‹ Les drames inconnus (volume 5)Chapitre 12 sur 40 · AGONIE · texte numérisé non relu

AGONIE

Lorsque la crise fut passée, Victor reprit :

— Ouvre mon secrétaire.

J'obéis.

— Là, dans le tiroir de gauche, ne vois-tu pas un portefeuille?

— Oui, en satin blanc brodé.

— Prends-le.

Je le pris et l'apportai à Victor.

Il le regarda d'un air triste.

— Oui, dit-il en le retournant, c'a été du satin blanc, comme elle a été fille pure et charmante ; tout cela est flétri... jusqu'à ces myosotis qu'elle a brodés... ils disent toujours : Ne m'oubliez pas... Non ! je n'oublie pas... mais souvenirs et fleurs, tout cela est à peine reconnaissablé sous la crasse et la fange qui les couvre. 0 misère ! si je relisais ces lettres, je ne les comprendrais peut-être plus.

Il fit un mouvement pour ouvrir le portefeuille, mais aussitôt il me le tendit en me disant :

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— Tu le lui remettras en lui disant que je tiens le serment que je lui ai fait de le garder jusqu'à ma mort, et de le lui rendre le jour où il pourrait passer dans d'autres mains que dans les miennes. Le feras-tu?

— Je le ferai.

— Et maintenant, écoute-moi bien. Voici ce que tu lui répéteras mot pour mot, tâche Lien de t'en souvenir.

— Je l'écrirai s'il le faut.

— Si ces mots pouvaient être écrits, je le ferais moimême, j'aurais encore assez de force pour cela. Non, j'ai juré à mon père que jamais je ne dirais ce secret à Charistie, et que jamais je ne le lui écrirais. Mais je puis te le dire à toi, et tu peux le lui répéter.

— Comme tu voudras.

— Cela te semble probablement une distinction jésuitique ; tu te trompes, du moins en ce qui me concerne visà-vis de mon père. C'est lui qui m'a appris la façon dont on peut éluder un serment sans y manquer, et je ne serais pas fâché qu'il sût que j'ai protité de ses leçons, au moins de ce côté.

— Je ne comprends pas.

— Ce serait trop long à te faire comprendre. Fie-toi à ma parole, je ne te charge pas d'une mauvaise action. Lu diras donc à Charistie ces paroles :

« Le mort vous fait dire de mettre dans vos prières le nom de madame la comtesse de Belnuncc.»

— La comtesse de Belnunce ! m'écriai-je, surpris d'entendre ce nom prononcé par Victor à propos de madame Deslaurières.

— La connais-tu donc ?

— Aucunement, mais est-ce donc madame de Belnunce, la fille du prince de Morden?

— Oui.

— Une amie de monsieur de Favreuse?

— Oui...

— Mais en quoi son nom importe t-il à madame Deslaurières ?

— Il est inutile que tu le saches.

— Quelle idée ! m'écriai-je en me rappelant tout à coup l'intérêt de monsieur de Favreuse pour madame Deslaurières. Se pourrait-il?...

— En voilà assez, me dit Victor, je ne puis en dire davantage, et c'est ce qui arriverait si je te questionnais sur tes étonnements. Promets-moi de faire exactement ce que je t'ai dit.

— Je te le promets ; mais si je ne pouvais voir madame Deslaurières à l'instant même.

— Va chez madame Lambert.

— Sa mère?

— Oui, oui... une mère de comédie, chargée de cacher la véritable. Va chez elle, et dis-lui de faire venir sa lille tout de suite.

Mais non, va chez madame Deslaurières ; elle est chez elle, elle ne doit en sortir qu'à onze heures, et il en est dix.

Va, et dépêche-toi... Dieu fasse que cela l'arrête !

Je regardais Victor, et j'admirais le sang-froid cruel avec in 8

lequel cet homme me dictait ses volontés lorsqu'il était si près de la mort.

Il se mit à rire et reprit :

— J'ai parlé de Dieu Je crois; j'ai dit : Fasse Dieu...

Il voulut rire encore contre cette pensée, mais elle courba sous son poids souverain cette tète, cet esprit révolté.

— Comment se fait-il, ajouta tristement Victor, que ce nom vous vienne toujours aux lèvres quand on souffre ?

— Penses-y, Victor.

— Pourquoi pas? Je vais voir ! En attendant, pour toi, allume-moi quatre bougies, mets-les aux quatre coins de mon canapé ; je ne serais pas fâché de me voir comme je serai bientôt dans ma bière.

— Non, Victor, non, je vais revenir.

— Je te le défends. Tu vas prendre ma clef, tu fermeras ma porte à double tour et tu emporteras la clef dans ta poche. Tu la renverras demain au portier pour qu'il entre

— Mais je ne puis faire cela.

— Mais ne pourrai-je donc pas mourir tranquille ! dit Victor avec colère, mourir seul, sans que je voie penchés autour de moi des gens qui compteront mes souffrances et mes cris ?... Je n'ai jamais ni crié ni pleuré devant personne; va-t'en, Michel, car j'ai besoin de crier, de pleurer.

— Mais un ami...

— Je n'en ai pas... Je n'en veux pas. Allons, Michel, un

AMOURS DE VICTOR BONSENNE Uo

bon mouvement ; ne mets pas ta sensibilité à la place de celle de celui qui souffre, ne me rends pas la fin de ma fin épouvantable sous le prétexte de la consoler et de la soigner... Allons, allume mes quatre bougies. Je le fis.

— Voilà qui est bien.

Il me serra la main, se coucha sur son divan et reprit :

— Ferme mes rideaux... c'est ça, et maintenant prends cette pipe et garde-la, elle m'a fait oublier bien des maux, elle a endormi bien des remords, puisse-t-elle ne jamais te servir ! Quant à moi, c'est d'une autre manière que je vais prendre le tabac que j'avais l'habitude d'y fumer.

Je pris la pipe, elle avait une odeur que je ne pus reconnaître.

— Et avec cette pipe, me dit Victor, reçois ce conseil : Ne touche jamais à l'honneur d'une femme en paroles; c'est le dernier des crimes et la plus basse des lâchetés.

— Mais, lui dis-je, ton père... que lui dirai je?

— Mon père ! s'écria-t-il avec fureur, mon père ! ... rien... rien... Et s'il te parle de moi, dis-lui que je lui renvoie la malédiction qu'il m'a donnée! Va; maintenant, je veux nourir à ma guise.

11 ferma les yeux, et comme je voulus murmurer une parole :

— Va-t'en ! je t'en prie, me dit-il.

Je m'éloignai enfin, bien résolu de revenir, mais pour cela je voulais avoir vu madame Deslaurières. Je courus chez elle ; de la rue je vis de la lumière dans sa chambre; j'oubliai mon antipathie pour cette femme, j'oubliai les suppositions qu'on avait imaginées à propos de nos diver-

ses rencontres, et je montai immédiatement chez elle. Je sonnai, la bonne me déclara que sa maîtresse n'était pas yisible. J'insistai, mais tout fut inutile.

— Mais, lui dis-je avec la dernière impatience, il s'agit de quelqu'un qui se meurt.

Cette déclaration fit l'effet que j'en attendais, la domestique courut prévenir madame Deslaurières, qui vint audevant de moi en toute hâte.

— Juste ciel ! me dit-elle, Victor !

— Quoi! lui dis-je, vous savez...

— J'étais rentré chez monsieur Bonsenne au moment où votre billet lui a été remis. Il n'a pas pu cacher son émotion. Je sais que vous avez trouvé la trace de Victor.

— Oui, madame.

— Mais ce que vous avez dit à la bonne !

— Est vrai.

— Il se meurt?

— Il est mort.

— Mort ! s'écria-t elle en tombant à genoux... Mon Dieu, ayez pitié de lui ! ayez pitié de lui... Ne le condamnez pas, mon Dieu!...

Et elle se mit à pleurer en répétant :

— Mort!... mort!... mort!...

— En vous disant cela, madame, j'ai accompli sa dernière volonté.

— C'est donc lui qui vous envoie?

— Lui, qui n'a plus que quelques heures à vivre, et qui a voulu cependant que je vous disse qu'il n'est plus.

— Il vit ! s'écria madame Deslaurières en se levant, il vit, et on peut le sauver peut-être ?

Je fis un signe ne'gatif.

— N'importe, il vit, où est-il? je veux le voir ; je le veux! me dit-elle, sans écouter les représentations que j'essayais de lui faire pendant qu'elle prenait un chapeau, un châle.

— Eh ! monsieur, me dit-elle à la fin, vous n'avez donc jamais rien aimé, que la mort d'un ami vous trouve si froid et si raisonnable ?

Elle sonna sa femme de chambre et lui dit en sortant :

— Vous direz que je suis chez ma mère qui est fort mal.

Malgré la gravité de la situation, je ne pus m'empêcher de réfléchir à ce prétexte si lestement trouvé au milieu du désordre d'un si profond désespoir.

La rapidité avec laquelle madame Deslaurières avait quitté sa maison ne m'avait pas permis de lui dire ce dont Victor m'avait chargé pour elle.

Je voulus lui parler durant la route; mais comme je lui avais dit l'endroit où nous allions, elle me devançait, et c'est à peine si j'étais à ses côtés lorsque nous arrivâmes à la porte de Victor.

Nous montâmes, j'ouvris la porte, et nous pénétrâmes dans la chambre où gisait l'infortuné jeune homme.

Il était couché sur son divan, comme je l'avais laissé. Les quatre bougies brûlaient aux quatre angles.

Il ne parut pas nous voir, quoique ses yeux fussent ouverts et qu'il vécût encore, car il remuait les lèvres comme s'il eût prié.

Madame Deslaurières se jeta à genoux près de lui en l'appelant; mais il ne l'entendit pas. Alors elle recula avec terreur, les yeux fixés sur son visage, et en murmurant :

— Ah ! malheureux ! malheureux !

— Le délire le tient déjà.

Elle tourna la tête sans me répondre, et la cacha dans ses mains, et se prit à pleurer.

Je pus alors examiner le visage de Victor ; son œil ouvert et fixe avait un éclat vitreux impossible à décrire. Un sourire hébété et fixe aussi tenait ses lèvres entrouvertes et laissait voir ses dents blanches, moins blanches que ses lèvres déjà mortes ; le nez, pincé à la base, avait des luisants d'ivoire, et cependant les narines se dilataient et se serraient alternativement sous le dernier effort d'une respiration qui s'embarrassait.

En même temps, et par intervalles, des tressaillements douloureux agitaient ses lèvres et venaient interrompre ce sourire hideusement posé sur cette bouche insensible, puis tout à coup ses paupières se baissaient et se relevaient avec une rapidité effrayante. Les doigts, tendus à l'excès, semblaient prêts à se renverser sur le dos de la main ; tout le corps était raide et immobile. C'était un spectacle affreux.

— Le malheureux, dis-je, comme il souffre !

Comme si Victor m'eût entendu et comme s'il eût voulu donner un démenti à mes paroles, il se prit à sourire avec une expression plus exaltée; ses lèvres se détendirent, et il les remua avec une nouvelle activité, peu à peu quelques sons s'échappèrent de sa bouche, bientôt ils devin-

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renl p-us articulés, la tête s'agita de droite à gauche d'un mouvement uniforme, et j'entendis le refrain cadencé d'une ronde fort à la mode.

Madame Deslaurières fut arrachée par ce chant à l'anéantissement où elle était plongée.

— Victor ! Victor ! ... lui dit-elle en lui prenant les mains.

— Oui, oui, répondit Victor en balbutiant, ces paroles lui venant aux lèvres avec une espèce d'écume sanglante... Valsons.

Et il continua à chanter, tandis que la main qu'avait saisie madame Deslaurières, toujours rigide et inflexible, cherchait vainement à presser celle qu'elle sentait dans la sienne.

La tête continuait à se balancer uniformément sur l'oreiller...

Peu à peu ce chant monotone s'anima, il s'y mêla des cris rauques et joyeux, tandis que les yeux roulaient lentement dans leur orbite. La tète ne s'agitait plus que par soubresauts, et nous entendîmes alors des paroles incohérentes : c'étaient des refrains de chansons à boire, puis des vers effrontés , des blasphèmes odieux , des appels à la danse, des défis, des mots d'estaminet, et enfin des noms de femmes : Maria, Léonide, Justine, et tout à coup celui de Charistie, et à ce nom tout son corps se mit à trembler d'un horrible frisson, le délire parut à son comble :

— Viens... criait-il, cachons -nous... je t'aime, Charistie !

Lt puis, au moment où il semblait le plus exalté, une larme roula dans cet œil atone, la voix s'attendrit et il murmura :

— Chante !

Et il chanta d'une voix faible :

Douce enfant de quinze ans, aux lèvres parfumées, Aux cheveux fins et blonds jouant sur un front pur, Enfant aux dents d'ivoire, au beau regard d'aznr...

Ensuite il quitta ce chant pour en reprendre un affreusement gai ; puis, aprè^ quelques convulsions, sa voix, devenue sombre et grave, entonna un chant religieux ; enfin, ce fut un effrayant chaos de noms tendrement appele's ou prononcés avec rage, d'invocations et de blasphèmes, de paroles hideuses et de saintes prières, tout cela pendant que le corps, convulsivement agite', se tordait pour ainsi dire en lui-même, se racornissant, se rapetissant, se corrodant, et se couvrant aux bras de grosseurs anguleuses, comme si les membres se nouaient intérieurement.

Nous étions, madame Deslaurières et moi , immobiles, anéantis, incapables d'une parole, d'un mouvement; tordus et brisés nous-mêmes par ces horribles corrvulsions, lorsque enfin un dernier cri éclatant et sauvage annonça une dernière torture, le corps se tendit comme pour s'allonger démesurément, et soutenu en l'air parla tète et les talons, il se courba comme un arc. Il semblait que tous les muscles se rompaient à la fois dans ce dernier effort, et il retomba sur le lit inerte et flasque. Le visage était avachi comme si Victor avait vécu vingt ans dans cette heure de douleur.

11 était mort.

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