‹ Les drames inconnusChapitre 6 sur 49 · LE BILLET DOUX · texte numérisé non relu

LE BILLET DOUX

L'espoir que j'avais fondé un moment sur ma rencontre avec Morinlaid m'échappa au bout de quelques jours. Je ne le revis plus, et quoique je ne fisse que sortir et rentrer pour regarder de face aux fenêtres de madame Sainte-Mars, je ne pus l'apercevoir. Mon état n'était pas tenable. Si l'on s'étonne de la violence d'une pareille passion, je répondrai

que j'en suis étonné moi-même et que je cherche en vain à me l'expliquer.

Note marginale de 1840. — Où avais-je donc la tête quand j'ai écrit cette phrase, et n'avais-je donc pas assez éprouvé la bizarrerie de mon caractère, en 1829, pour comprendre que l'irrésistible attrait de madame Sainte-Mars était de me rester inabordable ? Ne me souvenais-je donc plus qu'après avoir passé des heures entières pour la voir, je ne m'arrêtais pas plus de quelques minutes à la regarder lorsque je l'avais rencontrée ? Ne savais-je donc pas que ce n'est presque jamais avec la réalité, mais avec mes rêves que j'ai vécu, et que madame Sainte-Mars, absente et rêvée, avait pour moi l'attrait de l'inconnu, cette puissance qui fait toutes les grandes passions et qui est le principe de la religion, la plus grande passion de l'humanité?

Quoi qu'il en soit, je l'aimais avec une sorte de fureur, et je ne pensais nuit et jour qu'à inventerun moyen d'aborder madame Sainte-Mars. Si l'on demande au plus giand séducteur de la terre quel est le moyen d'arriver à une femme que l'on aime, il ne vous en enseignera guère que deux : le premier, de lui écrire ; le second, de se faire présenter chez elle. Or le second m'était interdit : je dus donc adopter le premier. La seule différence qu'il y ait entre un grand séducteur et un véritable amoureux est toute dans la manière dont la lettre est écrite, et surtout dans la façon dont on la fait remettre. J'écrivis donc. J'ai gardé le brouillon de cette lettre, et elle peut montrer jusqu'à quel point un homme qui depuis a passé pour avoir quelque esprit, peut dire de sottises en quelques lignes :

« Madame, » Ne jetez pas cette lettre avant de l'avoir lue jusqu'au

bout; ne vous tenez pas pour offensée si j'ose vous écrire sans vous connaître. Je vous aime, madame, et ma passion méfait passer par-dessus toutes les convenances; elle me fait oublier le respect que je vous dois et que j'ai pour vous. Que puis-je vous dire pour ra'excuser ? Rien, si ce n'est ce qui vous offensera encore: Je vous aime; oui, madame, je vous aime ! La première fois que je vous ai vue, il m'a semblé que le ciel s'ouvrait devant moi et qu'un de ses anges me couvrait d'un rayon de sa lumière reflétée dans ses yeux azurés. 0 madame, quel bonheur est préférable au bonheur d'être aimé de vous ! Quelle félicité ineffable que d'entendre votre voix, de presser votre main, de pouvoir vous dire à toutes les heures : Je vous aime, je vous aime, je vous aime !

«Hélas! madame, je ne suis qu'un pauvre étudiant; mais je voudrais être un roi pour réparer envers vous les injustices de la fortune. Oh ! si vous vouliez me permettre de vous voir, de me présenter chez vous, peut-être qu'avec le temps vous trouveriez que je ne suis pas indigne de vous parler de la passion qui me dévore ; peut-être accepteriezvous cet amour qui remplit toute mon âme.

» J'appartiens à une famille honorable, madame, et le nom que je porte, quoique moins illustre que le vôtre, ne fera jamais rougir celle qui daignerait l'accepter.

» Je suis avec respect, madame, etc.

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