BONNES RÉVÉLATIONS INTERROMPUES PAR DE NOUVELLES CONFIDENCES
Lorsque j'eus quitté la chambre de Justine, je rentrai chez moi.
J'étais si fatigué, et, pour me servir d'un terme qui représente parfaitement l'état d'étourdissement où je me trouvais, j'étais si ahuri de tout ce que je venais d'entendre, si brisé, si incapable d'une réflexion, que je me jetai sur mon lit pour me reposer.
Toutefois, comine je devais retourner dans quelques heures chez Justine, j'éloignai le sommeil pour me donner audience à moi-même, alin de mettre un peu d'ordre dans mes idées et de régler un peu la conduite que j'aurais à tenir.
En effet, dans tout ce qui se passait autour de moi, j'étais volontiers comme le volant que de vigoureux joueurs se renvoient l'un à l'autre, mais qui doit finir pai' rester à terre comme un hochet inutile, tout meurtri et tout déplumé. C'était un rôle que je ne voulais plus jouer, et j'avais probablement trouvé le moyen d'en sortir, lorsque quelque chose de plus fort que ma volonté, quelque chose que l'homme ne compte rresque jamais dans les arrangements de sa vie, la fatigue physique, fit taire l'agitation
morale, et je m'endormis comme une souche sur ce lit où je devais tenir conseil avec moi-même.
Ce n'était là qu'un petit incident fort méprisable, mais il prendra toute la valeur d'un grand événement lorsqu'on saura que, au lieu d'être réveillé à cinq heures, du matincomme je l'avais promis à la marquise et à Justine, je m'a perçus en ouvrant les yeux que le soleil du levant quittait déjà les bords de ma croisée et qu'il était près de onze heures. J'étais tout habillé, je me jetai en bas de mon lit et je montai chez ma voisine.
Je trouvai la porte ouverte et madame Dumesnil occupée à balayer un appartement à la fois vide de locataires et de meubles. Je m'informai de ce qu'étaient devenues Justine et la vieille.
— Ma foi, me répondit la portière, tout ça est parti ce mâtin, en compagnie de monsieur de Sainte-Mars et d'une vieille dame que je ne connais pas.
— Et l'on ne vous a rien laissé pour moi ? dis-je à la portière; point de lettres? aucune recommandation?
— Rien, me répondit-elle; il n'a pas plus été question de vous que du Grand Tm-c.
On comprend qu'une pareille réponse dut me faire singulièrement déchoir de l'importance que je m'étais donnée dans toutes ces affaires.
J'ai dit combien il m'avait été désagréable jusque-là d'y être engagé malgré moi, et il semblait que je dusse me trouver très-heureux d'en être débarrassé. Mais par une contradiction assez ordinaire, je fus très-piqué d'avoir été ainsi mis de côté, et je rentrai chez moi bien décidé à ne pas me laisser jouer d'une façon si leste.
J'avais d'ailleurs deux points de rattachement fort graves pour moi, c'était ma dette envers monsieur de Sainte-Mars et ma dette envers la duchesse de Frobental; mais pour acquitter l'une et l'autre, je me trouvais absoliunent dans
la même position que la veille, et cette fois je me résolus très-sëiieusement à m'adres^er à monsieur Bonsenne.
Toutefois, je ne pus pas mettre ma bonne résolution entièrement à profit, et, grâce à mon caractère aussi vaniteux que timide, je pris un moyen terme entre la mauvaise honte qui m'avait empêché de lui parler la veille et le courage que je m'étais donné ce jour-là; au lieu d'aller le voir, je lui écrivis.
J'avais à peine fini ma lettre, et je me préparais à sortir pour la lui porter, lorsque je vis entrer chez moi le vieux monsieur de Favreuse. 11 avait l'air railleur qui lui était habituel, et il me dit en entrant :
— Êtes-vous bien pressé de sortir? Je venais vous demander à déjeuner, car nous avons à causer longement de choses très-sérieuses.
Ceci me remettait en scène dans le grand drame qui menaçait de se dénouer sans moi; mon rôle reprenait de l'importance, et je m'empressai de répondre que j'étais trop heureux de recevoir monsieur le comte de Favreuse et d'entendre tout ce qu'il aurait à me dire.
Je descendis pour commander un déjeuner dans le café voisin, et en passant je donnai ma lettre^ au commissionnaire Guillotin pour qu'il eût à la remettre chez monsieur Bonsenne.
Lorsque je remontai, je trouvai le vieux comte qui feuilletait d'un doigt dédaigneux le Code annoté que je laissais invariablement ouvert sur ma table, pour témoigner d'une étude dont j'eusse été fort embarrassé de donner d'autres preuves.
— On vous fait apprendre ces choses-là, dit le comte au moment où j'entrais; c'est une singulière instruction que celle qu'on donne aux jeunes gens de notre époque : il n'y a pas un père de famille qui ne dise que l'éducation de son
itaÈL
fils est incomplète s'il n'a pas fait son droit, c'est-à-dire s'il n'a pas appris la manière de défendre son bien per fas et nefas, quand il en a; et la façon de s'emparer du bien d'autrui, quand il n'en a pas.
Je n'étais pas très-amoureux du droit, mais je n'aimais pas non plus à laisser railler l'occupation à laquelle j'étais censé me livrer. D'ailleurs , il est assez de ma nature de n'être pas de l'avis de celui qui parle. Je répondis à monsieur de Favreuse par une dissertation sur le mérite de la loi, sur l'avantage de l'homme qui la connaît parfaitement et qui s'en sert, non pas pour l'éluder, mais pour la suivi-e exactement. Je fis enfin de ce pathos avec lequel Xoip-position a fait pendant plus de quinze ans des articles de journaux.
Monsieur de Favreuse m'écouta avec cette patience polie et perfide qui laisse un homme s'empêtrer dans une suite de raisonnements auxquels il ne croit pas.
Quand j'eus finis, ou plutôt quand je me fus tellement embrouillé que je ne savais plus que dire, monsieur de Favreuse me répondit :
— Vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites, mon cher ami. Je n'invoquerai pas mes cheveux blancs pour vous parler comme je le fais, attendu que les cheveux blancs n'ont plus de majesté quand ils sont poudrés comme les miens; mais voilà quelque soixante ans passés que je suis de ce monde, et cela m'a donné une expérience que je desire fort mettre à votre service. Voulez-vous m'en croire? habituez-vous de bonne heure à être vrai, du moins vis-àvis de vous-même, à vivre et à parler en vertu des sentiments que vous avez dans le cœur, et vous y gagnerez d'être beaucoup plus sage que vous ne le seriez autrement.
Je voulus prendre le petit ton léger de monsieur de Favreuse, et cherchant à dandiner ma phrase comme lui, je répondis en parlant aussi du bout des lèvres :
— Est-ce pour me donner seulement des conseils de cette nature que vous m'avez fait l'honneur de me rendre visite ?
— Ces conseils, dit le comte en souriant , seront un excellent préambule à ce que je puis avoir à vous dire de plus sérieux. Mon cher ami, l'homme qui fait semblant d'adorer ses devoirs et qui y ment tous les jours commet deux crimes au lieu d'un. Ainsi, pour prendre l'exemple que nous avons sous la main, vous venez de me vanter l'étude des lois, et vous ne vous en occupez pas du tout. Si vous la méprisiez comme moi, vous agiriez en vertu de vos opinions, et il n'y a rien de plus honorable au monde; mais vous dites que vous estimez cette étude, et cependant vous la négligez , c'est presque de l'apostasie.
— C'est tout au plus de la paresse, répondis-je à monsieur de Favreuse.
— Vous n'êtes point paresseux, me dit-il ; seulement vous aimez mieux autre chose que ce qu'on vous fait faire, et en cela vous avez raison. Mais j'en reviens à ce que je vous disais d'abord, et je prends acte de l'exemple que je viens de vous donner pour vous conseiller de juger et de parler toujoui's selon vous-même, et non pas en raison d'une morale toute faite et en laquelle vous ne croyez pas. Ainsi vous avez été témoin depuis quelques jours de choses contre lesquelles vous n'auriez pas assez de mépris et d'exécration si elles vous étaient tout à fait étrangères , et que vous ne craindriez pas de qualifier des plus vilains mots si vous n'aviez pas un petit intérêt à être indulgent...
Je compris parfaitement l'allusion de monsieur de Favreuse, mais je me gardai de lui montrer qu'elle avait porté, et je répondis :
— Puisque vous abordez ce sujet, je vous dirai ce que j'en pense, et j'userai de la méthode que vous venez de
m'indiquer, en jugeant selon mes vraies opinions. Jamais je n'aurais imaginé que le monde pût cacher de si honteuses turpitudes; et en parlant de l'exécration et du mépris qu'elles m'inspirent, vous avez trouvé les mots justes que j'aurais craint peut-être de prononcer devant vous.
Malgi"é son assurance moqueuse, le comte parut contrarié de la rude franchise de ma réponse, et il me dit d'un ton assez sec :
— Laissons pour un moment ce sujet, et puisque voilà le déjeuner qui arrive, mettons-nous à table, je ne suis pas fâché d'avoir un morceau sous la dent lorsque je parle de certaines choses.
Ce ne fut que bien longtemps après que je découvris que cette petite phrase, que je trouvai fort ridicule, et qui me sembla un reste de ces vieilles prétentions qui tenaient encore aux petites folichonneries du temps de Louis XV; ce ne fut que longtemps après, dis-je, que je découvris que c'était là une précaution admirable de monsieur de Favreuse.
L'homme qui mange en parlant est presque toujours sûr de ce qu'il dit. Lorsqu'il est embarrassé par une question pressante, il avale une bouchée, ou boit lentement au besoin ; il mâchonne sa phrase d'une manière inintelligible, et se donne toujours le temps de réfléchir à ce qu'il doit répondre, il pèse chaque mot avant de le laisser échapper : tout cela de l'air le plus naturel du monde, et sans qu'on soit averti de l'embarras qu'il éprouve.
Nous nous assîmes, et au bout de quelques instants, monsieur de Favreuse me dit :
— Vous avez rencontré chez ma nièce... — et j'appelle la duchesse de Frobental ma nièce, quoique je ne sois que le cousin germain de son père; dans ma jeunesse on appelait cela un oncle à la mode de Bretagne ; mais mainte-
nant qu'il n'y a plus d'autre mode que celle du Code Napoléon, le plus incivil de tous les codes, je devrais l'appeler ma cousine... mais, ajouta- t-il avec ce clignement d'yeux et ce sourire qui donnaient à ses paroles une impertinence qu'elles n'avaient pas par elles-mêmes, vous pardonnerez à un vieillard de garder d'anciennes habitudes qui ne blessent personne, à moins que votre science de le'giste ne puisse pas les supporter...
— Parlez comme il vous conviendra, monsieur le comte, lui dis-je; je tâcherai de vous comprendre de mon mieux.
— Eh bien, reprit-il, vous avez rencontré chez ma nièce une personne qui habite cette maison, madame Deslaurières.
— Oui, monsieur.
— Que vous semble de cette dame?
J'étais horriblement humihé des façons de monsieur de Favreuse, et je ne voulus pas lui donner l'avantage de s'armer de mes paroles contre moi ; aussi lui répondis-je très-froidement :
— Monsieur, il ne m'en semble rien.
— Comment ! reprit le comte, un jeune homme comme vous, fort inflammable, à ce que je puis croire, est resté une heure à causer avec une jolie femme sur le canapé d'un salon, il l'a accompagnée dans un fiacre dont les stores étaient baissés, sans s'être fait une opinion à son sujet? Cela est très-étonnant.
— C'est pom-tant ainsi, dis-je à monsieur de Favreuse. Il s'arrêta à cette réponse, me regarda en face et reprit :
— Écoutez, mon cher monsieur, je vous ai conseillé de parler et d'agir, dans toutes les occasions de la vie, selon vos sentiments bons ou mauvais ; il est possible que ce conseil vous paraisse stupide, mais je vous prie de le suivre au moins pendant trois heures : c'est à peu près le temps
que nous avons à causer ensemble. Sans cela, nous n'arriyerons à rien de bon, ni pour vous, ni pour moi. Et d'abord je commence par vous déclarer que j'ai besoin de vous, et ensuite que vous avez besoin de moi, le tout sans vous en douter... Or quand je vous demande ce que vous pensez de madame Deslaurières, vous me répondez que vous n'en pensez rien, et je sais, moi, que vous en pensez beaucoup de mal.
— Et quand cela serait vrai, monsieur ?
— Cela est vrai. Supposez que vous me l'avez dit; alors je vous réponds que j'en pense beaucoup de bien.
— Cela dépend de la façon dont on considère les choses, et si je m'en rapporte à ce que je crois avoir deviné de vos opinions en fait de morale, je ne m'étonne point de l'estime que vous faites de madame Deslaurières.
— Eh bien, jeune homme, soyons francs : de quel crime l'accusez-vous ?
— Mais je ne l'accuse d'aucun crime, moi, monsieur.
— Oh là là ! reprit le comte en se jetant au fond de son fauteuil, nous recommençons toujours le même jeu; il faudra que nous passions huit jours à discutailler si nous procédons ainsi, et je ne vois qu'un bon moyen de me tirer de là, c'est de parler pour vous et pour moi. Je dis pour moi — que je pense beaucoup de bien de madame Deslaurières ; je dis pour vous — que vous la croyez une... vous devinez le mot. Je vous réponds — que ce n'est pas vrai ; vous me dites — que cela vous est fort égal ; je vous réplique — que cela ne me l'est pas, à moi, et que je veux sauver cette femme qui, sans cela, peut être perdue sans retour, car elle est déjà assez compromise pour ne trouver appui et protection de personne. Il ne faut donc pas que les gens qui la connaissent et l'aiment lui manquent; or je la connais et je l'aime, je veux la protéger, et j'ai besoin
de vous pour cela. En retour du service que je vous demande, je vous en rendrai un non moins important si vous acceptez.
Tout ceci me paraît clair, précis et loyalement posé. Vous va-t-il de traiter de cette manière ? Si cela vous va, dites-moi nettement oui; si cela ne vous va pas, dites- moi non. Mais si vous vous décidez à me dire oui, ne vous amusez pas, je vous en supplie, à faire de petites finesses; et si dures que puissent être les objections que vous avez à me faire, faites-les-moi tout droit; nous arriverons au moins ainsi à une conclusion.
— Eh bien , monsieur, dis-je à monsieur de Favreuse, puisque vous m'engagez à vous parler nettement, je vous dirai qu'il me répugne extrêmement de me mêler des affaires d'une femme aussi perdue que l'est madame Deslaurières.
— Voilà qui est catégorique, dit monsieur de Favreuse avec un petit sourire railleur; il vous répugne de vous mêler des affaires de madame Deslaurières, mais vous vous en mêlerez probablement si je vous démontre la nécessité où vous êtes de le faire.
— Je serais curieux d'apprendre, dis-je à monsieur de Favi'euse, comment je suis dans une pareille nécessité.
Ce fut à ce moment que la précaution prise par le vieux comte, de déjeuner pendant notre explication, le servit à merveille. 11 resta un moment silencieux, fort occupé de la tournme qu'il allait donner à sa réponse; puis, comme s'il avait pris une résolution héroïque, il me jeta tout à coup cette phrase à la tête :
— Mon cher monsieur, vous êtes un homme perdu sous quarante-huit heures, si je ne vous prends pas sous ma protection!... Il y a de par le monde une femme qui s'appelle madame de Frobental, sur le compte de laquelle vous avez appris trop de choses pour qu'elle ne vous fasse pas
une très-mauvaise affaire pour se débarrasser de vous ; mais, comme vous pouvez m'être utile, je me charge de contrecarrer les mauvais desseins de ma nièce, à moins que vous ne refusiez de me servir, auquel cas je vous laisse tout à fait à sa disposition, et vous verrez ce qui vous en arrivera... Voilà encore une fois qui est clair et positif.
— Eh bien, monsieur, dis-jc à monsieur de Favreuse, voilà qui est encore non moins clair et non moins positif : Je n'ai aucune peur des mauvais desseins de madame de Frobental, et cela précisément à cause de ce que je sais sur elle; je n'ai donc pas besoin de votre protection, et par conséquent je ne suis pas dans la nécessité de vous aider dans vos vertueux desseins au sujet de madame Deslaurières.
— Mon bon ami, lit monsicm" de Favreuse de l'air le plus indifférent du monde, vous êtes un idiot.
— Monsieur! m'écriai-je avec une fureur chevaleresque.
— Vous êtes un idiot, reprit-il très-froidement, et voici pourquoi : 11 y a quelques heures, à quelques pieds audessus de vous, deux femmes qui en savaient bien plus que vous sur le compte de madame de Frobental, et qui de plus avaient en main la preuve de ce qu'elles auraient pu dire, ces deux femmes ont disparu; à l'heure qu'il est, je vous défie de les découvrir dans tout Paris ; et si vous les rencontriez jamais, et que vous voulussiez invoquer leur témoignage pour soutenir vos assertions, elles vous répondraient tranquillement qu'elles ne vous connaissent pas et que vous en avez menti...
Voulez-vous que je vous donne une preuve de ce que peut madame dn Frobental (et je compte dans la puissance d'un esprit supérieur de savoir céder à propos)? voulez-vous cette preuve ? Eh bien, monsieur, venez dans quinze jours dans l'église Saint-Philippe du Roule, et vous y verrez ce-
lébrer le mariage de monsieur de Sainte-Mars avec mademoiselle de Frobeiital.
Je ne pus retenir une exclamation d'étonnement, et monsieur de Favreuse reprit aussitôt :
— Vous savez quelles étaient les prétentions du comte, de quelles armes il voulait se servir pour arriver à son but ? Eh bien ! monsieur, pendant les quelques heures où vous avez si paisiblement dormi, tous ces intérêts ont été arrangés à l'amiable, et la paix a été faite sm- les ruines de tous les droits et de toutes les espérances de madame de Prémontré et de Justine.,. Je vous dirai plus tard comment tout cela s'est passé ; mais ce qu'il faut que vous sachiez tout de suite, c'est que l'on n'a pas pu s'entendre avec le petit duc de Frobental, qu'on avait espéré réduire par le moyen de monsieur le ministre de la guerre, lequel s'est fait maintenant son premier protectem'.
— Vraiment? m'écriai-je.
— Oui, vraiment. Son Excellence ne sévira contre le petit duc qu'à certaines conditions : or madame Deslaurières se trouve comprise dans les conditions de Son Excellence, et il ne me plaît pas, à moi, qu'elle soit ainsi sacrifiée.
J'écoutais monsieur de Favreuse d'u,n air tout à fait ébahi, et je lui dis :
— En vérité, monsieur, j'avoue mon impuissance à comprendre de pareilles intrigues, et je serais tout prêt à me mettre à vos ordres pour combattre les mauvais desseins de madame de Frobental, si, d'une part, je pouvais comprendre l'intérêt que vous inspire madame Deslaurières, et si, d'une autre part, je de-^inais en quoi et comment Je puis vous être utile.
— Si c'est là ce qui vous arrête, mon jeune ami, dit monsieiu' de Favreuse, je me charge d'éclairer votre religion à ce sujet; seulement, au lieu de causer une heure.
nous en causerons cinq ou six; à moins, ajouta-t-il, comme s'il ne pouvait s'empêcher de mettre une raillerie au bout de toutes ses phrases, que vous ne soyez appelé loin de chez vous par vos études de droit.
— Je vous parle sérieusement, lui dis-je, je vous écouterai sérieusement.
— Eh bien, reprit-il, je serai sérieux à ma façon. Écoutoz-moi, et vous verrez que je ne vous demande rien que
ous ne deviez et que vous ne puissiez faire, rien même qui ne vous soit très-utile.
Puisque je livre ce manuscrit aux chances de la publicité, il est nécessaire que j'explique mieiLx que je ne l'ai fait jusqu'à ce moment le caractère de ceux qui m'ont fait ces récits. Les événements de la vie de Justine expliquent suffisamment, du moins je le pense, la brutalité et l'incohérence de ses confidences ; mais je ne puis laisser au longrécit de monsieur de Favreuse le soin de sa propre justification.
En effet, il est possible que les théories de cet esprit ^^ceptique et corrompu étonnent si fort ceux qui liront ces mémoires, qu'ils attribuent à une fantaisie de celui qui les a écrits les façons de voir de cet homme.
Monsieur de Fa\Teuse, fort dédaigneux des principes les plus consacrés de la morale usuelle, avait sur certains objets une religion particulière. Fort peu soucieux de ce qu'on appelle vulgairement l'honnem- des hommes et des femmes, il se faisait des devoirs sévères à l'égard des choses pour lesquelles on a volontiers beaucoup d'indifférence.
Ennemi des idées passées à l'état de constitution sociale par la Révolution de 89, il avait des théories de liberté
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qui eussent épouvanté les esprits les plus libéraux, pour me servir des mots de l'époque dont je parle.
Je viens de le qualifier d'esprit sceptique, et je m'aperçois que je me suis trompé, en ce sens qu'il avait des opinions parfaitement arrêtées sur tout; seulement il croyait autre chose que ce qu'on croit généralement. Il doutait, il est vi-ai, de la vertu, mais il ne doutait jamais du vice, excepté quand un homme se vantait d'une mauvaise action. A ce sujet, son grand principe était qu'on ne se vante que de ce dont on est incapable.
« On n'a de prétention, disait-il, qu'à être ce qu'on n'est pas. w
Assurément je ne veux justifier ni les opinions ni les aphorismes de monsieur de Favreuse, j'avertis seulement du caractère de l'homme qui les émettait. Si maintenant j'essayais d'expliquer ce caractère, je dirais que c'est là une des créations qui appartiennent bien plus à la société qu'à la nature.
Un pareil homme ne naît point avec une de ces prédestinations qui dépendent d'une organisation fortement arrêtée.
Ce n'était pas un de ces hommes qui, indépendamment des choses et des circonstances au milieu desquelles ils vivent, vont au but que leur marquent des penchants décidés; ce n'était pas un homuic qui, persévérant dans la foi religieuse sociale ou politique qu'il a adoptée, fait tout incliner devant le culte auquel il a voué sa vie ; non, monsieur de Favreuse n'était point de cette trempe.
Monsieur de Favreuse était au contraire une de ces organisations molles et indifférentes qui ne se passionnent pour rien, et qui cependant prennent leur part de tout.
Dans des esprits ainsi faits, chaque chose laisse sa trace, chaque émotion son souvenir, chaque déception son levain , chaque expérience sa leçon : traces qui se croisent.
souvenirs qui se contrarient, levains qui fermentent et se détruisent les uns les autres, leçons qui se contredisent sans cesse. 11 en résulte un caractère qui , fatigué d'être perpétuellement en doute, ne prend plus rien au sérieux, à moins qu'une grande passion n'ait laissé dans le cœur de cet homme une trace plus profonde, un souvenir mieux gravé, un levain plus puissant, ime leçon qui parle plus haut que toutes les autres.
Cette passion devient alors la seule chose que cet homme respecte, et c'est ce qui était arrivé à monsieur de Favreuse, comme on pourra le voir par le récit qu'il me lit. Un seul devoir, un seul fait, un seul serment lui était sacré ; il faisait bon marché de tout le reste.
Qu'on veuille donc bien lire ce qui va suivre avec le souvenir de ce que je viens de dire, et on s'expliquera peutêtre cette incohérence d'opinions, ce chaos de principes opposés jeté à travers cette narration, et partant cependant de la même bouche.
Et maintenant, voici le récit de monsieur de FavreLi?e, tel que je l'entendis en 1821, tel que je l'écrivis en 1829, tel que je viens de le relire en 1 840.