‹ Les drames inconnus (volume 5)Chapitre 8 sur 40 · UN NOUVEAU PERSONNAGE · texte numérisé non relu

UN NOUVEAU PERSONNAGE

Comme cela arrive toujours en pareil cas, nous gagnâmes la première partie.

Cela amenait de droit une revanche, et, comme de droit encore, nous étions en train de la perdre, lorsque tout à coup s'ouvrit avec fracas une porte qui conduisait dans les arcanes de cet étrange café.

Un jeune homme entra, faisant à lui seul plus de bruit que tout le reste des consommateurs.

— Est-ce qu'on dort ici? cria-t-il; allons, la poule ! la poule !

11 s'approcha de notre table en disant aux jeunes gens qui jouaient avec nous :

— Tiens! qu'est-ce que vous faites donc là, vous autres? Les regards de ce nouveau venu se croisèrent avec ceux

d'Olivier, qui lui répondit :

AMOURS DK VÎCTOft bONSENNE 7i

— Messieurs vos amis nous font l'honneur de jouer avec nous.

A cette réponse, ce monsieur pousse une exclamation singulière, comme si la rencontre d'Olivier l'eût étonné. Je me retournai pour voir son visage, mais il était déjà loin et interpellait d'autres jeunes gens.

La manière dont Olivier avait soutenu le regard de ce vaurien et la manière très-prompte dont il s'était éloigné donnèrent probablement à nos joueurs une idée assez exacte du fonds qu'ils pouvaient faire sur notre niaiserie; car presque aussitôt ils cessèrent la partie, et allèrent se mêler à la poule que le jeune homme avait organisée.

Je m'étais placé près d'Olivier, dont le visage profondément contracté m'épouvantait.

Je voulais voir quel était le jeune homme qui venait de s'approcher de nous. C'était sans doute celui qu'il venait chercher et qu*il avait découvert; il le suivait d'un regard ardent.

Je le distinguai assez difficilement au milieu de tous ceux qui l'entouraient; mais il me parut remarquable par l'opulence bizarre de sa toilette.

Il avait un vaste pantalon, qu'on appelait charivari, tout garni de boutons d'argent; il portait une redingote de velours en polonaise, sur un linge d'une blancheur irréprochable avec jabot et manchettes; il était sans gilet. Une cravate noire en corde lui laissait à peu près le cou nu.

Sa main, que je vis se poser sur le billard, était d'une grâce et d'une forme parfaites. Ses cheveux, d'un beau noir bleu et luisant, s'échappaient à larges boucles d'une casquette en béret.

A plusieurs fois^ et comme si c'eût été un fait exprès, quelqu'un me le cacha au moment où j'allais voir sa figure.

Cependant quelques camarades de ce jeune homme remarquèrent la persévérance avec laquelle Olivier le regardait.

Je devinai qu'on le lui disait, mais à plusieurs fois il se contenta de hausser les épaules, sans daigner se tourner vers l'insolent qu'on lui désignait.

Je vis qu'on chuchotait, mais bientôt l'ardeur du jeu l'emporta, et l'on nous oublia complètement Olivier et moi.

La poule touchait à sa fin, et moi-même, absorbé par la lecture d'un journal, je ne faisais plus beaucoup d'attention à ce qui ?e passait autour de moi, lorsque je vois Olivier se lever en disant le mot consacré parmi les joueurs de billard :

— Pachète la bille.

— Impossible, lui dit-on, vous n'êtes pas de la partie.

Il ne restait plus que deux joueurs, celui qui proposait de vendre sa bille et le jeune homme qu'Olivier était venu sans doute chercher.

— Je donne le prix que demande monsieur, et j'ajoute dix francs de pari à la poule, si monsieur, fil-il en désignant son adversaire, y consent.

Je pus voir enfin ce jeune homme qui se tenait le poing sur la hanche, appuyé sur sa queue dans l'attitude d'un lutteur qui mesure de l'œil celui avec qui il va combattre. Il ne répondit point sur-ie-champ à la provocation.

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Bien qu'elle pût ne s'adresser qu'au joueur renommé pour son habileté, il y avait dans le visage d'Olivier quelque chose de si déterminé et de si menaçant, que personne ne semblait se tromper sur le but de ses paroles. Un silence général et une attention méchante entouraient les deux antagonistes.

Je regardai attentivement ce jeune homme; il était de beaucoup plus âgé qu'Olivier, ii avait déjà près de vingthuit ans, et la pâleur mate de ses traits fatigués le vieillissait encore.

Il me sembla que je connaissais ce visage; et je l'examinais avec une triste curiosité, lorsqu'un de ceux qui avaient joué avec nous lui dit :

— Eh bien, Loulou! tu n'acceptes pas ?

— Non... réponùit-il après avoir fait un violent effort sur lui-même; non !

Une rumeur s'éleva ; le jeune homme promena un regard farouche comme un capitaine de hardis aventuriers sur ses soldats révoltés, et il répéta :

— Eh bien, non, je n'accepte pas ! ce n'est pas la règle, et je la maintiendrai contre tout le monde.

J'avais enfin reconnu le visage de ce jeune homme que je ne quittais pas des yeux.

Il m'aperçut, et, comme la colère qu'il avait dans le cœur ne cherchait qu'une occasion de s'adresser à quelqu'un, il s'avança rapidement vers moi et me dit :

— Est-ce que je vous dois quelque chose, monsieur?

— Peut-être, luidis-je, fort choqué de la question, quoique je n'eusse point du tout envie d'avoir une querelle avec lui.

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A son tour il me regarda et me dit :

— Tiens, c'est toi, Michel ?

— Tu vois.

— Et tu es l'ami de monsieur ? me dit-il en montrant Olivier.

— Oui.

— En ce cas, mes enfants, reprit -il d'un ton amer, que venez-vous faire ici ?

Olivier voulut parler.

— Allons, reprit le jeune homme à voix basse, taisez vous, mon garçon, ce n'est pas votre place ici, pas plus que la tienne, Michel. Crois-tu que mon père serait content s'il te savait ici?

— N'y es-tu pas, toi ?

— Et c'est parce que j'y suis que tu n'y resteras pas, ni ton ami non plus. Non, non, je ne le veux pas...

11 lit craquer le bois de sa queue sous ses doigts crispés, et il reprit :

— Quant à moi, c'est fait, c'est fini... tout est dit pour moi, tout...

Son visage s'altéra, sa voix devint tremblante, et il reprit :

— Mais il ne sera pas dit que je t'aurai laissé vivre dans ces ignobles bouges, si je puis t'en empêcher. Je ne veux pas que mon père ni le tien puissent me faire ce reproche. Va-t'en, Michel, rends- moi ce service-là.

— C'est la première fois que j'y mets les pieds.

— Eh bien , ne les y remets plus... et...

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11 prit le tabouret qui était de l'autre côté de notre table, s'assit dessus en demandant de l'eau-de-vie , et nous fit signe de nous asseoir en nous disant :

— Écoutez-moi tous les deux.

U mit ses deux coudes sur la table et appuya son visage sur ses deux mains, en cachant ses doigts blancs et effilés dans les boucles noires de sa magnifique chevelure.

Un moment je crus qu'il allait s'arracher les cheveux^ tant ses mains se crispèrent avec violence.

— Eh bien, qu'as-tu? lui dis-je.

— Michel, sois sage, mon enfant, je t'en prie ; souvienstoi que c'est moi qui te prie d'être rangé et travailleur, et surtout de ne jamais revenir dans un endroit pareil à celuici. Tu es faible, tu serais bientôt perdu.

D'ailleurs, ajouta-t-il avec un sourire amer, que fais-tu ici ? Pourquoi viens-tu ? qui t'y pousse ? Tu n'as pas souffert, toi ; tu n'as pas pour excuse d'avoir été trompé, maudit, déchiré jusqu'aux entrailles...

Qu'as-tu à oublier pour que tu cherches la dégradation du cœur, cet oubli de tout? Va- t'en, tu n'as rien à faire ici : ce serait du vice pour du vice, et c'est ignoble.

J'écoutais notre jeune homme avec un vif étonnement, et Olivier le considérait avec une attention où la surprise se mêlait à une colère mal contenue.

— Quant à vous, lui dit brusquement notre jeune homme, si vous avez des chagrins, n'espérez pas qu'on les oublie à faire ce que je fais. Comme je le disais à Michel, dans cette vie immonde où je suis plongé, on noie aisément le souve

('} LESDRA.ttKS INCONNUS

nir de tout ce qui honore, excepté celui de ce qu'on a souffert et le regret de ce qu'on a aimé.

11 se leva brusquement.

— Monsieur, lui dit Olivier, j'ai à vous parler.

— Et moi, je n'ai rien à vous dire, reprit notre interlocuteur. Michel, ajouta t-il en s'adressant à moi, si tu dis mon nom à monsieur Duhamel, tu feras une mauvaise action.

Et sans attendre notre réponse, il sortit du café en brisant les vitres de la porte, tant il la ferma avec violence.

Olivier s'élança à sa poursuite, et je courus après Olivier, mais le temps que je mis à payer notre dépense me retint assez pour que je le visse rentrer presque aussitôt, le visage ensanglanté et meurtri.

— Cet homme m'a frappé, s'écria-t-il en entrant avec fureur, il m'a frappé au visage... Qui est-ce qui le connaît? .. qui est-ce qui connaît son nom et où il demeure ?

— Mais c'est Loulou, lui dit-on de tous côtés.

— Où demeure- t-il?

— Rue de la Harpe, n°...

C'était juste en face de la demeure d'Olivier.

— Viens! me dit-il, il faut que je tue cet homme, il faut que je le tue.

— Pauvre garçon! murmuraient quelques voix. Loulou n'en fera qu'une bouchée.

Nous sortîmes.

— Maintenant, me dit Olivier, tu vas m'aecompagner chez cet homme.

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— Mais, lui dis-je3 que s'est-il donc passé?

— Ne le vois-tu pas ?

Il marchait si rapidement que j'avais peine à le suivre; il reprit :

— Oh! tant mieux, tant mieux, il m'a donne le droit de le tuer.

— Mais enfin, comment se fait-il qu'il t'ait frappé?

— Je l'ai atteint à quelques pas du café, et je lui ai dit de s'arrêter... Il a continué à marcher, et je l'ai appelé lâche.

— Lui ! m'écriai-je ; et c'est alors...

— Non... il n'en a pas tenu compte, et il a marché plus \'\ie... Je l'ai poursuivi... je l'ai saisi par son habit... alors il s'est retourné, et profitant de sa force de taureau, il m'a violemment frappé en me criant :

— Mais, fou, tu veux donc mourir ?

Je suis tombé sous le coup, et il s'e^t enfui; mais je sais son nom, je sais sa demeure... Mais viens donc! as-tu peur?

L'exaltation d'Olivier était telle, qu'il m'eût injurié sans que j'eusse pensé à lui en vouloir. Cette colère m'interdisait aussi de lui faire remarquer qu'en apparence du moins son adversaire avait presque raison, puisqu'il a,\ ait souffert une insulte terrible, et n'avait répondu qu'à un acte de violence.

Nous marchions rapidement et silencieusement. Il était impossible de méconnaître qu'entre les deux adversaires il y avait autre chose que la rencontre du café.

La longanimité et les conseils de celui qu'on appelait

Loulou m'en étaient une preuve aussi convaincante que la manière dont Duhamel l'avait provoqué et poursuivi.

Pour des causes moindres qu'un regard insolent, cet homme avait vingt fois joué sa vie; il avait donc des raisons de ménager Olivier, comme celui-ci en avait de lui chercher querelle.

— Avant que nous arrivions chez cet homme, dis-je à Duhamel, il faut que je sache à quel propos est venue cette rencontre.

— Mais elle est venue comme toutes ces rencontres-là viennent : ce monsieur m'a déplu.

— Ce n'est pas vrai, Olivier; tu es allé le chercher à l'estaminet, tu avais un parti pris d'avance.

Duhamel ne répondit point.

— Je ne te laisserai point battre sans savoir la cause de ce duel.

— Il m'a frappé, il me semble que la cause est suffisante.

— Il y en a d'autres antérieures.

— Il y en a assez pour que je le tue ou qu'il me tue... Le reste... jamais ni toi ni personne au monde ne le saura.

Je ne voulus pas interroger Olivier, car j'étais plus inquiet de la rencontre que je prévoyais que je n'étais curieux d'apprendre son secret.

Nous arrivâmes au numéro de la rue de la Harpe qui nous avait été indiqué. C'était un mauvais hôtel garni fort mal habité,

Nous entrâmes chez le portier, chez qui pendaient toutes les clef des locataires, chacune à son clou, avec le numéro de la chambre au-dessus, et le bougeoir armé de sa chandelle au-dessous.

Cet homme allait se coucher.

— Monsieur Loulou? lui dit Olivier.

— Il ne loge plus ici.

— Ce n'est pas possible.

— Qu'est-ce que vous dites? fit le portier (une tète de loup-cervier sur un corps bossu et tordu), qu'est-ce que vous dites?

Il y avait du sang dans l'œil de cet homme, mais il ne put soutenir le regard d'aigle d'Olivier, qui reprit avec une autorité pleine de dédain ;

— Cet homme logeait ici hier,

— Il n'y loge plus aujourd'hui.

— Depuis quand?

— Depuis midi.

— Olivier tressaillit, il jeta un regard rapide sur toutes les clefs pendues à leurs crochets ; il en manquait deux ou trois.

— Cet homme est encore ici, et il s'y cache.. . il est dans sa chambre.

— Je vous dis que non.

— Eh bien, dit Olivier, c'est ce que je vais savoir; je veux visiter les chambres dont les clefs manquent.

— Ah çà... ah çà... fit Je portier en supposant au pase d'Olivier, est-ce que vous vous moquez du mondes

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vous?... Croyez-vous que je vais vous laisser aller à votre bon plaisir chez tous les locataires de la maison? Mais qui êtes-vous donc, s'il vous plaît ? Mais si vous faites un pas pour monter, ajouta t-il en prenant u:i énorme bâton, je vous tombe dessus... qu'est-ce eue c'est que des voleurs comme ça !

Le droit du portier était incontestable, mais la colère de Duhamel ne lui permettait plus de raisonner. Il voulut passer.

Le portier le renversa du bout de son bâton qu'il lui pointa dans la poitrine.

Je me jetai sur le portier que je désarmai, pendant que Duhamel se relevait pour retomber assis sur une chaise, tant le coup qu'il avait reçu avait été violent.

Alors commença une série de cris : Au voleur ! à la garde! à l'assassin ! qui attirèrent les locataires de la maison : tous étaient armés d'un gourdin, l'un d'entre eux d'une épée.

Celui-là eut bientôt reconnu à notre tournure que nous n'étions pas des voleurs, et demanda l'explication de la scène.

C'était un jeune homme du genre de ceux qui avaient joué avec nous.

— Nous venons chercher ici, lui dis-je, un nommé Loulou; il a insulté mon ami et s'est enfui.

— Lui ! s'écria le jeune homme.

— Et maintenant, s'écria Olivier, on nous dit qu'il ne demeuie plus ici, où il se cache, j'en suis sûr.

— Pour ne plus demeurer ici, répondit le locataire à

l'épée, c'est vrai; pour se cacher, je dis que vous êtes fou, pour ne pas être impoli.

— Sur votre honneur, monsieur, lui dit Olivier, cet homme n'est plus ici?

— Je vous en donne ma parole, lui dit le monsieur. Puis, après avoir un moment regardé Duhamel, il reprit en voyant son visage meurtri :

— Il paraît qu'il n'y a pas été de main moite, et je conçois que vous teniez à vous venger.

— Mais où est-il , ce misérable ? reprit Olivier.

— Un moment, fit le monsieur, n'insultons pas les absents; vous le retrouverez; et d'ailleurs, si vous ne le retrouvez pas, et comme je conçois que vous ne veuillez pas vivre avec cet accroc sur la face, et qu'il faut un petit coup d'épée pour laver ça, je vous offre de remplacer Loulou...

Olivier se contenta de lever les épaules, et je dis à ce monsieur de se tenir à sa place.

Olivier jeta de l'argent au portier, qui parlait toujours d'aller chercher la garde, et nous allions quitter cette maison lorsqu'un des hommes de cette scène dit à Olivier :

— Allez, monsieur, je crains bien que vous ne le retrouviez pas, car il change aussi souvent de nom que de quartier. Avant-hier, en venant prendre une chambre, je l'ai rencontré, et je l'ai reconnu tout de suite pour l'avoir vu dans le quartier du Temple où on l'appelait le Tigre. Il avait enlevé à cette époque une actrice des Funambules appelée Justine... C'est un mauvais garnement.

Quoique le nom de Justine soit un nom fort commun, il me frappa cependant.

ni a

Je n'avais pas eu le temps de réfléchir sur ce singulier rapprochement, lorsque le portier, dont l'argent d'Olivier avait complètement change les dispositions, ajouta :

— Vous avez raison, ce devait être un mauvais garnement; car d'abord, Loulou, ce n'est pas son nom, et puis, il ne couchait jamais ici et il n'y venait que le jour.

Olivier n'en entendit pas davantage, car il m'entraîna vivement.

— Mais j'y pense, me dit-ii dès que nous fûmes dans la rue, tu le connais cet homme ?

— Oui, luidis-je.

— Tu sais son véritable nom ?

— Je le sais.

— Eh Lien , comment se nomme-t-il ?

— Cela ne t'aidera pas à le découvrir, et je ne veux pas...

— Comment, reprit Olivier, tu hésites lorsque tu sais que cet homme m'a déshonoré ?

— Écoute, lui dis-je, c'est le lils d'un homme que j'aime et qut.je respecte; te dire son nom, c'est te dire le déshonneur de cette famille , c'est le publier, car tu le chercherais seus ce nom.

— Michel, me dit Olivier, es-tu mon ami ?

— Qui, el plus que tu ne crois.

— Dis-moi \c nom de cet homme.

— Eh bien , dis-moi ce qui te l'a fait chercher, ce qui S'a poussé à L'insulter le premier.

— Ali ! iil Uuli uncl, tu veux me vendre ton secret au pris du mien.

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— Non, mais je voudrais...

— C'est trop cher, reprit Duhamel; adieu.

Il me quitta aussitôt pour rentrer chez lui ; je voulus l'arrêter.

— N'en parlons plus, me dit-il, je le retrouverai bien tout seul.

Je m'éloignai, persuadé que le lendemain je verrais Olivier plus calme, et que je pourrais lui faire entendre raison sur la vengeance qu'il voulait tirer de son antagoniste, car je frémissais des dangers d'une pareille rencontre. En effet, Victor Bonsenne, car c'était le fils de mon quasi tuteur, Victor Bonsenne, dis-je, passait pour le plus terrible duelliste de Paris.

Je retournai le lendemain à l'École de droit ; Olivier ne parut point au cours; je le cherchai au café, au jeu de paume, dans les cabinets de lecture où il avait l'habitude d'aller, on ne l'avait vu nulle part.

Du reste, il avait quitté son logement le lendemain matin du jour où s'était passée la scène de l'estaminet de la Mère-1'Oie.

Je continuai ces recherches pendant plusieurs jours, puis, voyant qu'elles étaient absolument inutiles , j'y renonçai tout à fait.

Mon assiduité à mes études de droit avait eu pour principe de fuir la maison que j'habitais et les ennuis, les désappointements de toute espèce qui m'y assujettissaient. Ma liaison avec Olivier avait soutenu cette assiduité.

Une fois seul, je me déplus dans le quartier latin, et j'étais bien près de le quitter toutàfait de mon propre

mouvement, lorsqu'un soir, en rentrant chez moi, je trouvai les lettres dont j'ai parlé plus haut.

Monsieur Bonsenne m'écrivait pour s'étonner de mon silence d'abord, et pour me demander eusuite un entretien fort important à une heure qu'il m'indiquait.

Quant à monsieur de Favreuse, il m'apprenait son absence et son retour prochain, en me disant que le moment allait venir où il me révélerait le motif de la confidence qu'il m'avait faite, et quel était l'immense service que je pouvais lui rendre.

Monsieur de Pavie, de son côté, m'apprenait qu'il était monté deux fois chez moi pour avoir une explication au sujet de certaines choses que je devais savoir, et me priait assez impérativement de lui assigner un rendez-vous.

J'attendis le retour de monsieur de Favreuse; j'écrivis à monsieur de Pavie que je serais le lendemain chez moi toute la matinée, et je me rendis sur-le-champ chez monsieur Bonsenne.

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