FI> DU RÉCIT DE JUSTINE
Je me précipitai pom" soutenir la duchesse de Frobental et prendre la lumière qu'elle portait.
Elle me regarda fixement et me dit, comme si j'avais été le magistrat devant qui elle allait comparaiire :
— Je suis la duchesse de Frobental, monsieur. Ces deux femmes ont menti : ma sœur est morte et ma fille est morte.
— Vous aviez donc une fille? lui dit Justine en sortant de son lit et en lui prenant la main.
— Non... fit la duchesse en se dégageant, non!
— Hélène, dit la vieille, voilà ta fille !
La duchesse se jeta sur un siège, en se détournant de tout ce qui l'entourait et en murmurant sourdement :
— Je suis folle, je suis folle... elles sont mortes!
— Non, tu n'es pas folle, reprit la vieille, non ! Seulement tu n'as jamais su pom-quoi cette enfant et moi nous avons fait croire à notre mort : c'est que peu de jours après le crime qui avait été commis, la justice, éveillée par les bruits sinistres qui couraient sur l'habitation de Moline, le fit suivre dans la nuit et l'arrêta.
— Oui, reprit Justine, et c'est alors que je m'échappai ; car on vint le lendemain dans la maison, on la fouilla, et on y trouva la trace de tous nos crimes, tous ces cadavres entassés et dont chacun répondait à un forfait...
J'étais absente et je me sauvai à travers la montagne, et c'est là que je rencontrai la marquise fuyant aussi; car à peine Moline avait-il été arrêté, qu'il avait tout raconté aux juges.
— Oui, dit la marquise de Prémontré (car je ne doutais plus que ce ne fût là la femme dont j'avais lu Ihistoire) ; mais je fus prévenue par monsieur de Lory, à qui l'un des juges donna avis des révélations de Moline. Depuis l'horrible scène de la cabane, je ne le voyais plus ; mais, malgré son mépris pour moi, il ne voulut pas me laisser traîner devant des juges. Je sortais de mon château par une porte au moment où les gendarmes entraient par l'autre. J'étais déguisée en paysanne, et j'avais emporté assez d'argent pour gagner la frontière. J'avais pris mes précautions pour dépister les agents de l'autorité : une lettre, laissée chez moi à l'adresse de monsieur de Lory, lui apprenait que je n'avais pas voulu survivre à la honte de l'accusation portée contre moi... Mais on ne crut pas d'abord à cette résolution. L'homme qui était chargé de me pom--
suivre s'était fait mon ennemi, parce que je n'avais pas voulu l'écouter et que je lui avais préféré monsieur de Lory. C'était le fils de monsieur Bonnissens le médecin, lui qui était devenu substitut du procureur du roi, lui qui poussait si loin la haine qu'il m'avait vouée qu'il dirigea la poursuite des gendarmes contre moi.
— Bonnissens 1 s'écria madame de Frobental, mais c'est le nom du commissaire de police...
— Qui a constaté le crime de votre fils ! m'écriai-je à mon tour.
— Ah! reprit madame de Prémontré, ce sera drôle... Nous sommes tous au rendez-vous...
La duchesse regardait sa sœur, comme pour bien apprécier la vraisemblance de ce qu'elle racontait. La marquise continua :
— Ce fut en me jetant tout à fait dans la montagne que je pus éviter les poursuites; c'est là que je rencontrai Justine fuyant comme moi, pour le même crime que moi, et c'est là que nous avons associé nos misères.
— Mais, reprit madame de Frobental, votre mort a été constatée.
— Oui, oui, reprit la marquise, et vous savez comment : les débris de mes habits trouvés au bord d'un torrent, le fichu de Justine trouvé au penchant d'un gouffre, ont fait croire que j'avais mis ma résolution à exécution et que Justine en avait fait autant que moi. Mais qu'importe comment cela est arrivé ! Ce qu'il y a de certain, c'est que tu as recueiUi mon héritage, Hélène; c'est que tandis que je vivais dans la misère, tu trônais, toi aussi coupable que moi, honorée et respectée, riche et heureuse !
— Heureuse!... s'écria la duchesse. Mais regarde-moi donc, Jeanne, vois mes cheveux blancs, vois mes joues creusées, vois ce corps qui n'a plus de force... Mais tu ne sais donc pas qu'à l'heure où j'ai appris l'homble accusa-
tion portée contre toi, une nuit a suffi pour me faire tout h fait vieille, une nuit d'horreur et de crainte !
— La misère et la faim ont été plus longues, fit la mar- ; quise , et je suis plus vieille que toi, Hélène. Mais le moment est venu où nous allons rétablir la balance.
— Que prétendez-vous donc toutes deux? s'écria la du- I chesse, épouvantée du ton menaçant dont sa sœur venait
déparier. Vous vouiez me dénoncer... toi, ma sœur!... toi^ ma fille!...
— Ah!... fit Justine, vous êtes donc ma mère, ma mère qui m'a abandonnée? Ah ! c'est bien... c'est bien... Nous verrons maintenant, nous verrons...
— Mais que voulez-vous?... que voulez-vous?... fit madame de Frobental.
— Ce que je veux, reprit la marquise; ma fortune, toute ma fortune...
— Ce que je veux, dit Justine, oh! je veux être riche aussi. Je veux...
Elle sembla chercher dans sa tète quelque chose d'énorme à demander, et elle finit par dire :
— Je veux deux mille francs de rente.
Il y avait eu tant de misère dans celte existence, que l'ambition de cette malheureuse ne voyait pas au delà de cette somme si misérable elle-même.
— C'est bien, c'est bien, fit la duchesse. Et vous partirez ce soir... aujourd'hui ?...
— Oui, oui, dit Justine, aujourd'hui même.
— Ce matin, fit la duchesse, dans une heure, car on peut venir vous interroger relativement au crime de mon fils, et alors...
— Alors, vous comprenez, dit Justine, qu'on cherchera à savoir qui je suis, et alors je dirai tout.
La duchesse n'écoutait point Justine.
— Mais, dites-moi donc, reprit-elle tout à coup, pour-
quoi le duc s'est-il porté à ces affreuses -violences contre vous?
— C'est qu'il me connaît pour ce que je suis.
— Lui, mon fils! fit la duchesse avec terreur.
— Et monsieur de Sainte-Mars aussi, reprit madame de Prémontré.
— Et votre fils, dit Justine, voulait que je lui donnasse les papiers qui prouvent que vous êtes ma mère.
— Quels papiers? fit la duchesse.
— Votre lettre que monsieur de Sainte-Mars m'apporta de la cabane de Moline, dit la marquise ; celle que vous m'avez écrite pour me reprocher de n'avoir pas exécuté vos ordres quand je vous appris l'existence de JusUnej celle où vous m'avez envoyé l'argent avec lequel Moline a consenti à quitter la France... Ah! il y a de quoi tout prouver, dit madame de Prémontré ; je n'ai rien oublié, je n'ai rien perdu : car je vous connaissais, Hélène; je savais que le jour où le malheur s'abattrait sui' moi, vous ne me viendriez pas en aide et que je vous implorerais en vain, car vous n'avez jamais eu ni coeur ni entrailles.
— Ma sœur ! fit la duchesse.
— Eh ! s'écria madame de Prémontré avec un mépris cruel, voilà deux heures que vous êtes en présence de votre fille, et vous ne lui avez pas encore tendu la main.
— A cette... fit la duchesse.
Ellefit unmouvement pour parler àJustine; mais comme si c'était là une chose qui lui fût impossible, elle secoua la tête en disant :
— Jamais ! jamais ! je ne connais pas cette femme, je ne veux pas la connaître...
Justine ne parut nullement blessée de cette froide répulsion.
— Eh ! mon Dieu, dit-elle à la duchesse d'un ton dur, je ne vous demande pas vos embrassades et vos larmes; je ne
VOUS demande que de me tirer de la mauvaise affaire où m'a mise votre fils... J'ai bien vécu sans vous, et je vivrai encore très-bien sans votre secours. Faites-moi partir, et même, si vous ne voulez pas me donner de quoi vivre, je vous en tiens quitte. Je n'ai pas été vous ciiercher, moi!
— Mais comment se fait-il donc, dit la duchesse, que mon fils vous ait découverte ?
— C'est le doigt de Dieu qui l'a conduit, repartit la marquise, pour que le mauvais fils se servit de la faute de sa mauvaise mère pour la punir...
— Allons, allons, reprit vivement Justine, ne jouons pas la comédie, marquise; tout ceci est venu par hasard. Si Dieu se mêlait des choses de ce monde, il ne m'aurait pas laissée commettre mon crime; car si j'avais été arrachée six jours plus tôt au pouvoir de Moline, je n'aurais pas à me reprocher cette horrible action.
— Mais enfin, reprit la duchesse, comment le duc a-t-il appris que vous existiez et qui vous étiez ?
Je racontai à la duchesse ce que Justine m'avait ellemême dit à ce sujet.
Madame de Frobental m'écoutait avec l'attention d'un avocat qui va décider de la marche d'une affaire.
Rien de ce qu'on dit être les sentiments ordinaires de la nature ne vivait entre ces trois femmes, également corrompues et dénaturées, l'une parl'ambition et l'hypocrisie, la seconde par le libertinage, la dernière par la misère, vices qui n'avaient laissé en elles d'autres pensées, d'asilre occupation que la sûreté de la vie matérielle. Et cependant je n'avais peut-être vu que la partie la moins hideuse des sentiments de ce trio misérable.
En effet, je n'avais vu passer jusque-là devant moi que le récit de crimes horribles, de catastrophes sanglantes, mais je vis bientôt agir quelque chose de plus révoltant encore : ce fut la passion avide luttant contre l'avarice ; ce fut un
3o2 LES DRAMES INCONNUS
spectacle repoussant que cette sœur marchandant à sa sœur son silence, que cette fille quêtant quelques écus à sa mèro, que cette mère discutant le pain de sa fille qu'elle avait abandonnée, que celte sœur refusant à sa sœur Ihéiitage qu'elle avait reçu d'elle.
En écrivant ces pages, j'avais pris une résolution, c'était de ne les interrompre par aucune réflexion ; ce sont là de ces sales besognes qu'il faut accomplir jusqu'au bout sans s'arrêter, sans y réfléchir, le nez bouché, les yeux fermés, les oreilles closes ; sans cela, au premier moment d'arrêt on y renoncerait.
Eh bien ! ce courage que j'ai eu poiu* écrire toutes ces horreurs sanglantes, je ne me le sens pas pour dire cette dégradante discussion. Elle me révolta, elle me fit venir le dégoût aux lèvres, et je finis par dire à ces trois femmes :
— Arrangez-vous donc et finissez-en; ou, à défaut de l'une de vous pour livrer les autres à la vindicte des lois, c'est moi qui me chargerai de vous y envoyer.
Un triple ricanement me répondit aussitôt :
— Ahl oui, fit Justine, et vous direz ce que je vous ai raconté de votre père.
— Cela lui servira pour son avancement , dit la duchesse.
— Et il remerciera son fils d'avoir mis au jour l'histoire de ses bonnes fortunes, ajouta la marquise.
Je n'avais rien à répondre, et j'essayai de les laisser ensemble arrêter les dispositions qu'elles avaient à prendre ; mais la marquise me rappela.
— Oh ! me dit-elle, je ne suis pas la dupe des offres de ma chère sœur ; elle est toute prête, dit-elle, à me faire une obligation, ainsi qu'à sa fille.
— Que voulez-vous de plus l'une et l'autre ? fit la duchesse.
— Une obligation, reprit la marquise, n'est bonne que
pour quelqu'un qui peut la faire valoir, et s'il vous convenait demain de nier celle que vous allez contracter ce soir, est-moi, est-ce Justine qui irions la porter chez un huissier pour la faire reconnaître valable? Au nom de qui l'écririez-vous ? au nom de la marquise de Prémontré ? elle est morte; au nom de Justine? elle est morte aussi, et s'il fallait faire reconnaître qu'elles vivent, que deviendraientelles? Non, Hélène... Avant qu'il soit dix heures, tu aiu-as apporté ici cent mille écus d'abord, et tu auras signé au nom de monsieur Meylan une obligation du double. — Je ne vous connais que pour ce qu'on dit de vous dans cette maison, jeune homme, mais j'aime mieux votre parole que tous les écrits de ma sœur. Si vous êtes un honnête homme, vous m'enverrez cet argent ; sinon le garder ce sera un vol, et un jour viendra où vous le payerez, comme chacun de nous paye maintenant tous ses crimes.
J'allais refuser, mais la duchesse exigea que j'acceptasse; seulement, prétendant qu'il lui était impossible de trouver en si peu de temps une somme si forte que celle qu'on lui demandait immédiatement, elle la réduisit à cent mille francs, en offrant d'augmenter d'autant l'obligation.
Tout cela fut convenu, et par cette remarquable facilité de caractère qui, malgré mes répugnances instinctives, m'a toujours laissé m'engager dans les affaires où je n'avais pas d'intérêt pressant, j'acceptai d'être l'intermédiaire par lequel devait passer la restitution à faire par la duchesse à la marquise, et la somme d'argent qui devait assurer l'existence de Justine.
Cela fait, nous nous donnâmes rendez-vous, pour le matin même, à cinq heures.
Au moment où nous nous séparâmes, il était à peu près deux heures de la nuit.
Note de 1840, à ma marraine. — Comme je l'ai dit, à l'e'poque où j'écrivis ces tristes souvenirs, je n'avais pas voulu les interrompre par une seule réflexion; de même aujourd'hui qu'ils doivent être lus par des yeux étrangers, je n'ai point voulu y mêler l'expression des sentiments qu'ils m'ont inspirés.
Dix fois en les lisant je me suis arrêté étonné, épouvanté, et comme si c'étaient là des choses dont je n'eusse pas la moindre idée; je me demandais si c'était là une histoire véritable ou un roman.
Mais alors j'évoquais ces souvenirs, non pas dans l'écrit, qui me les rappelait mal, mais dans ma propre mémoire, et je m'assmais pour ainsi dire que j'avais ra et connu tous ces personnages; qu'il y avait eu entre moi et quelques-uns d'entre eux des relations assez longues, et je me demandais comment il se peut faire que le cœur et l'esprit se referment pour ainsi dire sur de pareilles scènes, qu'on les voit, qu'on les entend, et que le premier étonneœent, le premier efli'oi, la première horreur passée, on vit comme si tout cela n'avait pas existé.
Non, cela n'est pas vrai, on ne vit pas ainsi, on n'a pas l'indifférence que l'on se croit. Le venin jeté dans l'âme par ces horribles révélations l'empoisonne dans ses plus doux sentiments.
Vous me demanderez, madame, pom-quoije hais, pom'quoi je méprise, pourquoi je soupçonne; vous me demanderez pourquoi je prends dans un talon, contre une bégueule hypocrite, la défense d'une femme perdue; c'est parce que, par exemple, si la femme perdue est madame de Prémontré, la bégueule hypocrite qui la condamne est peut-être madame de Frobental.
Vous me direz sans doute que je m'arme de l'argument des méchants, et que je fais comme Justine lorsqu'elle disait.
poui' justifier son crime : « Est-ce ma faute si j'ai tué, mol qui ai été élevée dans le meurtre ? »
Et c'est vrai, je fais comme elle ; je dis : Est-ce ma faute si je doute, si je déteste, si je méprise, moi dont les premières émotions de jeune homme ont été heurtées à de pareilles confidences, tiraillées par de si vils et de si infâmes intérêts?
Eh bien, oui, je le dis, et je le dis tout haut : la cause des vices humains est dans l'exemple des vices qui les ont précédés.
» D'ailleurs, l'histoire n'est-elle pas là pour nous le démontrer? A mesure que la société s'organise et par conséquent resserre ses relations, la corruption arrive, fermente et s'étend sur le corps social comme une lèpre hideuse. La marche de cette gangrène morale est quelquefois suspendue par les grandes catastrophes qui désorganisent les sociétés; mais que la paix revienne, et elle regagnera bientôt tout le temps qu'elle a perdu dans ces violentes secousses.
Voilà vingt-six ans que la France est en pleine paix ; c'était toute une nouvelle génération d'hommes à préparer au grand travail de la reconstitution morale, rien ne semblait devoir gêner la marche des réformateurs. Eh bien, qu' est-il arrivé, je vous prie de le dire?
On invente des systèmes pour moraliser les peuples, et tous commencent par l'abolition de tous les freins moraux. Où donc est maintenant le respect des fils pour les pères, des filles pour leurs mères, la solidarité des frères pour les sœurs ? Tout cela vit dans un étrange pêle-mêle où chacun se pardonne pour êtie pardonné.
Arrachez à toute famille le voile derrière lequel s'abrite son obscurité, et vous y trouverez tous les désordres...
Mais à quoi bon ces réflexions? J'ai vu, j'ai appris, je raconte. Je n'ai à répondre à ceux qui crieraient au scan-
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dale que par cette proposition : « Osez dire que ce n'est pas vrai; et, si vous voulez me laisser entrer dans votre existence, je raconterai votre histoire, ou celle de votre père, ou celle de votre frère, ou celle de vos sœm-s, ou de l'un des vôtres, et à la dixième ligne vous me demanderez grâce. »