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XXX IV

— A cette époque, je vivais dans une petite ville d'Espagne appelée Urgel.

J'étais, du moins je le croyais alors, chez mes parents : c'étaient des Français qui avaient quitté leur pays, et dont le nom de Moline avait été changé par les habitants du village d'Urgel en celui de Molinos. La maison se composait de celui que je croyais mon père, et qui s'appelait Jean

294 LES DRAMES INCONÎSUS

Molinos; de Bernardine, sa femme; du père et de la mère Molinos, et de leur fils qui était à peu près du même àgc que moi. J'avais été placée dans la maisoii de ces paysans par...

— Passe, passe, dit la vieille; arrive au jour où tu les quittais, et dis avec qui et comment tu les quittas.

— J'y viens, reprit Justine. J'avais alors dix-sept ans, les Français étaient chassés d'Espagne, et notre armée repassait les Pyrénées. Notre village était sans cesse encombré de troupes qui prenaient tout, et qui nous laissaient souvent sans avoir de quoi manger. Quand je dis qu'ils prenaient, je me trompe ; ailleurs que chez nous ils prenaient, dans la maison on leur donnait.

Jean eût tué comme un lièvre un soldat qui eût volé une ^ ouïe; Jean... oh! quel homme ! et comme celui-là savait ce que c'est que d'être le maître chez lui ! c'a été la cause de mon malheur...

— Allons au fait, mademoiselle, dit la duchesse.

— Laissez-la conter à sa manière, dit rudement la vieille; la tête a ses allures chez tout le monde, et quand on a eu le cerveau dérangé comme celle-là, il en reste toujouis quelque chose.

— Je vais au fait plus vite que vous ne pensez, reprit Justine avec humeur, et tu n'as pas besoin de dire que j'étais folle... Pourquoi donc ne dirais-je pas ce qu'était Jean Molinos? Est-ce que j'aurais fait ce que j'ai fait, si je n'avais eu peur de lui ?

— Va donc! reprit la vieille.

— Je vous disais donc, fit la jeune fille, que Molinos donnait aux soldats tout ce qui était à la maison : volailles, bestiaux, farine, vin... tout.

— Tant qu'il y en aura, ça sera pour eux, disait-il; c'est que voilà enfin le tour de la France de payer la guerre de son avoir comme elle l'a fait jusqu'à ce jour de son sang.

et partout où il y a un Français, c'est la France. D'ailleurs les Anglais seront bientôt ici, et je veux qu'ils n'y trouvent rien, pas même de quoi se réchauffer s'ils avaient froid» car j'espère que la cendre de la maison sera refroidie quand ils arriveront.

A ces choses-là, le père et la mère Moline poussaient des hurlements, Bernardine pleurait, et Jeannot Moline, mon frère (vous savez que je croyais que c'était mon frère), Jeannot se rencoignait près de sa mère en criant : « J'ai peur! »

Il n'y avait que moi qui étais toujours de l'avis de mon père... je criais comme lui; et quand il allait porter des secours et des vivres à quelques détachements postés aux abords du village, je l'accompagnais.

— Ah ! me disait-il alors, tu devrais être le garçon, Justine, et Jeannot devrait être la fille; vous en vaudriez peut-être mieux l'un et l'autre.

— Mais puisque je fais comme vous et que je pense comme vou.s, lui disais-je, mon père!

Là-dessus, il me faisait des sermons que j'amais dû écouter... mais, bah! au moment le plus touchant, lorsqu'il me croyait bien attentive à l'écouter... je me mettais à courir pour attraper un papillon, ou je me glissais dans quelque buisson où j'avais entendu gazouiller un nid...

Mais ce n'est pas de tout ça qu'il s'agit. J'étais ce que j'étais, et vous n'avez besoin que de savoir ce que je suis devenue.

Ce que je vous ai dit là, c'était notre métier de tous les jours, car je ne quittais pas mon père; tout le monde, excepté lui, me détestait à la maison... Le père et la mère Moline m'eussent battue si Jean les eût laissés faire, et ma mère elle-même (je croyais que c'était ma mère) me traitait si durement, que c'eût été à faire mourir une autre que moi. Mais j'étais comme ça : le chagrin et moi nous

n'avions jamais bien vécu ensemble, et je n'étais pas plutôt toute seule ou avec mon père, que je ne pensais plus à rien qu'à cbanter et rire.

J'écoutais parfaitement Justine, d'abord parce que je savais par expérience et pour lavoir déjà entendue que c'était là sa façon de raconter, ensuite parce que je voulais savoir comment s'engagerait cette histoire dont je croyais prévoir la fin.

Mais la duchesse laissa échapper quelques marques d'impatience et dit assez aigrement :

— Mais je ne peux pas rester ici toute la nuit !

— Bah ! bah ! fit la vieille, on n'a pas trop d'une nuit pour une bonne action ; on en donne tant aux mauvaises...

— Qu'est-ce que c'est? fit la duchesse,

— Écoutez, écoutez... reprit la vieille, et peut-être il y aura un moment où vous aurez peur de n'avoir pas assez entendu.

Le ton de la vieille femme devenait de plus en plus acre et menaçant. Mais la duchesse n'était pas facile à effrayer. Elle haussa les épaules et dit à Justine :

— Continuez, mademoiselle.

Justine reprit :

Or, voilà qu'un jour la débandade se mit dans les troupes qui étaient aux environs du village. On croyait les Anglais à vingt lieues, et on entendait déjà leurs canons.

Tandis que les compagnies filaient les unes après les autres, marchant plus vite qu'au pas, ne laissant guère de traînards que ceux qui n'avaient plus la force de fuir, voilà qu'à l'entrée du village, moi et mon père nous remarquons un monsieur à cheval planté au milieu de la route, lais-

sant passer tous les autres et ne bougeant pas plu:! qu'uu roc au milieu d'un gave * .

On lui parlait, on lui criait de filer.

— Non, dit-il une fois; l'empereur m'a dit de remettre cet ordre au maréchal, et puisqu'il est resté tout à fait à l'arrière-garde, je l'attendrai.

IOn lui disait que le maréchal avait dû prendre une autre route, que ce n'était pas possible: il n'entendait pas raison.

Ce n'était pourtant pas un jeune homme, de ceux qui se disent qu'une épaulette ou une croix valent bien une jambe. Ah ! dame, on est si prodigue quand on a toute sa vie devant soi, et qu'on peut y puiser à pleines mains comme dans un coffre dont on ne voit pas le fond...

— Pardieu! dit mon père, voilà un brave homme !

Je regardai l'inconnu; il était exténué de fatigue, et c'est tout au plus s'il avait la force de se tenir sur son cheval qui avait tout au plus la force de se tenir sous lui. Il attendit comme ça six heures, tandis que l'on passait toujours, et durant six heures nous restâmes à le regarder attendre.

Mais, dame ! voilà qu'à la tin du jour l'homme et le cheval tombèrent presque à la fois. On leur avait passé à côté tant qu'ils étaient restés debout, on leur eût passé alors sur le ventre... Mon père ne voulut pas de ça.

— Ah ! se disait-il en jurant par son gros juron, je sauverai celui-là, puisque les autres se sauvent si bien.

11 le ramassa, le chargea sur son dos, et nous rentrâmes à la maison, où l'on faisait déjà les paquets.

— Voilà un vrai Français, dit mon père, à qui il faut donner à boire et à manger.

— 11 n'y a plus rien! dit la mère Mohne avec rage.

1 Un torrent.

Son fils la regarda à la faire rentrer dans un trou de vipère, et il se tourna vers sa mère qui répondit en pleurant :

— Il n'y a plus rien...

Mon père aperçut dans un coin un paquet sur lequel était assis le père Moline et le força de se lever. Il éventra le paquet avec son couteau et en tira un jambon, du pain et un cruchon.

— Il devrait y avoir votre sang à boire et votre chair à manf'er, dit-il en regardant les deux vieux, si vous étiez bons à nourrir un brave homme !

Je me rappelle ces paroles-là, voyez-vous, comme si je les entendais encore.

Jean ne parlait jamais à son père et à sa mère qu'avec des menaces de mort et des paroles à faire frémir... Pourquoi ça?... Je n'en savais rien alors, car il était bon et doux pom' sa femme et pour moi, et pom* mon frère, quoique celui-ci se fût mis du parti des vieux.

On fit manger l'inconnu, et mon père voulut qu'on lui laissât le temps de se reposer, quoique tout le monde criât que les Anglais approchaient.

Mais ce n'étaient pas les Anglais qui étaient notre plus grand danger, c'étaient les habitants du pays, tous Espagnols, qui nous détestaient, d'abord parce que nous étions Français, et puis parce que mon père leur faisait peur.

— Les Anglais seraient à dix heures d'ici, disait toujours la grand'mère, que dès qu'il n'y aui'a plus un soldat français dans le pays, nous serons égorgés.

Mon père ne répondait pas ; mais il avait pris ses pistolets, son fusil, son sabre, et il sortait à tout moment sur la route pour voir où en étaient les choses. L'étranger, qui s'était couché sur un mauvais matelas, dormait toujours comme s'il eût été à cent lieues dans la France, en sûreté dans sa maison.

Enfin mon père, qui devenait de plus en plus inquiet, rentra une dernière fois en disant :

— Allons, il faut partir.

Le cheval était attelé à la chai-rette, tout le monde y courut sans penser à l'étranger.

Mon père voulut l'éveiller, mais il dormait d'un sommeil de plomb. Il ouvrait les yeux im moment, marmottait quelques paroles et retombait. Nous avions beau faii'e, c'était comme une masse engourdie.

Enfin mon père le prit avec moi et me dit :

— Allons, viens, nous le chargerons sur la voiture.

— Nous l'emportâmes.

Les vieux avaient déjà emmené la charrette, ce qui ne me surprit point; mais Bernardine les avait suivis, ça n'était pas naturel.

Mon père n'y prit pas garde et me dit :

— Atlends-moi là un moment, ils ne peuvent pas être loin, je vais revenir vous chercher tous deux.

Aussitôt il se mit à courir de toutes ses forces, en criant : « Bernardine ! Bernardine ! »

Je restai à côté de l'étranger. 11 était assis par terre, le dos appuyé à la muraille, aussi endormi qu'un sac de blé qu'on aurait jeté là.

Je m'étais assise à côté de lui sur un banc, et j'attendais sans trop m'impatientor, bien sûre que mon père ne nous abandonnerait pas; mais bientôt, et lorsqu'une demi-heure fut passée sans que je visse mon père reparaître, je commençai à m'étonner; j'allai moi-même sur la route audevant de lui, l'appelant de toutes mes forces ; la nuit était venue. Comme je criais à tue-tête, j'entends ime voix à quelque distance qui me répond en espagnol :

— Qui est là?

— C'est moi, c'est Justine Molinos.

Je n'avais pas achevé mon nom, qu'à cinquante pas de

moi je vois jaillir une lumière, puis une balle me siffle aux oreilles, puis le bruit d'un coup de fusil.

Je m'enfuis tout épouvante'e du côte de la maison, et dans ma fiayeur je veux entrer, mais je me sens arrêtée par une main solide, et j'entends une voix qui me dit :

— Rends-toi, gredin !

C'était l'inconnu, que ce coup de feu avait réveillé en sursaut. Il vit que j'étais un;; femme; mais il ne se rappelait rien; il ne comprenait pas où il était... Je voulus le lui expliquer, ce n'était pas possible... Enfin j'entendis des voix... Je reconnus que c'étaient des Espagnols, et j'entraînai l'étranger derrière la maison, d'où nous gagnâmes un petit sentier.

11 me suivait comme un imbécile; nous marchâmes comme ça un bon quart d'heure ; il se rendormait pour ainsi dire tout debout, et il finit par reioraber à quelques pas d'un petit carrefour où il y avait une sainte Vierge. Dans mon désespoir, je me jetai à genoux et je mis à prier en pleurant.

Dans ce temps-là je priais, fit Justine en ricanant ; puis je n'ai plus prié et j'ai pleuré...

Maintenant je ne prie ni ne pleure. Et pourtant, bonne sainte Vierge, c'est vous qui m'avez donné l'idée qui me fit sauver cet homme... votre père, ajouta-t-elle en se tournant vers moi.

— Quoi !... m'écriai-je.

— Oui, oui, c'était votre père... oui...

Puis elle reprit en frappant du poing sur ses genoux :

— Et j'ai raison de ne plus prier, car si je n'avais pas cru recevoir cette pensée du ciel, je ne l'aurais pas sauvé, il serait mort là, égorgé par le premier laboureur qui l'aurait rencontré le matin... et je ne serais pas ici...

Justine poussa une sorte de mgissement sourd.

— La la, fit la vieille, tout doux ! Tu en étais à dire qu'il te vint une idée pour sauver monsieur Meylan.

— Oui, reprit Justine, qui baissa la tête en se balançant sur son lit comme un enfant de mauvaise humeur. Je pris de l'eau dans la fontaine... (11 faut vous dire qu'il y a des fontaines dans la montagne dont l'eau est froide comme la glace et lourde comme du plomb : ça vous écrase l'estomac quand on en«boit ; mais ça vous saisit si fort quand on s'y plonge, qu'on y gagne la fièvre) ; je pris donc de cette eau et j'en jetai sur le visage de monsieur Meylan; il se réveilla un peu, assez pour qu'il pût se traîner jusqu'à la fontaine. Alors je l'inondai si bien, qu'il se réveilla tout transi, et que toutes ses idées lui revinrent. Il se souvenait de tout jusqu'au moment de son entrée dans noire maison; je lui expliquai le reste.

— Et vous ne m'avez pas abandonné! s'écria-t-il. Oh! ce sera une reconnaissance qui ne finira qu'avec la vie que vous m'avez conservée.

Ça se dit ces choses-là, ça se dit à une pauvre fille de la campagne comme à une grande dame, surtout quand on entend venir des gens qui vous cherchent comme le chasseur cherche un lapin...

Ah ! vous voulez savoir en quoi mon histoire vous intéresse, monsieur Michel, vous verrez, vous verrez...

Nous partîmes au galop jusqu'à une petite colline que je voulais gravir poiu- gagner une route qui nous eût menés tout de suite en France ; mais monsieur Meylan, qui se connaissait mieux que moi en certaines choses, me dit que le sommet de cette colline était déjà occupé parles troupes anglaises; et il nous fallut marcher toule la nuit dans le creux de la vallée, et en suivant un méchant petit ruisseau qui nous servait, pour ainsi dire, de guide.

Quand le jour arriva, nous nous trouvâmes aiu environs d'un petit village appelé, je crois, les Faverols, dont

presque toutes les maisons étaient en feu. Voifi pourquoi : les habitants du village s'étaient révoltés, ils avaient égorgé dans la nuit un petit détachement français qu'on avait laissé en observation. Deux ou trois hommes seulement avaient rejoint le gros du jégiment, qui n'était qu'à une lieue de là; et quoiqu'il ne fit pas bon pour les Français de retourner en arrière, une compagnie était revenue sur le village, l'avait surpris à la pointe du jour, avait massacré tout ce qui était vivant et mis le leu à tout ce qui était bâti.

Nous apprîmes tout cela d'un vieux bonhomme, blessé de deux coups de baïonnette dans le ventre, et qui se mourait sur la grand'route en poussant d'atroces hurlements. Je lui demandai s'il n'avait pas aperçu une charrette avec un homme, une femme et deux vieilles bonnes gens.

— La charrette à Molinos, me dit le mourant en me regardant : oui, oui, il est passé ici ce matin, mais il a eu son compte, ou du moins sa femme l'a eu pour lui, et c'est bien mieux, car ça lui a fait plus de mal que si ça lui était arrivé à lui-rnèrae; les deux vieux marchaient derrière la voiture, les mains attachées, et sa femme était dessus, geignant et criant de toutes ces forces, car elle a eu les deux jambes fracassées, probablement d'un boulet ou bien d'autre chose.

D'après ce que me disait cet homme, mon père et ma mère ne devaient être qu'à deux à trois hem'es de marche en avant de nous, et je voulus me remettre en route pom" les rattraper tout de suite.

Mais ne voilà-t-il pas que votre père , pour remercier ce vieux scélérat des renseignements qu'il lui avait donnés, se penche vers lui pour le relever, njais il n'était pas à sa portée que voilà un coup de couteau qu'il attrape dans la cuisse.

— A propos de cela, reprit Justine en ricanant, votre

père a été bien bon enfant dans cette circonstance : au lieu de laisser ce vieux gueux mourir là en se tordant comme une chauve-souris qu'on jette au feu, il l'acheva d'un coup de pistolet.

— Tout cela est une histoire fort intéressante , dit la duchesse en interrompant Justine, et je comprends que monsieur Meylan l'écoute avec patience ; mais je ne vois pas en quoi elle peut se rattacher au sujet qui m'a amenée ici.

— Tous les détais de cette histoire sont parfaitement vrais, dis-je à madame de P^robental ; je l'ai entendu raconter vingt fois à mon père, quoiqu'il ne m'ait jamais dit le nom de la jeune fille qui l'accompagnait.

— Oh ! fit Justine en ricanant , il y a bien autre chose qu'il ne vous a pas dit !

— Et qui m'intéresse fort peu, reprit madame de Frobental.

— Votre tour va bientôt venir, repartit Justine.

— Et l'exactitude de son récit en ce qui concerne mon père, dis-je à la duchesse, vous garantit la vérité de ce qui vous regarde personnellement.

— Parlez donc, mademoiselle, fit madame de Frobental.

— J'aurais pu laisser là votre père, reprit Justine, pour courir après ma famille, et surtout après ma mère qui devait avoh' besoin de moi ; mais déjà monsieur Meylan m'avait parlé un langage que toutes les filles sont promptes à écouter, surtout quand elles n'ont pas beaucoup de sens et qu'elles n'ont pas eu beaucoup de bonheur, surtout encore quand elles ont vu toute leur vie un fils parler à son père du ton dont Moline parlait au sien.

Il m'avait dit que j'étais jolie, il m'avait dit que j'avais des façons d'être qui sentaient la grande dame, et qu'il serait bienheureux de pouvoir me récompenser de lui avoir sauvé

la vie, en me rendant riche et liemeuse comme je méritais de l'être.

Justine s'arrêta, et se laissant aller à une de ces soudaines exclamations par lesquelles elle interrompait de temps en temps son récit, elle s'écria :

— Comprenez-vous qu'un homme à peine sorti de la mort, car si je l'avais laissé dans son sommeil c'eiit été comme si je l'eusse laissé dans sa bière ; comprenez-vous que là, sur-le-champ, sans que rien l'y pousse, il lui prenne une mauvaise idée contre la pauvre jeune fille qui vient de le sauver?...

Oh! depuis six ans que c'est arrivé, j'ai bien vieilli, j'ai passé par de bien vilaines mains; mais, sur mon Dieu et sur mon âme ! je ne crois pas avoir rencontré dans ma vie un homme si froidement scélérat que celui-là.

La duchesse se tourna légèrement vers moi, mais je m'abstins de répondre.

Si le récit de cette jeune fille était vrai, et je devais le croire, le jugement qu'elle portait de mon père n'était que juste.

Justine continua :

— Au lieu donc de courir après mon père et ma mère; comme je l'aurais dû. je restai avec moi;isieur Meylan, et lui se traînant comme il pouvait, moi le soutenant de toutes mes forces, nous arrivâmes jusqu'à la frontière française.

Les Anglais étaient toujours sur nos talons; mais du moment qu'on ne se battait pas dans le pays, nous n'avions plus d'autre crainte que celle d'être maltraités par les troupes régulières du duc de Wellington, mais du moins nous ne risquions pas d'être égorgés par les habitants de l'endroit, comme nous l'eussions été en Espagne.

Les blessures de monsieur Meylan s'étaient envenimées ; nous nous arrêtâmes chez le cuié du pays, où je restai avec votre père pour le soigner, car dans ce moment-là

personne ne s'occupait guère des blessés. Nous restâmes là quinze jours, quinze jours presque tout seuls, car le curé était toujours en route, bien plus occupé de donner aux Anglais des nouvelles de la mai'che de notre armée que de veiller sur une pauvre fille qu'il ne connaissait pas et dont il ne se souciait guère.

Et cependant, mon Dieu! c'est vrai, je suis allée trois ou quatre fois à lui, le soir quand il rentrait, et je lui demandais si une pauvre fille était sage d'écouter un homme riche et haut placé qUi lui disait qu'il voulait l'épouser, et qui s'offrait même à l'épouser devant le curé, en attendant d'aller chez le maire.

— Ah ! fit la duchesse en me jetant un regard de côté.

— Comment vouliez-vous que je comprisse quelque chose à tout cela, moi? reprit Justine; comment est-ce que je pouvais m'imaginer qu'emporté par les rêves de ses haines politiques, un prêtre pouvait me mentir jusqu'à me dire : « Un maire ! à quoi bon un maire ? Oh ! l'heure est venue où toutes ces abominables inventions de la révolution vont être détruites , et quand le prêtre am^a dit à un homme el aune femme : Soyez unis! ils le seront comme ils doivent l'être, non pas devant les hommes, mais devant Dieu. »

Pouvais-je croire que c'étaient là les paroles d'un homme qu'enivrait l'idée de ressaisir le pouvoir qu'avaient eu les prêtres autrefois ?

Pouvais-je savoir que votre père serait assez misérable pour profiter de la stupidité de cet homme et pour me dire qu'avant que nous eussions quitté le Salvat, nous serions solennellement mariés?...

Et si l'un de nous deux doit compte à Dieu de la faute que j'ai commise, osez dire si c'est à moi ou à votre père que Dieu donnera le châtiment...

La question était cruelle, et je commençais à comprendre quel intérêt je pouvais avoir au récit de cette fille;

mais la duchesse, soit qu'elle persistât sincèrement dans la pensée que Justine était une intrigante qui avait appris son secret, soit chez MoUne, soit par monsieur de Sainte-Mars, et qui voulait le vendre, soit plutôt qu'elle ne voulût connaître de la vie de cette malheureuse que ce qui pouvait l'intéresser personnellement, la duchesse, dis-je, s'écria avec impatience :

— Mais qu'est-ce que tout cela a de commun avec ce qu'on vous demande? Que vous soyez ou non la fille de ce Moline, et vous l'êtes sans doute, que m'importent les erreurs de votre jeunesse, à moi qui ne viens vous demander qu'à ne pas compromettre le nom du duc de Frobental dans toutes ces hideuses histoires ?

J'avais été fort peu du parti de la duchesse, alors même que j'ignorais la part que je pouvais avoir dans toutes ces horribles complications de crimes; mais à présent que je voyais poindre à l'horizon le commencement d'une action douteuse à laquelle le nom de mon père se trouvait mêlé, à l'instant où il m'était facile de prévoir, au train dont allaient les choses dans cette histoue, que cela pouvait tourner au crime et à l'infamie, je trouvai les superbes dédains de madame de Frobental singulièrement déplacés, et je lui dis :

— Hé ! madame, écoutez, puisque vous êtes venue pour apprendre, et n'oubliez pas que le duc de Frobental, dont vous venez ici sauver la vie, est sous l'accusation d'im meurtre, et que sa mère peut s'y trouver sous une accusation peut-être encore plus terrible.

La duchesse te retourna vers moi à cette apostrophe ; la douteuse clarté qui éclairait la chambre où nous étions réunis ne me permit pas de voir l'expression complète de son visage, mais j'entendis la sourde exclamation qu'elle laissa échapper.

— Ah ! dit-elle, c'est ainsi .

LES DRAMn.S INCONNUS 307

Elle se retourna vers le lit de Justine, et lui dit doucement :

— Continuez, mon enfant; monsieur a raison, je commence à croire que vous êtes la véritable victime de toutes les intrigues où l'on vous a mêlée, et c'est moi qui vous protégerai contre tous, si haut qu'ils soient placés et à quelque distance qu'ils se trouvent.

Cette dernière parenthèse n'avait pas le sens commun, mais j'y devinai la menace qu'on m'adressait relativement à mon père, et prenant alors mon parti comme avait fait la duchesse, je m'emparai de ses propres paroles et je les répétai avec cette variante :

— Continuez, dis-je à Justine ; madame a raison, je commence à croire que vous êtes la véritable victime, et c'est moi qui vous protégerai contre tous, si haut qu'ils soient placés et si près qu'ils soient de vous.

C'était une déclaration de guerre, et ceci posait la question d'une façon formelle entre la duchesse de Frobental et moi.

— A la bonne heure ! murmura la vieille en ricanant ; va, ma tille, va.

Cette interruption avait permis à Justine de se remettre de l'espèce d'exaltation fébrile qui l'agitait ; elle continua donc :

— Du reste, il n'en fallait pas tant à votre père pour me pousser à mal faire, il n'eût pas eu besoin de jouer la comédie jusqu'au bout... et de me faire croire à un prétendu mariage... devant un prêtre à moitié fou...

— Quoi! m'écriai-jo...

— Continuez, fit vivement la duchesse.

Mais il était facile de voir que plus elle avançait dans son récit, plus Justine devenait embarrassée.- Tout à coup elle se tourna vers nous et s'écria :

— Mais après tout, pourquoi donc hésiterais-je à parler?

Mon père avait raison, ou plutôt Moline, il avait raison quand il disait que j'avais hérité des vices de ma famille et du sang féroce de ma mère.

La duchesse tressaillit; mais Justine reprit avant qu'elle eût eu le temps de l'interrompre :

— Et pour la faute qu'elle a commise, elle n'a pas eu pour excuse l'ignorance, la pauvreté ; et pour le crime qu'elle a voulu faire, elle n'a pas été sous le couteau d'un homme implacable et qui était devenu comme une bête fauve... Vous ne vous doutez pas de ces choses-là, vous autres. Vous n'avez pas d'idée de ces atrocités... Je vais tout vous du'e, et puis vous verrez... vous verrez...

Nous quittâmes le Salvat, et nous nous mîmes à la recherche de mon père et de ma mère.

Je croyais monsieur .Meylan lorsqu'il me disait :

— Dans les circonstances où nous sommes, il est nécessaire que j'aille à Paris : il faut que j'assure ma position vis-à-vis du nouveau gouvernement. Vous comprenez que je ne puis vous emmener; je vous laisserai chez votre père, auquel ii faut tout cacher, sans quoi je serais très-giièvement compromis; et puis je reviendrai vous chercher, et nous publierons notre mariage.

— Il e»t impocsible, m'écriai-je, que^mon père ait fait une telle lâcheté et un pareil crime !

— Ah bah! fit Justine d'un ton brusque, laissez donc là vos grands mots et prenez cela du bon côté... Asseyez-vous à mie table où l'on boit et où l'on se grise, racontez ça comme une bonne plaisanterie, dites que vous avez rencontré une fille maritorne qui s'est éprise de vous et qui s'est imaginé que vous alliez l'épouser; dites bien comment vous vous êtes moqué du même coup et de cette imbécile de fille et d'un imbécile de prêtre qui a cru révolutionner les lois ; assaisonnez le tout d'une pointm-e biu"lesque de la cérémonie; et si vous avez de l'esprit, vous

ferez rire à gorge déployée tous vos auditeurs.... Votre père a de l'esprit et il fait rire souvent avec mon histoire, qui vous fait frémir et qui vous fait honte... Allez, allez, croyezmoi, ne vous révoltez pas tant, il vous arrivera peut-être de faire plus de mal que ça et d'en rire; mais moi je n'ai pas eu à faire des gorges chaudes de mon malheur. Ah ! une pauvre femme, quand on l'a déshonorée et jetée là, toute chargée de sa faute... elle ne rit pas... elle...

Justine s'arrêta soudainement et reprit bientôt, en abordant son récit cà un autre point :

— Savez-vous ce que je trouvai à la maison, lorsque nous eûmes appris que mon père s'était retiré dans une cabane qu'il possédait dans la montagne Saint-Barthélémy, où votre père me conduisit en me disant : « Attendez-moi, et soyez sûre que je ne vous abandonnerai pas !... » savezvous ce que je trouvai ?

J'entre; mon père était assis dans un coin, ma mère gisait sur son lit. Vous savez que mon père m'aimait mieux que les autres. Je m'attendais à ce qu'il me sauterait au cou; mais voilà qu'il me regarde d'un air hébété, et qu'il me dit :

— Que viens-tu faire ici?... il n'y a plus de quoi manger... Va-t'en... va-t'en...

Ma mère Bernardine, au contraire, qui avait été toujours froide pour moi, m'appela doucement et me dit tout bas :

— Reste, reste, Justine...

Et puis elle me dit, en me montrant son front et en regardant son mari :

— Le chagrin... la fureur... Je te dirai tout.

J'avais cru que mon père avait deviné ma faute, et qu'il me chassait comme coupable; mais je vis bien que sa raison était dérangée.

Un moment après mon arrivée, il me parlait comme si . nous n'eussions pas été séparés pendant près d'un mois ; il

lie pensait pas à me demander ce que j'étais devenue. 11 se promenait dans la chambre, préparant le souper et écoutant au dehors comme s'il attendait quelqu'un; puis il murmura tout bas :

— Pas encore... pas encore...

— Mets ton couvert, me dit ma mère, comme si de rien n'était.

Je lui obéis ; mon père ne parut pas s'apercevoir du changement, et il me dit :

— Allons, mets la table à sa place.

.Ma mère me fit signe de l'apporter près de son lit. J'étais dans un profond étonnement, et je dis tout bas à ma mère :

— Et grand-père, et la grand'mère?

Un cri eCFrayant se fit entendre, et je vis Moline qui avait saisi une hache et qui la tenait levée sur ma tête en criant :

— Qu'est-ce qui a parlé de père et de mère ?

— Personne ! personne ! s'écria Bernardine ; ce sont les oreilles qui te tintent :

Moline baissa son arme et la jeta dans un coin.

— Oui... oui... dit-il, il y a dans l'aii" des voix qui me parlent comme ça.

Il se prit à rire et ajouta :

— Elles disent que c'est mal ; je dis que c'est juste. Oui, ajouta-t-il en s'animant et comme s'il répondait à des êtres invisibles qui l'obsédaient de tous côtés , c'est juste ! c'est juste !

Puis il écouta encore et se reprit à dire en haussant les épaules :

— Je savais bien que c'était juste, les voilà qui ne disent plus rien,

• Puis il s'assit lentement près de la table .

— Allons, soupons, me fit-il.

Ce fut un triste repas; mon père ne mangeait pas, il avait ouvert devant lui son giand couteau catalan , et il le repassait sur le dos de son assiette de faïence en chantonnant le refrain d'une clianson du pays qu'il m'avait apprise quand j'étais toute petite, et qu'on chante dans la moisson; ça voulait dire en français :

Coupons, coupons, nous aurons Une boncliée pour une javelle, Une miche pour une gerbe, Une oie grasse pour une racule ; Coupons, coupons, et mieux nous en souperons.

Je ne puis vous dire l'expression féroce dont mon père accompagnait son chant et son geste, tandis que ma mère pleurait silencieusement.

Je tremblais de tous mes membres, je ne savais si je rêvais.

Cependant la nuit vint , et ma mère me parut plus inquiète.

Tout à coup Jean se leva , et prit son chapeau et son fusil.

— Jean ! Jean! lui dit sa femme, reste avec nous !

— 11 faut que j'aille chercher le souper de demain, répondit-il brusquement.

Et il s'éloigna, tandis que ma mère, levant les mains au ciel, s'écriait douloureusement :

— Ah ! mon Dieu, mon Dieu, pourquoi ne m'avez-vous pas fait mourir sous la roue de notre charrette !

— Que voulez-vous dire? m'écriai-je.

— Justine, ^ne dit-elle, ne me quitte plus... nous sommes tous perdus.

— Qu'y a-t-il donc, mon Dieu? m'écriai-je, qu'y a-t-il donc?

Elle pleurait tant qu'elle ne put me répondre. Je me rappelai alors tout ce que nous avait raconté le vieil Espagnol que nous avions trouvé gisant sur la route.

— Il vous est arrivé malheur dans votre fuite?

— Écoute, me dit-elle, il faut que tu saches tout ; sans ça tu pourrais lui dire quelque chose qui le contrarierait; et dans l'état où il est, il te tuerait, vois-tu... il te tuerait... il ne connaît plus personne...

— Mais Jeannot, qu'est-il devenu?...

— Mais écoute-moi donc, reprit ma mère ; tout ça est si horrible que je ne sais par où commencer. Approche-toi... parlons bas... S'ilrentrait par hasard et qu'il m'entendit, il entrerait en fureur, et qui sait?... Laisse la porte ouverte et fais attention si tu entends des pas.

J'obéis et je me rapprochai du lit de ma mère.

— Tu sais, me dit-elle, le moment où nous quittâmes la maison. J'étais sur la charrette avec la mère Mohne, tout à fait en haut de la paille et du foin sous lequel nous avions caché tous nos bons effets. Le père Moline conduisait le cheval, et Jeannot était devant, tremblant de tout son corps et il pleurait. Tu le connais, il est né comme ça, il est poltron, il avait peur et c'est ce qui lui a fait perdre la tète; sans ça, il n'eut pas fait ce... ^

La mère s'arrêta sulToquée par un rros soupir, je devinai que Jeannot avait fait quelque mauvaise chose, car elle se reprit à pleurer.

J'attendis et elle recommença en disant :

— J'étais si occupée de Jeannot poui- tâcher de le rassurer, que je ne m'étais pas aperçue que le père s'était assis sur le brancard et avait mis le cheval au trot. Tout à coup, je m'aperçois de ça et je me mis à crier : {

— Et mon mari?... et Justine?. ..

— Ne te mets pas en peine, ils nous rattraperont, me répond le père Moline.

— Au train dont nous allons?

— Eh bien ! me dit la mère, ils courront.

— Arrêtez ! dis-je aussitôt, arrêtez !

— Touche la bête, dit la mère Mol in c à son mari.

Je me mis à crier, à supplier, à menacer pour que l'on s'arrêtât ; mais la vieille criait plus fort que moi, et le père Moline fouettait si fort le malheureux cheval qu'il avait pris le galop.

Dans mon désespoir, je me mis à appeler Jean de toute ma force, et mes cris devenaient si perçants qu'ils commencèrent à épouvanter la mère, si bien que, furieuse de voir que je ne voulais pas me taire, elle profita d'un moment où je me soulevais, pour me pousser rudement en me criant :

— Eh bien, puisque tu ne peux pas te passer de lui, va le chercher !

Le coup fut si violent que je roulai du haut de la voiture en bas. Soit que le vieux Moline eût eu peur de mes cris, soit que le cheval se fût arrêté de lui-même, je me trouvai les jambes devant la roue de la voiture, sans cependant pouvoir m'en retirer, parce que mes jupons étaient pris dessous.

— Arrêtez ! arrêtez! m'écriai-je en me débattant de toutes mes forces.

Je n'entendis pom' toute réponse que ces mots de la vieille : « Meurs là et que ça finisse !... » et ceux-ci de mon fils : « Sauvons-nous, grand-père ! sauvons-nous !... »

Puis le cheval reprit sa marche. Je sentis craquer mes jambes et je perdis connaissance...

Je frémissais en écoutant ma mère, et je reconnaissais bien là la férocité implacable des deux vieillards, qui exécraient leur bru.

— Après, ma mère? après?... dis-je à Bernardine.

— Lorsque je revins à moi, continua- t-elle, je me trou-

vai sur le bord de la route, la charrette tout près de moi, les deux vieux attaches derrière; quant à Jeannot, il avait disparu.

Voici ce qui était arrivé : Moline avait entendu mes cris, et, coiu-ant de toutes ses forces, il était passé près de moi sans m' apercevoir ; il avait bientôt rattrapé la voiture et m'avait demandée; les vieux avaient répondu que j'étais descendue, et que j'avais voulus retourner, sur mes pas. Mais Jean les connaissait trop bien pour les croire ; il leur avait fait rebrousser chemin, et comme ils avaient essayé de s'échapper, il les avait attachés derrière la voiture : c'est de cette façon qu'il était revenu près de moi et qu'il m'avait trouvée gisante sur la route.

Alors il avait fallu s'expliquer, et comme les vieux disaient toujours qu'ils ne savaient pas comment mon malheur était arrivé, ton père interrogea Jeannot. Le malheureux enfant lui raconta la vérité ; il n'y avait pas de sa faute, il avait perdu la tète, il n'avait pas compris ce qui s'était passé. Que veux-tu ? c'est un enfant qui est fait ainsi, la peur le rend fou...

Mais quand ton père entendit ça, tu ne peux pas t'imaginer dans quelle fureur il entra.

— Et tu as laissé assassiner ta mère ! lui dit-il, et tu n'as pas sauté à la gorge de ces deux infâmes et tu ne les a pas étranglés!... Ton affaire est jugée, à toi, en attendant la leur...

Là-dessus Moline prit un pistolet de sa ceinture et tit feu sur son fils. Mais la peur sauva Jeannot cette fois : il était tombé avant que le coup fût parti.

Heureusement pour lui que le bruit de cette arme me tira un peu de l'engourdissement où j'étais ; je me remuai, je gémis, j'appelai, et Jean vint à moi. Il m'ôta du milieu de la route et me déposa sur le bord; il alla chercher de leau dans lui fossé pour me faire revenir.

C'est pendant ce temps fpie Jeannot se releva et s'échappa. Nous n'en avons plus entendu parler.

Je n'ai pas appris ça tout de suite, ma pauvi-e Justine, car déjà la tête de Jean était sens dessus dessous ; ça n'a été qu'à la longue, pendant qu'il parle tout seul, que je l'ai deviné; mais ce qu'il y a de plus terrible, c'est que sa folie lui vient de ce qu'il croit avoir tué son fils ; lorsque j'essaye de lui rappeler que Jeannot s'est relevé et qu'il s'est sauvé, alors Moline dit qu'il veut courir après lui, qu'il veut le tuer, et il reste des journées entières absent.

— Mais grand-père et grand' mère, qu'eu a-t-il fait? dis-je.

— Écoute, me dit mystérieusement ma mère en tremblant, entends-tu ici dessous... là, à l'endroit de cette trappe ?

— Oui, lui dis-je en remarquant en effet une trappe qui se levait avec un vieil anneau de fer.

— Eh bien! reprit ma mère, il les a enfermés là. Tous les matins il leur jette un raorceaii de pain et il leur donne une bouteille d'eau, en attendant, dit-il, qu'il les juge et qu'il les exécute.

Je frissonnais de tout mon corps en écoutant ma mère.

— Maintenant, comment se sont-ils laissé conduire jusqu'ici ?

— Ils ont bien crié et bien imploré les passants ; mais dans la bagarre où nous étions, chacun ne pensait guère qu'à se tirer lui-même d'affaire. D'ailleurs, une fois que nous eûmes passé les Faverols, Moline, au lieu de suivre la route de l'armée, prit le chemin de la montagne et nous mena jusqu'ici.

— Mais quelle est cette maison? lui dis-je.

— Ah ! reprit ma mère, ne m'en parle pas, c'est à faire frémir. Je ne le sais pas bien, jamais Moline ne me l'a dit ;

je l'ai deviné à quelques paroles qu'il a laissées échapper et qui se rattachent à une histoire qui remonte à plus de vingt ans. Mais, vois-tu, me dit ma mère en baissant la voix, c'est ici, j'en sûre, qu'a été commis un crime dont je n'ai jamais bien su les détails.

— Quel crime ?...

A ce moment. Bernardine, qui m'avait parlé jusque-là avec confiance et amitié, se mit à me regarder d'une façon bien étrange et me dit :

— Tu me demandes ce crime, toi!... Oh! reprit-elle, maudite soit ta famille, elle a été la cause de tous nos malheurs !

Ce n'était pas là le premier mot qui m'eût fait quelquefois penser que je n'étais pas la fdle de Bernardine, mais celui-là n'était pas douteux, car il séparait ma famille de la sienne. ,

Cependant je me croyais toujours la fille de Moline. Je voulus hasarder une question; Bernardine me repoussa durement en me disant ;

— Va, va, il est probable que tu en sauras bientôt plus que moi, car il a remis à un de ces jours le jugement quil s'obstine à vouloir prononcer, et c'est, dit-il, pour solder tout d'un coup leur compte du passé d'autrefois, et de ce qu'ils m'ont fait dernièrement.

— Mais, dis-je à Bernardine, est-ce que personne ne vient vous soigner ?

— Tu sais bien, me répondit- elle, que ton père est rhabiUeur\ Il m'a soignée lui-même, et je pense que deux mois ne se passeront pas sans que je puisse marcher ; mais d'ici là il faut que je vive presque toujoius seule, surtout

1 II y a dans le midi de la France et il y avait surtout à celte époque un grand nombre de paysans exerçant la chirurgie, sous le nom de rhabiUeurs, et s'occupaut spécialement de la guérisondes membres démis ou fracturés.

la nuit, en entendant sortir de dessous terre des cris et des imprécations qui viennent comme d'une tombe ; et puis c'est plus encore ce qui arrivera que ce qui est arrivé qui m'épouvante... Ton père, vois-lu, jugera les vieux et les exécutera comme il l'a dit. J'ai bien eu la pensée de les faire échapper, non parce que je veux les sauver, mais parce que j'épargnerais un crime à Moline.

— Mais, dis-je à Bernardine, je puis les sauver, moi.

— El s'il le savait, me répondit-elle, il te tuerait.

Je ne dis plus rien à ma mère... Vous comprenez, nous fit observer Justine, que je l'appelle tantôt ma mère, tantôt Bernardine, selon que ça me vient à la bouche, vous me comprenez tout de même, n'est-ce pas ?

— Sans doute, lui dis-je, captivé par la terreur que m'inspirait ce récit, me demandant avec effroi si le nom de mon père, mêlé à toutes ces horreurs, n'en sortirait pas flétri.

La duchesse, soit qu'elle eût cet espoir qui lui assiu-ait ma complicité et mon silence, soit qu'elle fût dominée par cet assemblage de circonstances atroces, dit à Justine :

— Continuez, continuez.

Justine reprit :

— Ma mère me dit donc : « Et pourtant le crime serait moins abominable, car tu n'es rien pour lui, tandis que tuers(jn père et sa mère... »

Je me sentis glacée à cette pensée ; mais je n'osais plus interroger Bernardine. Seulement je pensais que si monsieur Meylan m'avait emmenée, j'eusse été à l'abri de cette terrible alternative, ou de risquer ma vie en sauvant les vieux Moline, ou de les voir massacrer par leur propre fils.

Nous étions rentrées, moi et Bernardine, dans le plus profond silence, et nous écoutions le vent qui criait à tra-

vers les pins de la montagne et qui se mêlait aux gémissements qui sortaient de dessous la trappe.

Dans celte terrible angoisse, je me mis à genoux, et je me tournai vers Dieu pour lui demander appui et conseil; il me semblait que la prière m'avait calmée et que de bonnes inspirations allaient me venir, lorsque je fus interrompue par le rire de quelqu'un qui s'était approché tout doucement de moi et qui me cria à l'oreille :

— Imbécile !... imbécile !...

C'était uion père.

— Allons, debout, me dit-il; on ne prie que moi ici, il n'y a ici de maître que moi... et le diable, ajouta-t-il en riant.

Je tombai assise sur un vieux coffre, et mon père me dit en me regardant d'un aii* farouche :

— Quant à toi, fille de scélérats à la peau dorée, tu marcheras droit dans la vie que je t'ai gardée, ou je t'enverrai à ton Dieu que tu pries, comme s'il écoutait les pauvres... Va, va, reprit-il plus tristement, il n'y a que les riches qui ont un Dieu, et la preuve, c'est qu'ils vivent dans le repos de leur fortune et de leur conscience. Ah ! ah! reprit-il en riant avec fureur, c'est vrai, c'est un Dieu de pardon et de miséricorde pour eux,: on lui paye des messes et il protège...

Ma mère et moi nous nous taisions. La tète de mou malheureux père était tout à fait tom-née... Jamais, c'est vrai, il n'avait été très-dévot, mais jamais je n'avais entendu sortir de sa bouche un blasphème, et il imposait toujom's silence aux deux vieux lorsqu'ils attaquaient la religion.

— Allons, dit-il après un moment de silence , il est temps de se coucher.

Nous n'étions ni des seigneurs ni des bourgeois, mais nous avions toujours eu nos aises dans la maison. Je regardai où je pourrais me coucher, car j'étais rompue à la

Les drames Ii^co^NUs 319

l'ois de fatigue et de l'émotion de tout ce que j'avais appris. Je cherchai autour de moi, il n'y avait rien. Le lit de Bernardine était assez large pour deux. Je m'imaginai que pour cette nuit au moins elle m'offrirait de coucher près d'elle ; mais mon père ouvrit le coffre sur lequel j'étais assise, et en tira un matelas à moitié pourri.

— Couche là-dessus, me dit-il, et tant que ça durera, ça durera.

Il était dans un état à ne pas lui adresser une observation, car je ne sais pas ce qu'il aurait fait si on l'eût contrarié.

Je me mis sur le matelas. Quant à lui, il se coucha sur la trappe de la cave où étaient enfermés son père et sa mère...

Je passai une dme nuit sans sommeil, malgré ma fatigue extrême, et je n'eus qu'une pensée, celle de m'échapper et de retrouver votre père.

Aussi, dès que le matin fut venu et que le jour pai'aissait à peine, je me levai doucement, croyant mon père et ma mère profondément endormis. Comme j'allais passer près de mon père, il me prit par mon jupon et me dit :

— As-tu envie de descendre là-bas avec les autres?

— Moi, lui dis-je, et pourquoi donc ?

— Parce que tu veux t'en aller pour me dénoncer à la justice !

Je me défendis de cette odieuse accasation ; mais Moline se prit à me regarder avec des yeux qui me firent peui".

Ce n'était plus son regard terme, clair et rapide ; il y avait quelque chose de vague, d'éloigné, qui semblait voir ailleurs quand il regardait, comme le regard d'un somnambule ; ça devait être vrai, car il me dit aussitôt :

— Oh ! j'y vois clair maintenant, j'y vois dans vos pensées à toutes ceux, dit-U en s'adressant aussi à sa femme

qui s'était éveillée à notre première parole. Toi, Bernardine, tu as envie de sauver les vieiu... et toi, ajouta-t-il en se tournant vers moi qui ne pus supporter la fascination de son regard, tu as fait quelque chose de mal !... Eh bien, reprit-il encore eu se levant, chaque chose viendra à son tour... il y aura justice pour toi comme pour les vieux! Ah ! je serai juste, ajouta-t-il en serrant les poings, juste pour tous !...

J'étais immobile et tremblante, et peut-être que si à ce moment il m'eût interrogée, je lui am-ais avoué ma faute; mais il se mit à penser à autre chose.

C'était l'heure où il avait coutume de donner à manger aiLx vieux. 11 leva la trappe, et tout aussitôt j'entendis sortir de ce gouffre des vociférations, des cris, des menaces.

Moline ne fit qu'en rire.

C'étaient bien certainement de grands scélérats que ces deux êtres, et je l'appris plus tard; mais c'était horrible de les entendre. 11 y avait un vieil escalier délabré qui descendait à la cave; ils s'y précipitèrent, je les vis alors... 0 mon Dieu ! penser que des créatures humaines puissent arriver jusque-là ! c'est épouvantable. Les damnés doivent être ainsi... Ils avaient à peine la force \le grimper, et ils s'accrochaient des mains et des ongles aux marches de l'escalier. Le père Moline tira sa femme qui allait plus vite que lui. Il était effrayant, avec sa longue barbe, ses cheveux hérissés et sa pâleur de cadavre...

La mère Moline remonta aussitôt; ses cheveux gris pendaient le long de ses joues maigres, et ses yeux rouges luisaient sur son visage comme des taches sanglantes.

Ils vinrent ainsi jusqu'au bord, se bouscrdant, se poussant... Moline ne se baissa même pas, il les repoussa du pied et les fit rouler jusqu'au bas, au milieu de leurs cris et de leurs hurlements; puis il posa sur l'une des der-

LES DRAMES INCONNUS 32i

nières marches un pot d'eau et un morceau de pain, et leur dit en ricanant :

— Je vous promets que vous sortirez de là le i 7 du mois prochain.

Ma mère me 6t un signe, et pendant que Moline refermait la trappe, elle me dit tout bas :

— C'est le jom- où il veut, dit-il, les juger et les exécuter. Nous avions plus d'un mois à passer avant d'arriver à

ce moment, et j'espérai que durant ce temps mon père changerait d'idée ou que je pourrais m'échapper. Mais il me semblait que depuis que la raison de Moline était pai-tie, quelque chose de surnaturel en eût pris la place. 11 se tourna vivement vers moi, comme si j'eusse dit tout haut ce que je pensais en moi-même, et il reprit en me montrant son fusil :

— Tu ne t'en iras pas, entends-tu, toi ! il faut que tu assistes à cette justice, et souviens-toi que si tu étais assez loin pour que je ne pusse pas te rattraper en courant après toi, il y a là dedans une balle qui t'atteindra partout...

Il ne crut pas ses menaces suffisantes sans doute, car il ajouta avec plus de violence :

— Partout, fusses-tu devant un tribunal, jurant Dieu et les saints que tu dis la vérité en racontant ce que tu sais.

— Je n'ai aucun désir de vous quitter, mon père, lui dis-je.

Il haussa les épaules et reprit :

— Prépare le déjeuner de ta mère, il y là dedans tout ce qu'il faut.

Je vis un sac qu'il avait rapporté la veille et jeté dans un coin : il y avait de la volaille, du pain, du lard, du vin, tout ce qui était nécessaire pour plusieurs jours.

J'obéis, et Moline se mit à se promener devant la porio de la maison.

Quand j'eus fini, il s'assit à table avec nous, mangea à peine, ne but que de l'eau. 11 ne lui restait plus qu'un bon sentiment au cœur, c'est l'amitié qu'il avait pour sa femme. 11 la soignait et lui coupait les buns morceaux; il la retournait dans son lit avec la plus tendre sollicitude.

Quand le repas fut fini, Moline entra dans un hangar et en apporta un paquet : il était rempli de linge, mais ce n'était pas celui de la maison.

— Démarque ça, me dit-il, et raccommode-le.

Je n'avais ni fil, ni aiguilles, ni ciseauï... Je le lui fis observer.

— Tu en auras cette nuit, me dit-il.

La pauvre Bernardine semblait anéantie.

Lorsque nous fûmes seules, elle laissa éclater ses larmes et se mit à prier.

— Qu'avez-vous encore? lui dis-je.

— Tu ne comprends donc pas, me dit-elle, que tout ça est volé?

— Volé ! rn'écriai-je; lui, mon père, il vole !...

Il faut vous dire, reprit Justine, que du caractère dont je connaissais mon père, voler était de sa part une chose plus extraordinaire que tuer ; il avait eu toute sa vie la main leste au couteau, et dans les quereUes avec les Espagnols il avait souvent été accusé d'avoir versé le sang ; mais voler était pour lui le crime d'im lâche, et, pour qu'il s'y fût décidé, il fallait que son esprit eût tout à fait changé.

Je me mis à pleurer aussi en pensant que je me trouvais emprisonnée dans ce repaire de crimes.

Jean rentra, nous cachâmes nos larmes, mais il les avait vues.

— Oh ! nous dit-il, vous pouvez pleurer, je ne vous en veux pas à vous autres : pleurez, pleurez, ça console.

Puis il resta jusqu'au soir à se promener autour de la

maison, allant, venant, rentrant, parlant au hasard. Le soir arrivé, il s'éloigna comme il avait fait la veille; mais cette nuit-là il avait eu la précaution de fermer les portes en dehors, de façon que nous étions prisonnières moi et ma mère. Cependant, comme il n'avait pas la conscience de ce qu'il faisait, il ne s'était pas aperçu que la fenêtre pouvait facilement s'ouvrir.

Malgré ses menaces, je n'avais pas renoncé à l'idée de m'échapper; la curiosité de ma mère me seconda.

— Tâche donc, me dit-elle, de voir de quel côté il s'en va. Ah ! si je pouvais marcher, je l'aurais déjà suivi, je l'aurais déjà arrêté au moment où il a commis sa première mauvaise action...

J'ouvris doucement la fenêtre, je levai les crochets qui retenaient les volets et j'attendis pour voir si ce bruit était arrivé jusqu'à lui. Je n'entendis rien et je poussai les volets. A l'instant même, un éclat de bois vint me frapper à la joue, et j'entendis le bruit d'un coup de fusil. L'épouvante me renversa sia- le sol. Bernardine se mit à pousser des cris, mais elle ne pouvait venir à mon aide.

Je m'attendais à voir reparaître mon père, et fje me tenais presque pour morte; mais rien ne bougea au dehors, et je me relevai; je n'étais point blessée.

— Couche-toi... couche-toi... me dit Bernardine tremblante; je lui dirai que c'est moi qui t'ai dit d'ouvrir la fenêtre.

Je me blottis sur mon matelas, attendant à chaque instant un malheur. Mais les lieures se passèrent sans que mon père rentrât, et, la fatigue dominant enfin mes terreurs, je m'endormis profondément et ne m'éveillai que le lendemain matin. J'appris alors que mon père n'était rentré qu'au milieu de la nuit; sa femme n'avait pas soufflé mot. Alors il s'était approché de moi, m'avait remué du

pied; ce mouvement me fit pousser un gémissement sans cependant m' éveiller tout à fait.

Lorsque j'ouvris les yeux le matin, Jean s'occupait à ranger sur la table des aiguilles, du fil, enfin tout ce qu'il m'avait promis ; il ne me fit aucune observation, ne m'adressa pas la parole; mais il me montra du doigt l'ouvrage qu'il m'avait préparé, et la place où la balle de son fusil avait été se loger dans le mur.

A l'exception de cette circonstance, qui ne se renouvela point puisque je n'essayai plus de m'échapper, toutes nos journées se passèrent, pendant plus d'un mois, comme celle que je viens de vous dire.

L'habitude est une mauvaise maîtresse : elle vous enseigne, malgré vous, des choses qu'il semblait qu'on ne pourrait jamais apprendre; elle vous fait accepter sans révolte des idées qui vous paraissent impossibles à excuser la première fois qu'elles se présentent à vous. Ainsi, mon père sortait tous les soirs ; tous les soirs il revenait avec un nouveau butin, et comme c'était là l'aliment de notre vie, nous n'étions plus, moi et ma mère, à nous épouvanter de le voir arriver chargé des fruits du vol; bien au contraire, nous l'attendions avec anxiété et souvent avec la crainte de manquer de nourriture.

Cependant rien ne diminuait la sombre mélancolie de Moline.La guérison de Bernardine avançait; déjà elle pouvait se lever et se traîner jusqu'à la porte de la maison, appuyée sur mon bras.

Nous nous entretenions souvent ensemble du fatal projet que Jean avait conçu au sujet des deux vieillards. Comme il n'en parlait presque plus, nous voyions approcher avec moins de crainte le jour qu'il avait désigné pour ce jugement.

Nous nous étions persuadé que si nous pouvions, durant toute cglte journée, le distraire de sa mauvaise pensée, il

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renoncerait à son dessein, parce qu'il n'aurait pas été accompli à l'heure fixée.

Quant à moi, je gardais mon secret dans mon cœur, non-seulement par terreur, mais comme une espérance. Pour rien au monde je n'amais osé l'avouer à mon père, et j'attendais le retour de monsieur Meylan pour m' arracher à la vie de crime et de misère dans laquelle j'étais plongée.

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