LE MOUCHOIR
Je passai le reste de ma journée à combiner une façon élégante d'offrir à madame Sainte Mars le cadeau qui m'a-
4fj LES DRAMES INCONNUS
vâit coûté le meilleur de ce que je possédais. 11 est inutile que je dise tous les projets plus ou moins ridicules, toutes les lettres plus ou moins absurdes qu'enfanta mon imagination .
Le soir venu, je n'avais pris aucun parti à ce sujet, et il était dix heures.
Je rentrais chez moi, mon mouchoir en poche, lorsqu'il me passa par la tête une idée que je mis à exécution, précisément parce que je n'eus pas le temps d'y réfléchir et de la discuter.
Je sonnai à la porte de madame Sainte-Mars, et je dis à Victoire qui me l'ouvrit :
— Voici un mouchoir que je viens de trouver dans l'escalier; je suppose qu'il appartient à votre maîtresse, et je désire le lui remettre.
Je crus un moment que j'avais perdu ma cause, car Victoire prit paisiblement le mouchoir de mes mains, et me répondit :
— Je vous remercie, monsieur, je vais le remettre à madame.
Je l'arrêtai cependant et lui dis :
— Informez-vous d'abord s'il lui appartient, j'attends votre réponse.
Probablement Victoire voulut que j'entendisse de mes propres oreilles la manière dont elle accomplirait sa commission, car elle laissa ouverte la porte qui menait de cette petite antichambre au boudoir et du boudoir à la chambre à coucher, et je pus l'entendre qui disait à la belle Fanny :
— Madame, c'est notre voisin, monsieur Michel Meylan,
AMOURS Dl VICTOR B0NSEN1SE 47
'qui a trouvé ce mouchoir, et qui vous fait demander s'il vous appartient.
— Ce mouchoir! dit madame Sainte-Mars d'un ton dolent ; ce mouchoir ! continua-t-elle d'un ton plus animé; ce mouchoir! répéta-t-elle encore d'un accent tout à fait curieux, mais comment cela se fait-il? c'est précisément celui que cette impertinente madame Deslaurières m'a soufflé sous le nez !
L'expression n'était point élégante; mais je crus entendre un petit chut! par lequel Victoire avertit sa maîtresse que j'étais là, et prévint probablement les expressions encore plus libres qui auraient pu échapper aux lèvres angéliques de madame Sainte-Mars.
En effet, sa voix devint tout à coup plus douce, plus nonchalante.
— Mais où donc, reprit madame Sainte-Mars, monsieur Ifeylan a-t-îl trouvé ce mouchoir?
— Il m'a dit, je crois, qu'il l'avait trouvé dans notre escalier.
— Ce n'est pas possible.
11 y eut un moment de silence; puis Fanny ajouta avec un léger ricanement :
— A moins que la belle madame Deslaurières ne l'ait perdu en allant faire quelque visite de ce côté de la maison.
il pour la seconde fois que madame Deslaurières prenait la responsabilité de ce mouchoir.
Comme je l'ai dit, la première fois je ne l'en avais pas défendue, mais cette fois-ci il m'était presque impossible de la défendre, car madame Sainte-Mars ajouta :
— Dans tous les cas, ce mouchoir ne m'appartient pas ; remettez-le à monsieur Michel Meylan.
Victoire revint et me rendit le mouchoir en me disant :
— Ii n'est point à madame; et si vous voulez le rendre, adressez-vous à madame Deslaurières, à qui il appartient.
Le dépit que j'éprouvais de la mauvaise réussite de ma comhinaison me donna un courage que je n'aurais point eu sans cela, et je répondis à Victoire :
— Je suis certain, parfaitement certain, que ce mouchoir n'appartient pas à madame Deslaurières.
— D'où le savez-vous ? me dit Victoire.
— J'en suis sûr, parfaitement sûr, lui dis-je. Victoire se mit à rire d'un air moqueur, et me dit :
— C'est possible ; mais ce qui est également sûr, c'est qu'il n'appartient pas à madame ; vous pouvez donc chercher ailleurs à qui rendre votre batiste, vos broderies et vos dentelles.
Il n'y avait rien à répliquer à cela, et j'allais me retirer, lorsque la voix de madame Sainte-Mars se fit entendre, disant du ton le plus languissant :
— Qu'y a-t-il donc, Victoire? à qui parlez-vous donc d'une façon si leste ?
— C'est monsieur Meylan, cria Victoire sans quitter sa place, qui veut absolument que ce mouchoir vous appartienne.
— Eh ! mon Dieu! fît madame Sainte-Mars en paraissant à la porte de sa chambre et en s'avançant vers nous, ne pourriez- vous pas expliquer cela à monsieur d'une manière plus douce et plus polie ?
Je saluai mon ange. Elle s'inclina légèrement et ajouta:
— Veuillez donc entrer un moment, monsieur; il y a dans tout ceci un malentendu qui cessera bientôt, je l'espère.
Victoire ouvrit de grands yeux indignés, et pendant que je suivais sa maîtresse, elle lui jeta un geste de malédiction.
J'étais entré dans la chambre; madame Sainte-Mars me montra un siège de la main, et se retourna vers Victoire qui nous avait suivis jusqu'à la porte.
— Oh ! madame... lui fit cette fille d'un ton suppliant et triste à la fois.
— Laissez-nous, repartit madame Sainte-Mars d'un ton glacé.
Victoire sortit, et je restai seul avec Fanny.
J'étais donc arrivé où je voulais, j'étais en présence de cette femme qui avait occupé mes pensées et mes rêves.
Si le charme inconcevable dont elle m'avait séduit s'était un moment dissipé au contact des cruelles accusations qui m'avaient été faites contre elle, ce charme reprit tout son empire Lorsque je nie trouvai en sa présence.
L'éblouissementque m'avait cau>é la beauté de Fanny à sa première apparition avait agi sur moi comme un de ces éclairs fulgurants qui enveloppent l'être tout entier et le frappent au cœur, où ils laissent un ressentiment douloureux; à ce moment sa beauté rayonnait à mes yeux comme une chaleur douce et intense à la fois; elle me pénétrait, et je sentais pour ainsi dire mon àme se fondre à son aspect. Nulle femme ne triomphe si complètement sans que son cœur soit ému ou sa vanité flattée.
Fanny laissa tomber un sourire de ses lèvres vermeilles, et comme si elle avait compris que je fléchissais sous le poids de ce bonheur inattendu, elle me fit signe de m'asseoir et resta debout devant moi, de l'autre côté de la cheminée, le coude appuyé sur le marbre, la tête inclinée vers sa main dont les doigts blancs et roses jouaient avec les longues boucles de ses cheveux blonds. Elle était vêtue d'un peignoir blanc et flottant, et dans le demi-jour de cette chambre doucement éclairée par une lampe soigneusement voilée, elle semblait une ombre qui vient dire à celui qu'elle a aimé les secrets d'une autre vie, ou bien un de ces Enges envoyés du ciel qui viennent avertir l'homme et qui lui montrent la route où il doit marcher.
Était-ce ma jeunesse, était-ce le pouvoir de cette femme, était-ce le vertige de mon imagination trop longtemps et trop inutilement occupée d'elle, qui me jetait dans ce ravissement? Qu'importe! mais, je dois le due, jamais, à aucune époque de ma vie, je n'ai éprouvé une sensation pareille.
Madame Sainte-Mars me regardait avec un étonnement qui venait sans doute de l'expression extraordinaire de mon visage.
Enfin elle me dit d'un ton plein de douceur :
— D'où vous vient ce mouchoir, monsieur?
— Vous l'avez désiré, madame, et le voici.
— Mais n'est-ce pas, reprit-elle en m'observant d'un air railleur, celui de madame Deslaurières?
— Il y en avait deux à Paris, madame, et si madame Deslaurières a eu le premier, voici le second.
AMOURS DE VICTOR BONSENNE 5i
Madame Sainte-Mars prit le mouchoir que je lui présentais, s'assit en face de moi, et parut vouloir l'examiner.
A vrai dire, elle ne le regarda pas, elle était visiblement embarrassée, et cherchait un moyen do, me faire comprendre l'inconvenance de ma démarche. Enfin elle releva la tète, s'accouda sur le bras de son fauteuil, dans une de ces postures gracieuses qui ajoutent au charme tout-puissant de la beauté, et se penchant vers moi, les yeux fixés sur les miens, elle me dit d'une voix dont il semblait qu'elle voulait ménager la colère :
— Eh bien! monsieur, où voulez- vous en venir?
Je crois que la question eut embarrasse un plus habile que moi, et je me sentis rougir jusqu'au blanc des yeux. J'essayai de parler, et je ne le pus pas; j'étais ému à faire pitié.
Madame Sainte-Mars reprit donc avec une douceur angélique :
— Vous n'osez pas me le dire ? eh bien, je vais parler pour vous. Vous m'avez vue, monsieur, me dit-elle, vous m'avez trouvée belle; je vous ai plu, je le crois; vous m'aimez, vous me l'avez écrit.
Vous avez voulu à tout prix entrer chez moi.
Un de vos amis, qui est aussi le mien, ne s'est pas trompé aux sentiments qui vous ont fait l'interroger sur mon compte, et au désir de m'ôtre présenté que vous lui avez peut-être manifesté sans vous en douter. Il a feint de ne pas vous comprendre; alors, profitant d'un hasard dont je ne vous demande pas l'explication, et qui vous a appris le désir que j'avais montré d'avoir ce chiffon, vous vous
l'êtes procuré je ne sais à quel prix, et vous êtes venu me le mettre sous les yeux, vous disant en vous-même :
« Il est impossible que cette femme ne fasse pas attention à un homme qui se met si facilement et si rapidement aux ordres d'un de ses caprices. Elle voudra le voir, elle consentira à l'entendre, je lui dirai que je l'aime, et alors... »
Madame Sainte-Mars s'arrêta.
J'étais confus et comme anéanti de ce qu'elle venait de me dire. Je me tenais devant elle, les yeux baissés, comme un enfant surpris en flagrant délit.
Madame Sainte-Mars garda un moment le silence et répéta :
— Et alors...
Fanny se tut encore et reprit une troisième fois :
— Et alors...
Puis, comme je ne répondais pas, elle ajouta :
— Allons, monsieur, à votre tour de parler; je crois vous avoir fait assez sincèrement l'histoire de ce qui s'est passé jusqu'à ce jour dans votre cœur pour que vous daigniez me confier ce qu'il espère de l'avenir.
Ces dernières paroles avaient été empreintes d'une raillerie mordante.
Si madame Sainte-Mars avait gardé jusqu'au bout l'accent bienveillant et doux dont elle m'avait d'abord parlé, si elle m'avait accablé du poids de sa terrible douceur, je crois que j'aurais essayé de m' excuser, et qu'après quelques paroles à peine balbutiées, je me serais retiré honteux> confus et presque désespéré.
Ma susceptibilité se cabra sous le fouet de sa moquerie, et je lui re'pondis avec plus d'assurance qu'elle ne pouvait m'en supposer, d'après le trouble que j'avais montré jusqu'à ce moment :
— Madame, l'espérance de l'amour... c'est l'amour.
— Vraiment ! lit-elle d'un ton sardonique.
— Puisque vous avez reçu ma lettre, madame, vous savez, lui dis-je d'un ton plus humble, quelle peut être l'espérance d'un pareil amour.
— Ah! me dit-elle toujours du même ton moqueur, il s'agit toujours de mariage ?
— Pensez-vous, madame, que j'aie pu avoir d'autres projets?
— Ah çà ! reprit-elle en se jetant négligemment au fond de son fauteuil, avcz-vous bien réfléchi à ce que vous venez de me répondre? Vous voulez m'épouser, mais vous ne me connaissez pas, vous ne savez pas qui je suis.
— Je le sais parfaitement, madame, lui dis-je.
— Ah ! fit-elle en fronçant le sourcil et en pesant chacun de ses mots, vous savez que je suis la veuve du comte de Sainte-Mars.
— Morinlaid me l'a dit, madame, et...
Je n'osais pas affirmer que je le croyais, mais je n'osais pas dire non plus que j'avais été détrompé à ce sujet.
Madame Sainte-Mars garda le silence comme moi, puis elle reprit :
— Vous savez la vérité, monsieur; ne jouez pas au fin avec moi, et dites-moi sincèrement la vérité. Dans quel but êtes-vous venu ici?
A cette dernière question, je sentis que depuis un quart d'heur? j'étais stupide, je me noyais, je coulais à fond; encore quelque:- minutes de ia lourde timidité sous laquelle je succombais, et j'étais tout à fait perdu.
Je me révoltai contre moi-même, je me relevai au risque d'être aussi maladroit par mon audace que je l'avais été par ma faiblesse, et je répondis brusquement à madame Sainte-Mars :
— Vous me demandez pourquoi je suis venu ici? Eh bien, madame, à vrai dire, je n'en sais rien; je suis venu parce que je vous aime; je suis venu parce qu'il me fallait vous faire cet aveu, dût-il m'en coûter ma vie, dût-il m'en coûter votre colère et votre mépris, ce qui est bien pis !
Je suis venu, parce que pour venir j'aurais brisé votre porte, acheté vos dome^iques, parce que je serais monté par la fenêtre, parce que je serais descendu par la cheminée; je suis venu comme les fleurs vont au ciel, comme les ballons vont aux nuages : c'était un attrait auquel je ne pouvais pas résister, je suis venu pour vous voir; que voulez-vous que je vous dise? j'ai été fou, je le suis encore, et j'ai bien peur de l'être toujours.
— A la bonne heure ! me dit madame Sainte-Mars avec un rire bienveillant, voilà ce qui s'appelle parler, et maintenant que vous m'avez fait votre déclaration, causons un peu raison.
Pour m'épouser, il faudrait être votre maître, et vous ne l'êtes pas ; d'ailleurs, ceci soit dit sans blesser votre vanité, si je voulais me marier, je trouverais près de moi un mari qui vaut mieux que vous sous tous les rapports.
— Je le crois, madame, répondis-je du ton le plus piqué" du monde.
— Sous tous les rapports en fait de mariage, veux -je dire, reprit madame Sainte-Mars avec une ironie cruelle. Sans connaître votre fortune, je sais que la sienne est une de celles que Ton cite parmi les plus opulentes. Sans discuter la valeur de votre nom, je dois vous dire que le sien est un des plus illustres de notre e'poque ; quant aux qualités de l'esprit et de la personne, dit-elle en baissant les yeux, je ne veux point établir de comparaison, car je n'ai pas l'honneur de vous connaître assez pour cela.
Le congé était formel et catégorique. Je me levai et je dis à madame Sainte-Mars :
* — Pardonnez-moi, madame, d'avoir cru à tort qu'un amour sincère pouvait exciter sinon du retour, du moins un peu de pitié.
J'étais gonflé de larmes de dépit et de douleur. Je ne pus les retenir toutes, et malgré moi je sentis mes yeux se mouiller et des pleurs involontaires couler sur mon visage.
— En êtes-vous là? me dit tout à coup madame Sainte- Mars; m'aimez-vous à ce point?
Je ne pus me contenir et je tombai à genoux devant elle.
— Oui, lui dis-je, je vous aime, je vous aime comme un fou; donnez-moi seulement le droit de vous voir, de vous parler et de vous entendre ; ne détournez pas la tète quand je passerai, et quand j'aurai passé cent fois devant vous, accordez-moi un seul regard, et je vous bénirai, je vous adorerai, je serai heureux.
S6 LES DRAMES IJNCONNUS
J'étais à genoux devant madame Sainte-Mars; j'avais pris ses mains que je serrais avec ardeur dans les mienne?.
Tout à coup elle se recula vivement, se leva et tira le cordon de la sonnette de la cheminée; Victoire parut.
La conduite de madame Sainte-Mari avait été jusqu'à ce moment celle d'une femme bonne, indulgente et douce, qui avait d'abord essayé de ramener par la raison un écervelé qu'égarait sa passion. Plus tard, elle y avait mêlé quelques railleries, mais elle en avait bien sincèrement le droit.
Enfin, pressée par des prières qui, si elles ne sortaient pas complètement du respect qui lui était dû, devaient cependant l'embarrasser, elle appelait à son aide la présence d'un tiers pour faire cesser des transports inconsidérés ; je ne pouvais m'en plaindre.
A l'approche de Victoire, toutes ces considérations me frappèrent à la fois. Je compris tout d'un coup combien j'avais été niais et suffisant, timide et furieux, et restai à genoux la tête basse, m' attendant à la phrase d'usage :
« Reconduisez monsieur. »
Jugez donc quel fut mon étonnement lorsque je sentis une des mains de madame Sainte-Mars s'appuyer tout à coup sur mon front, tandis que l'autre, me prenant librement le menton, me reîeva vivement la tête. De cette façon, elle me tourna le visage vers Victoire, et lui dit d'une voix pleine d'une charmante gaieté :
— Eh bien, Victoire, comment le trouves-tu ?
Et sans attendre la léponse, elle s'en alla dans une autre chambre en déroulant joyeusement les sons perlés de *a voix et les notes rapides d'un chant capricieux.