‹ Les drames inconnus (volume 5)Chapitre 13 sur 40 · UN MYSTÈRE EXPLIQUÉ · texte numérisé non relu

UN MYSTÈRE EXPLIQUÉ

Ce ne fut qu'après quelques instants que je pus m' occuper de madame Deslaurières; je la vis qui tenait un petit papier qu'elle lisait. Je voulus le lui prendre.

— Non, me dit-elle, non.

Elle chercha sous le coussin de Victor, en tira une petite boîte en argent doré d'une forme antique et bizarre.

— Qu'est cela? lui dis-je.

— C'est le seul présent qu'il ait gardé de moi. Je le reprends.

— Que renferme cette boîte ?

— Le poison avec lequel il s'est tué.

— Donnez-moi cela, madame, lui dis-je, je ne veux pas laisser entre vos mains une arme aussi dangereuse.

— Oh ! me dit-elle avec hauteur, ne craignez rien ; d'ailleurs je sais comment il se prépare.

Madame Deslaurières semblait oublier que je fusse là; elle ouvrit le secrétaire de Victor et fouilla partout; elle y trouva beaucoup de papiers qu'elle parcourut et qu'elle rejeta tantôt avec douleur, tantôt avec colère.

Pendant ce temps , j'avais caché sous un manteau le corps de Victor et examiné s'il n'avait point laissé d'autre écrit que celui dont madame Deslaurières s'était emparée.

Tout à coup elle revint vers ce lit de mort en criant :

— Rien!... rien!...

Je crus deviner le motif de cette inquiétude cruelle, et quoique tant de précaution me parût d'une étrange présence d'esprit en face de ce cadavre, je dis à madame Deslaurières :

— Je crois savoir, madame, ce que vous cherchez, et ce que le malheureux Victor m'a chargé de vous remettre.

— Donnez, monsieur, donnez, me dit-elle avec une joie sauvage.

Je lui tendis le portefeuille de satin blanc. Elle le prit, le baisa avec ardeur :

— Oh ! merci, merci, Victor ! s'éeria-t-elle; vous avez tenu votre parole, et Dieu aura pitié de vous!

— Oui, madame, lui dis-je, il a tenu tous les serments qu'il vous a faits, et il me reste à tenir celui qu'il a exigé de moi.

— Quel serment?

— Celui de vous répéter les paroles suivantes...

Un singulier effroi se répandit sur le visage de madame Deslaurières.

— Il vous a dit de me répéter certaines paroles... à vous?

— Il me l'a dit.

— 0 mon Dieu ! fit-elle avec une terreur croissante, il vaudrait peut-être mieux ne pas les dire, il vaudrait peutêtre mieux que je ne les entendisse pas... car je ne sais rien... et je puis nier...

Je ne puis dire si ce fut l'obligation où je me crus d'accomplir la dernière volonté de Victor, ou la curiosité qu'excita en moi cette terreur, qui me fit insister; mais je dis à madame Deslaurières :

— Victor a voulu que je répétasse ces paroles à vous, à vous seule.

— L'a-t-il voulu? dit-elle en baissant la tête.

— Oui, madame.

— Parlez donc.

— Eh bien , voici ces paroles : « Tu lui diras de mêler dans ses prières le nom de madame de Belnunce. »

— De madame de Belnunce ! s'écria madame DeslaurièreSj dont l'étonnement me prouva qu'elle ne s'attendait pas à entendre prononcer ce nom.

— Oui, de madame de Belnunce.

— Oh! ce n'est pas possible, fit-elle avec une sorte de joie tremblante, elle si noble, si bonne, elle...

Puis tout à coup elle sembla repousser la joie qu'elle éprouvait, et s'écria :

— Oh ! non, non, ce n'est pas, elle aurait trop à rougir ! Alors madame Deslaurières s'assit près du canapé où était

le cadavre de Victor, et se mit à réfléchir profondément.

— Madame, lui dis-je, il serait temps de vous retirer.

— Moi ? me dit-elle, pourquoi ? Je suis au bal, mon mari le sait... Je suis...

— C'était sans doute votre projet d'aller au bal, mais vous avez dit chez vous en sortant que vous alliez près de votre mère malade.

— Eh bien , c'est mieux, me répondit madame Deslaurières en ouvrant le portefeuille, qui renfermait un grand nombre de lettres. Elle les compta et dit :

— Elles y sont bien toutes.

Puis elle chercha encore,' comme si néanmoins il en manquait.

— Rien, murmura-t-elle.

Elle me regarda.

— Et Victor n'a rien ajouté à ce qu'il vous a dit relativement à madame de Belnunce ?

— Rien, madame ; seulement je lui ai demandé si c'était bien la fille du prince de Morden, et il m'a dit que c'était elle.

— La connaissez-vous donc ? me dit madame Deslaurières.

— Pas personnellement, mais peut-être suis-je mieux informé que beaucoup de gens des moindres événements de sa vie.

— Vous... vous, monsieur ? me dit madame Deslaurières; mais alors vous devez savoir si...

Elle s'arrêta et n'osa sans doute aller plus loin, de peur de me livrer une partie des secrets qu'elle soupçonnait en m'interrogeant à ce sujet.

— Je sais que madame de Belnunce a été fort malheureuse.

— Je le crois.

— Je sais qu'il lui est arrivé des aventures fort étranges.

— Oh ! mon Dieu, mon Dieu, fit madame Deslaurières en se laissant gagner par les larmes, lorsqu'elle venait à la pension, et qu elle pleurait en nïembrassant... Oh ! si c'était vrai...

— Mais quoi donc, madame? lui dis-je.

— Non, non, fit madame Deslaurières, je ne puis pas, je ne veux pas vous demander cela ; d'ailleurs je ne vous connais pas, ou, si je vous connais, c'est par le mal que vous m'avez fait.

— Moi?...

— Gh! oui, mais c'est sans le vouloir.,. N'importe, oubliez ce nom prononcé par Victor.

— Je crois vous avoir dit que je le connaissais bien avant que Victor m'en parlât.

— Mais par qui donc?

— Je crois vous avoir dit aussi que je savais les malheurs qui avaient frappé la comtesse; et s'il ne vous est pas permis de m'interroger, peut-être m'est-il permis, à moi , de vous dire que de tous ses malheurs, le plus affreux fut sans doute de se voir ravir une enfant. ..

— 0 mon Dieu!... s'écria madame Deslaurières enjoignant les mains.

— Une fille nommée Marie.

— Ma mère ! ma mère ! cria madame Deslaurières en tombant à genoux; ma mère ! ma mère ! répéta-t-elle en fondant en larmes. Oh ! si j'avais su...

Il y eut un moment de douleur profonde et désespérée pendant lequel les larmes de madame Deslaurières coulèrent abondamment.

Elle se calma et me dit :

— Oh ! monsieur, monsieur, n'abusez pas de ce secret? n'abusez pas de ce cri de mon cœur, de ce cri d'une pauvre femme qui a vécu si longtemps abandonnée et perdue au milieu du vice et de la corruption, quelle n'a pu contenir sa joie en voyant qu'elle pouvait se rattacher au bien par une main sainte et vénérée.

Sans en être touché, j'écoutais madame Deslaurières avec un étounement plein d'intérêt.

Je faisais pour ainsi dire l'étude de celte àme que je croyais pervertie, et qui avait encore des retours involontaires vers le bien.

— Mais ètes-vous sur de ce que vous me dites ?

— Pardon, madame, lui dîs-je, mais ne portez-vous pas au côté un stigmate ineffaçable?

— C'est vrai.

— N'avez-vous aucun souvenir d'avoir habité l'Allemagne ?

— J'y ai passé mon enfance.

— Vous n'avez point entendu parler d'une femme qui se nommait Téhéta ?

— Horreur! s'écria-t-elle ; l'infâme! l'infâme!... Mais d'où savez-vous donc tous ces secrets, monsieur?

— D'un homme qui aurait le droit de se dire votre père, s'il le pouvait,

— Mon père... mon père vil^ et vous le connaissez?

— Je crois, madame, que vous le connaissez aussi.

— Moi ! mais quel est-il ? où est-il ?

— N'avez-vous jamais remarqué l'affection avec laquelle vous parlait monsieur de Favreuse ?

— Monsieur de Favreuse ! le comte de Favreuse... fit madame Deslaurières en portant les mains à son front... Oui, oui... oh! tout s'explique maintenant... Je vois... je vois bien où ils voudraient en venir tous, et madame Smith, et madame de Frobental.

— Mais qu'est-ce donc?

— Mais vous, monsieur, n'êtes -vous pas leur complice?

— Moi, madame! j'ai été mêlé bien malgré moi à je ne sais quelles intrigues...

— Eh bien, monsieur, vous saurez tout, je vous dirai tout. Oh ! toutes ces femmes perdues et qui voulaient me perdre, vous m'aiderez à les démasquer ?

Je ne répondis pas et je baissai les yeux.

— Ah ! me dit-elle, je vous comprends... De quel droit, n'est-ce pas, osé-je jeter la malédiction et le mépris sur d'autres, moi... moi que vous méprisez?

— Ah! madame!

— Tenez, me dit-elle, avant de vous demander votre appui pour me sauver, ou plutôt pour sauver une noble et sainte femme d'une effroyable vengeance, lisez ces lettres; vous y trouverez l'histoire de la meilleure partie de ma vie : je vous dirai le reste.

Elle me tendit le portefeuille, que je pris.

— Vous mêle garderez, monsieur, car maintenant il ne serait pas en sûreté entre mes mains.

Depuis qu'un horrible projet que lui a suggéré la misère est né dans le cœur de mon mari, il n'y a plus un endroit de ma maison où je puisse cacher le souvenir de ce que j'ai été, de ce que j'ai souffert et de ce qui l'accuse.

— Je ferai ce qu'il vous plaira, madame... Et maintenant...

— Oui, je vous comprends. Rentrons.

Elle découvrit le visage de Victor... il était déjà noir... Elle le contempla résolument et dit tout haut :

— A mon tour bientôt !

Elle quitta l'appartement ; je la suivis.

En descendant, je remis la clef an portier, à qui j'avais dit de veiller, et je reconduisis madame Deslaurières.

— Le laisseiez-vous seul?

— Je vais retourner près de son lit de mort.

— Merci, me dit-elle en me serrant la main. Oh ! je vous en prie, soyez bon.

Nous fûmes bientôt à la porte de notre maison.

Au moment où nous y arrivâmes, un homme enveloppé d'un manteau, et qui se tenait de l'autre côté de la rue, la traversa vivement et passa près de nous en disant :

— Ah ! c'est pour ça qu'on me manque de parole! Madame Deslaurières jeta un cri, entra dans la maison et

ferma vivement la porte ; l'individu était déjà loin, mais je crus avoir reconnu la voix et la tournure du beau Molinos.

En me rappelant ce que m'avait dit Victor, je ne doutai pas que ce fût lui, et je compris que cette circonstance deviendrait probablement entre les mains des ennemis de madame Deslaurières un nouveau texte d'accusation contre elle.

Quoique aucune sympathie ne me parlât pour elle, je commençai cependant à comprendre qu'il serait indigne de moi d'être d'aucune façon le complice actif ou passif de la persécution juste ou injuste qu'on voulait exercer à son égard, et je dédirai savoir ce que renfermait la correspondance qu'elle m'avait remise.

Je retournai chez Victor.

Le portier y faisait déjà la ronde dans les tiroirs que nous avions laissés ouverts.

Je le renvoyai à sa loge, et ce fut à la clarté de la lumière

qui veillait au chevet du lit de ce cadavre eue je lus la correspondance suivante.

liuours t!e ^ ictos* ESouscnne,

Note de 1840. — Celte correspondance, soigneusement numérotée, était accompagnée dans ce manuscrit de longues réflexions. J'ai cru devoir les supprimer complètement pour laisser à ces lettres toute leur naïveté.

Bailleurs j'explique assez dans la suite de ce récit les sentiments que m'inspirèrent ces lettres, et à défaut de mes réflexions et de mes commentaires, mes actions les expliqueraient suffisamment à ceux à qui je m'adresse.

Qu'on veuille donc bien lire ces lettres, plutôt pour juger ceux qui les écrivent à l'époque où ils les écrivent, que comme ayant un intérêt direct et présent dans ce récit, quoique, à vrai dire, si quelque chose mérite d'être remarqué dans cette histoire, c'est ce qu'avaient élé Victor et Charistie et ce qu'ils étaient devenus; c'est jusqu'à quel p.iint un mauvais principe, une faute peuvent pervertir les cœurs les plus innocents et égarer les esprits les plus naïfs.

C'est du moins sous ce rapport que cette correspondance me frappa, c'est par ce contraste qu'elle agit si puissamment sur moi, et en ce sens elle est un énorme événement dans le récit de ma vie, car elle fut la première cause de m t

ce que j'ai fait, et, ce qui est encore plus, de ce que j'ai pense.

Voici cette correspondance :

VICTOR BONSENiNË A SA SOEUR ALISON.

26 août 18...

Ma chère Alison ,

Juge de mon chagrin, lorsque hier, en sortant de la distribution des prix, j'ai su que tu étais retournée à ton pensionnat avec madame Viane.

J'ai demandé à maman pourquoi elle ne t'avait pas gardée à la maison pour dîner avec nous. Elle m'a dit que c'était par grâce spéciale qu'on t'avait permis de sortir, et que vos compositions pour vos prix n'étaient point encore achevées.

Que vous êtes paresseuses, mesdemoiselles! Ah ! si l'on vous soumettait au régime sévère du lycée Napoléon, vous seriez déjà en vacances !

Dépêche-toi donc. Je suis seul à la maison. Tu sais que papa est toujours enfermé dans son cabinet, et qu'on ne le voit qu'à l'heure des repas. Maman me promet bien de sortir avec moi ; mais elle a tant à faire, et puis on ne peut pas toujours causer avec elle de ce que l'on veut.

J'ai bien des choses à te dire ; et d'abord apprends-moi

donc quelle était cette jolie petite demoiselle blonde cgii était entre toi et madame Viane, et qui a applaudi si fort quand on m'a nommé ; elle est bien drôle, elle regardait tout le monde comme si elle n'avait jamais rien vu. C'est, j'en suis sûr, une petite provinciale qui s'étonne de tout.

Allons, dépêche-toi, travaille bien, et alors nous serons ensemble.

Mais je suis sûr que, comme toutes les femmes, tu perds ton temps à bavarder. D'abord, tu es très-bavarde (tu es femme), et pendant tout le discours latin de monsieur Naudet, tu n'as fait que chuchoter avec ta voisine, qui ouvrait de grands yeux bêtes en me montrant du doigt. C'était si foit, que tout le monde l'a remarqué.

Veux-tu que je sois bien aimable? Tu le veux; eh bien, je te dirai que Léopold Deslaurières, un grand philosophe qui était à côté de moi, m'a dit :

— Tiens, c'est là ta sœur! elle est bien jolie.

Pour le contrarier, j'ai prétendu que ta voisine était plus jolie que toi. Il m'a dit que je ne m'y connaissais pas.

Je m'y connais très-bien, car au fond je te trouve bien mieux qu'elle ; tu as un profil grec, au lieu que la petite blonde, si elle n'avait pas des yeux d'un si beau bleu, une bouche si petite et si rose, un si petit menton, et puis je ne sais quoi, elle ne serait pas jolie du tout. Ce ne sont pas là de beaux traits comme les tiens.

Que te disait-elle donc de moi, quand tu l'as fait taire ? car bien certainement c'était de moi qu'elle parlait, puisqu'à ton exemple elle me montrait du doigt.

Voila des choses que madame Vianc ne devrait pas permettre.

132 LF.S DRAMES INCONNUS

Je parie qu'elle faisait quelque mauvaise plaisanterie sur mou habit. Aussi papa n'a pas voulu m'en faire faire un neuf; celui que j'ai est horriblement court.

Papa ne pense pas que j'ai seize ans, et que dans un an je quitte le lycée; qu'il est temps que je sois bien habillé. Si tu savais qu'il me tarde de quitter mes bas bleus, et d'avoir des bottes et un pantalon collant... Entre nous, ça m'ira très-bien. Monsieur de Vailly, tu sais, le frère de notre proviseur, le maître de dessin? disait un jour à Léopold que j'étais très-bien fait.

Quand j'en serai là, ta blonde que tu protèges, car près d'elle tu avais l'air d'une petite maman ou d'une sousmaîtresse, ta blonde ne se moquera plus de moi. Il paraît qu'elle est riche, car elle est très-bien mise, mais elle avait l'air si gauche... Décidément ton amie intime me déplaît... choisis-en une autre.

J'espère que tu ne lui montreras pas ce que je t'écris, et que si maman l'invite à venir à la maison, tu ne parleras pas de ça... Je ne l'aime pas, mais je ne voudrais pas lui faire de la peine.

Pauvre demoiselle ! à un moment où elle m'applaudissait si fort, si fort que vraiment c'en était ridicule, madame Yiane lui a fait signe de se taire; alors elle est devenue si rouge, que ça m'a fait mal pour elle; on eût dit qu'elle avait envie de pleurer.

Tu ne lui diras rien, n'est-ce pas? A-t-elle de l'esprit? est-elle forte comme toi?

Tu me diras tout cela la semaine prochaine, quand tu sortiras de ton pensionnat.

Je finis ma lettre, parce qu'il faut que j'aille avec papa voir la revue de l'empereur.

Ah ! ça sera bientôt mon tour de partir. J'aurai encore un uniforme, mais celui-là sera assez long, et si ton amie se moquait de moi, si elle a un frère ou un parent, je lui en demanderais raison.

Adieu, Alison, à bientôt, ma bonne petite sœur; n'aime pas trop ta blonde pour pouvoir m'aimer un peu.

Ton frère qui t'aime bien.

VICTOR BONSENNE.

P. S. Je remets ma lettre à Marguerite, qui m'a promis de te la donner en cachette 'de madame Viane. Je n'ai dit ni à papa ni à maman que je t'écrivais.

No 2.

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