‹ Les drames inconnus (volume 5)Chapitre 4 sur 40 · UNE LACHETE · texte numérisé non relu

UNE LACHETE

Le lendemain venu, je n'avais gardé qu'un souvenir de ma rencontre de la veille, celui de l'histoire du mouchoir acheté par madame Deslaurières et du mouchoir désiré par madame Sainte-Mars.

Mais , comme madame Deslaurières, mon imagination avait parcouru, sinon beaucoup de pays, du moins beaucoup d'idées, avant de s'arrêter à cet incident.

J'avais étudié madame Deslaurières, et comme je n'avais

absolument rien compris à ce caractère le plus souvent gai et irréfléchij et qui lui laissait cependant percer dos boutades de sentiment, je conclus mes réflexions par cette phrase :

— C'est une pauvre tête folle qui ne sait ni ce qu'elle dit ni ce qu'elle sent.

Toutefois, il y avait en moi quelque chose qui se refusait à admettre cette conclusion, et plus d'une fois je me dis que j'eusse été curieux de connaître cette femme, si elle eût été autre chose que ce qu'elle était.

J'en avais l'esprit beaucoup plus occupé que je ne pouvais le croire, et je me pris à comparer sa beauté à celle de madame Sainte-Mars. Je ne lui permis pas un instant de supporter la comparaison; mais j'avais comparé ensemble ces deux femmes, honneur que je n'eusse pas fait à madame Deslaurières deux jours auparavant.

Mes réflexions sur ma rencontre avec madame Deslaurières m'avaient donc ramené à madame Sainte-Mars, et ma pensée sur la belle Fanny s'était arrêtée au désir qu'elle avait montré d'avoir ce magnifique mouchoir. Je ne rêvais plus qu'à une chose, c'était au moyen de le lui offrir.

Cela me paraissait de la dernière élégance : elle a manifesté un désir, et ce désir, il a été accompli par qui ? Elle ne peut le comprendre d'abord, mais je parais tout à coup et je me laisse deviner ; elle est ravie, charmée, elle commence à faire attention à moi, puis, si une nouvelle occasion se présente, je...

Cependant je m'arrêtai en songeant que cette manière de procéder devait aller vite.

Je ne renonçai pas pour cela à mon projet, oubliant

qu'on n'entre pas en campagne d'une façon si leste, quand on n'a pas de capitaux pour la soutenir.

Ce à quoi je ne pensais pas surtout, c'est qu'en prétendant m'introduire ainsi chez madame Sainte-Mars, je la traitais en actions comme je n'aurais souffert que personne la traitât en paroles.

Supposer qu'un riche présent (et pour moi c'était un très-riche présent), supposer, dis-je, que ce présent m'ouvrît la porte de madame Sainte-Mars, c'était la réduire au rôle que lui avait attribué monsieur Bonsenne, et contre lequel je m'étais récrié.

Ce ne fut point par oubli que je ne considérai pas la question sous ce point de vue.

Bien au contraire, j'y pensai ; mais, de bonne foi, de très-bonne foi, je trouvai que du moment que cela s'adressait à madame Sainte-Mars, et que c'était moi qui le lui adressais, c'était une galanterie de très-bon goût. Qu'un autre eût fait la même chose pour madame Deslaurières , j'eusse trouvé le monsieur un faquin et la dame...

Mais il faut que je raconte comment je mis ce beau projet à exécution et ce qui en arriva.

On doit se rappeler que je savais qu'il existait dans le passage des Panoramas un mouchoir pareil à celui qu'avait désiré madame Sainte-Mars. Je me résolus à l'acheter.

Le prix était de beaucoup au-dessus de ma fortune, et je regrettai vivement de ne pas avoir accepté les billets de banque que m'avait offerts mon tuteur; mais enfm,en faisant ressource de quelques bijoux, et, grâce à ma pension que j'avais touchée la veille, je réunis le capital nécessaire.

Je courus dans le passage des Panoramas, je découvris

le précieux mouchoir dans un magasin tenu par deux sœurs fort célèbres dans ce temps-là par leur beauté. Je les reconnus pour les avoir rencontrées souvent dans notre maison.

Lorsque je demandai le prix du mouchoir, et qu'elles virent que j'étais prêt à l'acheter sans marchander, elles se regardèrent, et l'une d'elles dit à l'autre :

— J'en suis sûre.

L'aînée me regarda d'un air de pitié, et me dit :

— Où faut-il envoyer cela à monsieur ?

— Je l'emporterai.

— Monsieur, il y a quelque chose à faire encore au mouchoir ; on l'enverra à monsieur.

— Eh bien, dis-je, envoyez chez monsieur Meylan, rue de Provence, n° 3.

— C'est cela, fit l'une des deux sœurs à l'autre.

Je tirais la somme de ma poche; les deux sœurs me regardaient.

— Un jeune homme si jeune ! disait l'une tout bas.

— Ah ! pour un caprice de toilette, elle ferait je ne sais quoi.

— Quelle femme!

J'écoutais tout en rangeant mes piles de pièces de cent sous.

— Vraiment, dit l'une, qui voyait comme à regret se vider mes poches, j'ai envie de ne pas vendre.

J'étais confus; mais cependant j'allais me fâcher, car il me semblait qu'elles insultaient Fanny, lorsque celle

qui ployait le mouchoir dans son enveloppe le jeta sur le comptoir, en disant d'un ton quasi courroucé :

— Ah ! cetle madame Deslaurières !

Le sens de ces demi-mots était facile à comprendre. Les deux lingères m'avaient reconnu , comme je les avais reconnues.

La veille, madame Deslaurières avait admiré ce mouchoir dans leur magasin ; elle l'avait désiré, et je satisfaisais ce désir. A quel prix? Ni l'une ni l'autre des deux sœurs ne semblaient douter du prix qu'elle y mettrait, si je l'exigeais.

En une seconde, je pensai à tout cela; je le compris; et, satisfait de voir que les réflexions des deux marchandes ne s'adressaient pas à ma divh Hé, je quittai le magasin sans dire une parole.

C'est là une des lâchetés les plus honteuses qu'ait pu faire un homme, et je m'en accuse pour qu'elle serve de leçon à ceux qui, sans jouer eux-mêmes avec l'honneur d'une femme, le laissent outrager à leur propos, quoiqu'ils ne soient pas coupables de l'outrage.

J'emportai mon mouchoir sans penser à madame Deslaurières, tout préoccupé du moyen de le faire parvenir à celle à qui je le destinais.

Page 1