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Les drames parisiens

On a parlé bien souvent du pôle-mêle de notre siècle et de ses révolutions rapides ; mais, pour en avoir une pleine conscience, il faut y avoir assisté comme l’ont, fait ceux de mon âge, il faut avoir vu, comme nous, Louis XVI, Robespierre, Napoléon, et survivre à cette poussière de toutes choses, encore spectateur du présent, mais ne sentant déjà plus que dans le passé.

Autrefois l’homme obscur n’assistait aux révolutions qu’en perspective et n’en voyait les acteurs que sur la

scène ; nous autres , au contraire , nous les avons coudoyés et entendus de près pendant vingt années; ces acteurs étaient nos parents, nos amis, nos voisins ; c’est de parmi nous qu’ils sortaient pour monter au théâtre; applaudis d’abord, puis sifflés et faisant place à de plus heureux. L’histoire de notre siècle ne s’est point passée comme celle des précédents dans les palais, mais dans la rue, aux yeux de tous ; aussi, pour la savoir, suffit-il d’avoir vécu et d’avoir regardé. Qui vous parlera mieux que le vieux bourgeois de Paris des états-généraux, des séances de la convention et des revues de l’empire? Qu’y a-t-il besoin de vos livres pour ce passé dont il a fait partie ? Les livres ne donnent que des faits, et lui il a les sensations, il connaît toute cette histoire privée que l’on ne raconte jamais , et qui est à l’autre ce qu’est la vie réelle à la vie de salon.

Or, c’est cette histoire, cher lecteur, qu’il veut vous raconter, non avec ordre, non pas sur un seul ton, mais à son caprice, tantôt triste, tantôt riant, et selon que le hasard ranimera ses souvenirs.

Car le vieux bourgeois en trouve à chaque pas; tout lui rappelle le passé. Derrière ce Paris que vous voyez, il en est un autre pour lui, le Paris d’autrefois; et un reste d’inscription effacée, une vieille enseigne oubliée au-dessus d’un seuil, un livre de rencontre, souillé et entr’ouvert, peuvent éveiller en lui des gaîtés ou des

attendrissements que vous ne soupçonnez point.

Je le pensais encore l’autre jour en suivant lentement les quais, si changés depuis trente années, et cherchant autour de moi quelque vieux débris que je pusse saluer en passant comme un ami de ma jeunesse ; j’allais atteindre le Pont-Neuf lorsque je m’arrêtai tout à coup en tressaillant.

Parmi d’antiques gravures exposées à la porte d’un marchand, je venajs d’en apercevoir une, sans intérêt pour le plus grand nombre, mais qui me rappelait, à moi, tout une époque : c’était un portrait allégorique gravé par Evangelisty et représentant une femme demi-nue. L’amour, armé de son carquois, la retenait au moyen d’une guirlande de roses, tandis qu’elle faisait

effort pour lui échapper, en montrant au loin le temple de la gloire. Au-dessous étaient gravés ces mots : M lle Caroline Wuïct, pensionnaire de la reine et membre décoré de l’Académie des Arcades.

J’avais connu l’original de ce portrait, et le souvenir que j’en conservais était encore plein d’émotion. Cette femme, aujourd’hui oubliée, avait excité l’admiration de mes contemporains. A trois époques, elle s’était montrée dans trois rôles distincts et les plus brillants qu’il fût alors donné à une femme de jouer. Ainsi ou l’avait vue tour à tour enfant célèbre, protégée de Marie- Antoinette; lionne du Directoire, môlée à toutes les libertés de cette régence républicaine ; et enfin femme d'un colonel, partageant la fortune de guerre de l'empire. Caroline Wuïet avait donc été un vrai type du temps; et son existence, bruyante, mobile, aventureuse, résumait celle de toutes les femmes qui, pendant ces vingt années et à travers toutes les convulsions politiques, avaient cherché avant tout le succès et le plaisir.

Les Mémoires de madame Cumpan nous ont fait con-

naître les premiers ennuis de la reine Marie-Antoinette et combien elle eut de peine à arracher Louis XVI à sa forge de serrurier pour en faire un mari. Ce fut pendant ces premiers mois d’abandon que la princesse de Lamballe parla à sa royale amie d’une petite fille qui jouait du forte-piano comme les grands .maîtres. Marie-Antoinette voulut la voir, et Caroline Wuïet lui fut présentée.

L’enfant, qui n’avait alors que cinq ans, était déjà charmante de visage, vive à la réplique, hardie et caressante. Elle joua avec cette verve qui fit dire plus tard que sa musique ressemblait à une charge de cavalerie, et répondit un madrigal à la reine qui la louait. La cour entière cria au miracle; on embrassa l’enfant, on se la - passa de main en main , et Marie-Antoinette déclara qu’elle l’adoptait.

Un conseil fut aussitôt tenu pour régler le plan d’éducation à suivre avec Caroline; on décida qu’elle porterait un vêtement aux couleurs de la reine et qu’elle aurait ses entrées ei une escabelle aux pieds de la table de toilette. Quant aux choses moins importantes, on s’en

remit à la princesse de Lamballe. Celle-ci confia Caroline à Grétry pour la musique, à Beaumarchais pour les belles-lettres, à Greuze pour la peinture et à la cour entière pour les principes ! On lui fit apprendre l’italien, l’anglais, le latin. Pendant quelques mois il ne fut bruit à Versailles que des progrès de la petite merveille; on venait la voir comme une plante rare élevée en serre chaude; on excitait par tous les moyens sa sève précoce ; on lui apprenait par éœur les passions qu’elle ne pouvait encore éprouver , afin d’avoir le divertissement dangereux d’une enfant jouant la grande dame.

Il commençait à être question , à la même époque, d’un jeune garde du corps descendant de Racine par son père et de La Fontaine par sa mère, qui récitait partout les fragments d’un poème intitulé le Siège de Cylhère, et qui était destiné à nous rendre, selon le dire de ses camarades, Ovide et Anacréon : c’était l’auteur des Lettres à Émilie, cet Apollon de la rue des Lombards dont les devises sacrées devaient obtenir tant de succès sous le directoire et l’empire ; la petite Caroline fut re-

DNE FEMME CÉLÈBRE

commandée à Demoustier qui, selon le style du temps, lui ouvrit le sanctuaire des muscs.

Les progrès de l’élève furent si rapides qu’à douze ans elle composa une pièce en trois actes intitulée Angélina, qui lui valut l’approbation de son maître.

Cependant un jour Marie- Antoinette annonça solennellement à sa dame d’honneur qu’elle était reine de France. Cet événement changea les préoccupations de la cour; il fut célébré par des fêtes, des vers et la fondation d’un temple à l’Amour victorieux. Quand la reine, qui avait jusqu’alors joué à la mère avec Caroline, le devint véritablement, toute sa tendresse, tous ses soins

se reportèrent naturellement sur le dauphin, et la fille

d’adoption , dont on corrigeait soi-même les devoirs, devint une simple protégée à laquelle on accorda une pension.

Les talents de Caroline n’en continuèrent pas moins à se développer rapidement. Liée avec tous les artistes de l’époque, courtisée par les plus aimables gentilshommes de Versailles, admise dans l’intimité de la reine, elle

grandissait toujours plus charmante et plus recherchée. Il est permis de croire que cette époque fut la plus heureuse de sa vie. Les mascarades champêtres de Trianon étaient alors dans toute leur vogue à la cour; on venait de bâtir un village dont les vieux toits tout neufs étaient rongés de mousse artificielle et les murs couverts de lierre peints à fresque. La reine y demeurait, déguisée en laitière d’opéra-comique. On n’entendait partout que sons de musettes et bêlements d’agneaux ; on n’apercevait sous les ombrages que bergers et bergères devisant d’amour ; la cour entière avait pris l’air d’une églogue de Fontenelle ou d’un dessus de porte de Watteau.

Caroline Wuïet se trouva mêlée à ces romanesques pastorales , et y prit part sans doute , car plus tard elle ne parlait qu’avec un certain attendrissement du moulin de Trianon. Je me rappelle qu’un jour, passant avec moi devant le parc, elle me dit :

— Toute ma jeunesse est là, derrière cette grille.

Et elle me raconta l’histoire de ses premières années

à la cour. Mais parmi les souvenirs que ce lieu lui rappelait et qui ne peuvent être rapportés ici, il en était un surtout qui lui était resté cher : c’était celui d’une vieille paysanne de Bue qu’elle avait arrachée à la misère.

— Ce fut ma première bonne action, me dit-elle , et j’en fus payée par une reconnaissance sans bornes. Chaque semaine cette bonne femme faisait bénir une couronne par son curé pour la suspendre à mon chevet. Lorsque j’allais la voir, tout ce que renfermait sa cabane était mis devant moi. J’y conduisis un jour la princesse' de Lamballe, qui voulait déjeûner chez une vraie paysanne; mais elle essuyait les fruits que lui présentait ma vieille pensionnaire, et jetait avec distraction des essences sur le bouquet qu’elle lui avait cueilli.

Ce fut vers le môme temps qu’Évangelisty grava le portrait dont nous avons parlé précédemment. Caroline Wuïet était alors dans toute la gloire de sa beauté et de son talent ; son nom avait trouvé place dans YHistoirè des Enfants célèbres; il était également connu en France et à l’étranger; on lui envoya des distiques latins,

anglais, italiens, pour mettre au bas de sa gravure.

— Ennuyée, me dit-elle, de tous ces vers blonds qui ne flattaient pas môme ma vanité, je résolus de remplir moi-môme le vide qui tourmentait tant d’esprits et j’écrivis sous l’œuvre d’Evangelisty les vers suivants :

Ceci ressemble à tout, l’original à rien, Mélange inconcevable et de mal et de bien ; L’argile s’anima d’un atome céleste, ,

Le démon fit la tête et l’Eternel le cœur ;

Le hasard et l’amour se chargèrent du reste.

Bien que Caroline Wuïet eût alors dix-sept ans à peine, on avait déjà joué un opéra de sa composition aux Beaujolais et une comédie au théâtre de la rue Richelieu. Desforgés, aussi célèbre par ses pièces que par ses bonnes fortunes, lui proposa de mettre en musique la Suite de l'Épreuve villageoise. Grétry trouva l’ouvrage de son élève digne du théâtre Favart ; il fut mis \

à l’étude, et la reine l’inscrivit elle-même en tête de ceux qui devaient être représentés à la cour.

Mais, à cetie nouvelle, tous les musiciens s’ameutèrent; la partition de Caroline Wuïet fut attaquée avant d’être connue ; on fit appel à toutes les jalousies, on intéressa des dépits, des rancunes ; bref, après huit répétitions, l’ouvrage fut arrêté, et le manuscrit confié à un autre compositeur. Caroline tomba malade de chagrin par suite de cet échec, et les médecins lui ayant ordonné de voyager, elle visita l’Allemagne et l’Italie, où elle fut reçue membre de l’académie des Arcades.

Mais les événements politiques marchaient rapidement. Lorsque Caroline revint en France, le roi avait quitté Versailles, les princes étaient partis pour l’émigration, et Marie-Antoinette avait perdu jusqu’à l’espoir. Elle reçut sa jeune protégée comme un souvenir de jours meilleurs, mais avec une sorte de regret

. — Pourquoi ne pas être restée en Allemagne? lui dit-elle, je n’ai plus de puissance ici.

— C’est pour cela que je suis revenue, répondit la jeune fille.

L’arrestation de la famille royale suivit de près.

En l’upprenant, Caroline était accourue ; Marie-Antoinette lui confia un coffret adressé au comte d’Artois et sur le couvercle duquel était gravé un phénix avec cette inscription : Je renaîtrai de ma cendre. Ce coffret, renfermant des lettres sans doute, devait être remis au chevalier de Beauvoir ; mais celuici se vit forcé de partir subitement, et ce fut d’Harmeville qui s’en chargea.

Mademoiselle Wuïct ne tarda point à être emprisonnée, puis condamnée à l’exportation. Elle se réfugia en Angleterre, où elle apprit l’arrestation de d’Harmeville et sa mort. Quant au coffret, nul ne savait ce qu’il était devenu. Elle écrivit au comte d’Artois pour lui faire connaître par quel concours de circonstances elle n’avait pu lui faire parvenir ce souvenir de rattachement de la reine.

Après être restée quelques mois en Angleterre, elle passa en Hollande, où sc trouvaient un grand nombre d’émigrés français. La plupart avaient déménagé avec leurs préjugés et parlaient de la ré-

volution comme d’une émeute faite par la canaille.

— Je fus stupéfaite, nous dit Caroline plus tard, de trouver au-delà du Rhin toutes les petites intrigues de Trianou : c’étaient les mômes prétentions, la même vanité; on avait entre huit un domestique que l’on appelait, selon le besoin, son valet de chambre ou son coureur. Deux gentilshommes de ma connaissance demeuraient dans la môme mansarde, séparés seulement par un paravent. Pour d’autres, cette cohabitation eût

amené une intimité fraternelle ; mais le marquis et la comte étaient trop bien nés pour oublier l’étiquette.

Chacun d’eux ne franchissait le paravent qu’après avoir fait demander par l'hôtesse si M. le comte ou M. le marquis était visible. Il y avait en outre un assez grand nombre de bourgeois, et surtout de bourgeoises, qui avaient émigré par ton et avaient pris à l’étranger des titres imaginaires. Je rencontrai ainsi à Mons une ancienne marchande de Nîmes qui se faisait appeler madame la baronne de Renville. La plupart des émigrés savaient à quoi s’en tenir sur sa noblesse ; mais, comme

elle les recevait à sa table et comme ses salons leur étaient ouverts, ils gardaient prudemment le silence.

Je n’oublierai jamais une scène dont je fus témoin et

qui pensa compromettre sérieusement Pauthenticité de la baronne.

Le chevalier de Riol, homme d’honneur s’il en fut, d’un esprit cultivé, mais cité pour sa crédulité, venait d’arriver à Mons après un séjour de plusieurs années

en Russie. Je le trouvai un soir faisant la partie de trie-

trac de la baronne, qui répondait de son mieux aux questions qu’il lui adressait, en entremêlant à ses réponses les termes du jeu.

— Ainsi, disait le chevalier, înadame la baronne n’a quitté la France que depuis quelques mois ?

— En juillet, monsieur. — Cinq et quatre.

— Vous habitiez sans doute Paris ?

— L’hiver , comme tous les gens de qualité ; mais je passais l’été dans mes terres. — As.

— Alors madame la baronne a dû connaître la comtesse de Clairault?

' — De Clairanlt?

— Oui, une des premières familles...

— Ah! parfaitement, monsieur, parfaitement. La comtesse de Clairault, comment donc!... je la voyais tous les jours.

— Et sa vez-vous ce qu’elle est devenue ? <

— Quoi! vous ignorez?... On l’a guillotinée.

— Dieu!... Mais son mari?

— Guillotiné également.

— Ah! que me dites-vous!

— Quatre et as.

— Et le duc d’Orimont?

— Le duc?... c’était un de mes parents , chevalier... Il a été massacré. — Quatre et six...

— Se peut-il...

— Ah! chevalier; vos questions me rappellent de bien horribles souvenirs... mes pauvres amis... mes parents. — Bezel.

Il y eut une pause ; j’étouffais de rire , mais de Riol était atterré. Cependant il se hasarda, au bout de quel-

que temps, à demander des nouvelles d‘un marquis de ses amis ; cette fois la baronne jugea à propos de ne le point tuer ; ;il vivait, elle en était sûre , elle l’avait parfaitement connu.

— Demeure-t-il toujours dans la même rue, demanda le chevalier., dans cette rue... quel est donc ce nom?..

Mais la baronne qui n’avait jamais quitté Nîmes, ne connaissait les quartiers de Paris que par les étiquettes qu’elle avait lues sur ses pommades et ses eaux de senteur. Elle eut l’air de chercher.

— Vous savez, reprit le chevalier... une rue entre le Val-de-Grâce et le Luxembourg.

— Ah ! fort bien, dit la baronne, en ayant l’air de se raviser, la rue Saint-Honoré.

— Comment ! s’écria de Riol en levant la tête... Mais la rue Saint-Honoré est près du Palais-Royal.

— Autrefois, dit la baronne avec calme, mais on a changé tout cela.

— Quoi! jusqu’à la place des rues !

— Tout, vous dis-je! Ah! vous ne savez pas quel

homme est ce Robespierre! Vous ne connaîtrez plus Paris. Six et deux , chevalier ; j’ai gagné.

De Riol salua et se leva ; mais cette dernière nouvelle l’avait bouleversé , et pendant quelques jours il n’abor-dait aucun Français, sans lui dire que la rue Saint-Honoré était maintenant entre le Val-de- Grâce et le

Luxembourg.

Il fallut luifaire voir une nouvelle carte de Paris pour le détromper.

Cependant l’exil commençait à peser à Carolinë : ses relations avec quelques conventionnels lui permirent de rentrer en France et de se retirer à Versailles, où elle vécut deux années dans la retraite. Ce fut alors que je la connus. Elle travaillait pour un marchand de musique nommé Boyer, espèce de cancre, disait- elle, qui avait gagné cinq cent mille livres à mettre des impôts sur les arts mendiants. Le bruit des massacres de Paris lui arrivait en vain. Comme tout le monde , elle avait cessé de l’écouter. Je m’en étonnais un jour avec elle.

— Il n’est rien d’éternel, me répondit-elle, les pleurs

finissent par se tarir, l’esprit s’accoutume aux terribles images, et le besoin de consolations consola déjà.

• Elle était venue une seule fois à Paris pour voir une des fêtes publiques, et s’était beaucoup amusée de cette procession armée, des petits temples, des grandes

• couronnes civiques et des Romains habillés à l’espagnole.

Cependant elle ne put se soustraire à toutes les manies de l’époque; son imagination active avait besoin de changements, de projets, et le tourbillon du monde auquel elle était accoutumée lui manquait. Je la trouvai un jour fort sérieusement occupée de la création d’un club de femmes non politique, mais social, comme on dirait aujourd’hui; elle en avait rédigé le programme, qui avait toute la couleur philosophique du temps. Je ne puis malheureusement le donner en entier, mais je me rappelle que chacune devait y trouver de quoi satisfaire ses goûts. Les coquettes y discutaient les questions de modes , les femmes sensibles brodaient, les mères

parlaient éducation, et les jeunes filles lisaient une élégie sur la fragilité des roses. C’était du Demoustier tout pur sous forme de règlement.

J’eus quelque peine à dissuader Caroline. L’ancienne protégée de Marie-Antoinette ne devait son repos qu’à l’obscurité à laquelle elle s’était condamnée. Le moindre signe de vie pouvait, en la rappelant, la conduire à l’échafaud. Elle finit par le comprendre et laissa là son club pour retourner à ses romances et à ses sonates ; mais les ressources qu’elle lirait de ses travaux étaient bien faibles, et depuis quelque temps les pertes s’étaient succédé dans sa famille. Il fallut louer à un fournisseur la vaste maison qu’elle avait jusqu’alors habitée avec sa mère. Cette nécessité fut d’autant plus cruelle pour Caroline qu’elle avait là toutes ses habitudes et tous ses souvenirs. Elle obtint du nouveau locataire une petite chambre sous les combles , d’où elle pouvait au moins voir le jardin ; mais on la lui redemanda bientôt afin d’y loger un valet de chambre. J’assistai à son entrevue avec le fournisseur , et je crois encore voir cette figure

plate et ricaneuse, entendre cette voix de porteur d’eau qui affectait une insolence de grand seigneur. Elle lui parla d’aboj-d de son attachement pour la maison dont il voulait la chasser, de l’amie d'enfance qu’elle y avait perdue. Il haussa les épaules en disant qu’il n’entendait rien aux romans. Elle rappela alors que le jardin avait été fait sous ses yeux et par ses soins, qu’elle avait élevé le colombier.

— Emportez les planches, interrompit l’enrichi.

— Planté les fleurs.

— Mon jardinier vous les paiera.

Elle finit par demander un délai.

— J’attendrai jusqu’à demain, répondit le fournisseur, puis je fais tout jeter par la fenêtre...

J’étais indigné, je voulais répondre ; Caroline m’entraîna, et le jour même elle avait trouvé une autre de • meure ; mais elle voua de ce moment une haine implacable aux parvenus, et nous la verrons plus tard prouver par sa conduite combien le souvenir de cette scène était demeuré vivant dans sa mémoire.

SI

On ne peut imaginer aujourd’hui le changement subit et visible que la révolution du 9 thermidor produisit dans l’aspect de Paris. Les bandes débraillées qui parcouraient les rues s'éclipsèrent tout à coup, et l’on vit enfin reparaître ces honnêtes figures de bourgeois qui se cachaient depuis si longtemps. Les étalages se montrèrent de nouveau ; les cris des marchands se firent entendre ; les volets fermés se rouvrirent; chacun mit la tête à la fenêtre pour prendre l'air. On eût dit la levée d’un siège ou la fin d'une peste.

Mais ce fut bien autre chose quand l’étonnement causé par cette soudaine révolution fut passé. A la première hésitation succéda une confiance et une joie qui allaient jusqu'au délire;on eût pris la population entière pour une troupe d’écoliers longtemps retenue sous clé.

Caroline Wuiet ne fut point la dernière à profiter

d’un tel retour à la joie : elle accourut à Paris pour ce bal des victimes où ne pouvaient danser que ceux qui avaient vu périr sur l’échafaud un parent ou un ami, et rencontra quelques-unes de ses connaissances d’autrefois. Plus qu’aucune autre elle avait souffert de la solitude imposée par le règne de la terreur ; aussi s’élança-telle avec une sorte de délire dans le tourbillon de plaisirs qui venait de s’élever. Je fus près de trois années sans la revoir autrement que dans les jardins publics ou aux spectacles, où sa beauté, son élégance et sa célébrité fixaient sur elle tous les yeux. J’appris seulement qu’elle était reçue dans l’intimité de M mo Tallien et associée à toutes les fêtes de celte impératrice de beauté.

La société offrait du reste, à ce moment, un spectacle aussi curieux qu’étrange. Bouleversée par la révolution jusque dans ses fondements, elle s’était tout à coup reconstituée dans un intérêt, non d’ordre, mais de plaisir et pour ainsi dire au hasard : aussi y voyaiton, côte à côte, le terroriste devenu millionnaire, le gentilhomme transformé en fournisseur, la grisette

veuve d’un général et la grande dame mariée à un laquais, mais, par dessus tout, des hommes de loi, des prêteurs sur gages et des banqueroutiers enrichis par une douzaide de malheurs.

Les femmes en étaient revenues aux plus beaux temps de la régence ; on se prenait, on se quittait sans mystère comme sans honte. Une de ces beautés à la mode qui avait changé d’amour, par crainte de monotonie, reçoit devant son nouvel adorateur un billet du favori détrôné qui lui redemande son portrait. Elle sonne la femme de chambre.

— Eulalie, dit- elle tranquillement, remettez au porteur la miniature de Charles B... „

— Où la prendre, madame?

— Dans mon bonheur du jour.

— Je crains de ne pouvoir le trouver.

— Pardonnez-moi, vous n’avez qu’à chercher dans le tiroir du châtain- clair.

Une autre anecdote qui amusa pendant huit jours les cercles et les foyers, rappelle les meilleures aventures

de Richelieu ou de Lauzun. Un jeune aérien est surpris par une patrouille de nuit au moment où il s’échappe d'une maison qui n’est point la sienne. L’officier de police, qui le prend pour un voleur, Parrôte et lui de mande sa carte.

— Plus bas, de grâce, dit le jeune homme en imposant silence de la main.

— Pourquoi plus bas? il n’y a point de malade ici et je vous demande votre carte.

— Je ne l’ai pas.

— Alors, suivez-moi ; on saura votre nom et pourquoi vous sortiez de cette maison.

— Silence, au nom du ciel ! ou vous me perdez.

— En route, vous dis-je.

— C’est impossible, citoyen, il faut que je reste ici. Je suis... puisqu’il faut vous le dire... je suis... un mari trompé.

— Cela empôche-t-il d’avoir sa carte?

— Je songeais bien à ma carte, vraiment... Je l’ai

laissée chez moi.

— Ainsi cette maison...

— Est la mienne ; tout le monde sait mon nom et connaît ma femme.

-Ça, c’est la vérité, reprend un Auvergnat faisant partie de la patrouille comme remplaçant ; môme que j’ai un pays commissionnaire dans le quartier, et qui apporte souvent à la citoyenne des lettrçsd’un blondin...

— C’est lui que j’attends, reprend vivement le jeune homme, je veux avoir une preuve pour solliciter le divorce; vous ne voudriez pas m’en empêcher. Je suis ici dans l’intérêtdes mœurs, citoyens; ma cause est celle des maris, et comme il doit yen avoir parmi vousqui le sont...

— Tous, tous, s’écrièrent les patrouilleurs.

— Alors, vous me servirez de témoins, et vous me

prêterez main-forte au besoin.

' — Certainement, dit l'officier; mais voyez donc... Quelqu’un vient de ce côté.

— Justement, il frappe à la porte de votre femme, observe l’Auvergnat...

— C’est lui ! s’écrie le jeune homme.

-pSaâgZ'i

LÉ'fc ftflAMES PARISIENS

Il venait, en effet, de reconnaître le véritable mari. La patrouille s'avance aussitôt à petits pas; le nouveau venu est entouré, saisi ; il veut protester, mais on ne

l’écoute point et on l’entraîne au poste voisin. C’est là seulement que tout s’explique et que l’officier reconnaît qu’il a été la dupe d’une mystification: malheureusement il était trop tard pour s’en venger , le mystificateur avait disparu.

On comprend qu’un tel relâchement des mœurs devait se révéler en toutes choses. On le retrouvait dans les livres, dans la conversation, dans les arts. Les vitres des marchands ne présentaient plus qu’imagés galantes. Aucun de mes contemporains n’a sans doute ohblié l’immense succès de la plus décente de ces œuvres : Eh quoil il est déjà dix heures ! Voici en quels termes une gazette de l’époque, écrite pour les femmes, annonçait l'apparition de cette gravure. Le style du journaliste fera mieux comprendre que toutes mes paroles quel air soufflait alors sur Paris.

« Ce charmant ouvrage fait autant d’honneur au gé-

nie qui l’a conçu qu’à celui qui l’a exécuté. Ce n’est ni la guerre de Troie ni celle des Titans , encore moins la chute des anges précipités. L’Amour a conduit le burin, l’Amour tel que l’on le voyait autrefois quand l’homme avait son innocence. Deux jeunes amants paraissent écouter en silence l’heure qui sonne la séparation. La femme, le bras en avant, s’arrache lentement au charme, en écoutant les vibrations de l’horloge. Son heureux vainqueur la regarde avec ivresse , et son doux regard semble dire : «Je reviendrai demain. » Un tout petit Amour cache la canne et le chapeau, tandis qu’un autre arrête avec le bout d’une flèche le balancier de la pendule. 11 est impossible qu’un doux souvenir ne se môle

pas à l’admiration qu’inspire cet ouvrage. »

• Une autre gravure, servant de pendant à celle-ci, représentait le retour de l’amant vers lequel s’élançait la jeune femme, tandis qu’un des Amours mettait un bandeau sur les yeux de la Prudence.

Telles ôtaient les gravures que l’on annonçait comme destinées à orner f appartement des jeunes filles.

A la vérité, les gravures étaient encore plus modestes que la réalité. Le vêtement grec était alors adopté par les femmes. Que l’on se figure la tunique des anciens portée avec des chapeaux à l'èlèphant , des châles de Casimir brodé, des pelisses garnies de fourrures et des ridicules en velours cerise !

C’était surtout à Tivoli, aux jardins d’Italie, à Mousseaux, à Bellevue et à Frascati que se réunissait cette foule de déesses demi-nues, que les merveilleux du temps appelaient leu médailles de Caracalla. Ce fut dans ce dernier endroit que je retrouvai Caroline Wuïet.

J’étais occupé à parcourir un journal allemtmd qui donnait de l’armée russe , dont nous étions menacés, une description à effrayer toutes les nourrices et tous les enfants de la république. Cette armée, forte de cent * mille hommes au moins, au dire du journaliste germanique , était composée de soldats de vingt-quatre à quarante ans, ayant tous des queues et point de mous - ' taches I Les grenadiers étaient coiffés d’une boule dorée et les canonniers revêtus d’un manteau couleur de feu.

Quant aux Cosaques, ils portaient de longues robes, une lance peinte en gris et une peau dont ils ne se servaient jamais. Enfin les Kalmoucks avaient des carquois , des flèches et un visage moitié plus large que celui des autres hommes.

Je riais encore de cette fantastique description lorsqu’une main se posa sur mon épaule. Je me détournai: un jeune homme se tenait derrière moi en souriant d’un air de connaissance. Je poussai une exclamation, d’abord de doute , puis de surprise : c’était Caroline Wuïet elle-même.

— Vous! m’écriai -je, ainsi vêtue?

. — Que trouvez-vous à reprendre dans mon costume; dit-elle gaiement; n’est-ce point celui de nos plus élégants aériens? Voyez plutôt: le collet froncé, les. manches de Gilles , la taille en guêpe et les culottes à la Hambourg. Mais i) faudrait me voir à cheval, mon cher ; Brissi (1) lui-même en est dans le ravissement. , Il n’est pas un seul de nos incroyables qui sache

(1) Marchand de chevaux célèbre de l’époque.

porter les jambes plus en dehors, les bras plus en arrière et le menton plus en avant. Mais faites-moi place près de vous, ajouta-t-elle en voyant mon étonnement, je vous en dirai davantage.

Je fis apporter des glaces , et Caroline m’apprit ce qui lui était arrivé depuis son retour à Paris. Une liquidation, des prêts recouvrés, le travail dans les journaux, la vente de quelques sonates lui avaient, à diverses reprises, procuré de l’argent; mais les théâtres, le jeu. Tivoli et surtout la marchande de modes , avaient successivement tout dévoré.

— En récapitulant mes dépenses, ajouta -t-elle, je me suis aperçue que la plupart m’avaient été imposées par mon sexe sans tourner au profit de mon plaisir. La * femme a mille entraves qu’elle ne peut alléger qu’à prix d’argent; spectacle, toilette, voitures , pour elle

tout est plus cher. Or, j’avais besoin d’économie si je ne voulais renoncer à mes habitudes ; mon parti a été pris aussitôt, j’ai vendu ma défroque de déesse antique à une ravaudeuse qui vient de se lancer dans la grande

société, et j’ai commandé deux habillements complets de merveilleux.

— Et vous continuez à voir le monde?

— Plus que jamais; je connais toute cette foule, et je

pijjs vous faire l’histoire de chacune ou de chacun.

— Voyons, m’écriai-je, je vous écoute, Asmodée.

— Par où voulez-vous que je commence?

— Par nos voisins.

— Soit. Cet incroyable que vous voyez là près de M Ue Mézerai, est le beau Lagrange, le roi de nos aériens. Il doit, dit-on , se présenter à la course des chars antiques que l’on annonce pour les prochaines fêtes (I). Quant à ces trois femmes, un peu plus loin, je n’ai pas besoin de vous nommer les citoyennes Tallien,Récamier et Visconti, les trois seules amies de la république qui ne se haïssent pas ; mais attendez , je vois venir à nous la plus amusante déesse de notre Olympe. Regardez là-bas cette taille courte et cotonneuse, ces bras dépareillés,

(1) Il fut précipité de son char et faillit mourir des suites de cette chute.

ce menton en cravate et cette démarche cavalière.

— Cette femme qui vient vers nous avec un jeune incroyable ?

— Précisément ; elle a quarante ans, mais quarante mille livres de rente; Yincroyable est un commis de boutique qui s’est trouvé son cousin grâce à sa bonne mine. Elle le présente partout, fait graver son chiffre sur ses voitures et l’a brodé elle-même en cheveux sur un ridicule environné de lacs d’amour (i). Elle le montre à qui veut le voir, et, l’autre jour encore, pendant le thé, elle nous l’a fait apporter en nous priant de deviner le sens des quatre lettres qui y sont tracées, DS — AG.

— Et quelqu’un l’a-t-il deviné? demandais-je.

— Moi , répondit Caroline ; j’ai soutenu que le ridicule lui appartenant, les quatre lettres signifiaient évidemment déesse âgée. Et l’explication lui a été communiquée sur-le-champ , aussi a-t-elle juré de ne me plus revoir.

Je ne pus m’empêcher de sourire.

(1) La modo des ridicules était alors toute nouvelle.

Mais les yeux de Caroline venaient de s’arrêter sur un groupe de femmes qui semblaient discuter avec chaleur ; elle me les montra.

— Ce sont nos muses à la mode, me dit-elle:

Mesdames Beauharnais, Viotte et Hémery. Quant à la jolie aérienne qui leur parle, elle est devenue femme de lettres par accident et pour éviter un scandale.

— Comment cela?

— Oh î c’est une longue histoire..

— J’écoute.

— Eh bien donc, vous saurez que la citoyenne Eléonore (je ne vous dis que son petit nom) est à peine mariée depuis un an. Riche, belle, sensible, on Voulait lui faire épouser un sot ; mais elle se sentait les moyens de tromper un homme d’esprit ; aussi a-t-elle épousé le plus expérimenté et le plus présomptueux de nos Lovelaces. Dès le mois qui suivit son mariage, elle reçut sans bruit les hommages d’un jeune peintre ami de son mari. Au peintre succéda un médecin, au médecin un avocat. Rien ne transpirait. Une amie commode arran-

geait les petites loges, les soupers délicats, les promenades du soir; une Marton digne de son nom réparait les imprudences ou protégeait les apparitions.

Or, Eléonore venait de faire un nouveau choix ; à l’avocat elle avait substitué un jeune banquier, et elle était occupée à écrire dans son boudoir le brevet de congé. Les brouillons mutilés qui couvraient son pupitre prouvaient assez son embarras. Tout à coup elle sent sur ses cheveux un souffle brûlant!... Cette haleine ne peut être que celle de son mari ! il est là et lit par dessus son épaule ce qu’elle a écrit!... Éléonore se trouble, pâlit; toutes ses veines palpitent... Si elle se retourne, elle est perdue!... mais elle ne se retourne point; elle continue à écrire; elle a trouvé le moyen de tout expliquer. Le mari fait enfin un brusque mouvement ; elle relève la tête et pousse une exclamation :

— Ah! c’est mal de surprendre ainsi, dit-elle en cachant la lettre.

— Il est trop tard, s’écrie le mari; j’ai tout vu.

— Quoi!

— Tout, madame.

— Ah! mon Dieu! moi qui espérais vous cacher cette faiblesse.

— Ainsi, vous avouez...

— 11 le faut bien.

— Et vous ne rougissez pas...

— Que voulez-vous. Henri; le mauvais exemple m’a entraînée...

— Vous osez en parler aveccelte tranquillité, madame !

— Pourquoi non ? après tout, je suis sûre que vous finirez par en prendre votre parti.

— C’en est trop, s’écrie le mari furieux. Cette lettre, madame, je veux savoir à qui elle est adressée.

■— A qui? mais à Dorante, monsieur.

— Je ne connais point... 4

— Qu’avez-vous besoin de connaître? N’avez-vous donc point deviné que j’écrivais un roman ?

— Un roman !

— Qu’avez-vous donc pensé, monsieur? auriez-vous cru par hasard que j’en faisais un pour mon compte?

— Madame...

— Une telle insulte !...

Elle s’était levée avec une dignité blessée qui ne pouvait laisser l’ombre d’un doute au mari; il la força à se rasseoir, en s’excusant, et elle se laissa apaiser.

— Après un pareil soupçon, je devrais ne rien vous

montrer, reprit-elle, mais je suis trop bonne; puis j’ai besoin des conseils d’un homme de goût.

— Voyons, Eléonore.

— J’ai voulu peindre les mœurs du jour dans un roman épistolaire...

— C’est la forme la plus favorable.

— Mon héroïne, qui est mariée, vient de rompre une liaison et d’en former une nouvelle.

— Tu as choisi là une singulière femme.

— J’avais les modèles sous les yeux ; au moment où vous m’avez interrompue, j’essayais la lettre de congé que ma femme à la mode adressait à- l’amant aban-

donné.

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— Et tu étais embarrassée?

— Je l’ai recommencée dix fois sans pouvoir réussir...

Le mari éclata de rire.

— Innocente! dit-il en se redressant avec fatuité... On voit bien que tu n’as point passé par là.. .

Et, lui présentant la plume : — Ecris, ajouta-t-il gravement.

— Quoi, s’écria Eléonore, vous voulez...

— Ecris, te dis-je... n’est-il pas juste que j’aie une page dans ton roman?

La jeune femme obéit ; la lettre de congé dictée par le mari fut envoyée à l’avocat, et le banquier eut le champ libre.

Mais comme il fallait justifier la fable racontée, Eléonore écrivit un roman épistolaire sur le sujet indiqué, et le mari l’a fait imprimer avec la lettre de congé dont l’amant disgracié possède l’original.

Caroline achevait ce récit lorsqu’un homme d’une quarantaine d’années, à l’air fin et à la démarche nonchalante, passa devant nous et la salua.

— Ah! c’est M. Joseph (1), dit-elle avec un geste amical.

— Prenez garde, reprit le nouveau venu, nous sommes encore en république, sans que cela, paraisse, et le monsieur est suspect.

— Que dites-vous?

— Le ministre de la police vient de donner ordre au bureau central de faire fermer le bal de la rue de la Michodière, n° 11, parce que les cartes d’entrée portaient la qualification de monsieur et le mot de mardi, qui est proscrit du calendrier républicain.

— Qui vous a dit cela?

— Zalkind Hourvitz, que j’ai rencontré tout à l’heure... Vous savez, l’ancien interprète de la Bibliothèque nationale.

— Qui vient de proposer une nouvelle nomenclature des rues de Paris? observai-je.

— Précisément, il veut que chaque quartier porte le

(1) Joseph Ségur, frère de Louis-Philippe Ségur, auteur de Y 4 . brt'gc de l’üittoire ancienne et moderne.

nom d’un pays, chaque rue le nom d’une ville qui en dépend, et chaque enseigne de ces fues l’image d’un des grands hommes de ce pays. Par ce moyen, les commissionnaires pourront devenir professeurs de géographie, et les portes des sages-femmes, des fruitières et des épiciers nous tiendront lieu de Plutarque. J’en serais fâché pour mon frère Philippe, qui voulait se faire historien.

Caroline l’interrompit : — Eh ! je ne me trompe pas, ditelle en nous montrant un merveilleux qui venait d’aborder les citoyennes Tallien et Récamier, c’est Jean-Victor- Maximilien Champlas.

— Homme de lettres par la grâce de je ne sais quel

dieu , reprit Joseph. Regardez. Il est coiffé à l’orang- *

outang, ses pantalons sont brodés, ses gilets bordés, ses cravates empesées, son habit carré! Ses yeux grasseyent, son nez clignotte, sa bouche minaude. Il joue, il monte à cheval, il danse, il fait des dettes, les foyers lui servent de boudoirs, les boudoirs de cabinets de toilette ; bref, les femmes en raffolent.

— Surtout depuis qu’il a fait imprimer sous son nom ma pièce de vers sur le Régime de l’amour.

— Quoi ! la pièce est de vous ?

— Sauf quelques barbarismes que le citoyen Champlas a ajoutés pour y mettre son cachet.

— Vive Dieu! que me dites-vous là! s’écria Ségur, mais il faut désigner le corsaire.

— Aussi le ferai -je.

— De suite, écrivez votre réclamation, je la porterai moi-méme à la Surveillante. Ah ! vous ne vous doutez point du tort que m’ont causé vos vers.

— A vous?

— Ils m’ont déshonoré.

— Comment donc?

— Vous savez que nous courtisions, Champlas et moi,

la môme beauté ; la partie s’était maintenue égale pendant longtemps, lorsqu’un conflit s’éleva il y a quelques jours, à propos des nouvelles coiffures. Je tenais pour les cheveux bouclés, et Champlas vantait la Titus : chacun de nous soutenait son opinion avec chaleur;

enfin j’osai déclarer à la déesse irrésolue que c’était une occasion de décider entre nous.

— Et elle accepta?

— Elle se contenta de sourire , mais le jour môme mon rival fit paraître sa pièce de vers, la dame la lut

avec enthousiasme, et quand je retournai le lendemain, je la trouvai rasée, citoyen, rasée comme un buste antique. La déclaration était claire , je n’eus qu’à saluer et à laisser le champ libre au Champlas.

Caroline éclata de rire.

— Raillez-moi, reprit le citoyen Joseph, mais j’aurai mon tour.

— Oh î je n’ignore pas que vous savez vous venger, reprit Caroline ; je n’en veux pour preuve que cette prétendue correspondance de Ninon de l’Enclos et du

marquis de Villarceaux, imprimée par vous en 1790, et où se trouvaient, dit-on, les lettres de vos infidèles.

Le citoyen Ségur sourit.

— C’est un châtiment que nul ne pourra infliger à la beauté dont nous parlons, dit-il à demi-voix.

ti 2

— Pourquoi donc?

— Par la raison qu'elle apprend encore à épeler.

— Comment, la fille d’un des membres du conseil! m’écriai-je.

— Elle a une femme de chambre qui sait lire et écrire, cela lui suffit, continua Joseph. Ce n’est point d’ailleurs la seule de nos grandes dames qui ait besoin d’un pareil secours ; nous rappelons à cet égard les plus beaux temps de la monarchie, et les épouses de nos généraux mettent l’orthographe comme des duchesses. Du reste j’ai toujours approuvé l’ignorance absolue ; l’écriture a perdu plus de femmes qu’il n’y a eu d’hommes tués par la poudre à canon ; c’est à elle que nous devons les procès, les duels, les divorces...

— Silence! interrompit Caroline à voix basse.

— Qu’y a-t-il?

— 11 ne faut point parler de cordes à côté de pendus.

— Comment ?

Elle désigna du regard une jeune femme qui s’était arrêtée à quelques pas.

le

— Ah! C’est la jolie citoyenne C..., dit notre interlocuteur; en effet, son divorce vient d’être prononcé.

Et vous connaissez les détails?

— Non.

— Impossible !

— Ma grande pa...ole d’honncu... panachée, dit Joseph en imitant le ton des aériens.

— Oh! c’est un conte digne de la reine de Navarre.

*— Voyons donc.

Caroline releva les yeux : la citoyenne C... s’éloignait.

— Vous savez qu’elle vivait à la campagne avec son jeune mari, reprit-elle : or, il est rare que ces tête-à-tête perpétuels tournent à bien. L’ennui commençait à faire bâiller le trop heureux ménage, lorsque arrive tout à coup un de nos plus aimables chansonniers.

— Barré? dit Joseph.

— Non.

— Léger, Desfontaines, Dupeuty?

— Je ne vous le nommerai pas. Il vous suffit de savoir que le nouveau venu parut aussi distrayant que le

mari semblait monotone; celui-ci s’aperçut malheureusement de la comparaison et s’en plaignit. On lui répondit aigrement ; la querelle s’envenima et finit par une brouillerie. Le mari, indigné, déménagea, et deux escaliers, trois corridors séparèrent son appartement de celui de Clara. 11 espérait se faire regretter; on sembla le remercier. Les soins du chansonnier étaient mieux reçus chaque jour; on se cherchait, on parlait bas, il y avait des bouderies et des raccommodements : bref, le mécontentement du mari se transforma en jalousie. Il se mit à surveiller les démarches de Clara, et à empêcher tout entretien particulier avec son hôte. Il commençait à revenir de ses soupçons, lorsqu’il surprit un jour le mot de minuit écrit avec le doigt sur une vitre que l’haleine avait ternie... C’était un rendez-vous sans doute... Mais comment s’en assurer? Veiller sans être aperçu était impossible. Quelle preuve alors de la venue de Clara au lieu désigné? Notre jaloux cherchait en vain, lorsqu’un trait de lumière traversa sa pensée. A peine la jeune femme et le chansonnier sont-ils* ren-

très, que deux cheveux, fixés avec de la cire, scellent les portes de leurs appartements ; cela fait, le mari se retire et attend avec impatience; la nuit s’écoule, le jour paraît : il court... Horreur! les deux cheveux sont brisés, les portes ont été ouvertes, le rendez-vous a eu lieu! Vous comprenez quelles explications s’ensuivirent. La demande de divorce arriva à Paris aussitôt que le chansonnier, qui reçut le môme jour un cartel de l’époux et une proposition de mariage de la femme.

— Et il y a répondu? demanda Joseph.

— Par quatre lignes qu’il mettra quelque jour en vaudeville.

— Comment donc?

— Les voici ; je les ai copiées et je les cite textuellement :

« Il n’est aucuns cheveux dans le monde qui puissent me décider à tuer mon ami et à épouser sa veuve ; s’il faut tous les miens pour vous réunir, j’en ferai le sacrifice, mais n’en demandez pa& davantage. >

— A propos de cheveux, reprit le citoyen Ségur au

Itd LES DRAMES PARISIENS

bout d’un instant , vous avez lu la nouvelle que donnent les journaux anglais? Lady Hamilton, femme de l’ambassadeur d’Angleterre à Naples, est également au moment de divorcer.

— Et pour quelle cause?

— Pour cause de perruque !

— Comment?

— Voici : Lady Hamilton a une figure charmante et de longs cheveux bouclés dont elle pourrait s’envelopper au besoin ; mais elle prétend en couper pour y substituer une perruque à la Rutland (car vous saurez que les caracallas n’ont point cours à Londres). Or, son mari s’y oppose; il jure que la beauté de sa femme lui appartient, et qu’il ne lui permettra pas de s'enlaidir. Mais lady est ennuyée d’élre belle ; elle veut avoir une figure de fantaisie; d'ailleurs la perruque est arrivée de Londres ; elle a promis à toutes les dames de la cour dè Naples de se montrer au premier gala avec sa nouvelle coiffure ; manquer de parole, ce serait se déshonorer ; aussi est -elle décidée à la tenir, fallût- il

CNE FEMME CÉLÈBRE

faire prononcer le divorce entre elle et l'ambassadeur.

— ■ Votre nouvelle histoire ne vaut pas l’annonce que le citoyen Hefeldé vient de faire publier dans tous nos journaux.

— Ah! je sais, une lettre par laquelle il demande une femme accomplie.

— Précisément.

— Je lui ai trouvé ce qu'il désire.

— Vous vous offrez?

— Je lui offre une veuve dont le cœur est libre depuis près d’un mois. Ce n’est pas une enfant, mais elle fait encore fort bon effet aux lumières; ses cneveux prennent toujours la teinte que vous préférez; ses dents sont belles, pourvu qu’on ne les compte pas, et ses yeux ont un roucoulement des plus tendres. Quant à ses formes, quelques-unes rappellent le vers de Virgile : campos ubi Troja fuit; mais comme l’imagination peut tout remettre à sa place, M. Hefeldé voudra bien rêver un peu. Du reste, ses goôts sont

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modestes; elle n’aime que la parure, les jeux de hasard, les liqueurs fines et les petits spectacles. Enfm, comme dernier avantage, elle n’a point d’amie! — Mais c’est un trésor que votre veuve! s’écria Jo-

seph.

— Aussi suis-je décidée à la faire connaître, par la voie des journaux, au citoyen Hefeldé, dit Caroline; car il y aurait de la cruauté à laisser sans réponse son galant appel (1).

J’allai, quelques jours après, rendre visite à Caroline

Wuïet, qui m’avait donné son adresse : je la trouvai répondant à une vingtaine de lettres qu’elle venait de recevoir; il y en avait de,Fréron, d’Alexandre Duval,

de Caron Beaumarchais, de Trenis, de M me Bonaparte,

(1) Cette lettre adressée au citoyen Hefeldé, et contenant le portrait de la veuve, alors fort connue, fut insérée un peu plus tard dans le Phénix.

de Garat et du premier drogman de l’ambassadeur ottoman, Codrika.

Le poulet de ce dernier me parut un chef-d’œuvre d’amphigouri galant, et je le demandai à Caroline comme échantillon de madrigal turc habillé à la française. Le voici, du reste, textuellement ; on verra que Parragioli Codrika était à M. Azaïsce que saint Jean le Précurseur fut à Jésus :

« Je suis depuis longtemps d’avis, charmante citoyenne, que tout est compensé dans ce monde, la peine par le plaisir, le malheur par le bonheur, et vice versa. J’éprouve encore cela par votre aimable billet d’aujourd’hui, et c’est le vice et versa par reprise! Vous m’apprenez que vous vous portez mieux, et j’en suis charmé ; vous me désespérez après de voir l’original de la copie admirée, et j’en suis désolé. Vous m’annoncez ensuite que vous voulez venir me voir avec votre amie , et je m’en'réjouis. Seulement je me trouve obligé de remettre votre charmante visite du 7 au 9.

» Voilà bien des alternatifs : on en éprouve souvent de plus sérieux quand on a le malheur d’être naturellement sensible ; mais il y des cas où aucun alternatif ne peut altérer le vrai bonheur qu’on saura se faire, et c’est celui du sentiment d’un vrai dévouement comme celui avec lequel je vous suis attaché.

\ Codrika. »

Lorsque Caroline eut finit sa correspondance , elle m’apprit qu’elle allait mettre à exécution un grand projet , couvé depuis longtemps : elle fondait un journal ! Tout était prêt pour cela , et le premier numéro devait paraître le lendemain. Le journal était quotidien , s’appelait le Phénix et portait en tête cette épigraphe (qui semblait être un souvenir du coffret confié par Marie- Antoinette) : Je renaîtrai de ma cendre.

Je demandai à Caroline si elle était assurée des rédacteurs.

— A quoi bon? interrompit-elle, je ferai seule tout le journal.

— Mais des capitaux ?

— J’ai une vingtaine de louis.

— Des abonnés?

— Il m’en viendra.

Je ne pus m’empécher de sourire d’une telle confiance.

—Eh! mon Dieu! pourquoi m’ôter d’avance l’espoir? dit-elle vivement; vous autres, gens prudents, vous êtes tous les mêmes... utiles comme des médecines noires. Mais j’ai bien réfléchi ; tous mes comptes sont faits quelque part dans mon memento.

Elle me montra sur sa table un petit carnet vert que j’ouvris pendant qu’elle cachetait ses lettres. Je n'y trouvai d’abord que des dépenses de spectacle, de nacres et d’aumônes.

— Cherchez plus loin, me dit-elle.

— Ainsi vous me livrez le secret de votre budget secret? observai-je.

— Pourquoi non? je ne suis ni assez mauvaise ni assez bonne pour cacher mes actions, et je puis vivre sous

verre comme les chenilles de mûrier. Lisez mon carnet, si vous le voulez, pendant que je vais recommander ces lettres à Brunet.

Elle sortit, et je me mis à feuilleter le memento qu’elle m’avait laissé.

On y trouvait , avec l’indication de son caractère ardent, décousu et généreux, les traces de cette vie étrange de l’époque toute livrée aux plaisirs, et où les bonbons, les parfums, les bals, tenaient plus de place que les besoins réels.

A côté des dépenses sans cesse renaisssantes pour les oranges et les fleurs, se trouvaient des notes prouvant la générosité de cette âme, mais dont le style môme appartenait au temps. Ainsi on lisait :

Pour conserver un cœur, 3 livres;

Jouissance de sentiment, 34 livres ;

Pour un vieux nègre et un jeune cheval, 4 livres.

Puis, quelquefois à la marge, de plus intimes souvenirs. •

Le 26 frimaire, projets;

Le 29, chagrin, inquiétude ;

Le 9 nivôse, espoir.

Je venais enfin de découvrir le compte du Phénix

lorsque Caroline rentra.

— Eh bien, me dit-elle , êtes-vous persuadé ? Outre le journal, les abonnés recevront tous les mois une romance. Ma rédaction sera variée, et mes relations avec Madame Bonaparte me permettront de donner de curieux détails sur l’expédition du général en Égypte.

Je ne lui fis point d’inutiles objections, car c’était une de ces natures hardies que la contradiction excite et que la difficulté encourage ; elle s’aperçut pourtant à ma réserve que je n’approuvais point son projet, et s’efforça de me convertir en me lisant plusieurs articles écrits d’avance. C’était toujours cette même forme vive, saccadée, mais sans naturel et composée d’éléments romanesques ou contradictoires. La verve y abondait, mais la réalité ne s’y sentait pas ! On cherchait en vain la sédation sous l’habit tl’emprunt dont elle était revêtue, et cependant elle y était, mais invisible ; elle y

était comme l'élégance et la pudeur sous le ridicule et impudent costume des femmes du directoire.

Je remarquai pourtant la lettre adressée à une jolie femme qui voulait devenir à la mode ; elle renfermait une peinture fine et sincère.

« Si nous étions encore dans la brûlante saisôn, écri- %

vait Caroline à son aniie, je vous mettrais à la mode en quinze jours', avec un phaéton et des coursiers andalous; mais l’hiver la chose est moins facile.

» On ne peut se montrer le matin à Bagatelle sous l’élégant habit d’amazone ; le soir à Tivoli, drapée à la grecque ; les ascensions (f) ne permettent plus ces gracieux négligés qui mélancolisent les femmes, et la pelouse de Frascati est ensevelie sous la neige. Les spectacles donnent peu de vogue : le luxe l’emporte presque

(i) A cette époque les ascensions étaient fréquentes et fort à la mode. Blanchard, Testu et plusieurs autres en avaient fait un spectacle ordinaire. Deux charmantes aéronautes (dont j’ai oublié le nom) s’étaient même hasardées dans les airs, et l’on avait été un jour entier sans connaître leur sort, ce qui avait fait dire aux merveilleux du temps qu’elles avaient été changées en constellations.

toojours sur la beauté. Cependant les premières loges de Feydeau, les secondes de l’Opéra, les troisièmes du théâtre Favart, peuvent influer sur l’opinion qu’on prendra de vous. N’interrogez ni votre miroir ni les yeux d'un homme de goût pour votre toilette ; chargez Leroi de ce travail important, et s’il ne vous trouve pas digne d'annoncer une mode, au moins il vous classera sur la première ligne des bonnes copies. Vous n’aimez pas le jeu? C’est un désavantage : il faut parier, perdre et rire. Si vous étiez moins jolie, je vous conseillerais, comme le plus sûr moyen de succès, l’apparence d’une faiblesse. Du reste, vous pouvez laisser à nos aériens le soin de vous en supposer. Le premier d’entre eux que vous lorgnerez sera désigné par les autres ; on se dira cette nouvelle à l’oreille et vous ne serez plus étrangère à nos mœurs.

» La manie de protéger est aussi en vogue ; je ne dis

point la manie d’obliger, n’allez pas vous y méprendre :

on reçoit vingt suppliques en prose, en vers; on a chaque jour vingt solliciteurs dans son antichambre ;

on promet ; on se fait un parti, des amis, et sans pouvoir on se met en faveur. Soyez enfin, et tout à la fois, aimable, coquette, sage et citée; montrez-vous aux bals, aux sociétés littéraires ; ne vous entourez jamais que d’ombres féminines dont la laideur et la gaucherie ajouteront à vos grâces; occupez-vous déplaire, jamais d’aimer : la coquetterie embellit, tandis que les passions anéantissent!... »

Le Phénix parut et excita la curiosité.

Jamais journal n’avait mieux été l’expression vivante d’une personnalité. Joie, tristesse, affection, colère, lectures, réflexions, Caroline y mettait tout. On pouvait suivre dans les pages hachées de cette singulière

publication les moindres oscillations de son âme : c’était une confession faite jour par jour, heure par heure. Si la satire y reparaissait souvent, c’est que les fats, les parvenus, les femmes sans cœur excitaient en elle de continuelles indignations. Aussi les poursuivaitelle dans le Phénix avec une sorte de furie ; de peur que le trait ne passât par dessus la tête des coupables,

elle les décrivait, elle les désignait, elle les nommait a moitié, elle les forçait à comparaître devant le juge suprême d’un enfer de sa composition ; elle les livrait à une ronde de démons terribles et grotesques que Hoffmann n’eût point reniée: « L'ange du jugement dernier y joue de la trompette ; un crâne de merveilleux entouré de grelots imite le tambour de basque, et des cœurs d’égoïstes, enchaînés par des cheveux de coquettes, servent de castagnettes. »

Parfois sa satire a une sorte de rudesse et d’élan qui va jusqu’à l’éloquence. Écoutez plutôt le portrait d’un terroriste enrichi :

« On le connaît, on le trouve partout, ce gros court brun ; ce livide anarchiste qui n’aime de la république que les places, de l’égalité que la bassesse, de la liberté que la licence. L’accaparement des blés avait agrandi sa maison , son écurie , sa remise , ses caveaux ; il a pensé que d’autres spéculations élargiraient encore son domaine. Le voilà donc qui Réunit dans ses magasins l’indigo d’Amérique , le thé de la Chine , l’ivoire

d’Afrique, les étoffes de la Perse ; tout se vend, tout se paie, tout passe en pays étranger! Mais ce n’était point encore assez. Un impôt menace le sel ; l’agioteur le sait: il épuise les marais de la France entière; les droits de l’octroi se décrètent , et sa fortune est quadruple. Alors enfin il s’arrête ; assez d’affaires , il faut jouir! La belle terre de feqM... est achetée ; mais le parc est mesquin, le château manque de galerie, l’entrée de péristyle ; il faut des voûtes souterraines, un arc triomphal, des urnes funéraires, des pyramides égy ptiennes, des cirques, des inscriptions, le Tibre, la roche tarpéienne. La cour en rotonde sera un olympe où se dresseront toutes lesdivinités du paganisme; Brutus et Mutius garderont la salle à manger. Mais que mettra-t-on à la porte du grand vestibule? Accourez, artistes, votre avis? Voici le décorateur, le peintre, le sculpteur , l’architecte. Chacun propose, rejette, hésite. —Eh! messieurs, pourquoi chercher si longtemps! Ornez ce vestibule d'images parlantes! mettez à droite un vampire couché sur des cadavres, et

à gauche la femme de Loth changée en statue de sel ! » L’enrichi désigné ici par Caroline est le même, si je ne me trompe, qui fut accusé d’avoir usurpé pendant la terreur un domaine qu’il n’avait point acheté, ce qui lui fit donner le nom de vol- terre. Comme il se trouvait un jour dans un cercle avec Fréron, et comme il affectait un grand dédain pour ce dernier, quelqu’un s’en indigna.

— Laissez, dit l’ancien conventionnel, il est tout simple que Fréron soit mal vu de vol-terre (Voltaire).

Les personnalités publiées dans le Phénix ne manquèrent pas de faire grand bruit. Trop de gens avafent à rougir de leur passé, trop de fortunes s’étaient élevées sans que l’on pût en justifier l’origine, trop d’actions demandaient le silence et le mystère pour qu’une telle hardiesse n’excitât pas autant d’inquiétude que de ressentiment. Les femmes surtout s’en émurent : celles qui avaient été attaquées s’indignèrent, celles qui pouvaient l’être craignirent de voir arriver leur tour. Je trouvai un soir Caroline entourée de lettres de plaintes et de menaces, et presque effrayée.

Deux de ces lettres me frappèrent. Lapremière, écrite d’une manière rapide et naturelle, était tout simplement l’annonce d’uu cartel. Le voici : i Je suis jeune, belle; j’ai des faiblesses et j’ai le bon esprit d’en rire. Je veux donc bien qu’on nombre mes amants, mais je ne souffre pas qu’on remarque mes ridicules. Si dans votre Descente aux Enfers vous insérez mon nom , si je soupçonne que vous ayez voulu me désigner, recommandez vos jours au hasard, car je ne me sers point de vengeur ni de plume étrangère : je me bats. Vous montez à cheval et faites assez bien des armes ; il ne vous sera donc pas plus difficile de tirer à bout portant que de m’attaquer dans le silence du cabinet. Adieu. Vengeance ou estime ! »

La seconde lettre était moins chevaleresque. Son écriture perpendiculaire et embarrassée attestait les efforts qu’avait faits pour se déguiser la plume qui l’avait tracée.

« Une femme, y lisait-on, s’avisa un jour de plaisanter sur mon compte ; le lendemain des gens à gage m’en

firent justice dans vingt chansons. Si le luxe, les grandes fortunes, l’inégalité des rangs exercent votre bile envieuse, sollicitez des secours et n’écrivez pas. Les femmes riches savent acheter un secret ; on vous livreles autres. Je vous abandonne toutes celles qui ont paru aux enfers ; je n’ai pas reconnu mes entours; mais malheur à vous si la prudence vous abandonne ; je peux tout, et je me sacrifierais môme pour me venger, s’il était nécessaire d’intéresser un homme puissant à ma cause. »

Nous avons cité ces deux singulières épîtres, parce qu’elles peignent deux figures de femmes particulières à ce temps, l’une profitant des désordres d’une société qui n’a point eu le temps de se reconstituer, pour transformer la vie en une sorte de course au clocher , dont le seul but doit être la vanité et le plaisir ; l’autre dédaigneuse parvenue, voulant faire de sa richesse un privilège pour mettre ses vices à l’abri, joignant l’insolence de la grande dame à la bassesse de la servante, et commençant cette aristocratie de hasard qui sortit des fanges

de la révolution. Ajoutez à ces types la femme à la

mode, espèce de mannequin d’amazone dont la beauté ne servait qu’à essayer de nouvelles manches ou à montrer une coiffure ; la femme galante, promenant partout sa grande toilette et ses fautes de français ; la vaporeuse, inséparable d’un deces dogues de manchon mis en vogue depuis peu; enfin la femme de lettres, écrivant tour à tour des romans imités de V anglais, des contes dans le goût de La Fontaine ou des traités de morale à l’usage de la jeunesse : et vous aurez la galerie complète des grandes dames de cette curieuse et singulière époque. C’était bien, à tout prendre, les mômes vices qu’autrefois;mais la forme n’était plus la même, rien ne remontait au-delà de la veille. Pas un nom ancien, pas un usage , du passé, pas une croyance des aïeux 1 On eût cru sortir d’un de ces cataclysmes à la suite desquels apparaissaient de nouvelles créations.

Cependant quelques scandales ayant eu lieu vers ce temps, par suite de déguisements, une ordonnance du ministre de la police générale fit défense aux dames de porter des costumes d’hommes. Ce fut pour Caroline

un véritable chagrin. Ses toilettes de femme étaient vendues, ses bijoux engagés; elle adressa au ministre une pétition en vers, sollicitant l'autorisation de porter le déguisement défendu; mais sa pétition demeura sans réponse. Elle écrivit alors à madame Lottin, pour la prier' d’appuyer sa demande, une épitre qui se terminait ainsi :

On dit que votre esprit égale Votre beauté, votre bon cœur ;

Prouvei-le-moi ; troquez une rivale Contre un adorateur. *

Les prières de Caroline furent enfin écoutées; on lui accorda la permission qu’elle sollicitait, et elle put reprendre, avec son ancien habit, ses habitudes libres et cavalières.

Une aventure touchante vint pourtant traverser sa vie frivole et l’arracher pour quelques heures à ses habitudes mondaines.

Un soir qu’elle revenait en fiacre de Saint-Cloud, elle aperçut au bord de l’eau une jeune femme en haillons

qui marchait vivement, l’air égaré, parlant haut et regardant la Seine, comme près de céder à quelque sinistre inspiration.

Caroline fit arrêter le fiacre, courut à elle et voulut l’interroger ; mais elle ne l’écouta point d’abord. Elle tenait un papier qu’elle voulait, disait-elle, faire remettre à son adresse avant de mourir, et qu’elle refusait pourtant de donner.

Ses yeux étaient hagards, ses paroles sans suite.

Caroline essaya de la calmer, en employant tour à tour

les raisonnements et la prière. Elle lui parla de ceux qu’elle pouvait aimer, père, mari, enfants. A ce dernier mot la jeune femme, qui était demeurée insensible à toutes les consolations, fondit en larmes ; elle se laissa tomber sur le bord de la route, la tête dans ses deux mains et en sanglotant. Caroline s’assit près d’elle et s’efforça de l’encourager en sollicitant sa confiance ; enfin la jeune femme lui avoua tout. Elle était fille d’un pauvre professeur : son mari l’avait épousée malgré l’opposition d’une famille riche et haut placée.

Repoussés tous deux par ceux qui auraient dû les secourir, ils avaient dû vivre quatre années de leur seul »

travail. Le mari avait enfin succombé à la fatigue et au chagrin : il était mort il y avait quelques mois, la laissant malade, sans ressource, et avec deux enfants qu’elle avait en vain essayé de nourrir. Voyant l’inutilité de ses efforts et ne pouvant supporter l’aspect de leurs souffrances, elle était sortie ce jour-là folle de douleur et décidée à périr. Le papier qu’elle tenait était une lettre, dans laquelle elle recommandait les deux orphelins à la mère de son mari. Caroline en regarda la suscription, et y lut un des noms les plus connus de Paris. Sa résolution fut aussitôt prise.

— Vous ne mourrez pas, dit-elle à la jeune femme, et vos enfants seront heureux.

La pauvre mère joignit les mains.

— Votre adresse ?

Elle la donna.

— Vous entendez ? dit Caroline au cocher, qui s’était approché ; vite, et je paie double !

Elle fit monter dans le fiacre la jeune femme éperdue, et toutes deux arrivèrent à l’endroit indiqué.

Les enfants étaient coucliés sur un peu de paille, ' mourants de fièvre et de faim. Caroline les enveloppa dans sa pelisse et les emporta chez elle.

J’y arrivais presque au même instant : elle me conta tout. Après nous être consultés, il fut convenu qu’elle se rendrait le lendemain chez la grand’mère des enfants ; elle partit en effet et nous l’attendîmes la moitié du jour. Enfin nous reconnûmes sa voix au bas de l’escalier. La malheureuse mère s’élança haletante, les mains tendues. Caroline montait en franchissant les marches deux à deux ; dès qu’elle nous opèrent, elle ouvrit ses bras; la jeune femme s’y jeta avec un cri déchirant de bonheur 1 elle avait deviné que tout avait réussi. Après les embrassements et les larmes, Caroline put enfin nous raconter ce qui s’était passé.

— Je tremblais, nous dit- elle, en arrivant à l’hôtel de cette femme ; le succès dont je me croyais sûre en partant, ne me paraissait plus possible. Enfin je de-

UNE FEMME CÉLfcBRE

mande la maîtresse. On me fait traverser dix pièces et j’entre dans un boudoir où l’on me prie d’attendre : une simple cloison me séparait de la chambre à coucher. J’entends chuchoter quelques instants, puis une voix aigre s’écrie :

— Mais jé n’ai point affaire aux journalistes ; dites que je suis incommodée.

— Madame, répond une voix mielleuse, c’est une

jeune femme qui a l’air honnête

— • Je n’aime point ces gens, vous dis-je.

— Son journal est à la mode, et si elle se permettait

quelques plaisanteries à propos de madame

— Ah ! vous avez raison, faites entrer.

La porte s’ouvre et je me présente avec assurance. Une grosse femme, bien conservée, remplissait une bergèrede sa rotondité. Il me vint en pensée que cette femme avait été taillée dans les manchettes de M. Kilman. Cependant, on approche un fauteuil, on me fait asseoir et j’entame la conversation. Je commence par déclarer que mon journal, me mettant à même de faire connaître

aux riches les misères à secourir, j’avais recommandé depuis quelques jours à la pitié des heureux une jeune mère et ses deux fils. On me répond en balbutiant qu’autrefois on donnait beaucoup à la paroisse pour les pauvres, mais que maintenant Paris est plein de vagabonds. Je réponds que mes protégés ne sont pas de ce nombre, et pour preuve je présente un acte de mariage, des actes de naissance. A peine la grande dame y a-t-elle jeté les yeux, qu’elle pâlit. Elle veut dissimuler ; mais l’impression est trop forte. Je lui peins la douleur de la malheureuse mère, la souffrance des enfants ; elle baisse la tête.

— Qu’ils changent de nom, murmura-t-elle, et j’assurerai leur avenir.

Mais je me récrie, je menace de publier la vérité, j’invoque le souvenir du fils, mort dans la misère et le désespoir. Cette dernière image achève la victoire, les larmes commencent à couler. Alors j’insiste, et j’arrache la promesse que les enfants et la mère seront reconnus et bien accueillis.

Elle les conduisit en effet, et toutes les promesses qui avaient été faites furent tenues. Les enfants protégés par Caroline vivent encore ; ils occupent aujourd’hui une position brillante ; mais nous sâvons qu’ils

ont oublié à qui ils la doivent Ils étaient si jeunes,

et le bonheur rend si oublieux !

L’expédition de Bonaparte aux bords du Nil fixait surtout l’opinion publique à cette époque. Elle s’était préparée à l’insu de l’ambassadeur ottoman, qui ignorait le français et n’eût pu être averti que par son drogman Codrika; mais, intéressé sans doute à fermer les yeux, celui-ci se contentait de fréquenter les spectacles et de développer, comme nous l’avons vu plus haut, en lettres galantes, le système des compensations . Il en résulta que les Français surprirent l'Egypte presque désarmée

et achevèrent sa conquête en quelques mois.

Or, Bonaparte avait déjà de nombreux partisans qui ne manquaient pas d’exalter ce que cette conquête avait de glorieux pour la nation. Des journaux soudoyés par sa famille, ramenaient chaque jour son éloge soustoutes les formes, tandis que les généraux qui défendaient ailleurs la république, tels que Moreau, Championnet, Masséna, étaient laissés dans l’ombre. Joséphine avait réussi à faire de son jeune époux le héros en vogue ; meubles, ornements, toilette, tout était devenu égyptien. La mode s’empara de nos désastres mêmes; la défaite d’Aboukir fit adopter les couronnes de nhêne portant gravé le nom Nelson et les perruques à la Neptune.

On y substitua un peu plus tard les bonnets en pyramide, des spencers rayés, tels qu’en portaient les femmes du Nil, à ce qu’assuraient les marchandes de modes, et des ceintures à la crocodile. Cependant les robes grecques à la Niobé restèrent longtemps en faveur, parce qu’elles avaient l’avantage, selon Madame Tallien, de concilier la pudeur avec la nudité. Elles ne cédèrent qu’aux modes turques, également

mises en faveur par l'expédition d’Égypte. Dès lors les perruques blondes, qui avaient remplacé les cheveux ras, furent abandonnées pour la coiffure odalisque. Celle-ci était ornée de perles ou de pierreries et portait habituellement une de ces trois inscriptions : J’appartiens à l'hymen, y appartiens à l'amitié, j'appartiens à la pudeur. Une beauté à la mode, dont l’amant disgracié avait traîtreusement changé le turban, parut à Frascati avec ces mots brodés en lettres d’or : J'appartiens à tout le monde ? Quant aux ridicules, ils étaient déjà en vogue depuis longtemps ; on les couvrait de fleurs, d’arabesques ou de devises. Un graveur eut l’idée d’y faire imprimer les portraits des plus célèbres aériens, déguisés en dieux de la fable ; mais son entreprise avorta.

En revanche le portrait de Bonaparte était partout. On vendait des paravents représentant son entrée au Caire et les journaux débitaient sur son compte les plus merveilleuses histgires; l’une d’elles surtout, qui faisait du jeune général un Scipion à la manière de Scudéry,

causa une grande sensation. Il ne s’agissait de rien moins que d’une noble vierge égyptienne descendant en ligne directe de Sémiramis. * Son père, estimé » pour ses mœurs et sa bienfaisance (nous copions tex- » tuellement), l’avait conduite à la tente de Bonaparte. »

— Chef, avait-il dit, je croyais un grand homme aussi difficile à trouver que les sources du Nil, mais je t’ai vu et je me suis détrompé. Voici ma fille : elle est belle, elle est sage, prends-la pour compagne et donne un second Bonaparte à la terre. Les Égyptiens ont encore plus besoin de lois que les Français n’avaient besoin de victoires.

A ces mots, le noble vieillard avait fait tomber le voile qui cachait la jeune vierge, et le général n’avait pu retenir un cri d’admiration à l’aspect de tant de beauté , mais, détournant la tête aussitôt et, saisissant la main de l’Egyptien, il lui avait montré le portrait de la citoyenne Bonaparte suspendu au-dessus de sa couche.

Une autre anecdocte, moins ridicule, mais à peu près aussi vraisemblable, fut également répétée par la plu-

Digiti

g le

CNE FEMME CÉLftBRE

part des gazettes. La scène, cette fois se passait au Caire, et il s’agissait seulement d’une monture offerte en don au général par un chef arabe. Bonaparte, après avoir admiré les formes et la vigueur du coursier, avait demandé son âge.

— Deux ans, dit l’Arabe.

— Il est bien jeune pour être si grand, observa le général.

— Le monde en dit autant de vous, répliqua l’Arabe. ‘

Et l’armée entière, ajoutait le journaliste, avait applaudi, en reconnaissant que l'esprit n'avait point de pairie.

Le théâtre ne resta point en arrière : dans Ces ovations accordées au héros du Nil, on représenta une pièce du citoyen Soukes, précédemment jouée à Home sous le titre de Voyage autour du monde , dans laquelle Bonaparte était déjà appelé du nom de César. Une scène fort plaisante, qui donnait occasion de rappeler heureusement nos derniers triomphes, en assura le

succès. L’auteur suppose le Caire pris d’assaut par les Français ; les portes du sérail sont brisées, et l'eunuque blanc, Frontignac, s’est déguisé en odalisque pour fuir, mais les femmes qu’il était chargé de garder l’arrêtent et le livrent aux Français, qui le reconnaissent.

— Un émigré! s’écrie Bonaparte.

Frontignac tombe à genoux, mais le général, qui le soupçonne d’être un agent de Pitt, lui demande compte de sa présence en un lieu pareil.

— J’y cherchais une retraite, général, répond le prisonnier.

— Si près de l’armée française ?

— Hélas ! ce n’est pas moi qui suis allé la chercher,

répond Frontignac : c’est elle qui est venue me trou-

ver ! Voilà trois ans qu’elle me poursuit comme un lièvre qui a perdu son terrier. J’étais bien tranquille à Bruxelles, quand un matin j’aperçois les bonnets de vos grenadiers ! Je me réfugie en Hollande, vous y arrivez le lendemain ; je me dis alors : C’est au nord qu’ils en veulent, filons vers le midi. Mais à peine ai-je le

temps de traverser la Suisse, poursuivi par le bruit de vos tambours ; je gagne le PO, vous y arriviez ; je le traverse et je cours à Rome, vous y étiez. Désespérant ✓ \ de vous échapper en Europe, où j’avais toujours une victoire sur mes talons, je m’embarque pour l’Afrique ; je franchis les mers, les fleuves, les déserts, et je me crois à mille lieues de vous, quand tout à coup nous nous trouvons nez à nez. Pour Dieu, général, ayez pitié de moi! Voici une mappemonde, indiquez un pays que la république veuille bien ne pas conquérir, et je m’y retire.

On comprend combien toutes ces flatteries devaient exalter l’admiration pour Bonaparte et aider plus tard à son élévation. Jamais d’ailleurs les esprits ne s’étaient trouvés mieux préparés à recevoir un maître. Les convulsions des aimées précédentes avaient épuisé toutes

Jes énergies; l’avidité du plaisir rendait la jeunesse elle-même indifférente aux dangers de la république.

Les administrations militaires et les bureaux (Jes fournisseurs étaient devenus une sorte de champ d’asile

où elle se réfugiait pour éviter le service des armées. Ceux qui n’y pouvaient trouver place faisaient solliciter une exemption, et nul n’avait honte de ce brevet de lâcheté, obtenu le plus souvent par l’appui d’une femme perdue.

Le directoire semblait encourager par sa mollesse et son désordre cet affaissement de l’opinion publique ; jamais l’oubli des intérêts généraux n’avait été porté plus loin. Seulement la tyrannie était nonchalante et sans passion : on n’allait point au devant des injustices, mais on les accordait; on ne commettait pas de violences, mais on. les laissait commettre. Tous les liens se relâchaient sans que les maîtres de la nation y prissent garde ; on eût dit que les vices, la misère, les crimes, leur étaient choses indifférentes. Les mendiants et les femmes de mauvaise vie parcouraient les rues de Paris pendant le jour, insultant les femmes» honnêtes. Le soir c’était le tour des assassins. On tuait aux portes des théâtres, sur le seuil des maisons, dedevant les boutiques ouvertes. Les gens prudents ne

sortaient qu’armés de pistolets à baïonnette ou de cannes plombées.

Caroline, qui ne prenait aucune de ces précautions, fut attaquée, aux Champs-Élysées, par quatre bandits qui l’enveloppèrent dans un manteau pour étouffer ses cris, la dépouillèrent et mirent en délibération s’il fallait l’assassiner. L’arrivée d’une voiture la sauva, mais elle fut quelque temps souffrante des suites de cette aventure, et le Phénix s’en ressentit.

Des discussions, qui survinrent peu après avec l’imprimeur, arrêtèrent la publication de ce journal, qui fut remplacé par la Chrysalide. Mais bientôt survinrent de nouveaux embarras, des calomnies, des persécutions ; et ce qui était pis que tout le reste, le nombre des abonnés n’augmentait pas! Caroline s’épuisait en vains efforts. Ce journal était pour elle le tonneau des Danaïdes. Argent, esprit, loisir, tout allait s’y engloutir sans qu’il parût moins vide. 11 fallut enfin céder, et la Chrysalide eut le même sort que le Phénix.

Ces deux échecs, joints à des souffrances plus intimes, la jetèrent dans une sombre tristesse. Je revenais avec elle un soir d’hiver, le long des quais, et elle me racontait ses chagrins avec la fougue qu’el\p mettait à toute chose, lorsqu’elle s’arrêta tout à coup devant un des parapets, les yeux fixés sur la rivière. Je lui demandai ce qu’elle regardait.

— Je regarde cette glace qui encadre le néant, me dit-elle avec une sorte de dépit à la fois douloureux et plaisant ; encore s’il y avait moyen de se noyer !...

— C’est un plaisir que nous pouvons vous procurer, répondit une voix.

Etonnés, nous nous penchâmes sur le parapet : un batelier, qui travaillait dans sa barque échouée, nous avait entendus.

• — Vous n’avez qu’à dire un mot, not’bourgeois, ajouta-t-il, j’vous casserai la glace, et dans un instant vous serez sous verre.

— Combien faudra-t-il vous payer ce service? demanda Caroline.

— En revanche vous me donnerez pour boire.

— Et vous casseriez la glace sans regret? demandai-je.

— Aussi tranquillement que le fossoyeur fait son trou.

— Vous n’aimez donc personne?

— Faites excuse, citoyen ; un ouvrier, un misérable comme moi, qui voudrait manger les poissons par la queue, je l’empêcherais ; parce que les pauvres tiennent peu de place et trouvent toujours à vivre; mais trinquer aux dépens des fous, c’est sagesse.

— Ce n’est pas de l’humanité au moins.

— Qui sait 1 N’est-on pas, après tout, dans la vie comme à la guinguette ? L’vin manque, le fagot ne pétille pas : bonsoir !

Et se tournant vers Caroline :

— Allons, vous décidez-vous? continua-t-il. Deux coups de pioche, et je vous fais un entonnoir raisonnable. Ce serait dommage qu’un si joli garçon n’se pas- * sât pas une petite fantaisie.

— Merci, dit Caroline en souriant, vous m’avez dé-

80 LKS DRAMES PARISIENS

goûtée des plaisirs faciles ; mais il est juste que je

paie la leçon.

Le batelier prit la pièce de monnaie^qu’elle lui lendit.

— Alors je boirai é votre santé, dit-il ; mais si l’idée vous revenait d’ chercher une consolation dans la $eine, n’oubliez pas que je ferai votre affaire, et gratis. Vous

me trouverez ici jusqu’au dégel.

Peu après cette aventure, Caroline Wuïet retourna à Versailles, et bien qu’elle fit de fréquents voyages à Paris, je ne la vis plus qu’à de rares intervalles. Elle travaillait à divers ouvrages qui parurent successivement et excitèrent la curiosité publique à plusieurs litres. Le premier fut une sorte de roman satirique intitulé Esope au bal de l’Opéra. Il fut suivi plus tard de Babiole, du Slerne du Mondègo, et du Monastère de Sainte- Catherine. Mais dans l’intervallede ces différentes publications un grand événement vint changer sa position. Elle épousa le baron Auffdiener, colonel du génie au service du Portugal depuis vingt-quatre ans, et à • qui la compagnie de YAlto-Douro devait la construc-

tion de tous les chemins qui servaient pour le transport des vins de Porto.

Ce mariage obligea Caroline à quitter la France ; elle partit avec un désespoir et une terreur que l’on eût pu regarder comme un pressentiment. Que l’on se figure en effet l’arrivée d’une des lionnes du directoire au milieu de cette société portugaise aux vices dévots, aux habitudes ignorantes et grossières ! L’aspect du pays même la révolta.

« J’aperçus, dit-elle, une 'w .gne de terre cuite, parsemée de quelques oliviers que l’on eût pris pour des arbres de papier déteint ; d’immenses ponts auxquels il ne manquait que des rivières, et un*peuple en

guenilles qui ne s’était point décrassé depuis le déluge; *

tout avait un aspect terreux, rance et maussade, depuis le beurre jusqu’aux enfants. J’appris bientôt que l’âme était encore pire que l’aspect. Il y a un proverbe portugais qui dit :

« Baise la main qui peut te tirer du bourbier, et coupe-la dès que tu en es sorti. »

» L’Evangile de la nation entière est là 1 J’arrivais de Paris* accoutumée à tous les raffinements de l’esprit et du luxe; je trouvai des femmes qui ne savaient que leurs prières et qui se parfumaient les cheveux avec de l’huile de lampe ! On me reçut pourtant à bras ouverts, j’ap-

portais les modes de France ! Les plus grandes dames de Lisbonne voulurent se lier avec moi pour les voir déplus près; puis, la vue ne leur suffisant plus, elles s’adressèrent à ma générosité. Chaque visite me coûtait un châle ou une robe ; mais aussi étais-je traitée d’tilustrissime et d'excellence.

% » On vint me dire un jour qu’une femme de la cour

voulait me voir en grande toilette avant de mourir ! En arrivant dans la chambre de la malade, je trouvai trois médecins, deux confesseurs, un garde-notes, six femmes de chambre, des madones, des chapelets, des rosaires, et au milieu de tout cela une agonisante qui se fit soulever pour me regarder en tous sens. 11 fallut lui expliquer la forme de nos robes, de nos pelisses, de nos chaussures. Le confesseur, qui seul savait le français,

nous servait d’interprète. Je me retirai enfin, laissant mon chapeau aux mains de l’agonisante, qui désirait tant s’en parer qu'elle guérit et le porta à la première messe célébrée en l’honneur de son rétablissement. » Caroline avait changé de nom à son arrivée en Portugal, et s’était fait appeler dona Elidora. Sa beauté, son esprit, son grand talent musical la firent rechercher par les premières familles. Il n’eût tenu qu’à ellede reprendre à Lisbonne le rôle brillant qu’elle avait joué à Paris ; mais tout la choquait dans les mœurs qu’elle avait sous les yeux. Habituée à l’incrédulité du directoire, elle ne pouvait accepter ce mélange de piété et de galanterie des grandes dames portugaises. Elle nous a du reste laissé dans le Slerne du Mondïrjo une peinture aussi vive que dramatique de ces singulières mœurs. Un auteur contemporain, à qui l’on a fait un mérite de la rareté de ses s œuvres et dont la réputation a grandi dans ces derniers temps en proportion de ce qu’il n’a point écrit, connaissait sans doute ce chapitre lorsqu’il a reproduit la même peinture dans un de ses drames injoués.

LES DRAMES PARISIENS Plusieurs personnes sont réunies chez dona Marillia, Portugaise à la mode. Ce sont Luiz Pedro , jeune fat que l’on cite pour ses vers et ses bonnes fortunes; frey Domingo , moine d’une orthodoxie, connue; une comtesse uniquement chargée de donner la réplique; et un jeune Français, Euryale, qui n’est autre que Caroline elle-même.

— Est-il vrai, demande dona Marillia à Euryale, que les soldats français ne portent point de chapelet?

— C’est la vérité. , signora, répond le jeune homme.

— Ah! les misérables! comment d’honnêtes gens pourraient-ils se passer de chapelets ! Et ils font gras le vendredi, peut-être?

— Hélas! oui, signora.

La comtesse, le moine et le petit maître se récrient à la fois.

— Manger gras le vendredi ! répète dona Marillia en joignant les mains; Jésus! Marie! Joseph! Mais il vaudrait mille fois mieux mentir, voler, tromper son

mari !

— 11 n : y a pas de comparaison, dit Luiz Pedro.

— Pour le plaisir, peut-être, observe Euryale en souriant.

— Pour le salut, monsieur, réplique frey Domingo.

— Je ne comprends pas bien.

— Cela est pourtant facile à concevoir. Lorsqu’une - femme est infidèle , c’est contre sa volonté , par séduction, au lieu que quand elle mange gras, elle fait le mal de propos délibéré, elle s’y prépare , elle le voit , elle prolonge le péché! Et la preuve que la première faute est bien moins grave que la seconde, c’est que Dieu a pardonné à la femme adultère, tandis que l’Inquisition, qui n’est autre chose que le tribunal de Dieu sur la terre, brûle sans rémission ceux qui font gras le vendredi.

— C’est évident I s’écrie Luiz Pedro en lançant un regard à dona Marillia, pourvu que l’on accomplisse ses dévotions et que l’on observe les jeûnes, on est toujours sûr de faire son salut.

— A propos de salut, reprend la comtesse, vous sa-

vez que dona Clara est morte ce matin, comme une sainte? Elle a refusé d’embrasser son père et sa mère, et n’a voulu parler qu’à son confesseur.

— Pauvre petite, dit dona Marillia attendrie; quelle jolie défunte elle va faire, habillée en religieuse de la Conception et dans un cercueil ddublè de satin rose!

— Je me fais faire un habit très-élégant pour aller au convoi, ajoute Luiz Pedro.

— En vérité, on n’entend parler que de morts, dit

frey Domingo; j’ai appris tout à l’heure celle de l’abbé Grégoire.

— Le curé qui avait deux filles ?

— Justement. Il a été emporté par une indigestion.

— Le pauvre homme !

— Et sans confession !

— Sans confession !... répètent tous les assistants en se regardant d’un air terrifié. Ah ! Jésus !

— Il faudra bien des messes pour le sauver! continue dona Marillia.

— Si nous disions pour lui un De Profundts?

— C’est une idée chrétienne.

— Commencez, frey Domingo.

Tous se mettent à genoux. Luiz Diego profite de l’occasion pour se rapprocher de dona Marillia, et le moine commence :

De profundis clamavi ut te , Domine , Domine exaudi vocem meam.

Pedro se penche à l’oreille de Marillia.

— Vos yeux, qui font le tourment de ma vie, n’en, feront-ils jamais le bonheur?

Marillia, tout bas :

— Taisez- vous donc.

— Fiant aures tuœ inlendenles in vocem deprecationis meœ.

— Si vous ne me permettez point de vous voir, de vous parler, je ferai quelque folie.

— Qu’exigez-vous là !

— Quia apud te propiliutio est et propter legem tuam buslinuite Domine.

LESDUAMES [«ARISIENS

— Il faut que je vous parle ce soir.

— • C’est impossible.

— A custodia matutina usque ad noctemsperél Israël in Domino.

— Ainsi vous repoussez mon amour !

— Mais songez...

— Et ipseredimet Israël ex omnibus iniquitatibus ejus.

— Alors vous ne me reverrez plus. '

— Restez, je le veux.

— Et in secula secnlorum.

— Eh bien ?

— Ce soir après le thé.

— Bequiescat inpace.

— Amen! répètent toutes les voix, et chacun se relève en faisant le signe de la croix.

Cependant les événements politiques qui bouleversaient la Péninsule arrachèrent bientôt dona Elidora à ses observations de mœurs. Les armées républicaines avaient occupé le Portugal, mais le peuple, excité et

UNE FEMME CÉLÈBKE

soutenu par l'Angleterre, se souleva, égorgeant partout les Français qu’il surprenait sans défense. «Malgré sa position particulière, les services rendus au pays et sa conduite inoffensive, le colonel Auffdiener se trouva enveloppé dans la proscription générale. La compagnie de YAllo-Douro cessa de lui payer la solde qui lui était due, sa maison fut envahie, et deux fois donaElidora ne dut la vie qu’à son courage et à sa réputation de bonté.

Enfin survint la glofieuse convention de Cintra, entre Junot et Wellesley (30 août 1808). Par cet acte, les biens des résidants étaient garantis, et on leur accordait la liberté de retourner dans leur pays ou de rester en Portugal. Le baron Auffdiener opta pour ce dernier parti ; il renvoya dona Elidora en France et demeura afin de veiller à ses intérêts. Mais, selon leur invariable politique, les Anglais violèrent leur parole dès qu’ils purent le faire impunément, et les huit cents Français qui, sur la foi de cette convention, étaient demeurés en Portugal furent massacrés ou jetés en prison. Après

avoir langui quelques mois dans le fort de Saint-Joaoda-Foz, à l’embouchure du Douro, le colonel AulTdiener fut envoyé aux pontons de Plymouth où il mourut.

Ainsi privée de l’appui sur lequel elle avait compté, Caroline retourna forcément à cette vie libre et militante qui avait eu autrefois pour elle tant de charmes. Elle publia des livres, des romances et des chansonnettes dont quelques-unes devinrent populaires (1). Mais les temps étaient changés ; une nouvelle société s’était formée; il y avait une cour, des princes, une noblesse, tout cela datant de la veille, et aussi flère, aussi compacte que les plus vieilles noblesses, les plus vieux princes et les plus vieilles cours. Le caractère spontané

de Caroline, qui avait pu s’associer au chaos du directoire, se trouva dérouté au milieu de cette organisation

(1) Nous citerons entre autres la romance intitulée : Comme elle èlai I jolie! et l’écossaise commençant par ce vers : Moi J 'aime ta danse.

ONE FEMME CÉLÈBRE 9i

régulière comme nn état-major de régiment. Son monde à elle n’existait plus; il avait été brisé par l’empire. A peine s’il en restait encore un peu de poussière.

Sa célébrité d’autrefois n’était déjà plus qu’un vague souvenir qui la vieillissait sans la recommander. Puis, sa première splendeur de talent et de beauté était passée ; ceux qui pouvaient l’aider l’avaient connue plus jeune, plus brillante ; sa réapparition fut pour eux comme un désagréable avertissement que le temps avait marché. Ils détournèrent lesyeux pour regarder ailleurs. Le plus sage eût été de se soumettre à cet abandon, car le succès ne revient jamais à ceux qu’il a délaissés; mais il y avait en Caroline trop d’ardeur pour qu'elle acceptât ainsi l’oubli à l’amiable. Ses habitudes lui avaient d’ailleurs créé un besoin d’agitation qu’il fallait satisfaire. A l’activité saine et fructueuse de la jeunesse avait succédé je ne sais quelle fièvre inquiète, quelle manie de projets et de tentatives qui tenaient son imagination perpétuellement haletante. C’était le commencement de cette étrange maladie qui semble saisir,

vers leur déclin, ceux qui ont cherché la vie dans le trouble et la sensation ; malheureux juifs errants de la pensée qui, pour n’avoir point permis à leur âme de se reposer dans le calme, semblent condamnés à une marche éternelle à travers tous les chemins de la fantai-

sie,et que ceschemins conduisenttoujoursàl’impossible.

Après avoir lutté longtemps contre l’oubli qui l’enveloppait chaque jour davantage, Caroline Wuïet disparut enfin subitement des cercles parisiens, et je n’en entendis plus parler.

Ce fut dix ans après seulement qu’un hasard me la

fit rencontrer, et que j’assistai au dénouement de. cette

existence, si mouvante et si mélangée. ,

C’était en 1829, autant qu’il m’en souvient. Je traversais le parc de Saint-Cloud, que je n’avaispoint revu depuis plusieurs années, lorsque j’aperçus, dans la grande allée du bord de l’eau, une femme maigre, jaune et presque en haillons, qui marchait lentement entre un petit chien griffon et un grand chien loup. Elle se baissait, de temps en temps, pour ramasser de

petites branches mortes qu’elle cassait avec une sorte d’agitation nerveuse. Son air, son allure, son costume, tout semblait indiquer une folle. Elle portait une redingote de toile jaune, à taille courte et à manches serrées; un fichu de tulle roulé sur l’épaule droite, et un ' chapeau de paille duquel pendait un fragment de plume noire retenue par un galon d’or. Je la considérais depuis quelques instants avec une curiosité mélée de pitié, lorsqu’elle se détourna tout à coup de mon côté, poussa une exclamation, et s’avança vers moi en m’appelant par mon nom.

Je m’arrêtai stupéfait.

— Ne me reconnaissez -vous pas ? demanda une voix rauque et saccadée.

Je balbutiai une excuse en cherchant à démêler quelques vagues réminiscences.

— Quoi ? vous aussi vous avez oublié vos amis de la révolution ! reprit-elle.

— Caroline! murmurai-je incertain.

— Elle-même... continua la vieille femme.

Je la regardai encore, saisi, muet et ne pouvant rat» tacher ce que je voyais à mes souvenirs.

— Ah ! vous me trouvez changée, dit-elle en secouant la tête ; ce sont les médecins qui m’ont mise dans cet état ; mais vous aussi vous êtes bien changé î vos cheveux ont blanchi, continua-t-elle brusquement : vous êtes vieux 1

Un peu remis, je voulus lui parler du plaisir que j’avais à la revoir, mais elle m'interrompit pour me dire que tous ses anciens amis l’avaient abandonnée ; qu’elle méprisait les hommes et les donnerait tous pour cès deux chiens qui la suivaient.

La suite de notre entretien m’apprit une partie des malheurs et des désappointements qu’elle avait eus à subir. L’entrée des alliés avait ruiné la seule propriété qui lui restât en Champagne. La famille royale, à qui elle avait révélé sa détresse, s’était contentée de faire des promesses dont aucune n’avait été tenue, et les gens qui auraient pu la servir s’étaient refusés à toutes démarches. Ënlin, quelques ressources ines-

UNE FEMME CÉLÈBRE tf

pérées qu’elle venait de recueillir la mettaient au

dessus du besoin, et elle n’attendait plus rien de personne.

Tous ces détails me furent donnés sans ordre et d’un ton dur. Il était clair que Caroline sentait enfln la lie de cette existence agitée qui, selon le vers de Byron, ne pétille que sur les bords.

J’essayai en vain d’arracher son esprit aigri à ce mécontentement affligé; tout semblait l’entretenir. Je l’approuvai d’avoir choisi Saint-Cloud pour retraite, et je vantai les beaux ombrages sous lesquels nous nous trouvions. Elle me répondit qu’elle n’avait jamais pu souffrir ces grands arbres ni ce parc où l’on montait toujours. Je lui parlai de sa musique^ restée dans la mémoire du peuple.

— Je le sais, me dit-elle avec une amertume qui me saisit; il y a quelques jours, les émondeurs taillaientici

les arbres en chantant l’écossaise Moi, j’aime la danse,

et chaque fois que je passais prés d’eux, ils me jetlaient les branches coupées en m’appelant vieille folle. Le

peuple ressemble aux enfants ; il est toujours prêt à mordre le sein dont il boit le lait.

Cette dernière pensée sembla la ramener dans une tristesse plus tendre. J’en profitai pour essayer des consolations. Je lui parlai des dangers de la solitude, des amitiés qu’elle pouvait renouer, de tout ce qu’elle trouverait encore de joie dans les arts, qu’elle comprenait si bien ; elle m’écoula quelque temps avec une sorte de complaisance; mais se secouant tout à coup, comme si elle eût voulu échapper à une illusion au’elle sentait venir :

— Il n’est plus temps, dit-elle, les plaisirs de la vieillesse ne peuvent être des plaisirs pour moi ; où le feu du ciel a passé, il ne reste plus que cendres !

Je revins un mois après pour revoir Caroline, mais on me dit qu’elle était retournée à Versailles, sans pouvoir me donner son adresse.

Je n’en entendis plus parler jusqu’au printemps de 1834, où j’appris d’une jeune dame, qui l’avait rencontrée par hasard, qu’elle habilaitde nouveau Saint-Cloud.

Atteinte du choléra, lorsque cette terrible maladie s’abattit sur Paris et ses environs, la baronne, qui vivait seule, était restée trois jours sans sortir de sa chambre et sans que personne s’inquiétât de son absence. Les hurlements plaintifs de sa chienne finirent par attirer l’attention. On força la porte, fermée en dedans, et on la trouva gisant à terre sans connaissance et dans un état impossible à décrire. Sa chienne, couchée sur elle, lui avait conservé un peu Je chaleur ; personne n’osait approcher ni toucher ce que l’on croyait être un cadavre. La femme d’un cocher, plus courageuse que les autres, se hasarda et assura que la baronne vivait encore. Elle fut en conséquence transportée à l’hôpital ; sa chienne l’y suivit, mais on refusa d’y recevoir la pauvre bête, et la femme du cocher la recueillit. Caroline rétablie avait reconnu ce bienfait en venant loger chez cette femme, lui faisant l’abandon d’une partie de ce qu’elle possédait, et lui promettant le reste après sa mort.

Ces détails, qui se rapportaient à une époque déjà

reculée (car la jeune dame qui me les donnait n’avait point vu la baronne depuis longtemps), me décidèrent à partir sur-le-champ pour Saint-Cloud. Je fus reçu par la nouvelle hôtesse de Caroline, qui me déclara „ qu’elle faisait la sieste et qu’on ne pouvait l’éveiller. Elle m’apprit en même temps que la baronne ne recevait personne depuis plusieurs mois, qu’elle ne sortait plus et dormait une partie du jour.

— Elle a encore le cœur bon , ajouta l’hôtesse, et elle mange avec appétit, mais ses jambes ne peuvent la soutenir ; je la lève et je l’habille comme un enfant, puis je l’assieds près de la fenêtre : elle aime à voir aller et venir au dehors ; elle dit que ça la promène. 11 y a des jours où elle est triste et d’autres où rien que la vue du soleil la réjouit.

Cependant Caroline ne se reveillait pas. Le temps me pressait ; je laissai mon nom en avertissant que je reviendrais.

Je n’y manquai pas quelques jours après. J’avais avec moi l’enfant de la jeune dame qui m’avait appris le re~

tour d’Elidora à Saint-Cloud. Dès que l’hôtesse me vit, elle me reconnut.

— Ah ! vous venez voir la baronne, dit-elle ; je lui ai

remis votre carte, et elle a bien recommandé de vous

recevoir. Mais la pauvre chère femme va de mal en pis; depuis votre dernière visite elle ne s’est point levée et elle baisse à vue d’œil.

— Menez-moi près d’elle, répondis-je.

La femme me fit monter un petit escalier obscur et tortueux qui conduisait à la chambre de Caroline. C’était une pièce étroite, basse, exposée au midi, et qu’échauffait un soleil de juin dardant à travers des croisées sans rideaux. L’air y était fétide; une grande glace, placée de manière à réfléchir le parc, en occupait le fond et faisait face au lit. Un piano d’Erard couvert de musique était encore ouvert.

L’hôtesse m’avait précédé de quelques pas pour me

nommer ; mais la malade ne répondit pas. Elle était

plongée dans un état de somnolence qui n’était 'ni le

sommeil ni la veille. Sa coiffe, à moitié tombée, lais-

sait échapper de longues mèches de cheveux d’un gris blond ; ses yeux bleus paraissaient vagues et comme noyés dans un brouillard. Sa peau, qui avait conservé de la finesse et de la transparence, était détendue. Elle avait la tête posée sur Un énorme faisceau de lilas et de jasmin flétris.

Je fis observer à l’hôtesse que le parfum de ces fleurs pouvait être dangereux.

— C’est elle qui les veut, répondit la femme ; il lui faut tous les jours un bouquet que mon garçon va lui cueillir.

Sur la table de nuit se trouvait un verre vide qui exhalait une forte odeur d’eau-de-vie.

— Elle a pris son coup du matin, me dit l’hôtesse. A présent que l’appétit ne va plus, cela lui ranime le cœur ! Ah ! c’est que je ne la laisse manquer de rien ! N’est-ce pas que je vous soigne bien? allons, parlez donc! Je n’ai pas soin de vous, n’est-ce pas?

Cela était dit d’un ton rauque et impérieux que prennent les gardiens des enfants et des fous; Caroline

loi

y répondit par un sourire machinal d’assentiment. J’avais le cœur affreusement serré. Je voulus approcher du lit : mais la chienne, qui venait de mettre bas cinq petits sur cette horrible couche, se dressa en montrant les dents, et courant des pieds au' chevet comme si elle eût voulu en défendre l’approche.

— Paix! Phénix, paix! cria l’hôtesse, qui prit dans un coin une verge d’osier, à la vue de laquelle la chienne s’apaisa. Je réussis à me glisser dans la ruelle avec l’enfant et je pris la main de la malade.

Les aboiements des chiens l’avaient tirée de sa stupeur ; elle me regarda, et un éclair ranima son visage. J’approchai l’enfant en nonamant sa mère et en lui demandant si elle se la rappelait.

— Oui, oui, dit-elle ; belle, bonne et distinguée. Il y en a trop peu de pareilles pour qu’on l’oublie !

Puis, sortant du lit un bras décharné, elle attira vivement à elle la petite fille. Celle-ci, avec cet instinct de sympathie qu’éveille chez l’enfant l’aspect de la souffrance, lui sourit et l’embrassa.

La baronne demeura un instant la main posée sur cette tête blonde et pure, murmurant quelques mots inintelligibles ; puis, fatiguée de cet effort, elle laissa retomber sa tête sur son oreiller de fleurs fanées.

— Oh ! elle n’est pas bien, reprit la femme, qui ne nous avait point quittés ; avec ça qu’elle a sur le corps de drôles de taches.

— Des taches?

— Voyez plutôt.

Elle releva brusquement le drap, et je ne pus retenir une exclamation. La gangrène avait déjà gagné les jambes de la malade.

— Le médecin, continua l’hôtesse, dit que c’est mauvais signe.

— Plus bas 1 interrompis-je.

Mais la femme haussa les épaules.

— Bah ! elle n’entend plus ; elle dort toujours.

En effet, les yeux étaient fermés et les traits avaient /épris leur première immobilité.

J’étouffais de pitié, d’attendrissement, de douleur!

J’allai m’asseoir près de la fenêtre,, les mains jointes et les paupières gonflées de larmes que j’avais peine à retenir.

L’entourage de ce lit de mort ajoutait encore à l’horreur de la scène. Près du chevet, au-dessus môme de la tête,de l’agonisante, se trouvait le portrait dont nous avons parlé au commencement de cet article.

C’était bien Caroline, couronnée de fleurs et balançant entre la Gloire et l’Amour. Un peu plus loin, un autre portrait au crayon, datant du directoire, la représentait en homme, les cheveux bouclés, la cravate lâche, avec une redingote à moitié ouverte et des bottes à revers. Tout auprès se trouvaient des pastels de la princesse de Lamballe et de la reine, et plusieurs miniatures étrangères, montées en épingles et en médaillons. Des chiffres enlacés, des cheveux, des emblèmes de fidélité, des devises d’amour grimaçaient autour du lit funèbre, rappelant toutes les phases de cette vie tourmentée. On pouvait embrasser pour ainsi dire d’un seul coup d’œil le point de départ et le terme, suivre

pas à pas la route qui avait conduit celte créature, si

heureusement douée, à la solitude et à l’abandon.

Je partis 4e cœur navré. Lorsque je revins le surlendemain, Caroline Wuiet était morte et l’on achevait la vente de ce qui lui avait appartenu.

Parmi toutes les singularités qui signalent la destinée prodigieuse de Napoléon, il ne faut point oublier l’acceptation contemporaine et à peu près unanime de son génie. La mort d’un homme célèbre n’a habituellement d’autre résultat que de laisser le champ libre à la haine et à l’envie ; mais la fortune, qui avait déjà accompli tant de miracles pour le grand capitaine, lui a épargné cette épreuve ordinaire. Le jour où ses yeux se sont fermés, toutes les voix accusatrices ont fait silence; on eût dit que ses adversaires eux-mêmes n’attendaient

pour l’admirer que le moment où ils pourraient cesser de le craindre. Quels que fussent les nuages qui eussent obscurci cette gloire, nul ne l’a contestée ; loin de là, chacun l’a chantée et grandie ; chacun en a voulu sa part comme d’un héritage national; le rocher de Sainte- Hélène a été subitement transformé en un piédestal devant lequel la France s’est agenouillée, et ce sol, qui couvrait la tombe de l’empereur, est devenu pour tous ce qu’était la vraie croix pour le chrétien, une relique sainte et un talisman dont on s’est disputé les débris.

Mais, il faut le dire aussi, il fut un temps où ce nom, qui est entouré aujourd’hui de tant de respect et d’admiration, soulevait plus d’une imprécation de haine ou de menace.

C’était vers 1800 : le conquérant de l’Italie et de l’Egypte était arrivé au consulat en compagnie de Cambacérès et dt Lebrun, qui, selon la plaisante expression de Mercier, n’étaient là que comme deux chandeliers destinés à faire décoration autour du Saint -Sacrement. La réaction contre-révolutionnaire devenait chaque

jour plus visible et chacun pouvait prévoir déjà le grand changement qui se préparait, car le maitrê était trouvé. Or, beaucoup de gens avaient pris goût à la république, les uns par principe, les autres parce que c’était un moyen de conserver la place vide en attendant le retour des Bourbons; le plus grand nombre enfin par cela seul que la république s’en allait, et qu’il est naturel aux hommes d’aimer ce qui va leur être enlevé.

J’étais beaucoup de ces derniers, mais aussi un peu des premiers, car les grands excès de la démocratie n’avaient pu m’en dégoûter tout à fait. Enfin mon instinct de bourgeois et de marchand s’effrayait d’une au-

torité militaire qui devait aimer la guerre comme un moyen de se maintenir, et la prolonger forcément lorsque notre commerce en souffrance sollicitait si vivement la paix.

La rupture de nos relations avçc l’Angleterre avait en effet compromis assez sérieusement les intérêts de notre maisou pour nous réduire à l’emploi de moyens extrêmes et dangereux. Quelle qu’qùt été notre répu-

gnance, il avait fallu demander à la contrebande ce qu’un négoce licite ne pouvait plus nous accorder. Nous n’avions pas manqué d’arguments sans réplique pour justifier à nos propres yeux cette infraction aux lois; mais je rfe sais quel malaise de notre conscience continuait à protester contre notre logique; nous avions raison peut-être, mais nous avions honte.

Les marchandises prohibées nous venaient de la Rochelle, où je me rendais assez fréquemment pour cet objet. Un ancien pilote, nommé Pierre Lescot, nous y servait d’agent interlope. Il avait épousé une filleule de ma mère, et l’attachement de la femme pour notre famille nous assurait de la fidélité du mari.

Mais malgré tous nos motifs de sécurité, mon frère et moi regrettions les allures franches et légales de notre ancien commerce ; tous nos vœux ne tendaient donc qu’à une paix solide avec l’Angleterre, et l’humeur du premier consul n’était guère propre à nous la faire espérer. Aussi lui étions-nous bien décidément opposés. J’avais même à ce propos de perpétuels débats avec un

de nos voisins, admirateur déclaré du général Bonaparte.

Le citoyen Dufresne, qui habitait près de nous un petit logement de garçon, et dont nous avions fait la connaissance par hasard, était un homme d’un esprit distingué, mais railleur, et dont la vie avait quelque chose d’inexplicable. Bien qu’il dût être évidemment étranger aux grands salons de Paris par sa position et ses habitudes, il en connaissait tous les événements. C’était lui qui me tenait au courant des scandales qui occupaient cette haute société composée de fournisseurs enrichis, de comtesses équivoques et de caporaux parvenus. Il lui échappait même parfois, dans l’abandon de nos entretiens, des révélations plus graves que l’événement ne manquait jamais de justifier. Nous nous étonnâmes

d’abord, mais je crus enfin deviner celte énigme. Le consulat semblait avoir hérité des mœurs du directoire comme de son autorité. La plupart des grandes dames s’étaient successivement jetées dans la vie sensuelle

mise à la mode par quelques-unes des plus hardies.

Les triomphes de Madame T... empêchent nos belles de dormir, disait spirituellement M. de Talleyrand. Après les intrigues faciles étaient venues les intrigues plus compliquées : la curiosité des femmes à la mode ne connaissait plus de bornes; quelques-unes avaient été vues déguisées en grisettes, aux bals champêtresde la banlieue. On parlait de simples étudiants, d’ouvriers môme, enlevés en carrosse et conduits, les yeux fermés, à certains pavillons dk Passy ou de Monceaux. Paris avait retrouvé ses marquises, ses petites maisons et ses petits soupers: nous étions retombés en pleine régence. Or, il n’était pas impossible que le citoyen Dufresne, qui était jeune, agréable, bien fait, fût devenu le Renaud d’une de ces aventureuses Armides. Je lui lis part de mes soupçons à cet égard, et son sourire confus les confirma. Ainsi s’expliquait son initiation aux mystères d’un monde qu'il ne fréquentait point. Comme Numa Pompilius, il avait trouvé une Egérie qui lui livrait les secrets des dieux.

Un jour que j’étais debout devant la fenêtre de notre

bureau, regardant les passants, sous prétexte de tailler une plume, le citoyen Dufresne entra en fredonnant un air (TElisca, opéra de Grétry, que l’on venait de jouer.

— Grande nouvelle ! s’écria-t-il dès qu’il m’aperçut.

— Qu’est-ce donc? demandai-je.

— L’Opéra nous donnera décidément ce soir l’oralorio d’Haydn.

— La création ? Pardieu ! j’irai.

— Prenez garde 1 dit Dufresne en riant; vous vous exposez à voir votre ennemi! Le premier consul y sera.

— Encore !

— Lui faites-vous un crime aussi d’aimer la mu-

sique?

— Non, mais je me demande à quoi cela peut lui servir. /

— Peut-être à rencontrer certaines personnes qui ne partagent point vos préventions.

— L’Egyptien occupé de futilités! C’est une calomnie!

— Pourquoi cela? %

— Parce qnc je suis de l’avis de Sieyès : Napoléon est un homme qui n'a point de vices inutiles.

— Eh bien! Sieyès a dit une sottise sentencieuse de plus, et la preuve, c’est que le jeune général a été vu hier incognito dans une calèche de remise. C’est notre voisin de vis-à-vis qui l’a fournie.

— Comment ! lç premier consul dans une calèche de louage?

— Voudriez-vous qu’il fit ses mystérieuses promenades dans son équipage ! Pour n’ôtre point reconnu, il faut bien avoir recours aux voitures de remise, et comme celles du voisin sont conduites par d’excellents cochers, elles ont la vogue.

— Mais comment savez-vous tout cela? m’écriai-je.

— Mon Dieu! dit Dufresne avec un air de légèreté, je n’ai qu’à ouvrir ma fenêtre et à regarder.

— Au fait, je me rappelle maintenant avoir vu nos . merveilleux entrer souvent chez le voisin.

— A telle enseigne, qu’en voici un sous la porte cochère, continua Dufresne en regardant à travers les vitres.

— Un muscadin, genre suprême ou demi-suprême t demandai-je.

— Jugez vous-même : habit vert-pré, culotte tabac d’Espagne, oreilles de chien givrées de poudre, et des boucles d’oreille de diamants.

— Ah ! je le reconnais, dis-je en m’approchant de la fenêtre ; depuis quelques jours, je le vois sans cesse entrer et sortir. Mais revenons au premier consuj. Il ne craint donc plus les obus ni les fusils à vent pour courir ainsi (I)?

— Il a tort, dit Dufresne sérieusement, car on conspire toujours.

— 11 le faut bien, pour que la police ait de la besogne.

— C’est-à-dire que vous croyez à l’innocence de Topino-Lebrun, d’Arena?

— Non : je crois que le premier est élève de David

(1) On aceusait les jacobins d'avoir fabriqué un obus qui devait Être jeté dans la voiture du premier consul pour le^tuer, et les royalistes d’avoir fabriqué uu fusil à vent dans le même but.

llû LES DRAMES PARISIENS

et que le second a eu la main trop prompte le 18 brumaire.

— Toujours le mûipe!

— C’est un reproche que l’on ne fera pas à votre héros : Philosophe à Paris, catholique en Italie, mahométan en Egypte.

— Et grand homme partout! acheva Dufresne; excepté çhez vous, pourtant, incorrigible marchand que vous êtes; mais l’avenir vous convertira.

Il secoua la tête et partit.

Je venais de me remettre à mon travail lorsqu’on frappa. Je criai d’entrer en continuant d’écrire. La porte s’ouvrit.

— Le citoyen Durand ? demanda une voix grasseyante.

Je levai les yeux, c’était l'aérien à l’habit vert-pré.

Je répondis que j’étais un des Durand. Il jeta un rapide regard autour de lui.

— Fort bien, monsieur, reprit-il en voyant que nous étions sedls ; je viens solliciter un service. Vous êtes,

m’a-t-on dit, en relations d’affaires avec la Rochelle?

— Comme avec toutes les villes de l’Ouest.

— Il s’agirait d’une traite sur cette ville dont j’aurais besoin sur-le-champ, pour cinquante louis.

Je répondis que la chose était facile. 11 tira aussitôt l’argent d’une bourse de velours brodée de perles, selon la mode la plus nouvelle. Pendant qu’il le comptait, mes yeux s’arrêtèrent sur ses boucles d’oreilles de diamants, dont le travail élégant et précieux m’étonna.

— Voilà, dit-il en frappant de sa canne à bec d’ivoire la pile d’écus.

J’écrivis la lettre de change, qu’il prit en me remer-

ciant, et je lui ouvris la porte du petit escalier pour lui abréger le chemin ; mais, comme il allait passer le seuil, il recula avec un geste de surprise effrayée, rentra vivement, et, courant à la porte par laquelle il était entré, disphrut comme une ombre.

Dans le même moment, j’aperçus, au bas du petit escaüer, Dufresne conversant avec deux amis. L’un d’eux avait évidemment causé la fuite de mon inconnu;

mais lequel ? Je me promis de le savoir clu voisin à la première occasion.

On était au 3 nivôse an 9 (24 décembre 1800), le froid avait repris, et un vent glacé agitait les lanternes, qui éclairaient à peine. J’avais voulu, malgré l’avertissement de Dufresne, entrer à l’Opéra, mais toutes mes tentatives avaient été inutiles, et je revenais d’assez mauvaise humeur, lorsque je me heurtai au détour de la rue contre un jeune homme qui venait à ma rencontre, son chapeau sur les yeux. Notre premier mouvement à tous deux fut de lever la tête en criant : Maladroit! le second fut de nous tendre la main. C’était le citoyen Riault. Il m’entraîna d’autorité et me força d’entrer au café le plus proche, où je trouvai plusieurs de nos amis communs qui l’attendaient en causant de la Création.

Haydn était alors dans la plénitude de son succès, et

c’était, après Bonaparte} l’homme dont on parlait le plus à Paris. 11 venait de quitter l’Angleterre, où il n’avait pu se résoudre à vivre, malgré les honneurs dont on l’y avait comblé.

« J’ai trouvé de tout à Londres, disait le grand » compositeur, sauf des oreilles pour m’entendre. Les * grands seigneurs de la cour me disaient bien tous les » matins, avec ce flegme qui les empêche d’ouvrir la » bouche pour parler i « Vous êtes un grand homme, » monsieur. » Mais tous les soirs ils s’endormaient à » ma musique, et il m’a fallu, pour les réveiller, com- » poser une symphonie de grosse caisse, de cymbales » et de bonnets chinois. »

C’était depuis son retour à Vienne qu’il avait fait paraître son oratorio de la Création, que l’on citait comme son chef-d’œuvre; aussi tout le monde voulait l’entendre. Plusieurs des amis que je rencontrai s’étaient présentés comme moi inutilement aux portes de l’Opéra.

— Mettons en commun nos regrets et notre désap-

pointement, dit Riault ; demain, pour nous dédommager, nous aurons les articles de journaux et les récits de nos amis. Attendez-vous seulement à voir l’œuvre portée aux nues par tous ceux qui auront pu se procurer une place. Ils crieront que c’est admirable, pour avoir occasion d’ajouter : « Nous y étions ! »

— N’importe! je ne puis me consoler d’avoir perdu . cette première représentation.

— D’autant moins qu’elle sera brillante, observa un jeune officier qui était des nôtres. Toutes les femmes à la mode y paraîtront.

— Et tous les aériens. On m’a assuré que le citoyen Foucault devait y paraître avec un costume nouveau de son invention : un habit rose garni de peau de cygne, avec des manchettes de dentelle d’argent.

— Et il osera se montrer ainsi déguisé?

— S’il l’osera! Je gage que son apparition produira, plus d’effet que celle du premier consul !

— Le premier consul n’y sera pas, ajouta le jeune officier.

— Que dites-vous? le premier consul ne va pas ce . soir à 1 Opéra? s’écria quelqu’un derrière nous.

Je me détournai : c’était mon merveilleux à l’habit vert-pré. Je fis un mouvement de surprise, mais il ne

parut point y prendre garde.

— Et qui a pu le faire changer d’avis, monsieur? continua- t-il vivement en s’adressant au jeune militaire.

— Je l’ignore, répondit celui-ci, qui parut étonné de cette brusque interrogation. Le général Bonaparte ne m’a point pris pour confesseur.

— Pardon, mais j’avais cru vous entendre dire qu’il ne paraîtrait point à l’Opéra.

— Parce que j’ai rencontré, en venant ici , un de ses aides de camp qui me l’a assuré.

Les lèvres de l’étranger se serrèrent, et il se rassit avec un geste de colère à peine retenu.

— Du reste, continua l’officier, la citoyenne Bonaparte voulait l’y conduire, et peut-être aura-t-elle fini par le décider.

— Et la preuve , c’est que voici sa voiture , s’écria Riaull.

L’équipage du premier consul passait en effet devant le café où un embarras de fiacres l’avait forcé de prendre le pas ; il repartit bientôt avec la rapidité de l’éclair.

L’inconnu , qui s’était levé d’un bond et avec une exclamation de contentement, jeta un écu sur le comptoir et se disposa à sortir ; mais presque au même instant une lueur passa sur les vitrages du café et un bruit, pareil à celui d’une mine qui éclate , ébranla la salle.

— Qu’est-ce que celai m’écriai-je en m’élançant vers la porte.

— Ne le voyez-vous pas, dit l’inconnu , qui venait de l’ouvrir, ceci est le prélude de la création : c’est le chaos ! Et il s’élança dans la rue avec un éclat de rire. Je le perdis de vue.

Cependant, des cris retentissaient au loin ; une famée épaisse s’élevait dans la direction de l’Opéra , et nous aperçûmes bientôt des gens qui fuyaient effrayés. La machine infernale venait de faire explosion,

Mais ce fut seulement le lendemain que l’on connut les détails ; je les appris du citoyen Dufresne, qui, selon son habitude, était au fait des moindres circonstances.

Le premier consul avait d’abord refusé de se rendre à l’Opéra, ainsi que l’aide de camp l’avait rapporté; il était ce soir-là fatigué, rêveur, et tous les efforts de Joséphine et de ses amis n’avaient pu dissiper son engourdissement. Il n’avait pris part à la conversation que pour parler du danger qu’il avait couru quelques années auparavant, en traversant le Taghamento avec une centaine d’hommes armés de perches et de flambeaux. Sa voiture, soulevée par les eaux, avait failli être emportée par le courant, et il avait cru un instant sa perte inévitable. Ce souvenir lui était revenu sans qu’il en pût dire la cause et l’absorbait tout entier. Il fallut, pour l’arracher au canapé sur lequel il était étendu, que M mo Bonaparte lui apportât elle-même son épée et le fît monter en voiture avec Lannes et Bessières. Le cocher, qui voulait rattraper le temps perdu en hésitations , partit comme un trait. Près d’arriver à l’Opéra, il aperçut une

petite charrette placée au milieu de la rue et qui embarrassait le chemin; mais, impatienté des retards qu’il avait déjà éprouvés, il passa sans s’arrêter. Ce fut, comme on sait, ce qui le sauva. Le premier consul, qui s’était

endormi , rêvait encore qu’il se noyait dans le Tagliamento, lorsque tout à coup la voiture fut soulevée et entourée de flammes.

— Nous sommes minés! s’écria-t-il en se réveillant.

C’était en effet la charrette qui faisait explosion; mais l’équipage avait passé si rapidement qu’aucun de ceux qu’il renfermait ne fut atteint. Lannes s’élança à la portière pour crier à César d’arrêter.

— Non! interrompit Bonaparte. A l’Opéra! Il faut montrer que nous ne sommes pas morts.

Il parut en effet dans sa loge, le visage aussi calme que si rien n’était arrivé.

D’après ce qui s’était passé au café , j’avais tout lieu de regarder mon inconnu aux boucles d’oreille de diamants comme un des complices de l’attentat qui ve-

nait d’échouer ; mais il ne me fut plus permis, quelques jours après, d’avoir le moindre doute. Je vis arriver, un matin, chez le loueur de voitures qui demeurait en face, toute l’armée de Fouché. La maison fut entourée, la rue gardée, et Ton commença une visite domiciliaire. Comme on l’achevait, Dufresne rentra :

— Eh bien 1 savez-vous ce qui ce passe? lui demandai-je.

— Oui, me répondit-il tranquillement, on vient de découvrir que la machine infernale avait été fabriquée vis-à-vis. Vous savez que César, le cocher du premier consul, est devenu le héros du jour; tous les conducteurs de fiacres et de cabriolets se sont réunis pour lui offrir un banquet à douze francs par tête. Or , dans la chaleur des toasts et des épanchements, un de nos automédons à prix fixe s’est avisé de dire à César qu’il savait d’où la charrette infernale était sortie, et il a désigné la remise de notre voisin. On vient en conséquence de faire des recherches.

— Et l’on a trouvé des preuves?

— On a trouvé tout ce qui avait servi à construire la machine, et jusqu’à des traces de poudre. I^e voisin avait cru louer son hangar à des contrebandiers bretons. Du reste, il a donné leur signalement.

— Et vous savez?...

— Je sais que votre merveilleux à habit vert-pré et à culotte chocolat était un des assassins.

— Ah 1 je l’aurais parié! m’écriai-je, et je racontai alors tout ce qui s’était passé : la visite de l’étranger, sa fuite et notre rencontre au café. Dufresne écouta attentivement.

— Et vous lui avez donné une traite pour la Rochelle? dit-il lorsque j’eus achevé. Sur quel banquier?

Je le lui nommai , et la conversation en resta là. 11 m’annonça seulement en me quittant, qu’il devait passer quelques jours à la campagne.

Je fus en effet une semaine entière sans le voir. Sur ces entrefaites, les demandes de nos clients étant devenues plus pressantes , et les envois annoncés par Pierre Lescot n’arrivant pas , je résolus d’avancer le voyage

que je devais faire à la Rochelle , afin de m’entendre avec l’ancien pilote, et d’établir avec lui des relations mieux suivies.

Le jour même de mon arrivée à la Rochelle , je fis avertir Pierre Lescot,mais il était absent: ce fut sa femme qui me vint trouver.

Deux années l’avaient tellement changée que j’eus peine à la reconnaître. Au lieu de cette Thérèse que j’avais vue si fraîche, si rieuse , si coquettement parée, je trouvai une femme amaigrie et négligée , qui semblait ne plus se soucier des autres ni d’elle-même.

Ma vue pourtant sembla l’arracher à cette torpeur ; elle cacha sa figure dans son tablier et se mit à pleurer. Je tâchai de la consoler , et lorsque ses larmes furent taries, je l’interrogeai doucement. Les aveux que je lui arrachai m’apprirent bien vite la cause de son chagrin.

Pierre Lescot, qui avait toujours été rude et impérieux, était devenu, depuis quelque temps, d’une humeur encore plus difficile. Sombre, inquiet, mécontent, il s’irritait à la moindre question et semblait se défier de tout le monde. Il renfermait Thérèse tous les soirs, et celle-

ci entendait alors souvent dans la maison des bruits

étranges. On cognait, on parlait, on travaillait sans

qu’elle pût dire dans quel but. Tous les jours , elle voyait venir à l’auberge des étrangers qui avaient de longues conversations avec le pilote ; et celui-ci , qui passait souvent la nuit en mer sous prétexte de pôclie ou de contrebande , revenait toujours sans poisson et sans marchandise. Ces confidences m’inquiétèrent d’autant plus que la Rochelle était, à cette époque, un rendez-vous de royalistes déguisés et d’espions payés par l’Angleterre.

Lescot devait être de retour vers le milieu du jour. Je promis à Thérèse de me rendre à l’auberge pour lui parler et pour savoir, s’il était possible, le motif du changement qui s’était opéré en lui.

Après quelques visites indispensables, je me dirigeai donc vers le port; mais en arrivant près des murs, je m’entendis appeler à haute voix. C’était Pierre Lescot lui-même qui m’avait aperçu de loin.

— J’allais à votre hôtel, bourgeois, me dit-il en portant la main à son chapeah goudronné.

— Et moi à ton auberge, répondis-je.

— Quand la femme m’a dit que vous ôtiez ici, j’ai cru d’abord qu’elle voulait rire.

— 11 fallait bien venir, répliquai-je en baissant la voix, puisque tu ne nous envoyais rien.

Il promena un regard autour de lui pour s’assurer que nous étions seyls.

— Ma côte est trop bien gardée, dit-il ; on ne peut sortir sans être vu, surtout depuis qu’ils ont envoyé là ce brick que l’enfer confonde !

— Le Triton?

— Oui. Il croise jour et nuit dans la passe, visitant nos bateaux lorsqu'ils sortent ou lorsqu’ils rentrent.

— Parce que vos bateaux cachent souvent des royalistes et des espions.

Pierre détourna les yeux.

— Possible ! dit-il brusquement , mais ils n’en ont

pas moins coupé le cou à la contrebande avec leur sur-

veillance. Heureusement que le Triton a reçu l’ordre de porter des dépêches à la flotte. Il vient de lever l’ancre.

— Mais après-demain il sera de retour?

— Peut-être! murmura Lescot en hochant la tête. Je le regardai ; il rougit.

— En tous cas, reprit-il, nous pourrons donner un bon coup de filet pendant son absence.

— Tu es donc en mesure?

— Il y a près d’ici une péniche qui ne demanderait pas mieux que de retourner à Plymouth sur son lest.

— Quel est son chargement ?

— Le bourgeois voudrait le savoir?

— Sans doute !

— J’ai chez moi des échantillons.

— Allons chez toi.

Nous rebroussâmes chemin en nous dirigeant vers les

murs. On nommait ainsi à cette époque (car je ne sais si le temps ira point amené quelque changement) une muraille d’enceinte , haute d’environ cinquante pieds, destinée à fortifier la ville du côté de la mer et flanquée d’une tour pointue dite la Lanterne , qui avait primitivement servi de phare. Détournée depuis de cette destination et convertie en prison de l’aspect le plus formidable, elle était alors habitée par quelques prisonniers de guerre.

De l’intérieur du port , l'accès des murs était facile. Après avoir monté une trentaine de marches, on se trouvait sur une esplanade de niveau avec le haut de la vieille muraille. Là , on dominait l’étroit chenal , ou goulet, fermé jadis par la digue de Richelieu, dont les débris, encore visibles à marée basse, interdisent l’entrée du port aux vaisseaux de ligne. Plus loin se déployait la mer, bornée à l’ouest par les îles d’Aix , de

Ré, d’Oleron, qui déployaient à l’ horizon leurs lignes

plates et prolongées.

Nous venions d'arriver an pied de l'escalier condui-

sant à l’esplanade, lorsque le bruit d’une canonnade éloignée nous arriva.

— C’est sans doute le fort Chedebay qui aboie contre le pavillon noir et rouge, dit Pierre Lescot.

Le bruit recommença. Je montai rapidement l’escalier et j’arrivai à l’esplanade, qui était recouverte d’ouvriers et de matelots. Tous semblaient regarder à l’horizon avec anxiété. Mes yeux prirent la môme direction, mais je n’aperçus que deux points noirs et confus.

— C’est lui ! s’écria tout à eoup un matelot blessé qui se tenait à genoux et l’œil collé à une lunette d’approche posée sur le parapet : c’est le Triton avec une corvette anglaise sur le vient.

— Malédiction ! répliqua un second marin ; et d’où diable est-elle sortie ? On ne voyait rien tout à l’heure à l’horizon.

— Elle l’attendait derrière une des îles.

— Elle savait donc que le brick devait appareiller ce soir?

— Est-ce que l’Anglais ne sait pas tout ce qui sc passe dans nos ports I Et les traîtres donc !

— Attention ! s’écrièrent toutes les voix. La canonnade, un instant interrompue, venait de reprendre.

— Eli bien, père laRemorque? demanda-t-on au matelot qui regardait avec la lunette d’approche.

— Le Triton rend coup pour coup, répondit-il.

— Il est toujours sous le vent ?

Oui ; mais le voilà qui lâche ses bordées. Visez bien, mes gars! Oh! pourquoi suis -je débarqué hier?

— Que voyez-vous, père ?

— Attends que la fumée soit partie. Ah! les perroquets de la corvette sont bas !

— Hourra! hourra pour le Triton !

— Oh ! et dire qu’ils m’ont laissé à l’hôpital 1 murmura la Remorque. Encore une bordée ! Bon !

— Qu’est-, çe que c’est, père?

— Un des navires est démâté ! s’écria un spectateur qui se tenait debout sur le parapet.

— L’Anglais ? demandèrent quelques ouvriers.

— Non... leTritonl û\t la Remorque d’une voix sourde. 11 y eut un moment de stupeur. Les deux vaisseaux

avaient disparu de nouveau dans un voile de fumée; le

vieux marin essuya les verres de la lunette d’approche, puis la replaça sur le mur d’appui d’une main tremblante. Une rafale emporta enfin le nuage qui cachait le combat.

— Il y a aussi une frégate, maintenant, s’écria la Remorque. Ils vont mettre le brick entre deux feux. — On n’entend plus le canon, pourtant.

— C’est vrai.

— Le brick s’est rendu peut-être?

— Non, nori, s’écria le vieux matelot d’une voix haletante ; mais les canots ennemis l’entourent; ils veulent le prendre à l’abordage. Pourquoi donc restent-ils ainsi bord à bord ?

Tous les yeux étaient fixés avec anxiété sur le brick

français entouré de barques ennemies, et l’on attendait avec angoisse. Tout à coup, une vive clarté illumina l’horizon; une explosion terrible retentit le long du rocher, et unecolonne de fumée ardente jaillit dans les airs. Nous poussâmes tous ensemble un cri ; puis il y eut un long silence. Le vieux matelot était resté à genoux, la tête sur la poitrine et les deux poings fermés.

— Sauté! s’écria-t-il avec rage. Et je n’y étais pas!

Ses camarades l’entourèrent. Quant à moi, je quitta^ l’esplanade en courant et sans vouloir retourner les yeux vers la mer, où il me semblait entendre des cris et des gémissements. Je marchai quelque temps devant moi, ne sachant où j’allais, sans pouvoir parler ni retenir des exclamations entrecoupées. Cette clarté sinistre était toujours sous mes yeux, et le bruit de cette explosion retentissait à mon oreille. J’étouffais d’émotion et de douleur. Enfin pourtant Pierre Lescot, qui ne m’avait point quitté, m’avertit que nous étions devant son auberge. J’y entrai machinalement. Le pilote me

conduisit à un petit cabinet séparé de la salle princi-

pale par une cloison à moitié vitrée et me présenta une chaise sur laquelle je me laissai tomber. Je regardai mon conducteur: il était pâle et un léger tremblement agitait ses lèvres.

— Vous aviez bien deviné que le Triton ne reviendrait pas, dis-je en le regardant fixement.

Il tressaillit.

— Je n’ai point dit cela ! s’écria-t-il.

Je secouai la tête sans répondre; Lescot garda un instant le silence ; puis frappant du pied :

— Thérèse a parlé ! s’écria-t-il.

-il y a donc quelque chose à dire ? observai-je.

Il leva son poing fermé avec un sourd blasphème.

— Après tout, s’écria-t-il brusquement, je n’ai de compte à rendre à personne !..

— Dieu le veuille ! répliquai-je ; mais en tout cas, nous avons fait ensemble nos dernières affaires.

— N’ayez-vous pas peur qu’on vous compromette ? reprit-il brutalement. Laissez donc, on n’est point tellement donné au diable qu’on ne puisse se racheter.

— Faites-lealors, Pierre, pour l’amour de Thérèse et de vous-même.

- Il garda un instant le silence.

— Oui, reprit-il enfin, comme s’il se parlait. On pourrait s’entendre, et si j’étais sûr d’obtenir de bonnes conditions... j’ai assez de secrets à vendre!

Un coup violent frappé à la cloison l’interrompit. Nous levâmes la tête ; deux figures basanées étaient collées aux vitres du cabinet. Pierre Lescot devint pâle.

— • Eh bien ! ne comptes-tu pas nous servir aujourd’hui? cria une voix impérieuse.

— Tout de suite, balbutia le pilote.

Et, se tournant vers moi :

— Ils m’ont entendu, dit- il avec terreur.

— Que t’importe?

— Allons, Pierre 1 reprit la même voix.

— Il faut que j’aille à eux, dit-il, demain je serai chez vous de bonne heure.

Je me levai pour sortir. En traversant la salle j’aperçus une demi-douzaine de buveurs parmi lesquels se

trouvaient les deux figures sinistres ; ils appelèrent de nouveau Pierre, qui me quitta, et je me hâtai de regagner l’hôtel.

Le lendemain j’espérais voir paraître le pilote dès le matin, selon sapromesse; mais j’attendis en vain jusqu’à midi. Enfin, un des domestiques de l’hôtel vint m'annoncer que Pierre Lescot avait été assassiné dans la nuit!

Je courus à la taverne, où je trouvai Thérèse dans l’épouvante et dans les larmes. Elle ne savait rien de ce qui s’était passé, sinon que les gens que j’avais aperçus étaient sortis avec Pierre, et que son cadavre venait d’être trouvé à peu de distance , au fond d’une ruelle obscure et déserte.

Je me rappelai alors ce qui s’était passé la veille , et je ne doutai pas que la crainte des aveux du pilote

n’eût poussé les misérables dont il était l’instrument à le frapper.

Je revins à l’hôtel. Tout ce que j’avais vu depuis la veille m’avait fait réfléchir; je fus pris subitement, sur la

question de contrebande , d'un de ces effrois salutaires qui éclairent les consciences myopes et leur montrent évidemment le devoir.

En trouvant ainsi la contrebande et la trahison exercées , pour ainsi dire , de compte à demi par le môme agent, je sentis tous mes scrupules s’éveiller, il me sembla qu’en participant aux bénéfices de l’une de ces industries, je participais également à l’infamie de l’autre. J’eus honte de l’espèce d’association à laquelle nous exposait notre commerce clandestin, et, quoi qu’il pût en advenir, je résolus d’y renoncer.

J’écrivis en conséquence à mon frère en l’avertissant que j’attendrais sa réponse à la Rochelle, mais une affaire imprévue me força à partir dès le lendemain pour Marennes et pour Saintes. Retenu dans ces deux villes contre toute prévision, je ne pus retenir à la Rochelle qu’après une absence de dix jours. J’étais loin de prévoir les événements qui m’y attendaient.

Mon premier soin, en arrivant à la Rochelle, fut de courir à la poste où je trouvai la réponse de mon frère. Il avait compris mes répugnances et m’autorisait à clore toutes nos relations avec nos correspondants de Plymouth. Mais j’avais besoin à ce sujet de quelques renseignements pour lesquels Pierre Lescot m’eût été nécessaire. Espérant en obtenir au moins une partie de sa veuve, je me rendis à son cabaret. Lorsque j’y arri-

vai, une grande foule était rasssemblée près du seuil, et j’eus peine à arriver jusqu’à la maison , où j’appris que Thérèse habitait depuis la veille chez une de ses parentes.

— Et qu’attendent donc là tous ces gens? demandais-je.

— Le commissaire, qui doit venir pour la perQuisi-

tion , me répondit une voisine. On ne vous a donc pas dit que Pierre Lescot avait été assassiné?

— Pardonnez-moi; il y a environ quinze jours.

— Eh bien ! depuis ce temps sa veuve n’a pas eu un moment de repos. Il y a un revenant dans la maison.

— Un revenant?

— Oui, un revenant qui mange tout ce qu’il trouve!

— Et qui boit tout ce qu’on lui laisse !

— Et qui écrit avec son sang !

— Quelle folie 1 m'écriai-je.

— Folie! répéta-l-on de tous côtés. Puis qu’on l’avuî... Demandez plutôt au père la Remorque.

— Qui est-ce qui parle de moi? interrompit, en se retournant , un homme à la jaquette bleue que je reconnus pour le matelot blessé de l’Esplanade.

— Approchez, père ; voici un citoyen qui appelle le revenant une folie.

Le vieux matelot haussa les épaules.

— L’opinion du bourgeois m’est parfaitement inférieure, dit-il d’un ton d’insouciance dédaigneuse.

— Est-il vrai que vous l’ayez vu? demaudai-je.

— Apparemment, puisque je le dis.

— Mais où cela? quand? comment?

— Ah! un moment; je ne suis pas au catéchisme...

— Racontez-lui tout, père la Remorque, dirent quelques voisines qui avaient envie d’entendre encore une fois le terrible récit.

Le matelot fit quelques difficultés, mais enfin il pa- *

rut céder.

— Pour lors, donc, le Triton avait eu son affaire... et Lescot aussi. Je venais ici tous les jours avec les camarades, parce que nous connaissions la Veuve et que c’est une brave femme; seulement nous étions étonnés de la voir si triste depuis la mort du défunt. Un soir, comme j’étais resté le dernier et que je lui disais, par manière de consolation, qu’elle avait plus gagné que perdu à la chose, voilà qu’elle se met à regarder autour d’elle, en tremblant de -tout son corps, et à me dire qu’elle ne voulait plus demeurer à l’auberge, parce qu’il y avait un spectre qui revenait tous les soirs! Moi de rire , comme de rai-

son, et elle de se remettre à pleurer en disant qu’elle avait des preuves. Alors , elle me raconta comme quoi elle s’était aperçue , après la mort de Pierre , que tout ce qu’elle déposait dans l’office disparaissait pendant la nuit , bien qu’elle habitât seule la maison. Inquiète et intriguée, elle résolut de n’y plus rien laisser ; mais le lendemain , elle trouva à la porte de sa chambre un billet qui lui ordonnait avec menaces et au nom du défunt de garnir l’office de provisions comme par le passé. Le billet était écrit avec du sang...

— Et vous l’avez vu ! m’écriai-je en interrompant le vieux marin.

— Moi et bien d’autres, répondit la Remorque , car il est maintenant entre les mains du commissaire.

— Mais n’a-t-on pas essayé de savoir qui avait pu écrire?

— Voilà précisément l’idée qui me vint, bourgeois. Le soir même où la veuve me fit sa confidence , je lui proposai d’attendre le revenant.

Il s’agissait avant tout de ne point l’effaroucher. Je

renvoyai donc Thérèse; puis, armé d’une paire de pis- 1

tolets d’abordage, je me blottis dans l’armoire de la

pendule que vous voyez là, l’œil à la hauteur de ce pe-

tit carreau. Jusqu’à minuit il n’y eut rien de nouveau.

Je n’entendais que le craquement des meubles, et je ue voyais que les vacillements de la lune sur le plancher. Enfin une heure sonna ; je commençais à croire que j’avais fait le quart pour le roi de Prusse, et mes yeux se fermèrent. Je ne puis dire combien de temps je demeurai ainsi, à moitié endormi; mais jé fus enfia réveillé par un léger bruit. Je regardai vers l’office; je ne pus rien distinguer, mais bientôt le bruit se renouvela : c’était comme le grincement de dents d’un chien affamé

qui ronge quelque chose. Je voulus ouvrir la porte de l’horloge; la targette craqua sous mes doigts sans s’ouvrir; au même moment, un rayon de lune éclaira, et j’aperçus là, devant moi, près de l’office, un grand spectre blanc qui ne fit que passer. Je m’élançai hors

de l’armoire, et je courus à la porte pour lui couper la

retraite; mais la porte était fermée; je rallumai alors

la lampe, et après avoir cherché partout inutilement, je ■ • «

. revins à l’oflice, où je trouvai des miettes de pain et

des os rongés qui prouvaient que je n’avais pas révé.

Comme la Remorque achevait ce singulier récit, un

mouvement se fit dans la foule, et j’aperçus le commissaire qui arrivait avec une douzaine de gendarmes. Il était accompagné d’un jeune homme qui semblait l’entretenir vivement; mais tout à coup ce dernier leva la tête, et je poussai un cri d’étonnement : c’était Dufresne lui-méme !

En m’apercevant, il rougit et recula; mais ce ne fut qu’un éclair, et, s’avançant aussitôt à ma rencontre les mains tendues :

— Le voisin Durand ici! s’écria-t-il avec une surprise riante; pardieu! je ne m’attendais pas à cette bonne fortunef

— Ni moi, répliquai-je.

— Et que faites-vous ici?

— Moi? mon Dieu! je me promène; mais vousmême? vous étiez venu voir la maison hantée.

— On vous en a donc parlé aussi?

— Il n’y a plus d’autre conversation à la Rochelle. Je me suis laissé entraîner par le citoyen commissaire : il veut bien m’admettre à la perquisition.

— C’est une faveur qu’il devrait bien vous accorder pour deux, répliquai-je à demi-voix.

Dufresne parut embarrassé.

— Une visite domiciliaire n’a rien de bien curieux, dit-il avec indifférence.

— Vous y assistez pourtant.

— Par complaisance.

— Ne pourrait -on pas m’y admettre au môme titre?

— Mon Dieu! dit-il d’un ton contrarié, je ne sais si le commissaire trouverait convenable...

— Pourquoi non ? interrompit celui-ci, qui s’était approché : dès que le citoyen est de vos amis!...

Je remerciai, et nous entrâmes.

Pendant ce temps, la foule avait été éloignée par les gendarmes, qui refermèrent la porte, et la perquisition

commença. Elle se fit plus sérieusement que je ne l’avais supposé. Les faits racontés par le vieux matelot étaient réels, ainsi que me l’apprit Dufresne, et cachaient évidemment quelque mystère. On examina scrupuleusement les murs, les planchers, les cloisons, sans rien découvrir. Enfin Dufresne, qui suivait les recherches avec attention, fit remarquer dans la boiserie une planche plus large et plus neuve que les autres. Les gendarmes essayèrent de la soulever avec leurs sabres, mais, après quelques efforts, elle s’échappa brusquement, tourna sur des charnières cachées dans l’épaisseur du bois, et montra une étroite ouverture condui-

sant par une échelle à un étage souterrain. Dufresne poussa une exclamation de triomphe :

— Je l’aurais parié, s’écria-t-il. Maintenant, allumez une lanterne, armez vos fusils, et attention.

Ces conseils, donnés comme des ordres, furent suivis. Le brigadier se hasarda le premier dans l’étroit passage, le sabre à la main. Il y eut un moment d’attente anxieuse. Enfin Dufresne, qui l’avait suivi jus-

qu’au milieu de l’échelle, nous cria qu’il n’y avait rien à craindre. Nous descendîmes donc l’un après l’autre, et nous arrivâmes dans une sorte de cave obscure où se trouvaient quelques boucauts exhalant l’odeur des denrées coloniales, et des ballots, presque vides, de marchandises prohibées.

— Pardieu 1 voilà l’énigme expliquée 1 s’écria le commissaire : nous sommes tombés dans un dépût de contrebande !

— Mais le revenant! observa Dufresne.

— Est tout simplement quelque fraudeur qui connaissait le chemin, et s’en sera servi pour pénétrer chez la veuve.

— Alors cette cave doit avoir une entrée communiquant au dehors?

— Cherchez derrière ces tonneaux.

Les tonneaux furent dérangés, et l’on aperçut en effet une porte basse donnant sur un hangar. Il était rempli de foin, au travers duquel les gendarmes ouvrirent une percée qui nous conduisit à une petite cour extérieure.

De plus longues recherches semblaient inutiles. Le commissaire et son greffier remontèrent à l’auberge pour rédiger leur procès-verbal ; je les suivis, tandis que Dufresne rentrait dans le hangar avec quelquesuns des gendarmes.

Nous entendîmes bientôt de grands cris s’élever, et le brigadier accourut tout troublé. Un de ses soldats, qui sondait le foin avec sa baïonnette, l’avait retirée sanglante, et, en fouillant, on avait trouvé un homme hâve, maigre et presque mort, qui ne pouvait être que le revenant tant cherché.

Nous retournâmes à la petite cour, où le mourant * avait été transporté. 11 était enveloppé d’un de ces longs capots de toile dont se servent les mariniers des côtes; mais ses mains, qui pendaient inanimées, étaient blanches et garnies de bague Je m’approchai au moment

où l’on venait de dégager sa tête du capuchon qui l’enveloppait. Ranimé par l’air, il rouvrit les yeux. Je der meurai incertain et troublé ; j’avais vu ces traits, ce regard, sans pouvoir dire en quel temps ni en quel

lieu! Mais tout à coup un frisson d’agonie parcourut les membres du blessé ; il poussa un soupir profond, et sa tête se retourna de côté... J’aperçus les boucles d’oreilles de diamant qui m’avaient naguère frappé!

— L’homme à l’habit vert, murmurai-je.

Dufresne tressaillit.

— En êtes-vous bien sûr? dit-il à voix basse.

— Sûr ! répétai-je ; c’est à lui que j’ai remis à Paris une traite, et c’est lui que j’ai rencontré dans le café le soir même de la machine infernale.

* — Ah ! je comprends tout alors.

— Il faut avertir le commissaire...

Dufresne me prit vivement par les mains, et m’entraînant à l’écart :

— Non, dit-il ; tant que ses complices ignoreront sa mort, ils continueront de craindre, et leurs précautions pour s’échapper serviront à les trahir.

— Mais je ne puis pourtant laisser ignorer aux magistrats...

— Pas un mot, reprit Dufresne, je vous le défends.

— Vous! m’écriai-je, et de quel droit?

Pour toute réponse, il tira de son portefeuille une carte verte, qu’il me présenta à la dérobée, et sur laquelle je lus la signature de Fouché.

Je poussai une exclamation de surprise; il mit le doigt sur ses lèvres et me quitta.

En me rappelant toutes ces circonstances, je n’eus point de peine à comprendre ce qui s’était passé. Échappé de Paris après l’insuccès de la machine infernale, l’inconnu à l’habit vert, l’un des principaux conspirateurs, s’était réfugié chez Pierre Lescot, qui comptait sur la capture du Triton pour trouver la rade libre, et conduire le fugitif à bord de quelque navire anglais; la mort subite du pilote, en dérangeant ce plan, laissa l’inconou sans moyens de fuir, prisonnier et obligé pour vivre de jouer ce rôle de fantôme, qui devait finir par le perdre.

J’appris plus tard que, transporté à l’hospice de la Rochelle, il y était mort peu après, sans avoir voulu

rien révéler. Mais une partie du mystère s’était ébruité, et l’on parla longtemps de l’inconnu trouvé chez Pierre Lescot. L’auberge conserva même Je nom de maison hantée ; elle resta déserte et silencieuse jusqu’en 1820 , où elle disparut pour faire place à une élégante promenade.

CLAUDE RIONEL

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