‹ Les drames inconnus (volume 5)Chapitre 7 sur 40 · JE CHANGE DE VIE · texte numérisé non relu

JE CHANGE DE VIE

Je me trouvai donc seul après cet exploit, et je me mis à réfléchir sur ma conduite.

Il m'est bien difficile d'expliquer le sentiment que j'éprouvai, ou plutôt de démêler, même encore aujourd'hui, ce qui parlait le plus haut dans mon cœur, de la douleur que j'éprouvais d'avoir vu tuer mon beau rêve, ou du dépit d'avoir été si honteusement chassé. D'ailleurs, il y avait au milieu de cette douleur vraiment sentie, de ce Jépit digne et sérieux, un je ne sais quoi qui me disait que j'avais été bien pis que brutal et malavisé, c'est-à-dire que j'avais été ridicule.

Je le comprenais, et je me serais battu d'avoir été si niais.

Et puis venaient peu à peu les pensées légères et aventurées, les pensées un peu débraillées, celles avec lesquelles la jeunesse est leste, pimpante, coureuse, prenant le plaisir au vol partout où il passe, portant l'amour aux lèvres comme une fleur qu'elle donne à qui la veut.

Après bien des injures, j'arrivai au mot qui qualifiait ma conduite... et ce mot, je vous le donne en mille, en cent mille à deviner. Je me suis bien étudié, et sous quelque forme que j'aie eu à considérer mes sottises, j'ai découvert quelles paitaient toutes du même principe.

Ce principe, c'est une vanité effrénée, accompagnée d'une

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souveraine manie de faire des phrases et de poser des sentiments. Je m'étais fait une passion, il me fallait celle-là et pas une autre : telle était ma volonté.

Assurément, voilà bien la part faite aux idées telles qu'elles sont parmi le plus grand nombre, et dans ce milieu de la société qui se compose d'un peu de vertu et d'un peu de vice, d'un peu de passion et de beaucoup de légèreté, de grands principes et de petites concessions, et qui a pour devise de prendre les hommes et les choses pour ce qu'ils sont.

Au compte de cette sagesse usuelle, je 'me suis suffisamment rabaissé comme sot, comme niais, et cependant il faut que je le dise pour ma justification, ce fut pour moi un coup terrible, une douleur réelle ; ce fut surtout le premier point de départ de cette haine soupçonneuse qui me ronge et qui cherche partout et toujours l'intérêt honteux que cachent les plus chaudes démonstrations, le serpent sous l'herbe, et le venin sous la splendide corolle de la fleur.

Certes, je n'avais pas le droit de faire de la misanthropie, car si j'avais trouvé le vice, du moins n'avais-je pas trouvé sa trahison ; mais, à tort ou à raison, j'étais blessé, profondément blessé, peut-être l'étais-je d'autant plus que tous les torts étaient de mon côté : c'est très-probable.

Je me cherche et je ne me trouve pas d'excuse; mais il faut que je le dise encore, je souffrais autant qu'un homme peut souffrir, et ce fut sous l'empire de cette déception, de cette colère, que je me jurai de faire payer à la première femme que je rencontrerais le chagrin que venait de me faire madame Sainte-Mars.

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La nuit ne calma point cette fâcheuse disposition où je me trouvais ; mais, à partir de ce jour, fatigué, dégoûté de tout ce qui m'entourait, je me décidai à me retirer de ce voisinage honteux qui m'excédait.

Ce parti, je le mis immédiatement à exécution, et, changeant complètement mon existence, je me décidai à étudier sérieusement. En conséquence, j'organisai ma vie d'une façon toute nouvelle.

Mon père avait exigé ma parole que je ne quitterais point l'appartement qu'il m'avait donné ; mais il n'avait point marqué le nombre d'heures que je devais y passer par jour. Je pris donc l'habitude de quitter ma maison à sept heures du matin, et de n'y rentrer guère que le soir.

Après mon cours du matin, je déjeunais, et j'allais ensuite m'élablir dans un de ces nombreux cabinets de lecture qui servent de salles d'étude aux écoliers ; puis venait notre cours de deux heures, où débutait monsieur Blondeau, l'un des premiers professeurs qui aient professé le droit romain en français, chose qui semblait scandaleuse à tous les anciens de l'école, et fort commode aux étudiants, qu'on interrogeait cependant en latin dans leurs examens.

Après ce cours, je retournais dans mon cabinet de lecture, et j'allais dîner chez l'un de ces restaurateurs inouïs, et créés tout exprès pour montrer que l'homme est un véritable poiyphage.

Aux peines de mon cœur qui me poussaient à cette régularité de bonne conduite, il faut joindre l'aridité de ma bourse que j'avais épuisée tout d'un coup. Je rentrais chez moi le plus tard possible, et j'en sortais avant que

personne songeât à se lever; à vrai dire, on ne me voyait plus.

Cependant j'avais trouvé plusieurs fois le nom de monsieur de Favreuse inscrit chez la portière, celui de monsieur le marquis de Pavie, et enfin celui de monsieur Bonsenne. D'abord on avait commencé par une carte, ensuite on avait laissé un mot avec prière de donner une heure où l'on me trouverait.

Enfui, j'avais fini par recevoir trois lettres qui me demandaient des rendez- vous sérieux pour .des affaires graves. ■

La lettre de monsieur Bonsenne était pleine de reproches affectueux, mais tristes; celle de monsieur de Favreuse était pressante et pariait d'une personne très-alarmée, et celle de monsieur de Pavie finissait par être menaçante.

Mais avant de dire ce qui arriva de ces trois lettres, il faut que je raconte une rencontre que je fis et qui se lie à îa suite d'événements qu'amenèrent ces diverses missives •

l'estaminet de la mère-l'oie

.Malgré les précautions que mon père avait prises pour me faire échapper à ce qu'on appelle proprement la vie d'étudiant, malgré le peu de goût que je me croyais même pour les amusements habituels de mes camarades, la nécessité que je m'imposai de rester toute la journée au

quartier latin, et par conséquent de ne pas rentrer chez moi, m'entraîna peu à peu à faire ce que faisaient tous ceux qui m'entouraient.

Ce ne fut, les premières fois, qu'une bouteille de bière à accepter, un journal à lire, et puis, tout en prenant la bouteille de bière et lisant le journal, il fallait bien regarder faire la partie de billard, et alors les heures se passaient à admirer ou à critiquer les coups des joueurs. De l'admiration à l'action le passage est facile, et au bout d'un mois mes camarades n'avaient plus à me reprocher ni ma caponnerie ni mes grands airs.

J'avais été d'autant plus facilement entraîné à adopter ma nouvelle vie de jeune homme, que j'avais pour compagnon un garçon dont la nature distinguée, la parole élégante semblaient ne pouvoir se prêter à des habitudes de mauvais goût.

On se rappelle cet Olivier Duhamel qui était venu me voir durant ma maladie et qui m'avait si mystérieusement interrogé sur Morinlaid, sur monsieur Bonsenne, sur madame Deslaurières, c'était mon commensal habituel. Or, du moment que Duhamel allait au café et jouait au billard, qui donc pouvait refuser de le suivre ?

Olivier Duhamel était la perle de l'École. C'était un tout jeune homme blond, au frond large et élevé, au nez d'aigle. Jamais je n'ai vu de chevelure si soyeuse et si abondante, jamais regard plus ferme et plus hardi dans un œil bleu et presque languissant, jamais sourire plus fin sur des lèvres roses, et jamais activité plus dévorante dans un corps chétif, frêle et souffreteux,

Comme je l'ai dit, j'avais suivi Olivier au café; chaque soir je le quittais avec lui d'assez bonne heure.

Jamais mon ami ne rentrait plus tard que neuf heures précises. Il montait dans sa chambre de la rue de la Harpe, et moi je regagnais ma rue de Provence.

Malgré notre amitié, jamais Duhamel ne m'avait proposé de monter chez lui, je ne lui avais pas demandé la raison de cette réserve; mais un jour où il s'aperçut qu'elle me blessait, il m'en parla le premier, sans cependant me l'expliquer complètement.

— Écoute, me dit-il, Michel, un jour viendra bientôt, je l'espère, où tu pourras entrer chez moi ; aujourd'hui tu ne le peux pas. Je cache là-haut le secret, le bonheur, l'avenir de ma vie, et je ne suis encore maître ni de ce secret, ni de ce bonheur, ni de cet avenir. Ne m'en demande pas davantage, ne répète pas un mot de ce que je viens de te dire : c'est ce que, avant toutes choses, je demande à ton amitié.

Je n'avais pas pressé Duhamel de questions inutiles, car ce n'était pas un de ces hommes dont la fatuité joue avec un secret pour le montrer à la curiosité d'un ami, le cacher ensuite, et se le faire arracher.

Cependant, depuis quelque temps, je remarquais de la tristesse sur le visage d'Olivier; une amertume mal contenue perçait dans ses paroles, et une impatience qu'il réprimait à grand'peine éclatait dans ses gestes par des mouvements fébriles.

Un indice encore plus puissant que tous ceux-là me disait que la vie de Duhamel avait reçu une atteinte pro-

<5S LES M'. A MHS l* CONNUS

fonde. Il oubliait souvent l'heure régulière à laquelle il rentrait autrefois.

— Qu'as-tu? lui demandai -je un jour.

— Je souffre, me répondit-il.

— Est-ce un malheur que je puisse connaître?

— Ce malheur, me dit-il, je ne le connais pas moi-même, et peut-être n'existe-t-il que dans mon imagination; mais il y a un moyen de le savoir, et je le saurai.

Quelques jours se passèrent sans que rien de nouveau vînt m'avertir que Duhamel eût appris ce qu'il cherchait à découvrir ; seulement un soir, au moment où, après notre frugal repas, nous allions gagner notre café accoutumé, il me dit :

— Veux-tu m'aecompagner rue du Petit- Pont, à l'estaminet de laMère-l'Oie?

Cet estaminet était fort mal famé parmi les étudiants; c'était le refuge de ces écoliers qui font un droit éternel, c'était le coupe-gorge où ils entraînaient les innocents de province dont les pensions servaient de pâture à l'adroite escroquerie de ces licenciés es billard, es piquet.

Tout s'y passait légalement, selon les règles de l'estaminet, c'est-à-dire qu'on ne volait point dans la poche, qu'en ne marquait point au billard ou au piquet des points qui n'avaient pas été faits ; mais l'escroquerie n'en était pas moins complète lorsqu'on poussait un pauvre garçon qui ne savait ni tenir une carte ni manier une queue, à jouer tout son avoir contre les plus habiles de l'endroit.

— Que diable vas-tu faire là? dis-je à Duhamel,

— Tu as laison, me répondit-il, je ferais peut-être mieux

de n'y pas aller ; mais il faut que mou incertitude finisse.

— C'est donc pour y découvrir quelqu'un que tu vas dans ce bouge ignoble ?

— Oui, dit-il ; et comme il est possible que cela tourne en querelle, j'ai compté sur toi.

Après cette déclaration, il n'y avait pas moyen de refuser, alors même que je n'eusse pas été poussé par le desir d'apprendre le secret de mon ami.

Nous arrivâmes rue du Petit-Pont, nous entrâmes dans l'estaminet. Quoiqu'il fût presque plein, et malgré les cris qui retentissaient de tous côtés, je crus remarquer qu'on observait notre entrée.

D'une table où étaient assis deux jeunes gens vêtus avec cette élégance flétrie qui est la livrée la plus honteuse de la débauche, de cette table, dis-je, je vis un regard qui s'adressait au garçon de café, lequel s'empressa d'essuyer le bout de la table qui était libre à côté de ses deux individus, lesquels s'écartèrent légèrement pour nous faire place.

Nous nous assîmes près d'eux, et avec le café que nous demandâmes on nous servit immédiatement un domino.

— Jouons, dit Duhamel, pendant qu'il regardait de tous côtés, cherchant quelqu'un qu'il n'apercevait pas encore. Il avait le dos au mur, de façon qu'il voyait directement la salle, que pour ma part je devinais à peine clans un bout de glace étamé de graisse de mon côté et placé en face de moi.

Peu à peu nos deux voisins firent attention à notre par-

tie, puis ils prirent intérêt, hasardèrent un conseil, une observation, et finirent par la phrase consacrée en pareille circonstance :

— Est-ce que ces messieurs ne jouent pas le domino à quatre?

J'allais avertir le voisin que nous n'étions pas tellement des étudiants de première année que l'on nous prît à de pareilles propositions, lorsque, à mon grand étonnement, Olivier accepta, et nous engageâmes la partie.

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