MADAME DESLAURIERES A SON MARI
Mon ami, il faut que je t'écrive, il le faut ; voilà huit jours que cet horrible secret me pèse. J'ai beau chercher, dans les distractions les plus nombreuses, h ne pas y penser... il me revient à l'esprit. Assurément je ne veux point faire ici de rigorisme; l'expérience et tes conseils m'ont appris le vide et l'hypocrisie de cette fausse vertu qui fait de la vie un sacrifice éternel à des devoirs factices.
J'ai appris à la voir riante, pleine de plaisir, et lorsque je vois avec quelle rapidité arrive la vieillesse avec son cortège de hideuses infirmités, je comprends toute la sagesse de ta gaie et joyeuse philosophie.
Mais cependant, mon ami, il doit y avoir même à cette vie un point de départ qui ne soit pas un mensonge. Lorsque tu m'as aimée, lorsque tu m'as demandé ma main J'ai cru à ta pitié pour moi. Puis, lorsque tu m'as dit, avec ton aimable gaieté, qu'on lutte avec le chagrin par le plaisir, avec un passé fâcheux par un présent qui le fasse oublier, qu'on ne tue pas ce passé, mais qu'on l'ensevelit sous des fleurs, je t'ai cru, Léopold, je me suis abandonnée à tes conseils, et, je puis le dire, j'ai eu raison.
Dans cette vie nouvelle où tu m'as jetée, mon embarras a été grand d'abord. Je n'étais pas accoutumée à tant de rires, à une si légère appréciation de toutes choses.
On m'avait fait d'abord des devoirs si pesants, que j'ai eu peur; mais bientôt j'ai vu que c'était moi qui avais tort d'être ce que j'étais ; j'ai fait ce que tu as voulu, et tu as si bien fait, qu'il ne m'est plus resté une heure pour penser à un passé qui avant toi m'était une obsession de tous les instants.
Je te dois donc, mon Léopold, le seul bonheur que j'aie goûté dans ce monde. Mais si je m'étais trompée, si cet amour sur lequel je m'appuie avec tant de confiance n'était qu'un calcul, si la fortune qu'une main inconnue m'a léguée avait été la seule séduction qui t'eût entraîné vers moi, oh ! je comprends qu'alors tout l'édifice de mon bonheur serait détruit.
Tl faut tout te dire, Léopold : un de tes amis, un homme sur lequel je pensais que tu pouvais compter, m'a osé déclarer son amour. Tu conçois de quelle façon j'ai reçu son aveu. Ma première défense a été de parler de ton amour que je blesserais.
Cet homme s'est mis à rire... 0 Léopold, il m'a fait un mal affreux... Il m'a parlé le même langage que vous me parliez il y a un an. 11 m'a dit que c'était la sainte pitié que lui inspirait mon malheur qui l'avait poussé à me faire l'aveu de son amour. Il m'a dit qu'en me voyant aussi cruellement abandonnée que je l'étais, il avait voulu être mon ami.
Cet homme m'a épouvantée; je l'ai interrogé. Il sait mon secret. Qui donc le lui a appris? C'est vous, dit-il. Quand? A l'époque où vous cherchiez à m'épouser pour réparer le désordre de vos affaires et vous assurer une fortune. J'ai repoussé cette imputation avec horreur. . . Alors il m'a raconté des faits... il m'a lu des lettres... Sont-elles de vous ces lettres? cet hommes ne les a-t-il pas supposées ? n'at-on pas contrefait votre écriture ?
• Léopold, j'ai besoin d'une réponse de vous, j'ai besoin que vous me disiez que cet homme en a menti... car s'il avait dit la vérité... que seriez-vous donc, mon Dieu!... je n'ose y penser.
Mais cela n'est pas vrai... n'est-ce pas? vous démentirez cet homme, vous prouverez sa calomnie; il le faut, je vous le demande à genoux. Vous le ferez... vous ne voulez pas que je vive avec la pensée que vous êtes... Oh ! non, je ne veux pas écrire ce mot, ce serait une injure, car cet homme a menti, j'en suis sûre...
Ayez pitié de moi, mon ami... j'attends!
CHARISTIE.
MONSIEUR DESLAURIERES A MORINLAID.
Monsieur Morinlaid, vous êtes le dernier des lâches!... et cette fois je ne vous pardonnerai pas.
A demain.
DESLAURIERES.
MORINLAID A MONSIEUR DESLAURIERES.
Vous êtes toujours le même imbécile... Ce que j'ai dit à votre femme, je ne l'ai dit encore à personne... vous l'oubliez... Et ce que je n'ai pas dit à votre femme, c'est qu'elle n'a pas seulement à se venger de vos calculs passés, mais de votre inconduite présente. J'ai diné hier avec Charles : il m'a dit avoir déjà vendu pour votre compte près de six mille livres de rente. Votre femme sait que vous l'avez épousée pour sa fortune... Je me réserve de lui apprendre ce que vous faites de cette fortune.
Bonjour.
MORINLAID.
No 5 t.