MONSIEUR MEYLAN À MONSIEUR BONSENNE
Mon cher ami, il faut cependant que vous sachiez la vérité : il faut qu'un homme qui se dit votre ami ne craigne point de vous l'appliquer au cœur, dût-elle vous brûler comme un fer chaud; dût-elle vous faire crier et regimber comme vous avez fait, il y a deux jours, lorsque j'ai essayé de vous la faire entendre à propos de votre conduite envers votre fils. Je ne tente pas une seconde visite, je verrais avec trop de chagrin un homme d'honneur, d'une probité irréprochable, d'une bonté sincère et réfléchie, frapper du pied comme un enfant mutin, et dire avec une obstination folle :
— Je ne veux point d'observations , je n'en veux pas ! ce que j'ai fait est bon, ce que j'ai fait est, juste, c'était mon droit et mon devoir. Il m'importe peu qu'on me blâme hors de chez moi ; mais chez moi, je ne reconnais à personne le droit de me rendre ridicule en me disant en face que je gâte le bien par la manière dont je le fais.
Or, «ion ami, c'est moi qui vous ai adressé cette phrase, et je la maintiens avec l'obstination que vous avez mise à la repousser.
Avez-vous jamais lu, mon cher Bonsenne, l'histoire de Frédéric-Guillaume ? Celui-là a été un très-mauvais père, et certes je ne veux pas vous comparer à lui, mais il est une circonstance de sa vie où il a absolument raisonné comme vous faites.
A son lit de mort, un prêtre était près de lui et lui conseillait le repentir de ses fautes.
— Prenez-y garde, lui disait le prêtre, vous avez commis bien des crimes dans ce monde. Ainsi vous avez fait enlever de malheureux paysans qui n'étaient point vos sujets, et cela parce qu'ils avaient six pieds et demi de haut, et qu'ils figuraient bien parmi vos grenadiers. Ils ont réclamé, vous les avez fait mettre au cachot; ils ont crié dans leur cachot, vous les avez fait bâlonner; ils ont crié sous le bâton, vous les avez fait bâtonner plus fort.
— C'est vrai, répondait Frédéric-Guillaume, mais je n'ai jamais fait une infidélité à ma femme.
— Prenez garde, reprenait le prêtre, vous n'avez pas été seulement brutal envers vos soldats, vous l'avez été envers votre famille, vous avez donné un coup de pied dans le ventre à votre fille.
— C'est vrai, répondait Frédéric-Guillaume, mais je n'ai jamais fait d'infidélité à ma femme.
— Prenez garde, reprenait le prêtre; vous avez donné des coups de bâton à votre fils Henri, et des coups de cravache à votre fils Frédéric.
— C'est vrai, repondait Sa Majesté le roi de Prusse, mais je n'ai jamais fait d'infidélité à ma femme.
Eh bien! mon cher Bonsenne, dans la discussion que nous avons eue ensemble ces jours derniers, vous ressemblez absolument à Frédéric-Guillaume. A tout ce que je pouvais vous dire, vous n'aviez qu'une réponse :
— Mais je n'ai pas laissé mon fils épouser une femme dont il aurait rougi plus tard; mais je n'ai pas laissé ma fille épouser un malhonnête homme.
Certes, vous avez eu raison et vous avez bien fait; mais vous avez eu brutalement raison, et ce que vous avez fait, vous l'avez fait mal.
Si je vous disais cela en face, vous vous mettriez à crier, et, comme vous avez des poumons beaucoup plus forts que les miens, il s'ensuivrait qu'au bout de dix minutes de cette conversation je finirais par me taire, et que vous seriez parfaitement convaincu, non-seulement que vous avez eu raison d'agir comme je vous reproche d'avoir agi, mais encore de me répondre comme je vous reproche de m' avoir répondu.
Et d'abord, pourquoi ce mystère à votre femme de ce qu'était Charistie ?
Longtemps avant vous elle avait vu commence* l'amour de son fils et de cette malheureuse enfant. Elle ne vous en a point averti : pourquoi l'aurait-elle fait?
Ne l'avez-vous pas toujours tenue à distance de vos secrets, et ne devait-il pas être tout simple que, privée par vous de son autorité de mère pour ce qui concernait l'éducation de ses enfanta, elle cherchât à la ressaisir par la protection qu'elle accordait à un sentiment que vous ne connaissiez pas? Si votre femme eût été avertie, elle eût détourné doucement l'un de l'autre ces deux cœurs qui se cherchaient dans leur enfance. Elle devait croire à la possibilité de cette union, et ce n'est pas sa faule si elle l'a laissé croire à son fils et à Charistie.
Un jour est venu où cet amour vous est sauté aux yeux; vous avez été sage à votre manière; c'est-à-dire que vous avez défendu à votre fils d'aimer. Vous êtes un pauvre docteur en fait de passion, mon cher ami, et vous me faites
L'effet d'un médecin qui pour tout remède défendrait à un malade d'avoir la fièvre.
Votre fils n'a tenu aucun compte de votre ordonnance, ou plutôt de votre ordre, et moitié désespoir d'être fâché avec vous, moitié espérance de trouver un moyen de se passer de vous, il s'est fait militaire. Il avait peut-être, sans s'en douter, pris le meilleur moyen de se guérir selon vos vœux.
Au lieu de l'y aider, au lieu de le pousser dans cette carrière aventureuse qui, même en temps de paix, pouvait le tenir éloigné de Charistie, vous l'avez fait revenir près d'elle; je me trompe, vous avez exilé Charistie de votre maison, et vous avez dit à votre fils : « Tu ne la verras plus ; » tout cela avec cette intime conviction que du moment que vous avez parlé, tout doit plier sous votre parole.
Le cœur de votre fils a résisté. Il s'est adressé à Charistie, et c'est alors que cette pauvre fille a accompli une des actions les plus héroïques que je connaisse.
Si, en l'apprenant, vous n'êtes pas tombé à ses genoux, si vous ne lui avez pas baisé les mains avec respect et reconnaissance, tant pis pour vous ! c'était le cas ou jamais de profiter de l'anéantissement où était plongé Victor pour faire immédiatement partir Charistie, pour appeler votre fils auprès de vous, pour le consoler, pleurer avec lui ; ou si, comme vous le dites, c'est un métier que vous ne savez pas faire, pour le livrer à sa mère qui eût trouvé pour lui des inspirations qui dépassent de beaucoup ce que nous avons d'affection et de délicatesse dans le cœur.
Mais point.
Il vous fallait dix ou douze jours pour faire les comptes de la fortune de Charistie, pour lui trouver un asile convenable, que sais- je enfin? Ceci était à votre convenance ; vous n'avez pensé à personne, et parce que chacun était averti du danger, vous dites que vous n'avez rien à vous reprocher.
Répondez-moi, s'il vous plait, à ceci : Que penseriez-vous d'un père qui, ayant un fils de six ans très-affamé et trèsgourmand, laisserait à sa portée des confitures empoisonnées, et se retirerait tout tranquille après lui avoir dit :
— Il y a du poison dans ces confitures.
Si cet homme était accusé devant moi d'avoir empoisonné son fils, et que je fusse son juge, et si cet homme avait l'audace inouïe de me répondre pour se défendre : « Je l'avais averti ! » je le condamnerais à être pendu dix fois pour sa réponse, peut-être encore plus que pour son imprudence.
Eh bien, mon cher et très-cher ami, vous avez agi à peu près envers votre fils comme cet homme eût fait envers le sien.
— Mais ce n'était pas un enfant ! me direz-vous.
— Mais il était amoureux, vous répondrai-je, et vous le saviez; et avec cette passion dans le cœur, l'homme de vingt-cinq ans est bien plus enfant que l'enfant de six ans; la raison n'y fait rien, l'obéissance n'y fait rien : rien n'y fait rien.
Voilà ce que vous ne savez pas, vous; ce que je sais, moi, à qui vous avez reproché si fièrement ma vie légère, mes dépenses folles, mes inconséquences de toutes sortes.
Je rends grâce à tout ce que vous appelez mes vices, s'ils m'ont appris à être indulgent, s'ils ont empêché mon cœur
de se couvrir comme d'un bouclier de fer de cet odieux personnalisme qui, content de sa propre estime, assuré de sa propre vertu, repousse les plaintes de tous, et se croit quitte envers tous ses devoirs parce qu'il les a mathématiquement remplis selon la règle qu'il s'est imposée à luimême.
Mais ce n'est rien d'avoir désespéré votre fils; un homme qui n'aurait pas la force de résister au malheur que vous lui avez infligé, ne serait pas digne d'avoir été plus heureux ou de e devenir un jour.
Sous le poids de votre colère ou de votre malédiction, il peut encore se faire une carrière, et, sans s'attirer le blâme des honnêtes gens, chercher loin de vous d'autres affections, d'autres tendresses, qui le consolent de ses affections et de ses tendresses perdues. Il peut, s'il a de l'intelligence et du courage, arriver assez haut pour vous forcer à reconnaître, comme il l'a déjà fait une fois, que vous n'êtes pas la première nécessité de sa fortune ni de son bonheur, et qu'il peut parfaitement se passer de vous.
Je vous connais, Bonsenne, et ce serait là pour vous la plus cruelle punition que vous puissiez recevoir. Victor vous l'infligera, je l'espère non-seulement pour lui, mais pour sa sœur envers qui vous avez été, s'il est possible, encore plus froid et plus inhumain.
Ici vous n'avez pas l'excuse de la désobéissance d'Alison. En aimant le jeune Deslaurières, elle n'a point contrevenu h vos ordres. Il entrait dans vos convenances qu'elle aimât Lcopold, et elle l'a aimé, et vous en avez été heureux.
Cependant je dois vous rendre cette justice que je suis convaincu de la vérité de ce que je vais vous dire aussi
bien que de la vérité de ce que je vous ai déjà dit. Si Alison n'eût point aimé Léopold, il est certain que vous ne lui eussiez point imposé ce mariage ; mais elle l'aimait, et vous étiez ravi de voir se réaliser un projet que vous caressiez depuis longtemps dans votre esprit.
C'est alors qu'est arrivée la révolte de Victor; c'est alors que, forcé de faire quelques confidences à Deslaurières au sujet de Charistie et de sa fortune, vous avez cru remarquer dans ce jeune homme une sorte d'attention avide qui vous a fait peur.
Qu'avez-vous fait alors? Au lieu de l'éloigner de cette habitation qu'il eût peut-être oubliée au bout de quelques jours, vous l'en avez rapproché avec intention; vous avez voulu, dites-vous, sonder son ârae, et il ne vous a pas fallu aller bien avant pour en toucher la fange.
Vous l'avez vu s'éprendre avec une fureur mal déguisée de cette fortune que vous aviez le soin de faire briller à ses yeux, et une fois bien convaincu de la sordidité de ce malheureux, vous vous êtes dit à vous-même : « Cet homme n'entrera pas dans ma famille. »
Pendant tout ce temps, avez-vous pensé à votre fille ?
— Oui, sans doute, me répondrez- vous, puisque j'ai arraché son avenir à un malheur certain.
C'était bien là ce qu'il fallait faire, mais vous avez été pour elle pire que pour votre fils, lorsque vous lui avez dit :
— Léopold que tu aimes est un misérable , il faut y renoncer.
Ce n'est point ainsi qu'on heurte les sentiments d'une enfant si douce et si bonne, et lorsqu'elle doute, lorsqu'elle prie, lorsqu'elle pleure, lorsqu'elle demande s'il n'y a pas
de retour possible, il ne faut pas lui répondre froidement :
— Je suis sûr de ce que je dis.
Et si elle est jalouse, emportée et colère, il ne faut pas la traiter de folle et de déraisonnable ; et si, le doute et la pitié dans le cœur, espérant pour elle et pour son frère malheureux du même malheur, elle cherche à voir sa rivale, à avoir une explication, il ne faut pas, parce qu'elle aura désobéi à un ordre sèchement donné, la reléguer sévèrement dans la solitude de sa chambre, détourner la tête de ses douleurs, surveiller exactement les soins que lui donne sa mère, pour qu'ils ne soient tout juste que ceux d'une garde-malade. On ne fait point cela, ou, si on le fait, on est un mauvais père.
Savez -vous bien, Bonsenne, qu'une fille n'a que la maison paternelle pour asile ? savez- vous qu'il n'y a pour elle ni carrière possible, ni avenir, ni bonheur, ni honneur, en dehors de la volonté et de la protection des siens, et qu'il n'est pas généreux, qu'il n'est pas brave de peser si fort sur une tête qui ne peut se soustraire au joug ni le rompre ?
Un fils peut accepter la lutte avec son père, et je suis d'avis, moi, qu'il le doit, si son père est injuste. Ne sommes-nous pas, vous et moi, les tils de nos œuvres? et le jour où nous quittâmes ensemble le séminaire pour nous faire soldats de la république, nous avions pour tout bien notre jeunesse et notre ferme résolution d'arriver.
Ce que nous avons fait, nous pouvons l'imposer à nos fils, et peut-être vaudrait-il mieux qu'il en fût toujours ainsi, et que chaque homme en ce monde fût chargé du soin de sa propre fortune.
Mais, mon ami, dans nos mœurs, avec nos habitudes, nos préjugés, que voulez-vous que devienne une fille que sa famille abandonne ? A moins de talents extraordinaires, il faut qu'elle végète dans l'indigent état que lui procurera un travail obstiné, ou qu'elle demande sa fortune à l'inconduite.
Y avez-vous pensé, Bonsenne ?
Hélas ! oui, vous y avez pensé, et c'est pour cela que vous êtes si dur, si implacable.
Sûr de la vertu d'Alison, sûr de cette résignation angélique qui acceptera tous les sacrifices, toutes les tortures, vous abusez de cette vertu et de cette résignation.
Oui, Bonsenne, je vous le dis parce que c'est ma conviction sincère et profonde, parce que d'ailleurs ce n'est pas la première fois que je vois faire de pareils raisonnements dans les familles ; oui, si les antécédents, le caractère de votre fille, ses idées vous faisaient craindre qu'elle ne se fût révoltée contre vos duretés ; oui, vous l'eussiez ménagée davantage. Pour une faute légère, pour un entraînement de douleur et de colère, vous ne la traiteriez pas comme si elle eût été aux plus coupables extrémités ; la crainte de la voir tout à fait se perdre vous rendrait plus timide envers une nature rebelle.
Ainsi donc, ce sera parce que vous ne doutez pas un moment de la vertu d'Alison, qu'elle sera plus cruellement punie qu'une moins bonne. Vous parlerai-je de votre femme que vous privez de son fils et à qui vous interdisez même de pleurer avec sa fille, car ses larmes seraient la condamnation de votre insensibilité? Celle-là n'est pas la moins malheureuse, car un cœur de mère, entendez- vous, Bon-
senne, tient au cœur de ses enfants par un lien qui ne se brise pas comme celui par lequel ils ont tenu à ses entrailles ; et comme elle soutirait de chaque douleur de l'enfant qu'elle portait dans son sein, elle souffre plus tard de chaque atteinte qui frappe leur cœur. Votre femme est désolée; elle pleure... elle ne se plaint pas., elle n'ose pas.
Et pourquoi tout cela, je vous prie, monsieur Bonsenne? parce que vous avez dit à votre fille : Aimez ce jeune homme, et qu'elle l'a aimé, et que vous lui avez dit après : Ne l'aimez plus, et qu'elle n'a pas arraché cet amour de son cœur comme elle ôterait la robe qui vous plairait la veille et qui vous déplairait le lendemain.
Et ce mal que vous avez fait, êtes-vous bien sûr que vous n'en êtes pas coupable ? Si ce jeune homme est un misérable, comme vous le dites, ne deviez- vous pas, vous, père de famille, le mieux observer, le mieux connaître, le juger enfin avant de l'introduire si avant dans l'intimité de votre maison?
Si au contraire la fortune de Charistie a été la première tentation qui Tait fait dévier de ce droit chemin de l'honneur où vous marchiez si sûrement, au lieu d'aider à un premier mauvais mouvement, ne fallait-il pas le protéger contre un désir à peine formé, ne fallait-il pas le soutenir dans une lutte où sa force seule ne suffisait pas pour le sauver?
Vous avez eu tort, très-grand tort.
J'ai un fils, et j'espère qu'il sera homme d'honneur; mais s'il a quelque hauteur dans les idées, quelque indépendance dans le caractère, à Dieu ne plaise que je pré-
tende piler et broyer tous ces germes d'énergie et d'avenir sous le poids de mon autorité! Non certes; et je vous l'avoue, je préférerais qu'il me désobéit la tête levée, que de l'avoir réduit à eette obéissance basse, lâche, aveugle, qui vous semble la seule manière dont un fils doive recevoir les conseils de son père .
Écoutez, Bonsenne : si vous lisez cette lettre, je suis sûr que vous reviendrez à d'autres sentiments. Ce que je crains, c'est que vous ne la rejetiez à la première ligne. Si vous avez fait cela, tant pis pour vous.
Mais je me trompe, je vous ai promis de vous donner une dernière réponse de votre fils, et vous irez jusqu'au bout pour savoir s'il a obéi au dernier ordre que je lui ai porté de votre part.
Votre fils fera ce que vous voudrez, il n'ira pas demander compte à monsieur Deslaurières de son indigne conduite.
Mais je vous le dis, moi, à qui vous n'avez pas à commander en Jupiter, ce n'est pas votre défense hautaine et absolue qui a obtenu cette résignation ; ce sont les conseils d'ami que je lui ai donnés : c'est parce que je lui ai montré quel scandale il en résulterait et pour vous, et pour sa sœur, et pour Charistie, et pour sa mère. C'est pour votre repos et pour votre honneur à tous qu'il ne se vengera pas.
Vous préféreriez que ce fût parce que vous avez dit : Je le veux !.-.. Eh bien, non !... C'est un sentiment plus noble qui l'a guidé ; c'est une juste appréciation de votre position vis-à-vis d'un jeune homme qui vous a été confié par son père mourant; c'est la crainte de voir mêler le nom de sa sœur à une querelle sanglante ; c'est la pensée de ce que
vous feriez peut-être souffrir à Alison ainsi qu'à sa mère; c'est enfin toutes les bonnes raisons que je lui ai données, les raisons qu'il convient à un honnête homme d'écouter et de suivre. Et je l'estime pour cela.
Comme il faut que nos comptes soient en règle, et que je ne prétends pas que vous m'accusiez de vous avoir trahi, je vous préviens que si votre fils s'adresse à moi, soit pour une protection, soit pour de l'argent, mon crédit et ma bourse lui seront ouverts. Prenez-en votre parti.
Adieu, mon cher et vieux camarade ; quels que soient vos sentiments à mon égard à la lecture de cette lettre, je n'en signe pas moins
Votre meilleur ami.
A. R. 3IEYLAN.
Cette lettre de mon père terminait la première série des lettres que renfermait le portefeuille que m'avait remis Charistie.
Je ne puis dire combien elle me toucha et me rendit le cœur lier. Quoi que j'en eusse, l'histoire de Justine avait jeté un étrange malaise dans l'amour et le respect que j'avais pour mon père.
D'un autre côté, j'avais trop souvent appris malgré moi quil s'était fait un nom presque célèbre par ses galanteries, ses duels, ses énormes pertes au jeu, et j'aurais voulu qu'il n'en fût pas ainsi, ou plutôt j'aurais voulu L'ignorer. Mais la lecture de cette lettre me fit voir l'homme bon, l'homme
éminemment juste et sensé, qui sait faire leur part aux faiblesses humaines et qui tache de les consoler.
Je m'arrêtai dans cette lecture que jusque-là j'avais suivie avec ardeur, et je me laissai aller à contempler ce cadavre étendu près de moi.
Ainsi, me disais-je, un noble cœur, un esprit capable, une volonté sérieuse eussent animé ce corps qui s'est usé dans la débauche et qui a fini par succomber dans un combat amené assurément par une mauvaise action. Ainsi la rigueur d'un père a jeté dans le néant cette force jeune, ardente et qui aspirait au bien.
Quel est le plus coupable devant Dieu ? Et à cette heure, l'Éternel n'aura-t-il pas exaucé cette voix qui lui criait il y a à peine quelques heures :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! prenez pitié de lui î
En me rappelant ce cri de madame Deslaurières, je ne pus m'empêcher de joindre aussi les mains, d'élever mes yeux vers ie ciel et de dire aussi dans mon âme :
— Mon Dieu ! mon Dieu î prenez pitié de lui !
Et à ce moment, ma pensée allant à la femme pour laquelle sans doute il avait perdu sa jeunesse, je me demandai si elle aussi ne méritait pas qu'on priât Dieu pour elle, et si, dans les écarts inouïs où on la disait tombée depuis cette époque, tout avait été de sa faute. Elle portait le nom de madame Deslaurières, elle avait donc été mariée au lâche coquin que je ne connaissais que pour un coquin de mauvaise compagnie.
Comment cela s'était-il fait ? c'est ce que je désirais savoir, car déjà l'image de madame Deslaurières se présentait à moi sous un aspect bien différent de celui où je l'a-
vais jugée pour la première fois, et je ne sais quelle pitié curieuse et presque inquiète m'intéressait au sort de cette femme, si misérablement initiée à la science du vice dans son enfance, qui s'en était arrachée avec un si noble courage et qui était retombée si bas.
Malgré moi, je me sentais de l'avis de monsieur Bonsenne, lorsqu'il avait dit à sa femme que si Léopold eût pensé sérieusement la moitié des choses qu'il avait dites à Charistie, il eût été le seul qui eût dignement apprécié la position de l'infortunée Charistie. Il me semblait qu'il eût été digne d'un homme d'honneur de soutenir cette femme, de la relever, de la protéger contre tous, et à ces réflexions sur un passé fatalement accompli se joignait cette pensée encore informe que l'œuvre pouvait encore se refaire, et qu'il restait dans l'âme de madame Deslaurières assez de hauteur de sentiment pour recommencer sa réhabilitation, s'il se trouvait près d'elle un cœur capable de l'y pousser.
Cependant je voulus connaître la fin de cette histoire bizarre, et je repris ma lecture.
Il me parut, en feuilletant les premiers papiers, que ce n'étaient plus des lettres écrites avec une espèce de suite comme les précédentes. Il y avait une foule de notes, puis des lettres.
Je les insère ici textuellement, dans Tordre où je les trouvai et où je les conservai.
(Cette note était de la môme main que celle où il était enjoint à monsieur Bonsenne de marier Charistie) :
« La personne qui désire que le mariage de mademoiselle Lambert se fasse le plus tôt possible se trouve, par un hasard inutile à expliquer ici, avoir rencontré pour cette jeune personne un mari tout à fait convenable. Il s'agit d'un monsieur Deslaurières , que monsieur Bonsenne doit connaître. La position est convenable et sera améliorée.
» Il est bien entendu que c'est mademoiselle Charistie Lambert, née à Strasbourg le 19 mai 1796, qui épouse monsieur Deslaurières. »
Cette note n'était point signée: j'en savais assez pour supposer qu'elle devait venir de madame de Belnunce. Seulement je ne comprenais pas comment Deslaurières avait pu arriver jusqu'à elle.
La note suivante me le fit deviner. Elle était de la main de mon père ; la voici :
a Si le prince de Morden tient absolument à obtenir l'avancement qu'il demande pour monsieur Léopold Deslaurières, il faut quii en parle non-seulement au ministre lui-même, mais au directeur de la division de l'infanterie et au chef immédiat de monsieur Deslaurières.
» Une démarche de la part du prince sera toute-puissante sur les bureaux, et il est nécessaire que le prince soit persuadé qu'en France les bureaux sont aussi puissants et plus puissants que le ministre ; à moins que le prince ne s'adresse directement à S. M., auquel cas, si le roi daigne dire un mot, l'aflaire sera emportée. »
Il résultait de ceci que le prince de Morden avait sans doute appris par Victor ce qui s'était passé chez son père, et que, désireux de marier Charistie, il eût pris le premier venu qui se présentait. Mais quel intérêt pouvait avoir le prince à ce mariage? voilà ce que je ne pus comprendre dans le premier moment.
Mais je ne m'arrêtai point à rechercher cet intérêt, et je continuai ma lecture en trouvant une troisième note de l'écriture de monsieur Bonsenne :
« Aujourd'hui à midi, le mariage de mademoiselle Oharistie Lambert, née le 19 mai 1796, avec monsieur Deslaurières, chef de bureau au ministère de la guerre, a été célébré comme il a été convenu.
» Le montant de la fortune de mademoiselle Charistie Lambert, consistant en une inscription de rente de vingt-six mille six cent soixante-six francs soixante-six centimes, a été remis audit sieur Deslaurières par madame Lambert, en qualité de tutrice de sa fille. Reçu de cette somme a été porté au contrat déposé chez Mp Boileau, notaire, rue de Richelieu.
» On pense que tout a été fait selon les désirs de qui de droit. Il n'y a donc plus rien à réclamer des bons offices de ceux qui ont pu s'entremettre dans ce mariage, et on espère qu'il n'en sera plus question à leur égard. »
Monsieur Bonsenne, je n'en pouvais douter d'après la correspondance que je venais de lire, était l'agent de madame de Belnunce, qui, après avoir retrouvé sa fille, avait voulu lui faire une belle et bonne position.
Rigide observateur de ses engagements, il avait sans doute poussé le rigorisme jusqu'à être l'exécuteur de la volonté de madame de Belnunce en faisant le mariage de Charistie et de Deslaurières, et probablement qu'une fois ce devoir accompli, il s'était complètement retiré d'une affaire qui avait eu de si fâcheux résultats pour sa famille.
Cependant je ne trouvais encore rien de ce que je cherchais, lorsque je tombai sur un papier fort malpropre et dont l'aspect me partit assez bizarre. Non-seulement je ne compris pas du premier coup en quoi ce papier pouvait se rattacher à l'histoire de Charistie, mais encore je ne compris pas même le sens particulier de ce que je lisais. Cependant ce papier avait vivement excité ma curiosité. Il était d'une écriture que je reconnaissais parfaitement, de l'écriture d'un homme que je haïssais de cette haine qu'on porte à tout ce qui est laid, plat et méchant; ce papier, dis-je, était de l'écriture de Morinlaid.
On doit se rappeler que ce fut lui qui le premier me parla de madame Deslaurières, le premier qui me jeta dans le cœur, contre une femme belle, jeune et que je ne connaissais pas, ce dégoût, ce mépris qui m'avait rendu si inconvenant et si brutal vis-à-vis d'elle.
Je lus donc ce papier avec toute l'attention possible, et dans l'espoir d'y trouver quelque nouvelle preuve de la bassesse et de la lâcheté de mon ami Morinlaid. Il me semblait que j'avais besoin de mépriser et de haïr encore plus cet homme qui, j'en avais le pressentiment, devait être pour quelque chose dans les nouveaux malheurs de Charistie.
Hélas ! il est vrai, cette conduite, cette légèreté de ma-
dame Deslaurières, qui m'avaient paru si odieuses, je ies considérais déjà comme des malheurs. Malgré moi je m'intéressais à cette femme, et peut-être ce fut le premier mouvement d'amour qui me troubla pour elle, que cet intérêt curieux que j'éprouvai à côté du cadavre d'un malheureux que l'amour qu'elle lui avait inspiré avait perdu et tué.
Cette réflexion que je fais aujourd'hui ne me vint point dans ce moment. Je ne croyais encore qu'à ma haine pour Morinlaid, et ce fut poussé par ce sentiment que je lus pour la sixième fois le manuscrit suivant :
A remettre à monsieur le directeur de la Gaité.