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VICTOR BONSENNE A SA SOEUR ALISON
Ma sœur,
Il n'y a de malheur que pour moi, personne ne te trompait, ni Charistie, ni Léopold.
Quand mon père a dit que le mariage de Léopold avec Charistie était impossible, il avait raison. Nul homme ayant dans le cœur un peu de dignité ne peut accepter un pareil mariage.
Ce n'est pas à toi de te plaindre, Alison... ah! ce serait bien plutôt à d'autres ! et quand j'y pense, ce n'est pas moi qui suis le plus malheureux !
N'accuse pas Charistie, ne lui reproche rien de ce qui arrive ; c'est une âme digne de toute la pitié et du respect qu'on doit à une vie perdue. C'est un terrible secret que je ne puis te dire, que tu ne peux pas entendre, que tu ne comprendrais pas ; car il est des malheurs si épouvantables, des abimes d'infortunes si profonds, que les regards de l'innocence ne sauraient y pénétrer, et que tu n'y verrais que des ténèbres.
Crois-moi, jamais rien ne pourra t'en donner une idée, et moi-même qui sais la triste vérité, je ne me sens pas la force de la contempler dans toute sa désespérante cruauté.
Chaque fois que mon esprit y revient, je la trouve plus terrible, plus désolante.
Pauvre Charistie! Et pourtant je l'aime... je l'aime encore... je le sens!...
Si, dans le triste avenir auquel elle est condamnée, je puis lui être un ami sincère, un protecteur dévoué, elle n'a qu'à m'appeler, et je la défendrai autant qu'elle peut être défendue. Si tu la revois, si tu lui écris, fais-lui comprendre qu'elle a en moi un frère.
Quant à toi, sois bonne pour elle. Il serait affreux qu'elle se sentît abandonnée après l'héroïque effort qu'elle vient de faire, après le terrible sacrifice qu'elle a si noblement accompli.
Adieu, ma bonne Alison; crois en ton bonheur, il repose sur des bases inébranlables : sur l'amour d'un honnête homme pour le cœur le plus pur que je connaisse.
in. 14
Calme tes soupçons; je verrai Léopold, je l'interrogerai. Tu te trompes, j'en suis sûr.
Tu as pris pour je ne sais quel sentiment la pitié qu'il doit éprouver pour Charistie, car je ne doute pas qu'il n'ait été instruit par mon père des secrets de Charistie. On parle de la marier, m'as-tu dit?... ô la malheureuse, à quel homme veut-on la livrer... car quel est l'homme qui osera braver assez audacieusement l'opinion pour lui donner son nom?
Adieu; encore une fois, plains-moi, heureuse que tu es, et qui te plais à jeter le trouble dans ton bonheur. Oh ! c'est atireux...
Tu trouveras dans cette lettre un billet pour mon père, donne-le-lui.
A bientôt. Ton frère.
VICTOR
No 25.
VICTOR A MONSIEUR BONSENNE.
(Incluse dans la précédente.)
Mon père,
Je viens vous demander sincèrement le pardon de ma révolte contre vos ordres. Je comprends que tout ce que vous avez décidé est juste et convenable.
Veuillez comprendre qu'ignorant les raisons que vous aviez de m'éloigner de votre maison et de condamner mon amour, j'aie pu murmurer contre une volonté qui me semblait tout arbitraire. N'est-il pas vrai aussi que je ne pouvais m'imaginer rien de pareil a ce qui est?
Je n'ai rien à dicter à un cœur comme le vôtre ; mais n'est-ce pas que vous n'abandonnerez point Charistie?'
Je vous envoie une copie de la lettre qu'elle m'a écrite. Si quelque chose au monde pouvait effacer l'horrible flétrissure de son passé, ce serait sa noble abnégation d'aujourd'hui.
Faites-lui part du bonheur qu'elle peut encore espérer; aidez-la, soutenez-la.
Vous ne m'en voudrez pas si je ne vous écris pas plus longuement; vous devez sentir ce que je souffre à parler d'un sujet pareil; car l'amour que j'avais pour Charistie est mort et flétri, comme sur sa tige une fleur touchée par une haleine impure; mais il me tient encore au cœur comme la fleur à la terre, toute morte et toute flétrie qu'elle est, et je ne l'en arracherai qu'avec d'affreux déchirements.
Pardonnez-moi donc, mon père, et prenez-moi en pitié. Votre fils respectueux.
VICTOR BONSENNE.
No 25 CHARISTIE A MONSIEUR BONSENNE.
Monsieur,
Lisez-moi patiemment, et je vous le demande comme une justice que vous ne pouvez me refuser, faites ce que je vais vous demander, faites-le, monsieur, il le faut, je le veux.
Entendez-moi bien, je le veux.
Si ce langage vous étonne et vous blesse, la faute n'en est pas à moi, mais à vous qui m'y avez réduite.
Vous passez pour un homme juste et bon, selon les idées du monde où vous vivez. Je ne sais si j'ai bien appris ces idées, mais mon cœur, ma raison, tout mon être se refuse à penser que vous puissiez un instant mettre obstacle à ce que je vous demande.
La lettre que je vous écris a été longuement réfléchie par moi ; c'est après trois jours de larmes , de cris, de tortures que vous ne comprendriez pas, que je suis parvenue à vous l'écrire.
Je l'ai faite et refaite dix fois, j'ai effacé les premières avec mes larmes ; d'autres, je les ai déchirées avec rage.
Je n'écris plus à ce moment à l'homme qui m'avait dit : « Je vous serai un père ; » à celui-là, si j'adressais des prières, des larmes, des supplications, il ne les écouterait pas.
J'écris aujourd'hui à un juge, à un maître peut-être... je ne sais pas... ■
N'importe ! je plaide ma cause, et si le juge ou le maître ne cède pas, je lutterai; et s'il arrive des scandales ou des malheurs, je lui en envoie dès à présent toute la responsabilité.
Lisez donc, monsieur, et soyez patient.
Un jour, sur la place Vendôme, moi, fille des grands chemins, chanteuse des rues, libre, indépendante, vivant de mon talent, je tenais ma guitare et je chantais.
Une voiture qui passait se trouve un moment arrêtée par la foule que j'amassais près de moi; car, dans ma misère, j'étais la reine de mes pareilles, et si je ne disposais
pas de tout ce que je pouvais gagner, si une autre main que la mienne récoltait l'argent qui m'était destiné, du moins n'avais-je de reconnaissance à personne qu'à moimême de la part qu'on me faisait.
Du fond de cette voiture arrêtée devant moi part un cri perçant; je vois une main de femme me désigner, puis la voiture s'éloigne.
Quelques minutes après, un homme fit signe à la femme qui m'accompagnait de venir lui parler, et je pus voir que vous vous entreteniez de moi avec elle. L'infâme Téhéta avait cru vous comprendre, et vous-même, devinant ce qu'elle s'imaginait, vous vous prêtâtes à ses idées, afin de pouvoir arriver jusqu'à moi.
11 fut convenu que je vous serais amenée le soir même, dans une maison que vous désignâtes vous-même. Je m'y rendis avec Téhéta.
Voilà ma misère, mon malheur, ma honte. Je la regarde bien en face, je vous la montre sans la farder, je veux que vous soyez bien convaincu que je n'en ai rien oublié.
C'est hideux, c'est épouvantable, n'est-ce pas ?
Vous le sentez à présent comme alors, je pense; eh bien, monsieur, quand je vous aurai montré que vous m'avez fait une position plus affreuse, un malheur plus grand, une honte plus cruelle que celle où j'étais plongée, peut-être alors trouverez-vous que j'ai le droit de vous parler comme je le fais, et de vous crier :
— Qu'ètes-vous venu faire dans ma honte et dans ma misère ? pourquoi m'avez-vous prise où j'étais pour me donner les remords de ma position et me faire marcher dans une voie où je dois périr?
Mais je reviens à mon récit, car je ne veux pas récriminer.
Je veux que les faits parlent, je veux qu'eux seuls vous disent la justice de ma réclamation.
Lorsque Téhéta m'eut laissée seule avec vous, vous souvient-il, monsieur, que j'attendais indifféremment, lorsque vous vous mîtes à me questionner sur mon passé, sur ma naissance, sur mes souvenirs ?
C'est alors que vous me demandâtes si je ne portais pas une marque rouge au flanc. Ce ne fut qu'à l'anxiété de vos questions, qu'à l'étrange surprise que vous me montrâtes en apprenant la vérité de tout ce que vous aviez l'air de savoir, que je devinai à mon tour que vous cherchiez en moi quelque enfant perdue, enlevée, volée.
Ce n'était pas la première fois qu'une pareille idée se présentait à moi.
J'avais trop souvent entendu reprocher à Téhéta par Zabuloni, devenu l'un des chefs de notre bande, de m'avoir enlevée à ma famille, pour ne pas saisir avec empressement l'espoir de la retrouver un jour.
Quel sang coule dans mes veines ? je l'ignore encore. A quel rang étais-je destinée? je ne le sais pas... Mais il y avait en moi un mépris de tout ce qui m'entourait qui malgré mon esclavage me mettait au-dessus de tous mes compagnons.
On avait pu pervertir mon âme, on ne m'avait pas réduite à l'obéissance.
Cependant j'étais fatiguée de la lutte... j'attendais.
Vous savez, monsieur, avec quel transport j'acceptai l'espérance d'échapper à la vie infâme qui était la mienne.
Vous souvient-il de vos paroles, monsieur? vous en souvient-il ? Je ne sais, mais je vais vous les répéter... je les sais par cœur, car elles ont été pendant toutes ces dernières années l'entretien de mes heures de solitude ; elles ont incessamment retenti à mes oreilles comme une exhortation du ciel pour me soutenir lorsque je me sentais prête à manquer de force dans le chemin de réhabilitation où vous m'avez fait marcher.
Ces paroles, je les ai crues saintement, sincèrement, car elles paraissaient saintes et sincères.
— Marie, me disiez-vous —je m'appelais encore Marie, — abandonnez vos compagnons, rentrez dans une vie honnête; ni appui ni secours ne vous manqueront. Si vous voulez accepter votre nouvelle position avec courage, un noble et brillant avenir vous appartient encore.
Et d'abord une éducation soignée vous rendra digne du monde dans lequel vous entrerez. Innocente pour ainsi dire du mal qu'on vous a fait faire, vous retremperez dans de salutaires leçons votre jeunesse qu'on a pervertie ; de même qu'une instruction meilleure fera disparaître l'ignorance grossière où vous êtes plongée, vous fera oublier le langage grossier auquel vous êtes accoutumée, de même les principes d'une morale sévère, l'exemple constant de la vertu vous ramèneront à la chaste pudeur qui convient à une jeune fille. Le crime n'est que dans l'intention de le commettre, et à ce titre j'ose presque espérer que vous êtes innocente.
Et si plus tard, docile aux leçons qui vous seront données, vous vous tournez vers la pratique de la vertu, si
lus tard vous détestez comme abominable la vie qu'on
vous a faite jusqu'à ce jour, vous serez pure devant Dieu.
Et comme le secret de ce que vous êtes maintenant restera toujours enfoui entre nous, vous serez également innocente aux yeux des hommes.
Je la détestais déjà cette vie qu'on me faisait mener, et c'est alors que, sensible aux transports avec lesquels j'acceptai l'espérance que vous m'offriez, vous ave." ajouté:
— Soyez bonne, laborieuse, sage, obéissante, discrète, résignée, et peut-être un jour vous sera-t-il permis de voir s'ouvrir pour vous les bras de votre mère.
IS'est-ce pas là ce que vous m'avez dit, monsieur ? n'estce pas là ce que vous m'avez fait espérer ?
Et dans le marché que nous avons conclu ensemble, aije oublié quelque chose des obligations que vous m'avez imposées et la récompense que vous m'avez promise ? Je ne le crois pas.
11 est inutile de vous rappeler les événements qui ont suivi cet entretien. Vous les savez, monsieur ; vous savez qu'enfermée pendant six mois dans un village des environs de Paris , prisonnière sous la surveillance de mad;ime Lambert, j'y ai reçu les premières leçons que vous m'avez fait donner.
Ai-je manqué de courage, de docilité, de résignation? Vous savez bien que non; car ce fut au bout de ce temps que vous méjugeâtes digne d'entrer dans le pensionnat où était votre fille, ce véritable modèle de toutes les vertus auxquelles vous me disiez de me consacrer.
Ce me fut une bien douce récompense , monsieur; pour
la première fois j'entrai pour ainsi dire dans un cœur ami.
Oh ! merci, monsieur, pour ce que vous avez fait alors;
AMOURS DE VICTOR BOiS SENNE 21/
ce fut pour moi un bonheur dont vous ne pouvez avoir d'idée.
Imaginez un pauvre enfant, vivant du pain de l'aumône, couchant sur la dure, grelottant de froid, et à qui l'on ouvre tout à coup un abri où il trouve des aliments qui lui rendent la force, un lit qui lui donne le repos, une chaleur qui épanouit son corps, C'est alors pour lui un doux contentement, une joie silencieuse, un bien-être qui l'envahit tout entier.
J'avais éprouvé cela pour mon corps, monsieur, car aucune espèce de misère n'a manqué à mon enfance, ni celle de la faim, ni celle du froid, ni celle de l'insomnie.
Eh bien! lorsque vous m'avez placée près de votre fille, lorsque Alison me tendit les mains, et, sans doute avertie par vous de me prendre en pitié, m'ouvrit son cœur et me dit: « Yeux-tu être mon amie? » alors j'éprouvai pour mon àme ce que j'avais éprouvé pour mon corps : la joie qui m'inondait déborda par mes larmes, et il me sembla que l'air de ma pensée était plus doux, plus calme et plus pur dans cet asile où il m'était permis de me réfugier.
Et à partir de ce jour, dites, monsieur, que m'avez-vous demandé que je n'aie point fait? quel travail avez-vous exigé de moi que je ne l'aie entrepris avec ardeur et accompli avec persévérance?
Vous m'avez dit d'être bonne ; j'ai trop souffert pour qu'il ne m'ait pas été facile de le devenir.
Vous m'avez dit d'être sage; la honte de ma vie passée m'eût suffi sans vos conseils.
Vous m'avez dit d'être obéissante ; est-il aucun de vos ordres auxquels j'aie résisté, même lorsque vous m'avez
ordonné de traiter comme ma mère cette pauvre femme que vous appelez madame Lambert, et qui remplit si mal le rôle que vous lui avez assigné ?
Malheureuse servante, obséquieuse et pauvre, qui m'eût aidée à vous tromper, si j'en avais eu un seul moment la pensée.
Vous m'avez dit aussi d'être discrète ; je l'ai été, monsieur, et il y a à peine qnelques jours, personne, si ce n'est vous et moi, ne savait d'où je venais, qui j'étais, et ce que j'avais été. Un autre le sait maintenant, et c'est à vous de me remercier de vous avoir désobéi cette fois.
Vous m'avez dit enfin d'être résignée; je l'ai été.
Je ne le suis plus; je l'ai été tant que j'ai pu croire à cet avenir que vous m'aviez promis. Cet avenir où vous aviez placé deux récompenses également saintes, le bonheur que donne la vertu et celui que donne l'amour d'une mère.
Folles paroles, mensonges indignes, tromperies funestes, vous m'aviez promis ce que vous ne pouviez pas me donner.
Ma mère existerait-elle? Vous me le dites.
Puis-je vous croire, vous qui m'avez dit qu'en vous obéissant je reviendrais pure devant les hommes?
Vous me l'avez dit, et cependant je suis restée souillée et infâme.
Oh! c'est que je sais tout maintenant, monsieur; l'imprudence de votre tille m'a tout appris. Je sais qu'une union entre moi et un honnête homme est chose impossible. Je le sais, puisque vous le lui avez dit.
Je l'ai appris plus cruellement encore par la lettre que
votre fils a écrite à sa sœur, qui lui demandait le sens de ma confidence, et dans cette lettre il y a une phrase qui me condamne et qui vous condamne, monsieur :
« On parle de la marier? dit-il (c'est à moi que cela s'adresse). A quel homme assez perdu va-t-on donc la livrer, la malheureuse! car quel homme ayant un peu de dignité dans le cœur pourrait accepter un pareil mariage? »
Voilà donc où vous m'avez réduite, monsieur; voilà donc cet avenir que vous m'avez promis; voilà donc cette récompense de mes efforts , cette réhabilitation tant vantée!
11 ne vous semble pas possible que j'appartienne à un honnête homme, et cela est bien vrai, car celui que j'aime, et qui m'aimait encore il y a quelques jours, le dit comme vous. 11 faudra donc que je sois la proie de quelque lâche, assez vil pour accepter ma honte, à moins que moi-même je ne descende à tromper celui qui, comme Victor, pourrait se laisser prendre aux apparences qui l'ont trompé.
Mais dites-moi donc ce que je vais devenir?
Vous avez fait naître en moi le dégoût et l'horreur de ce que j'ai été, et vous me laissez en proie au dégoût et à l'horreur de tous les cœurs honnêtes.
Que ne me laissiez-vousà la misère que je connaissais, au vice si facile à apprendre? j'y serais morte où j'y vivrais sans remords.
Pourquoi m'apprendre des sentiments qu'il ne m'est pas permis d'éprouver, des vertus dont la pratique ne me sera comptée pour rien ?
2*20 LKS DRAMES "INCONNUS
Pourquoi me donner l'ambition du bien, pour me dire que je n'en recueillerai jamais le fruit?
Oh ! tenez, monsieur, je ne veux pas plaider cette cause, elle m'entraînerait à des regrets honteux, à des pensées funestes, à un désespoir qui égarerait ma raison et mon cœur.
Je reviens au sujet véritable de cette lettre.
Pour des raisons que je ne comprends pas et que je n'ai jamais cherché à approfondir jusqu'à ce jour, vous vous êtes fait le maître de ma destinée. Soit de votre volonté, ou que vous obéissiez à la volonté d'un autre, vous vous êtes emparé de moi.
11 n'est rien qui ne me vienne de vous. Je vais où vous voulez que j'aille- je vis comme vous entendez que je vive; grâce à vos bienfaits personnels ou à des bienfaits dont vous n'êtes que le distributeur, rien n'a manqué à mon éducation, et rien maintenant ne manque à toutes les dépenses qu'il me plaît de faire.
Eh bien ! monsieur, si c'est à votre générosité que je dois ce que je suis^ ajoutez-y une dernière aumône, donnez-moi la somme nécessaire pour que je puisse quitter Paris seule, pour que je puisse aller, soit en Allemagne, soit en Italie, me cacher à. toutes les personnes qui ont pu me connaître autrefois ou qui peuvent me connaître encore.
J'ai appris de vous la probité, je n'ai pas oublié de mon ancienne existence de savoir vivre de peu. Avec ces deux vertus et la résolution de travailler, je pourrai vivre honnêtement.
Yoilà ce que je vous demande, monsieur; que ce soit,
comme je vous l'ai dit, à votre générosité ou à une générosité cachée que je m'adresse.
Vous devez comprendre combien une pareille correspondance me doit être pénible ; vous devez comprendre que le courage qui m'a fait écrire à votre fils, et qui me fait vous écrire aujourd'hui, est celui du désespoir, qu'il est le dernier effort d'une âme brisée et d'un esprit qui ne sait plus où il va.
Hâtez-vous donc, monsieur, et répondez-moi. Si c'est un refus que vous avez à me faire, ne craignez pas de me le dire ; mais ne vous étonnez pas, dans ce cas, si je ne demande conseil qu'à moi-même, recours qu'à moi-même, protection qu'à moi-même.
Où irai-je? que ferai-je? je l'ignore; mais rester comme je suis, et où je suis, je ne le peux pas et je ne le veux pas.
Peut-être un jour viendra-t-il où, plus calme et plus juste, sans doute je retrouverai dans mon cœur la reconnaissance que je vous avais vouée, et où je pourrai vous l'exprimer.
Aujourd'hui je souffre trop, aujourd'hui je ne sens que mon malheur, aujourd'hui je vous maudirais...