ALISON BONSENNE A SON FRÈRE
Eh bien, Victor, tu as reçu la lettre de Charistie; voilà trois jours que tu l'as reçue, et je n'ai pas eu de tes nouvelles !
As-tu peur de me dire la vérité? Ne sois pas si timide, Victor; la vérité, je la sais...
Charistie ne descend plus à la maison; elle est malade, dit-elle.
Je suis montée pour la voir, et sa mère m'a refusé la porte une fois, deux fois dans la même journée... le lendemain encore.
Mon père a appris que j'avais voulu voir Charistie; il m'a défendu d'y retourner... et a prétendu que je l'importunais.
Ah! Victor, je ne puis dire quel soulèvement d'orgueil blessé m'a fait sortir du respect que je me devais à moimême et de celui que je devais à mon père, mais je me suis écriée :
— Mais Léopold y va tous les jours !
— Que vous importe ? m'a répondu mon père. J'ai eu be-
soin de son concours pour certaines affaires relatives à mademoiselle Lambert.
— Et il a dû y mettre de l'empressement, ai-je repris sans pouvoir contenir les larmes brûlantes qui me dévoraient les yeux; une héritière de quatre cent mille francs!
— Qu'est-ce à dire? s'est écrié mon père.
Son accent était celui d'une désapprobation formelle.
Je me suis tue, presque heureuse de voir repousser ma supposition comme une folie déraisonnable, impossible ; mais peu à peu mon père est devenu pensif et presque triste. Sur son visage, où se succédaient des expressions diverses, il me semblait lire des souvenirs que réveillait mon accusation.
J'en suis sûre, à ce moment il se rappelait mille petites circonstances qui ne l'avaient pas frappé d'abord, mais qui lui paraissaient en cet instant justifier mes craintes.
Enfin, lorsque l'expression de mécontentement qui s'arrêta sur ses traits m'eut prouvé qu'il était convaincu de la perfidie de Léopold et de Charistie, il remarqua tout à coup de quel œil curieux je l'observais, et il vint à moi, tendre, triste et embarrassé.
— Tu es une folle, me dit-il, tu es une folle... D'ailleurs, le mariage de Léopold avec Charistie est aussi impossible que celui de Victor, car Léopold est un homme d'honneur.
Mon frère, mon frère ! ce n'est pas ainsi que mon père m'eût consolée s'il n'avait pas senti que j'avais une souffrance juste !
Écoute bien, il n'a pas défendu Léopold en disant qu'il m'aimait, mais que son mariage était impossible.
Léopold est un homme d'honneur, c'est-à-dire qu'il m'é-
pousera parce que c'est une affaire conclue, promise, jurée... il m'épousera par honneur, avec l'amour d'une autre dans le cœur.
On appelle cela de l'honneur ! Non, non, c'est un crime, un crime abominable... Mieux vaut tuer sa fiancée en lui disant : Je ne vous aime plus... Mieux vaut.,.
Ah! que c'est affreux de soupçonner et de ne rien savoir.
Mais toi, tu dois savoir quelque chose; elle t'a écrit. Si elle t'aime, tu dois le voir à chaque ligne de sa lettre. Si elle te trompe, si elle aime déjà Léopold.. . tu l'as déjà compris... et tu ne me dis rien...
Tu n'as donc qu'un malheur à m'annoncer? Mais si je suis trompée, tu es trahi... que veux-tu faire? qu'as-tu répondu?... -
Victor, Victor, par grâce, réponds-moi... ou plutôt je veux te voir.
Un mot, un seul mot, je t'en supplie.
Ta sœur, qui pleure et qui t'aime.