VUE GENERALE PRISE DE MA FENETRE
J'avais vingt et un ans, c'était en 1821.
Après six mois de séjour à Bordeaux, mon père, nommé consul dans une des grandes villes du Levant, me ramena à Paris et m'y laissa pour faire mon droit. Par une singulière précaution, il m'avait fait louer un petit appartement rue de Provence, n» 3, à une bonne lieue de lÉcole. En voici la raison. Ce que mon père craignait pour moi avant toute chose, c'était la vie d'estaminet et de bals champêtres qu'on n;ène au quartier latin : il préférait un com"S manqué à une séance de billard, bien persuadé qu'avec un peu d'intelligence on apprend en deux mois ce que l'Univeraité étale en trois années de redevances et de fainéantises. D'un autre côté, mon père me laissait dans un quartier où demeuraient quelques-uns de ses amis, dont la mai-
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son m'était ouverte, et je me trouvais sous la surveillance immédiate de monsieur Bonsenne, qui demeurait au n» 2 de la rue de Provence. Monsieur Bonsenne était le correspondant à qui mon père avait confié le soin de payer ma pension et de se faire représenter mes certificats d'examen ; c'était de plus un des vieux amis de ma famille, et sa sévérité avait paru à mon père le plus sur moyen de maintenir les écarts probables de ma nature facile. Monsieur Bonsenne avait cependant fait une triste expérience de sa sévérité envers son propre fils, comme vous le verrez dans le cours de ces souvenirs. Mais ces raisons de mon séjour à Paris et du choix de ma demeure importent fort peu au fond de ce récit, tandis qu'il serait difficile d'en comprendre certaines circonstances si je ne donnais une description exacte de la maison que j'habitais.
Le no 3 de la rue de Provence occupe un carré long dont le côté étroit est parallèle à la rue. La façade se compose d'un bâtiment double en profondem' et élevé de quatre étages. On entre dans la maison par une porte-cochère, et l'escalier qui dessert ce principal corps de logis se trouve à droite, à l'extrémité de la voûte et au ras de la cour. Dans cette cour, et encore à droite, mais en retraite, s'élève un second corps de logis simple en profondeur et qui en occupe toute la longuem-. L'escalier qui dessert ce second bâtiment également élevé de quatre étages est à son centre, de façon que chacun de ces étages est divisé en deux petits appartements assez mesquins. Cependant ceux de ces appartements qui sont du côté du bâtiment principal ont un immense avantage, c'est d'avoir à la fois une issue sur le grand escalier et une issue sur le petit escalier dont je viens de parler. Le fond de la cour qui fait face à larue a aussi son petit corps de logis, haut seulement de v deux étages, et pourvu de son petit escalier. Tout le côté gauche de la coui-, à la considérer de l'entrée de la maison, est
occupé en partie par une légère construction appliquée au bâtiment principal et enfermant les cuisines de tous les grands appartements. Une disposition remarquable de cette construction, c'est que, bien qu'elle soit appuyée au bâtiment dont elle dépend, elle ne communique avec les appartements que par de petits balcons extérieurs qui occupent l'angle de la cour et qui vont de la salle à manger à la cuisine. Ces balcons sont couverts les uns par les autres; mais il a été impossible de les fermer, attendu qu'ils occupent le devant des croisées des salles à manger. Le reste de la cour, toujours du côté gauche, est clos par un mur de huit ou dix pieds, mitoyen avec une cour immense où se groupent tous les nombreux bâtiments du no 33 du faubourg Montmartre , à l'extrémité desquels on aperçoit une file de maisons fuyant vers le boulevard. Quant à moi, j'occupais l'appartement du second corps de logis de droite, du côté qui aboutit au fond de la cour. Si l'on a bien compris la description que je viens de faire, on doit voir que j'étais en face du mur mitoyen et que j'avais devant moi toute l'étendue de la cour voisine. J'avais à droite les deux petits appartements du fond de la cour ; à gauche, tout à fait sur le côté et beaucoup plus loin, les croisées des salles à manger des grands appartements, en retour celles des cuisines, et dans l'angle les petits balcons dont j'ai parlé. Mon regard se glissait même assez avant sous ia porte cochère, et, quand je le voulais bien, en me penchant un peu, personne ne pouvait entrer dans la maison sans passer sous mon inspection. J'avais donc un excellent poste 'pour observer la plupart de mes voisins, poste moins bon cependant que celui qui était placé au fond de la cour et qui avait vue sur mon corps de logis comme sur tous les autres.
J'ai pris possession de mon domicile, le 5 août 1821, de la manière suivante :
Mon père, arrivé avec moi à Paris à dix heures du soir, fit de'poser mes malles dans mon appartement. Sa chaise de poste nous conduisit à l'hôtel des affaires étrangères, à la porte duquel j'attendis mon père pendant plus de deux heures que dura l'audience que lui accorda le ministre. Lorsqu'il sortit du ministère, il me parut à la fois soucieux et irrité. Je craignis que la réception qui lui avait été faite ne fût pas en raison de son mérite et de ses services, et je l'interrogeai.
— 11 ne s'agit point de cela, me dit-il ; mais il y avait ce soir réception chez le ministre, et pendant qu'il était dans son cabinet et que j'attendais, il s'est passé dans le salon ime chose qui, sans m'être personnelle, m'a mis de fort mauvaise humeur.
— Qu'est-ce donc, mon père? lui dis-je.
— Rien, peut-être... peut-être aussi beaucoup.
J'étais fort curieux de connaître cet événement, mais je n'osais interroger mon père. Enfin, il se décida tout à coup à parler.
— Écoutez, me dit-il, ce n'est qu'une niaiserie, et cependant c'est toute l'histoire du monde. 11 y avait dans le salon du ministre une certaine duchesse de... — le nom n'y fait rien. — C'est, je vous le garantis, la plus abominable femme que je sache ; seulement elle a couvert ses crimes d'audace, d'hypocrisie et de mépris affecté poui' les autres. On a annoncé la comtesse de... — je n'ai pas besoin de vous la nommer plus que l'autre. — Après avoir salué la femme du ministre, la comtesse passe devant la duchssee : jugez du scandale qu'a dû produire ceci. La duchesse a vivement porté son flacon à son nez; on lui a demandé ce qu'elle avait, et elle a répondu assez haut pour que dix personnes l'aient entendue: «Cette femme pue l'enfant mort!... »
-- C'est assez sale, dis-je alors à mon père.
— Oh! me dit-il, c'est surtout abominable... après les bruits qui ont couru... c'est surtout abominable dans la bouche de celle qui l'a dit, car... Mais il est inutile de vous salir l'esprit de pareilles choses.
Je ne pressai point mon pèi'e : cette aventure et ce propos me semblèrent fort indifîérents, et je les oubliai bientôt en écoutant ses conseils sur la conduite que je devais tenir. A minuit, il me disait adieu, et à une heure j'étais couché, rue de Provence, n» 3, sans avoir aucune idée ni de la maison que j'allais habiter, ni de l'appartement que j'y occupais.
Le lendemain, à mon réveil, je fis l'inspection de ma demeure; et lorsque j'eus reconnu que mon père n'avait rien oublié, ni le chevalet, ni la boite à couleurs, que je préferais de beaucoup à mes livres de droit; ni même le mauvais piano sur lequel j'aimais à gratter des petits bouts d'opéra-comique, j'ouvris ma fenêtre pour examiner les environs. Le premier coup d'oeil me montra une multitude de têtes qui me firent croire qu'on attendait ma venue ; mais lorsque j'abaissai mes regards sur le sol, je vis la cause de cette affluence de curiosités. 11 y avait dans la cour trois chevaux, dont un avec une selle de femme.
Cependant j'avais fait événement, et tout le monde me lorgnait. Une nouvelle figure a toujours un attrait irrésistible pendant une minute au moins. Il n'y a pas de femme qui ne détourne ses yeux de l'amant qu'elle adore pour regarder le visage qui arrive; et si le visage est beau, si quelque chose révèle en celui qui en est doté un peu d'esprit et beaucoup de passion, le regard se prolonge d'ordinaire assez longtemps pour que l'amant le trouve mauvais.
Note de 1840. — J'aime à croire que je ne pensais pas à moi en écrivant cela. Je me rappelle cependant qu'ayant eu l'audace de dire à une femme que j'étais mieux que
son amant, qui était fort laid, elle me traita de fat. Cela ne me serait pas sans doute arrivé si je m'étais mis au-dessus de son mari, qui était très-beau.
J'allais examiner à mon tour ceux qui m'examinaient si bien, lorsque je vis sortir de mon escalier un jeune homme à moustaciies retroussées (et à cette époque les moustaches n'appartenaient qu'aux militaires); il était suivi d'une femme de vingt ans à peine , qui porta ses yeux vers le balcon du premier étage, et qui , suivant probablement la direction des regards de la personne qui s'y trouvait , se tourna vivement vers moi. Elle poussa son cavalier du coude en me désignant du manche de sa cravache. Le jeune homme me regarda assez légèrement , échangea un sourire avec l'amazone, puis tous deux montèrent à cheval et quittèrent la cour après avoir honnêtement caracolé en reconnaissance de la curiosité qu'ils avaient excitée.
Ce jour-là je n'en vis pas davantage , non point à cause de la retraite simultanée de mes voisins et de mes voisines, mais parce que je me reculai au fond de ma chambre, ébloui et presque suffoqué. C'est que jamais je n'avais vu, je n'avais rêvé une créature plus belle que celle qui venait de m'appai'aitre. Son aspect m'avait fasciné et elle remporta du premier coup d'oeil une immense victoire sur moi. Dans ma jeune vanité d'admirateur des femmes, j'avais souvent déclaré le plus impertinemment du monde que je ne comprenais pas qu'on pût aimer une femme si elle n'avait le teint doré des chaudes Andalouses , les cheveux d'un noir luisant comme le noir satin , l'œil sombie avec des reflets cuivrés qui passent comme des éclairs sous les longs cils des brunes Provençales , et voilà que la femme qui m'avait si soudainement ravi était blonde. Sou front avait, pour ainsi dire, resplendi à mes yeux de la blancheur de l'ivoire, et quand elle avait tom'né ses regards
vers moi, il m'avait semblé voir deux joyaux avec de pâles saphirs jetés sur un fond de diamants. Puis, quand elle avait souri, une double rivière de perles, à l'émail humide et nacré, semblait s'être gracieusement déroulée sous ses lèvi-es de rose. L'effet de ce premier regard avait été éblouissant ; et, le soir même, comme je le racontais à l'un de mes camarades, il me répondit froidement : a Voilà une femme à mettre dans un écrin. » Je trouvai la plaisanterie de mauvais goût et je ne parlai plus de cette femme à personne. J'avais déjà de l'amour au cœur, puisque je craignais de m'entendre railler.
Bien des jours se passèrent sans que je pusse la revoir, car elle logeait dans le même corps>de logis que moi, du côté des appartements à double issue , et j'avais beau me pencher de ma croisée pour atteindre de l'œil, ne fût-ce que le bout de son doigt, qu'uii pli de sa robe, que l'ombre de sa présence, jamais je n'y pu parvenir. Et cependant le souvenir de cette femme me brûlait. Lue heure après l'avoir vue, je savais qu'elle se nommait la comtesse Fanny Sainte-Mars; et quinze jom-s après, j'avais passé six heures par joui' à essayer de la voir.
Ce manège, qui ne me servait à rien vis-à-vis de ma belle blonde, m'avait mis à même d'observer les autres parties de la maison, attendu que je ne regardais pas toujours où je ne voyais personne. Voici donc ce que je découvris à ma droite , et dans le bâtiment situé au fond de la cour. L'appartement du premier était occupé par un vieux monsieur à ailes de pigeon, portant toujours des
souliers à boucles. Les jours où il faisait beau, il mettait des bas de soie blancs avec un pantalon collant, de nankin, attaché à la cheville par des rubans nankin. Quand le temps était à la pluie, les bas de soie noirs et le pantalon collant, de casimir, toujours attaché à la cheville par des rubans, remplaçaient les bas blancs et le nankin. Le reste de son costume consistait en un habit bleu à bouton jaunes, un gilet blanc, une cravate blanche et un chapeau qu'il posait à plat sur les bords lorsqu'il le quittait. 11 en résultait que ces bords étaient toujours relevés par devant et par derrière , ce qui donnait à ce monsieur un air tout particulier où il y avait du niais-et du satyre.
Au-dessus de lui logeait une énormément belle femme qui foisonnait en appas, sur lesquels elle appuyait gravement son triple menton lorsque, les bras croisés et accoudés sur l'appui de ses fenêtres, elle arrachait ses énormes beautés à leur direction naturelle. Cette femme, prépondérante en tous points , la face réjouie, la chevelure erranle , le corps libre sous d'immenses peignoirs blancs, passait les trois quarts de ses journées à rire à gorge déployée. De quoi riait-elle? De son chat qui se prenait la queue dans une porte; de sa perruche qui, perchée sur le buste de feu son époux, s'était oubliée du côté du nez du défunt ; elle riait parce que quelqu'un entrait ou sortait, et surtout elle se tordait de rire si elle faisait sur sa personne la chasse à une puce. Alors elle appelait sa femme de chambre pour assister à l'expédition, et criait à tue-tête le nom des endroits où la puce cherchait un abri.
Cette femme était veuve d'un colonel anglais qu'elle avait fait mourir de désespoir de la voir rire; elle se nommait madame Smith, et avait alors quarante ans. Les épaisses couches de graisse dont elle était recouverte n'avaient pas cependant entièrement absorbé les formes d'une jolie main , Télégance d'un beau pied , et sm- l'incarnat
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pourpré de ses joues luisaient deux yeux d'un éclat plein de finesse et d'esprit.
A travers les croisées, trop souvent entr'ouvertes, j'avais remai'qué que le monsieur du premier montait tous les matins prendre son café chez ladite dame. 11 en sortait immédiatement après son déjeuner, revenait pour y diner avec elle , et n'y passait presque jamais la soirée ; il rentrait exactement à minuit, mais chez lui, et je pouvais le voir se coucher solitairement et décemment ; car, à moins d'un froid excessif, il couchait, toujours les fenêtres ouvertes. Ce monsieur était un cadet de famille qui avait servi dans l'Inde, en qualité de capitaine, jusqu'à la révolution de 89. 11 avait, disait-on, émigré en 92; et la Restauration lui ayant compté comme services éclatants les vingtdeux ans d'inactivité qu'il avait passés à jouer le trictrac chez un grand seigneur allemand, il était arrivé au grade de maréchal de camp, et jouissait de la pension de retraite attachée à ce grade. 11 poitait un des plus grands noms de France : c'était le comte Corton de Favreuse. 11 avait soixante-huit ans, et il ne lui restait de la belle figure qu'il avait fait valoir autrefois à Versailles que des dents fraîches comme celles d'un enfant ; et de toutes les habitudes de luxe qui lavaient rendu célèbre, il n'avait gardé que celle de dépenser tous les matins deux voies d'eau à sa toilette. Cétait la seule dépense excessive qu'il se permit de faire, et c'est probablement pour cela que madame Smith, à la fortune de laquelle il avait associé sa petite fortune, faisait des économies personnelles sur cet article du budget commun.
Indépendamment de ces deux personnages , j'avais remarqué deux autres habitants de la maison, qui tous deux me déplaisaient souverainement. L'im occupait le troisième de la maison sur la rue, Vautre le second. L'un était un monsieur d'une beauté commune, quoiqu'il eût la taille
bien prise, les pieds et les mains charmants , de beaux yeux bleus, de beaux cheveux noirs, un nez grec, la bouche fine et les dents luisantes. Tous ces avantages disparaissaient sous une énorme paire de favoris noirs, onctueuseraent frisés et plus régulièrement taillés que les ifs de l'évêché de Castres, qui sont une merveille en ce genre. Je ne puis dire comment cela se faisait, mais d'un bout de la cour à l'autre je sentais l'huile antique dont cet homme était inondé, et je ne savu'ais mieux le comparer qu'à ces Apollons en perruque qui posent derrière les vitres des coiffeurs. Cet homme s'appelait monsieur le marquis de Chabron; il occupait à lui seul toutes les écuries et toutes les remises de la maison. Il n'avait pas moins de trois voitures et de six chevaux. Il avait aussi à l'écurie un danois et un griffon , et pour son appartement un lévrier de la plus haute taille. Ce monsieur était de Perpignan, à ce que je crus deviner à son accent. A Paris, on appelle les naturels du Roussillon des Gascons. C'est un grand tort. Le Roussillonnais dépasse la naïveté menteuse du Gascon de toute la forfanterie espagnole , comme les Pyrénées sont au-dessus des humbles collines de la pure Gascogne. Celuici avait la manie des confidences, mais dans un autre genre que madame Smith. Quatre fois par joui-, il campait sur son balcon — vous savez combien ce balcon est important, — et de là il dictait, à tue-tête, ses ordres à sa valetaille qui grouillait dans la cour. De celte façon, toute la maison était informée des projets de ce monsieur, car il avait soin de dire :
— Ma calèche et un jockey !... je vais au bois. — Mon coupé!... je dine chez le duc de..., ou le comte de... — Ma berline!... je conduis madame de... à l'Opéra.
En outre de ce système de commandement publiquement confidentiel qui m'était insupportable, cet homme portait des pantalons en cachemire rouge quim'écorchait l:s yeux
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et des robes de chambre de soie vert-pomme qui m'agaçait les dents. Et puis encore, il avait pour moi un défaut bien plus terrible que celui-là. Toutes les fois qu'il venait le matin sur son balcon, il envoyait un petit bonjour d'une familiarité cruelle à ma belle blonde, sans que je pusse voir de quel air elle lui rendait eette marque d'intimité. Pour quelque raison que ce fût, j'exécrais cet homme, et il arriva une petite circonstance qui me le fit exécrer encore plus et qui me fit connaître le second habitant de celte maison que je devais détester.
Un jour que monsieur le marquis me lorgnait assez impertinemment et que je le regardais le plus insolemment que je pouvais, il se pencha tout à coup en dehors de son balcon et regarda au balcon du second comme pour y suivre mon regard, de façon qu'en suivant, moi, le mouvement du marquis, j'aperçus une femme appuyée sur la rampe, les yeux attachés sur moi. Je trouvai fort mauvais que ce monsieur s'imaginât que je regardais cette femme quand c'était lui que je bravais de tous mes yeux, et j'allais m'écrier lorsqu'une tète sortit des croisées qui étaient près des miennes, une têle blonde, un front d'ivoire, des yeux de saphir... des dents... Elle enfin!... Fanny!... Elle me regarda, regarda cette femme, jeta un sourire au marquis, tandis que celui-ci comptait sur ses doigts jusqu'à je ne sais quel nombre; puis, me désignant de l'œil, il sembla m'ajouter à la nombreuse liste qu'il avait parcourue. Un rire léger glissa jusqu'à mui, et tous deux, le marquis et Fanny, disparurent chacun chez soi. Cette scène d'oeillades m'expliqua le mouvement du premier jour; je compris que la belle Fanny, mon aimée, s'imaginait que je jouais de la prunelle avec la dame du balcon, et je pris celle-ci en haine. C'était une femme blonde aussi, rayonnante de jeunesse et de santé. En l'examinant mieux, je m'aperçus qu'elle ne me regardait pas; les yeux fixés devant elle, elle ne voyait
sans doute que l'image des pensées qui l'absorbaient, car ses noirs sourcils, abaissés sur ses yeux profonds et noirs, étaient rudement contractés. Elle quitta tout à coup la position où elle était, frappa brusquement dans ses mains, et ouvrant avec violence la porte de sa cuisine, elle dit d'une voix qui arriva jusqu'à mon oreille :
— Vous direz à mon mari que je dîne chez ma mère.
Un moment après, comme je sortais, je la rencontrai sous la porte cochère; je ne regardai point si elle était belle, je remarquai seulement l'éclat inusité de sa toilette, et je la vis monter dans un fiacre dont elle baissa les stores. Cette femme me déplut absolument, et comme elle avait l'habitude de venir s'asseoir sur le balcon de sa salle à manger pour y lire ou y broder, et qu'elle gênait la guerre à l'œil que je faisais aux démarches de ma belle blonde, je la pris en exécration. Cette position de l'observateur qui ne voit rien de ce qu'il veut voir eût pu durer fort longtemps, si un hasard ne m'avait enfin servi, après plus de deux mois de vigilance inutile. Du reste j'avais revu ma belle blonde une fois à cheval aux Champs-Elysées, une autre fois aux Tuilei'ies, toujours avec le militaire aux moustaches letroussées, et ces deux rencontres m'avaient mis aux abois. J'étais décidé à une déclaration ou à un suicide, lorsqu'un jour je vis soudainement entrer dans ma maison et traverser ma cour un de mes camarades de collège, Matthieu Morinlaid. Il leva le nez en l'air, me reconnut, me salua, prit mon escalier, je me préparai à sa visite, mais au moment où j'allais lui ouvrir ma porte, je l'entendis sonner chez ma belle voisine, chez la blonde Fanny. Mon cœur se serra, et je faillis me trouver mal.
PREMIER MOT d'uN MALHEUR
Ce ne fut pas l'aspect de mon ami Morinlaid, que j'avais perdu de vue depuis sept ou huit ans, qui me causa l'émolion que je ressentis. Si je l'avais rencontré dans la rue, c'est tout au plus si je me serais donné la peine de traverser le ruisseau pour aller à lui. Matthieu Morinlaid était de cinq ans plus âgé que moi ; il avait quitté le collège lorsque j'étais en troisième ; et cependant, toutrhétoricien qu'il était, je l'avais puni plus d'une fois de sa manie d'espionnage par de rudes volées de coups de poing. Comme élève, il était encore plus méprisé des professeurs qu'il ne l'était comme ami par ses camarades. Morinlaid était ce qu'on appelle au collège un cancre et un caipon.
Tout jeune que j'étais, j'avais déjà eu l'occasion de comprendre combien le monde modifie ces jugements de l'enfance. Et, à vrai dire, si je n'eusse mis aucun empressement à retrouver Matthieu, en toute autre circonstance, je n'eusse de même gardé contre lui aucune prévention. Une seconde avant ce moment, il était pour moi l'homme le plus indiflérent de tous ceux dont je savais le nom; à ce moment, il était devenu pour moi l'homme le plus important de l'univers : il avait sonné chez madame Sainte- Mars, il allait sans doute la voir ; il la connaissait donc !
Pour bien faire comprendre à ceux qui me lisent ce que j'éprouvai, il faudrait leur apprendre ce que je suis et ce que j'ai été. Se peindre soi-même, s'apprécier, se raconter, est apparemment la chose impossible, car je n'ai jamais vu ratifier par personne la manière dont on se juge. Cela m'a donné lieu de penser qu'il y a deux grands inconnus dans
ce monde : Dieu pour tous, et soi pour chacun. En présence d'une pareille difficulté, et avec le désir sincère d'être d'une entière bonne foi dans ce lécit, je ne crois pas pouvoir mieux faire que d'emprunter à im homme qui m'aimait assez pour ne pas me flatter, le jugement qu'il porta sur moi quelques années plus tard. Ce jugement, qui fut le résultat de ce que j'avais été, doit être pris dans ce récit pour une prévision de ce que je devais être. Dans tous les cas, je n'en accuse pas la justesse, quoique je ne la sente pas. Lorsqu'im homme abominablement laid, et qui peut se voir dans une glace bien polie, arrive à se trouver défiguré dans un portrait qui le flatte insolemment — et c'est là l'histoire de tous les hommes, — comment supposer qu'il admettra cemme fidèle l'image sévère qu'on a faite de son cœur? et en ce dernier cas, il n'a pas de miroir pour comparer. Quoi qu'il en soit de cet éternel aveuglement de l'homme sur lui-même, voici ce jugement :
« Vous êtes un fou, Michel, et vous vous croyez un homme grave. Vous portez dans toutes les choses du cœur une passion sombre que vous prenez pour de l'austérité. Plein d'indulgence pour ce que le monde bUàme généralement, vous faites à vos amis, pour ce qui vous touche personnellement, des devoirs plus rigoureux que les moralistes les plus durs n'en voudraient imposer à l'amitié. Amant défiant plutôt que jaloux, vous poursuivez celle que vous aimez des espionnages les plus honteux, sans respect pour elle, ians dignité pour vous. Plein de vanité, vous ne craignez pas de perdre l'amour de votre maîtresse parce qu'elle trouvera un amant qui vaille mieux que vous, mais parce que vous t'avez pas foi clans son atTection, parce que vous avez le cœu-, flétri par le mépris que vous faites des femmes. Indifférent àla plupart des petits intérêts de la société, peu amoureux desplaisirs du monde et des distractions usuelles
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de la vie, ayant peu de besoins et pouvant par conséquent vivre de peu, vous serez l'homme le plus complaisant dans le commerce intime. Ainsi, vous subirez sans récriminations les caprices d'une femme, et vous paraîtrez lui faire d'énormes sacrifices parce que vous abandonnerez pour elle des habitudes qui vous pèsent; on vous dira généreux, si vous lui donnez jamais une fojtune qui vous est inutile... et pour cela vous demanderez à cette femme toute sa vie, son honneur, sa considération, son repos,, comme le juste retour de sacrifices qui vous coûtent beaucoup. Et cependant, il n'en seia rien. Vous lui imposerez un marché de dupe pour elle, en gardant pour vous toutes les apparences du dévouement et de la générosité. Mais si jamais elle gênait la marche d'ambition que vous vuus êtes tracée, assurément vous ne la sacrifieriez pas, car votre orgueil vous empêchera de renier jamais le culte auquel vous ne croyez plus ; mais ce qu'elle aurait à souffrir de vos rudesses serait effroyable.
» Une femme, quelle qu'elle soit, n'aura jamais qu'une part bien étroite dans votre cœur : une ambition, d'autant plus acre que vous la déguisez sous un léger dédain pour vous-même ou sous une admiration affectée pour les autres, l'occupe presque tout entier. Et lorsque la meilleure part des puissances de votre esprit et de votre cœur sera aux ordres de cette ambition, il vous faudra de la femme qui vous aimera non-seulement tout ce que je vous ai dit, mais encore toutes ses pensées de toutes les heures ; vous pénétrerez violemment dans ses rêves, dans ses espé-'ances, dans ses regrets, et vous lui en ferez autant de o^imes si vous n'y tenez pas la première place. Ce dcspolisiie ardent, vous ne l'arrêtez pas seulement au présent quittons appartient, à l'avenir dont vous vous croirez le mfitre, vous lâcherez de l'étendre jusque sur le passé. Voi* voudrez pouvoir en tuer le souvenir dans le cœur d- celle qui est à
VOUS, s'il est honorable; et s'il arrivait qu'il ne le fût pas, VOUS en feriez un supplice horrible pour celle à qui vous le rappelleriez sans cesse. Cependant on vous aimera, Michel, parce que, dans la bizarre folie de votre cœur, rien ne
Ivous coûtera y)our consoler la douleur que vous aurez cause'e, travaux incommensurables, faiblesses inouïes, complaisances servîtes; parce que, à tous les sacrifices que vous aurez faits, vous en ajouterez qui vous coûteront horriblement. Préoccupé des moindres paroles du monde, et tremblant devant ses jugements, vous les braverez cependant audacieusement, si on ose vous reprocher d'en avoir peur. » Enfin, Michel, vous avez une immense qualité pour être aimé, quelle que soit votre tyrannie dans l'intimité : c'est d'être toujours et tout haut pour celle que vous aimerez, d'être pour elle contre tous, de l'entourer de votre amour et de vos soins, de la défendre par votre respect, et surtout de faire croire à votre amour et à son bonheur, car il ne faut pas vous y tromper, et il y a des heures où une femme est assez heureuse lorsqu'elle se sent enviée par toutes ses rivales. »
Tel est ce jugement qui, je le crois, fut écrit dans un moment de colère. Je laisse à ceux qui me lisent et à qui je dirai, sans en rien déguiser, mes pensées et mes actions, de décider s'il ne fallait pas expliquer par une sensibilité inquiète ces brusques mouvements si durement qualifiés de rudesse. Peut être n'est-il pas vrai que je dédaignasse si absolument tous ces plaisirs dont le sacrifice a paru facile, parce qu'il a été résolument fait. Et quant à cette fausse modestie que ce jugement m'attribue, j'ose affirmer... Hélas ! voilà que je fais ce dont je cherchais à me défendre; voilà que, n'ayant pas voulu me juger, je discute le jugement qu'on a porté de moi. Je me tais. Tenezle donc pour bon, et permettez-moi de continuer.
Note de i 840. — Non, l'homme qui a porté ce jugement sur moi il y a dix ans n'a pas été trop sévère; maintenant que je suis seul en ce monde, maintenant que la seule affection qui animait ma vie s'est retirée de moi. je sens combien j'ai été souvent cruel, et combien j'ci appris à estimer haut, pour le bonheur d'une femme, les hommes qui, avec un dévouement moins absolu, ont une bienveillance plus constante; et qui, incapables de donner toute leur existence pour guérir la blessure qu'ils ont faite, se gardent prudemment de le faire.
Oui, lorsque j'entendis résonner la sonnette de madame Sainte-Mars sous la main de mon ami Morinlaid, un frisson de froide colère se glissa dans mes veines.
Je n'eus pas lui moment l'espoir qu'il pût m'aider à arriver près d'elle ; je ne vis en lui qu'un homme qui avait un droit que je n'avais pas. Et pourquoi avait-il ce droit ? comment l'avait-il conquis, mérité ? comment était-il admis à parler de son amour? — Car adorer madame Sainte- Mars, quand on la connaissait, était pour moi comme une de ces nécessités qui sont inséparables d'un fait, comme il est naturel d'avoir chaud quand on est au soleil. — De quel droit monsieur Morinlaid pouvait-il donc parler de son amour à Fanny ? Je l'appelais Fanny dans mon cœur, dans mes vers, car je faisais des vers! Cette pensée de Morinlaid amoureux ne me fut pas plutôt venue que je me le représentai entrant soudainement chez la belle Sainte- Mars, pressant sa main, la baisant, lui, dont la main longue et creuse, aux doigts camards et spatules, avait cette froideur humide qui vous glace lorsqu'on touche la peau d'un serpent; lui, dont les lèvres minces n'avaient jamais eu de place pour un joyeux sourire ! Comme par une sorte d'intuition, je vis ses petits yeux gris se fixer tendrement sur elle; je me le représentai, avec sa maigre figure mal-
saine, son nez en pied de marmite, ce menton dont chaque poil de barbe poussait à travers un bouton, je le vis avec sa longue taille dégingandée, avec son cou mal attaché , sortant piteusement de ses épaules rondes, qui semblaient avoir la bosse du coup de bâton; je le vis avec ses jambes grêles et flottantes dans un large pantalon, ses pieds plats, et il me semble entendre sa voix mielleuse et traînante glisser dans l'oreille de Fanny une de ces phrases engluées où l'on prend la vanité des femmes !
Je frappai violemment le plancher du pied, je laissai échapper une exclamation malséante contre ma destinée, et j'allais peut-être me livrera quelque accès de rage lorsque j'entendis sonner à ma porte. J'allai ouvrir... C'était mon ami Morinlaid !
— Eh! bonjour, mon bon Michel, me dit-il; je venais faire une visite dans cette maison, et comme je n'ai trouvé personne, j'en profite pour venir te serrer la main et renouveler connaissance avec toi.
Je tendis la main à Morinlaid. Je ne lui en voulais plus. Madame Sainte-Mars était chez elle, j'en étais sûr; je venais de la voir rentrer ; elle avait donc refusé de le recevoir. Je sus bon gré à Morinlaid de ce qu'on le mettait à la porte, et je l'accueillis d'autant plus favorablement que cette fois l'idée me vint de me servir de lui pour avoir quelques renseignements sur ma voisine. Nous causâmes d'abord de choses indifférentes, pendant lesquelles j'examinai mon ami. Soit que la bonne humeur où j'étais embellit tout à mes yeux, soit que, plus calme, je fusse seulement plus juste, je trouvai Morinlaid très-change à son avantage. Il était bien tel que je viens de le dépemdre.
mais une certaine aisance dans ses manières, des habits passablement élégants, une propreté à l'oeil que je n'avais nulle envie de sonder, une assurance familière dans le regard et dans la voix, tout cela me parut faire un tout autre homme que celui que j'avais gardé dans mon souvenir. Je le priai d'entrer, je l'engageai à s'asseoir; il s'installa dans une bergère près de ma fenêtre, et voici à peu près quelle fut la conversation que nous eûmes ensemble :
— Depuis quand habites-tu donc cette maison, mon cher Michel ?
— Depuis deux mois à peu près.
— Juste depuis le jour où je suis parti[pour mon voyage en Bretagne.
— En effet, je ne t'ai pas vu entrer une seule fois dans cette maison.
— J'y viens cependant très-souvent, car j'y connais plusieurs personnes.
— Entre autres madame Sainte-Mars ?
Morinlaid rougit. Le rouge de Morinlaid était tacheté de blanc. Pourquoi Morinlaid rougissait-il au nom de madame Sainte-Mars? Le frisson qui m'avait glacé d'abord me reprit aussitôt.
— Il est assez naturel, répondit-il avec embarras, il est assez naturel que je la connaisse: c'est ma cousine.
Si Morinlaid m'avait dit qu'il était maréchal de France, il m'eût moins surpris qu'en m'apprenant qu'il était le cousin de madame Sainte-Mars. Un cousin si laid à une femme si belle! cela me choquait comme un manque d'harmonie dans les couleurs d'un tableau. Il dut voir mon étonnement, et il rougit encore plus. Je crus deviner qu'il se vantait. Je ne pus savoir ce qu'il en était, car il s'empressa d'ajouter :
— Quelle folle idée de t'être venu loger si loin pour faire ton droit ! Je te préviens que monsieur Delvincourt est
d'une rigidité implacable pour la présence au cours, et si tu tiens à être reçu avocat, je te conseille d'aller demeurer plus près de l'École.
— Tu es bien informé à ce sujet, lui dis-je, croyant deviner dans cet avis un désir de m'éloigner de Fanny. Tu suis donc l'École?
— Je suis avocat, mon bonhomme, j'ai le droit de plaider...
— Et tu en uses ?
— Peu, reprit Morinlaid d'un air mystérieux. J'ai mieux que cela à faire ! Je partage ma vie entre... Mais on ne peut pas te parler de ces choses-là, à toi, fils d'un fonctionnaire public.
— Mais qu'est-ce donc?
— Rien du tout.
A ce moment il se pencha à ma croisée assez avant pour voir les fenêtres de madame Sainte-Mars. En se relevant il envoya un léger salut à quelqu'un.
— Qui salues-tu donc? lui dis-je.
— Monsieur Léopold Deslaurières, qui occupe le second sur la rue.
Je n'avais aucun désir de savoir ce qu'était monsieur Deslaurières, et je repris tout aussitôt :
— Madame Sainte-Mars est-elle ta cousine germaine ou bien une parente éloignée ?
Morinlaid était bête, il l'est encore, mais j'avais le malheur d'être amoureux et je fus encore plus bête que lui. Je ne pus lui faire cette question sans que ma voix s'altérât.
Matthieu me pointa de ses petits yeux et je me sentis rougir à mon tour. 11 prit un air quasi solennel et me dit gravement :
— Madame Sainte-Mars est ma cousine d'assez près ; elle
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est veuve du comte Sainte-Mars , colonel de grenadiers de
la garde, lequel a été tué à Waterloo.
J'ouvris des yeux et des oreilles d'une aune. En 1821, les hommes de quarante ans croyaient aux veuves des colonels tués à Waterloo, jugez de ce que devait en penser Tin étudiant de vingt ans. Je sentis mon amour s'accroître de tout le bonapartisme que j'avais dans le cœur, et mon visage dut exprimer une sorte d'extase profondément amoureuse et patriotique. A ce moment il m'échappa une de ces questions qui dessinent un homme d'un trait :
— Plem'e-t-elle toujours son mari? demandai-je naïvement à Morinlaid.
11 dut me trouver de* plus en plus bête, et cependant ce mot était déjà un des indices de mon esprit jaloiLX. Madame Sainte-Mars, pleurant encore son mari, ne devait aimer personne. Matthieu me répondit en retenant mal une excessive envie de me rire au nez.
— Elle le pleure tous les jom-s, car elle est sans fortune. Elle n'habite Paris que momentanément; elle sollicite la liquidation de sa pension, et c'est pour cela qu'elle reçoit quelquefois la visite du fils du maréchal duc de Pavie, qui la protège près du ministre de la guerre.
Je gardai le silence; mais la pensée du beau jeune homme à moustaches retroussées me donna un nouveau frisson.
— Tu l'as remai'quée? me dit négligemment Morinlaid.
— Non, lui dis -je avec un gros soupir et en pinçant les lèvres.
Matthieu ne put voir la grimace piquée qui accompagnait ma réponse, car il s'était levé encore et s'était penché de nouveau en dehors pour voir les fenêtres de Fanny. Dans un vil mouvement de colère, je me levai aussi poiuvoir ce qu'il regardait, et au moment où je me mettais à
LES DRAMES INCONNUS 3o
la croisée, j'entendis une voix qui traverse la cour et qui disait :
— Hé ! toi , là-bas , Matthieu , tu sais que nous avons séance à six heures chez Grignon?
Morinlaid répondit par un signe de tête affirmatif à un monsieur rondelet, blond, frisé, l'œil et la bouche épanouis, et qui traversait le balcon du deuxième étage en tenant un pot à l'eau à la main. Ce monsieur leva son pot à l'eau, fit avec sa main le geste d'un homme qui se savonne le menton et fait sa barbe, puis il s'écria de nouveau :
— Nous serons gentils et nousxirons un peu.
Après cette drôlerie, il disparut en chantonnant. Cet homme logeait à l'étage où j'avais vu la femme qui m'avait tant déplu. Alors, fort embarrassé de remettre la conversation sm- madame Sainte-Mai's , je dis à Matthieu qui se retirait de la croisée :
— Est-ce que c'est là monsieur Léopold Deslaurières ?
— Lui-même.
— Et qu'est-ce que c'est que ce monsieur ?
— Comment ! tu ne connais pas Léopold Deslaurières, chef au ministère de la guerre, le rival d'Armand Gouffé et de Désaugiers ? C'est un des coryphées de notre société chantante. Il ne quitte pas les coulisses du Vaudeville et des Variétés. 11 ne fait pas mal, mais on peut aisément le dépasser. Et puis, vois-tu, ça sent la vieille chanson , les gai ! gai ! gai ! les larira dondaine! Moi , j'ai pris le genre de Béranger, la chanson politique... Deslaurières a voulu travailler pour le théâtre... pas une idée !... Au lieu que moi j'ai trois pièces reçues. J'irais le voir plus souvent si ce n'était sa...
Je coupai court aux confidences vaniteuses de Morinlaid en lui disant :
— Quel âge peut avoir madame Sainte-Mars ?
Cette fois Matthieu fronça le sourcil , mais il se remit aussitôt et me dit :
— Vingt-trois ans tout au plus.
Cette réponse m'arracha cncoieun soupir de la poitrine. Morinlaid me considérait d'un air soucieux. Je le regardai à mon tour comme font les enfants quand ils désirent quelque chose qu'ils n'osent demander. Je lui aurais sauté au cou s'il m'eût dit : « Veux - tu que Je te présente chez elle?»
Fut-il inintelligent ou inflexible ? je ne sais, mais il se remit encore à la croisée et regarda aux fenêtres de madame Sainte - Mars. Aussitôt il prit sa canne et son chapeau, en me disant :
— Pardon, mon ami, de t'avoir retenu si longtemps. Voilà sans doute l'heure de ton dîner, je te quitte.
En me parlant ainsi il se pencha de nouveau à la croisée, mais il s'en retira presque aussitôt en s'écriant :
— Toujours cette femme 1
Je n'avais que madame Sainte-Mars dans l'esprit, et ce mot me stupéfia si vivement que je regardai par la fenêtre, et je vis à son balcon la femme que j'y avais vue le jour où madame Sainte-Mars avait échangé des signes avec le marquis deChabron. Morinlaid la salua respectueusement, et cette dame lui envoya un gracieux sourire.
— Quelle est donc cette dame? lui dis-je.
— Eh bien, madame Deslaurières !
J'avais raille désirs de découvrir chez Morinlaid une passion qui ne s'adressât pas à madame Sainte-Mars, et je lui dis :
— Elle est fort jolie, cette dame.
— Oh ! me répondit-il avec un mouvement de dédain, elle serait cent fois plus belle que je m'en soucierais .oxt peu !
— Pourquoi donc ? lui dis-je plutôt pour répondre que pour interroger.
— Par ce que je n'ai nulle envie de passer api'ès l'univers.
J'entendis à peine ce mot, je ne pensais qu'à madame Sainte-Mars, et Matthieu ajouta pendant que je le reconduisais à la porte :
— Du reste, si elle te plaît... tu n'as qu'à dire un mot... elle est femme à te comprendre...
Ces paroles, si on me les eût demandées un quart d'heure après, je ne me les serais pas rappelées ; celle qu'elles concernaient n'existait pas pour moi. Il n'y avait de femme au monde que madame Sainte-Mars. Je me remis à la croisée pour voir sortir Morinlaid. J'entendis résonner la sonnette de Fanny, et, au même instant, un rideau de mousseline, qui avait été jeté en dehors de la fenêtre de madame Sainte-Mars, fut vivement retiré. Morinlaid ne passa point; on l'avait donc reçu, et ce rideau devait sans doute lui marquer l'instant où on pourrait le recevoir. Maintenant, ou bien six mois après ce jour-là, voilà ce que j'eusse compris; mais alors je ne pensais qu'au désespoir de ne pouvoir aborder madame Sainte-Mars. J'étais donc bien bête et bien amoureux : hélas! j'avais vingt ans...