en lui tendant la main, venez... et si la maison de votre mari devait se fermer devant vous, n'oubliez pas que la mienne vous restera toujours ouverte.
— Hélas ! dit Olivier, je n'ai plus qu'un asile , et Dieu sait si, après vous avoir sauvée, madame, il s'élèvera sur ma tombe une voix qui me plaigne et qui m'absolve de mon nom.
— Venez, monsieur, dis-je à monsieur Deslaurières, venez donc !
— Oh ! ajouta Olivier, vous pouvez venir, vous serez en compagnie digne de vous.
Malgré sa colère, monsieur Deslaurières n'osa refuser.
Nous sortîmes; Olivier, monsieur Bonsenne, sa femme, Alison, monsieur Deslaurières, sa femme et moi, nous montâmes chez monsieur de Sainte -Mars, qui, comme on le sait, demeurait à l'étage au-dessus de monsieur Bonsenne.
On causait activement dans l'intérieur de l'appartement.
— Voilà qui est bien, dit Olivier, j'ai donné rendezvous à monsieur Morinlaid et à monsieur Molinos dans cette maison; ils ont été obéissants; entrons.
Nous sonnâmes.
Un domestique vint nous ouvrir.
Monsieur de Sainte-Mars était en effet dans son salon avec Molinos et Morinlaid; mais ce qui me surprit étrangement, c'est que madame de Frobental était Là aussi.
— Madame de Frobental ! dis-je malgré moi en l'apercevant.
— Le voilà! s'écria-t-elle en me désignant.
Les autres interlocuteurs parurent fort étonnés, et je vis qu'on s'entretenait de mon absence de chez moi, et
que l'on s'alarmait de ce que je n'avais point été arrêté.
Madame de Frobental , par un mouvement rapide , s'élança vers la croisée pour l'ouvrir.
— Prenez garde, madame, lui dit Olivier. Si c'est pour avertir les agents chargés de l'arrestation de monsieur Meylan que vous ouvrez cette fenêtre, vaudrait autant le faire pour vous précipiter sur le pavé de la rue.
Madame de Frobental s'arrêta, et presque aussitôt parut monsieur le marquis de Chabron, qui sortit d'une chambre à côté du salon, en disant d'un ton dégagé :
— Eh bien, sont-ils arrêtés et peut-on aller fouiller chez ce petit jeune homme ?
— Est-ce de moi que vous parlez? lui dis-je.
Monsieur de Chabron fit un saut en arrière, et courut vers la duchesse à qui il se mit à parler avec anxiété.
— Quel est cet homme? me dit Olivier.
— On l'appelle le marquis de Chabron.
— Ah! fit Barbasan avec dédain. C'est là tout son état?
— On le dit aussi le complaisant très-récompense de la duchesse.
— Ah! fit Olivier; je le soupçonnais, rien qu'à sa figure... Et ça se fait appeler le marquis de Chabron?
— Vous le connaissez?
— Je suppose, fit Olivier; et tout aussitôt il s'adressa à l'élégant marquis, et lui dit :
— Monsieur Limassou, parlez plus haut, je vous en prie ; tout ce qui se dit ici doit être entendu de tout le monde.
Ce nom grotesque de Limassou me frappa comme s'il ne m'était pas étranger. Il me sembla l'avoir lu ou entendu.
Du reste, je ne fus pas le seul qu'il étonna; monsieur de Sainte-Mars lui-même, qui dans cette intrigue semblait devoir être à l'abri de toute surprise, le répéta en disant :
— Limassou... je connais ce nom.
— Eh pardieu ! m'écriai-je , pendant que Chabron s'efforçait de prendre des airs de marquis offensé, c'est le nom du postillon qui conduisait votre père lorsqu'il rencontra... Molinos.
— Précisément, fit Olivier; et le digne fils de ce glorieux père était, en 1814, coiffeur à Toulouse; il ressemble volontiers au Mascarille de Regnard, qui , se trouvant la main légère , se fit barbier, de tailleur de pierres qu'il était.
— Faquin! s'écria monsieur de Chabron, qui ose ainsi parler de moi !
— Un moment, dit Olivier.
Malgré votre ressemblance avec ce héros, nous n'avons pas à jouer ici une scène de théâtre de la foire... Faites le plaisant, monsieur Limassou, je vous le conseille.
En 1814, vous étiez barbier, pendant que madame Sainte-Mars, alors Fanny Guillotin, se réfugiait à Toulouse ;
En 1815, vous étiez comédien ambulant dans une troupe de sauteurs que vous rencontrâtes, cachant aux yeux de la justice une certaine marquise de Prémontré ;
En 1816, vous quittiez votre troupe pour venir à Paris, armé des secrets de madame de Prémontré, et de ses confidences, et de l'histoire que votre père vous avait racontée sur le monsieur et la dame qu'il avait conduits à Prémontré, vingt ans avant cette époque!
Vous vîntes à Paris afin d'arracher à madame de Frobental, que voici, quelques écus pour commencer votre fortune. 11 parait que vous avez réussi au delà de vos espérances d'alors.
En vous payant votre silence de beaucoup d'or vrai, d'un titre faux, et probablement de mieux que tout cela, on a gardé votre personne par-dessus le marché.
C'est trop d'honneur pour vous !... Taisez-vous donc, nous avons autre chose à faire qu'à écouter vos rodomontades.
Ceci fut débité par Olivier de ce ton impertinent dont
je croyais monsieur de Favreuse seul capable, si ce n'est qu'il y avait dans le mépris d'Olivier quelque chose de plus senti , dans sa raillerie un accent plus cruel.
La duchesse seule garda quelque présence d'esprit au milieu de la stupéfaction qu'avaient causée les paroles d'Olivier.
— Que voulez-vous donc , monsieur, et qui êtesvous?
— Mon nom est de peu d'importance dans cette affaire, dit Olivier; mais voici un papier, ajouta-t-il, qui en a beaucoup plus.
Tout le monde tourna les yeux vers ce papier, qu'Olivier déploya lentement.
— Veuillez en écouter la lecture, dit-il, et après cela vous jugerez vous-mêmes ce que vous avez à faire les uns vis-à-vis des autres.
Seulement sachez...
Au moment où Olivier prononçait ces paroles , un violent coup de sonnette se fit de nouveau entendre. Monsieur de Sainte-Mars, qui semblait écrasé de la défaite qu'il éprouvait, n'eut pas le temps de défendre à ses domestiques de laisser entrer; d'ailleurs je crois qu'eût-il donné cet ordre, il n'eut point réussi à empêcher d'entrer celui qui se présenta.
C'était monsieur de Favreuse en personne; c'était le
vieux roué delà cour de Louis XV, d'ordinaire si propre, si pincé dans sa toilette quasi grotesque, l'habit en désordre, les rubans de son pantalon collant dénoués, boueux et traînant à terre, les ailes de pigeon dépoudrées, suantes, le gilet blanc arraché, et les genoux et les mains pleins de boue.
Certes, à le voir ainsi fait, il eût dû paraître plus ridicule qu'à l'ordinaire; mais il y avait dans le visage de cet homme une telle colère, une menace si terrible et si implacable, son œil lançait des éclairs si vifs, si rapides, si brûlants, qu'il épouvanta tout le monde.
— Vous ici ! s'écria la duchesse, et dans un pareil état...
— Moi et d'autres sur lesquels vous ne comptiez pas, duchesse de Frobental, lui dit le comte de Favreuse.
Il se retourna tout aussitôt et appela :
— Venez, venez, dit-il, venez, ce sera une touchante réunion de famille. Venez donc, ajouta-t-il en sortant.
Puis il reparut en traînant après lui deux femmes en haillons, hâves, pâles, tremblantes, dégradées... C'étaient madame de Prémontré et Justine.
— Tenez, cria-t-il, madame de Frobental, voici votre sœur et votre fille.
La duchesse recula. Mais plus forte que tout le monde, pas un cri, pas une parole ne lui échappa; elle jeta seulement un regard plein de haine et de dédain
sur monsieur de Chabron et sur monsieur de Sainte- Mars, et murmura sourdement ce mot :
— Maladroits !
Quant à moi, je ne savais si je rêvais ; la réunion fortuite de presque tous les acteurs de ces drames si divers et si terribles dont j'avais été le confident, me semblait une chose à laquelle je n'osais ajouter foi, malgré le témoignage de mes yeux.
Je ne pensais pas qu'ils pussent se heurter dans une même lutte, ou plutôt je n'en savais pas assez pour comprendre quel intérêt commun, quel lien invisible et puissant devait les ramener tous en présence les uns des autres, à une heure dite.
Ce dernier secret me restait à apprendre, et ce fut monsieur de Favreuse qui commença cette suprême révélation.