PROLOGUE
— Pas encore de courrier, Rionel?
— Pas de courrier, monsieur Gambier.
— Et aucune nouvelle de Paris?
— Aucune.
Le docteur balança la tête et avança sa lèvre inférieure sur sa lèvre supérieure d’un air réfléchi.
— Diable 1 murmura-t-il, est-ce que la rue Saint- Denis aurait mal pris les Ordonnances ? Est-ce que les Parisiens se seraient fâchés sérieusement !
— Heureusement il n’en est ï*ien, reprit Rionel avec une certaine amertume : ils se promèneront sur les boulevards en criant vive la charte! casseront quelques lanternes, puis entreront au café, où tout se terminera par une consommation extraordinaire de bière et d’échaudés.
— Je n’en sais rien, je n’en sais rien ! reprit le docteur.
— Comptez- vous donc encore sur le patriotisme? s’écria Rionel.
*— Oui, certes, mais vous êtes devenu trop pessimiste depuis quelque temps pour que j’entame avec vous, sur ce sujet, une centième discussion. Je me bornerai à vous parler comme médecin, et je vous dirai en cette qualité, que je compte aussi sur la chaleur. L’enthousiasme, au point de vue matériel, est, comme tout le reste, une excitation nerveuse, un résultat de la circulation du sang.
— Avez-vous oublié l’histoire de ces quinze dernières années, docteur?
CLAUDE RIONEL
— En fait de révolutions, je consulte également l’histoire et le baromètre, mon jeune ami, il en est des peuples, voyez-vous, comme des liquides : tant qu’ils sont glacés ou en est maître, mais qu’un rayon les échauffe, tout fond, s’anime et nous échappe.
— Je connais votre doctrine, dit Rionel ; vous regardez l’homme comme une sorte de tube dans lequel les sentiments montent ou descendent selon la constitution atmosphérique ; mais quel que soit mon respect \
pour le vice-président de l’Académie des sciences, professeur à la faculté, officier de la Légion-d’Honneur (je passe vingt t i t res et des meilleurs, comme dirait notre poète), je doute que vous réussissiez jamais à me persuader.
— Nous verrons qui aura le mieux prévu, dit Gambier. Parce que rien ne bouge ici, au fond de votre Orléanais, vous croyez que la terre a cessé de tourner; mà pur si muove. Je suis de Paris, moi, et je connais mes pays. Croyez-en mon expérience, une révolution est sur le point de s’accomplir !
Rionel sourit, et il y eut une assez longue pause. Tous deux étaient devenus pensifs.
— Du reste, reprit enfin le jeune homme, que m’importe ce qu’ils feront là-bas ! autrefois j’avais la candeur de m’intéresser à toutes ces choses, mais j’ai compris enfin que sans un grand nom, ou sans des relations établies, un homme ne pouvait plus rien entreprendre dans la France telle qu’ils l’ont refaite.
— Et vous vous êtes marié de dépit ?
— ■ J’ai épousé Juliette par affection, et je me réjouis chaque jour d’avoir renoncé à mes anciens projets pour vivre à l’écart.
— Depuis que je suis venu vous joindre à Chante- Merle, fit observer le docteur, je ne vous entends , parler, il est vrai, que des joies de la vie intime; vous ne rêvez que solitude et plaisirs rustiques; il faudra voir seulement ce que deviendront à la longue ces églogues. Juliette pourra s’y plaire, car les femmes bornent le .monde à ce que peuvent enfermer leurs deux bras; mais vous, c’est autre chose; elle aura
CLAUDE RIONEL
beau vous embrasser, vous finirez par regarder pardessus son épaule.
— Ne vous ai-je point dit que j’étais sans ambition.
— Oui, mais vous me l’avez répété si souvent, que je commence à craindre que vous n’en ayez d’autant plus que vous prétendez en avoir moins.
— Ah! monsieur Gambier!
— Mon Dieu, mon cher ami, nous ressemblons tous à ce filou qui, entendant raconter une histoire de voleurs, s’écria qu’il était honnête homme. Pour voir notre côté faible, il suffît de voir celui que nous gardons le mieux. Ce que j’en dis, après tout, est dans votre intérêt et dans celui de Juliette ; vous avez assez de fortune pour vivre dans l’indépendance, assez d’esprit pour la conserver, assez de santé pour en jouir. Chercher davantage serait folie.
. — Et cependant cela ne vous a point suffi, à vous, dit
le jeune homme en regardant fixement M. Gambier; vous avez voulu, en outre, la réputation, l’influence, les honneurs.
— Et savez-vous ce que j’y ai gagné? reprit le docteur ; des ennemis, des trahisons, des injures, trois cents jours par an de sourdes colères et de mauvaises digestions qui m’ont rendu l’ennemi du genre humain.
— Au milieu duquel vous continuez pourtant de vivre.
— Pour la science, monsieur, pour la science ! s’é-
cria Gambier ; c’est là le seul but de ma vie ; il n’y a que cela de grand et de vrai au monde. On peut bien ne plus s'intéresser aux hommes, mais on s’intéresse à leurs infirmités... pour les étudier! on lutte contre la nature, on surprend ses secrets, on force la maladie à vous obéir ! Oh ! c’est alors que l’on sent son pouvoir, son intelligence
Le docteur, qui s’exaltait, s’arrêta en rencontrant de nouveau le sourire de Rionel.
— • Cela vous fait rire? dit-il brusquement.
— Nullement, répondit le jeune homme; mais il me semble que la colonne de mercure monte.
Gambier fit un mouvement des épaules, et, remettant son chapeau :
CLAUDE RIONEL
— C’est bien, dit-il ; je retourne à mes piles galvaniques et à mes expériences. Si le courrier arrive, faitesmoi prévenir.
À ces mots, il salua de la main le jeune homme et regagna la maison.
Rionel le suivit d’un regard curieux.
— Être bizarre! pensa-t-il: sans amour pour les hommes et plein d’enthousiasme pour les choses! Tour à tour aveugle ou clairvoyant, égoïste ou dévoué, et désenchanté du monde par la réussite, comme d’autres l’auraient été par l’insuccès. Quel parti-pris, que de préventions contre tout ce que la science humaine ne peut expliquer! Mais aussi quelles ressources d’esprit, quelle constance d’attention, que d’étendue et de finesse tout à la fois !
Rionel en était là de ses réflexions, lorsque deux blanches mains s’étendirent comme un voile sur ses yeux, tandis qu'un rire étouffé se faisait entendre derrière lui.
— Juliette! dit le jeune homme en sedégageantàdemi.
— Ah ! vous m’avez pourtant reconnue, beau rêveur, dit la jeune femme qui posa un baiser sur les cheveux de Rionel.
Celui-ci la fit asseoir près de lui.
— Tu viens de quitter le docteur? demandat-elle.
Le jeune homme fit un signe affirmatif.
— Et à quoi pensais-tu donc?
— • Je pensais, dit Rionel, que tout a favorisé cet homme, sa naissance, ses relations, ses facultés, et que s’il eût voulu étudier la vie pour en profiter au lieu de l’étudier pour en faire des mémoires scientifiques, il pourrait être ce que fut Cuvier : conseiller d’état, pair de France, ministre peut-être!
— Eh! mon Dieu ! il n’est pas nécessaire d’avoir tant de science pour cela : tout le monde s’élève aujourd’hui.
— Excepté ceux que le hasard a fait naître d’une famille obscure au fond de quelque petite ville de la Vendée.
CLAUDE HJONEL
— Que veux-tu dire ?
— Je veux dire que moi, par exemple, si j’eusse été ambitieux, tous mes efforts seraient restés infructueux.
— Qu’en sais-tu?
— Je parle par expérience, Juliette : tu ne te doutes pas de ce qu’est une petite ville : l’ordre qui y règne est établi à jamais, comme celui de la création, et il n’est permis à personne de le changer. Des classes superposées l’une à l’autre par la tradition, y ressemblent aux maisons anglaises où chaque étage a son escalier ; elles n’ont pas même de palier commun où l’on puisse se rencontrer. Le noble et le bourgeois habitent côte à
côte, sans se visiter, sans s’intéresser l’un à l’autre, sans se parler. La vie de ces deux voisins, d’espèce différente, est comme le mur mitoyen qui les sépare : il y a deux chaperons et deux côtés, chacun reçoit son rayon de soleil, son ombre et son égout de pluie. Le fils hérite de l’importance et de la considération de son père en même temps que de son mobilier ; il ne doit pas prétendre à davantage : ni l’éducation ni la fortune ne
pourront lui obtenir la part d’influence qu’une position acquise assure à son voisin mieux né ; il appellera en vain à son aide le talent, le luxe, les arts, ces grands protecteurs qui dans la capitale vous conduisent à tout; la supériorité de son esprit ne fera que rappeler l’obscurité de son origine ; son salon drapé de soie sera opposé
à l’humble boutique de son père, ses tableaux choisis, à la grossière enseigne qui a fait sa fortune.
— As-tu donc éprouvé tout cela, Claude? demanda la jeune femme en regardant son mari.
— Oui, répondit Rionel d’une voix sourde ; oui, je l’ai éprouvé, Juliette, et cependant je me suis longtemps acharné contre le préjugé ; j’ai, employé tous les moyens pour devenir un homme important dans ma ville ; ma volonté et mon intelligence y ont échoué ; je suis toujours demeuré pour mes compatriotes le fils du marchand de drap.
— Et que ne laisses-tu là ces sottes gens?
— Aussi l’ai-je fait, Juliette. J’ai quitté ma province pour Paris; mais si là le ruisseau était trop petit pour
CLAUDE RIONEL
faire voguer ma barque, ici l’Océan était trop grand ! Que faire sans protecteurs, sans relations?... Le temps (les heureuses chances est passé désormais. Les brusques changements de la république et de l’empire offraient à chaque instant aux hommes de volonté des perspectives inattendues, mais la restauration a fermé toutes ces portes dérobées ouvertes à l’ambition; désormais on ne peut plus arriver que par le grand escalier, pourvu que votre rang vous donne droit aux grandes entrées.
— Le regrettes-tu donc, Claude? demanda la jeune femme en plaçant ses deux mains dans celles de Rionel.
— Qui te le fait penser? dit le jeune homme avec une sorte d’abattement; je ne suis point ambitieux, moi, tu le sais.
— • Oh 1 non, non, s’écria Juliette avec une tendre vivacité, ne le deviens jamais, mon ami : ta vie m’appartient, tu me l’as promise. Ce qui m’a d’abord plu eu toi, vois-tu, c’est ta haine contre l’immoralité des puissants, c’est ton indignation devant tant d’apostasies
achetées, c’est la chaleur avec laquelle tu parlais de la vie iutérieure, seul refuge au milieu de ce débordement d’ambitions avides. Ah ! ne cesse jamais d’être ce que je t’ai vu le premier jour où je t’ai choisi de cœur et sans le savoir moi-même. Nous resterons ici, Rionel; nous emploierons notre fortune à rendre les pauvres gens qui nous entourent meilleurs et plus heureux. Tu as desi beaux projets 1 Cette ferme-modèle, cette école, ces prix de vertu, il faudra tout exécuter. Je voudrais commencer dès aujourd’hui ! Car ne crois pas que mon amour soit égoïste et que je veuille te faire vivre pour moi seule; tout ce qui t’élève à mes yeux me rend heu-
reuse. Quand tu es absent pour faire le bien, la pensée de ce que tu fais me tient compagnie et me réjouit.
— Bonne Juliette! dit Rionel en passant la main sur les cheveux de la jeune femme avec une sorte de distraction; oui, nous ferons ce que tu veux; cela du moins est possible.
— Et bien, voyons, dit Juliette en se rapprochant encore, et en posant ses deux coudes sur les genoux de
CLAUDE RIONEL
Claude, avec une grâce enfantine; traçons notre plan, et cherchons par quoi nous devons commencer.
— Commencez par lire ceci, s’écria une voix haletante. Victoire 1 victoire!
Et Ganibier parut au détour de la charmille, des journaux à la main.
— Le courrier! s’écria Rionel.
— De trois jours !
— Et qu’y a-t-il, docteur?
— H y a que le drapeau tricolore flotte aux Tuileries, monsieur !
Les deux jeunes gens poussèrent une exclamation de surprise.
— Vous plaisantez, dit Claude.
— Cette plaisanterie-là, répliqua Gambier, n’en va pas moins conduire Chariot à l’étranger.
— Que dites-vous?
— Je dis que la garde royale est dissoute.
— Comment !
— Que La Fayette commande Paris.
— Est-il vrai?
— Et que nous avons un gouvernement provisoire.
— Et tout cela en si peu de temps !
— Oui, en trois jours ! moitié moins qu’il n’en fallut pour la création !
— Mais comment une telle révolution a-t-elle pu s’accomplir ?
— • Voilà ce que le journal va vous dire. Écoutez.
A ces mots, le docteur s’assit entre Claude et Juliette, et commença la lecture des journaux qu’il avait reçus.
Nous n’essaierôns point de peindre la surprise, l’admiration et l’attendrissement des deux auditeurs en écoutant le récit de cette sublime bataille. Lorsque Gambier eut fini , ils gardèrent un instant le silence.
— Vous comprenez, reprit le docteur, qu’il faut que je quitte Chante-Merle au plus tôt.
— Pourquoi cela? demanda Juliette.
— Parce que après avoir dérangé le pouvoir, on pourra bien déranger les hommes, ma belle ignorante,
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et que ceux -qui ne seront point là pour défendre leurs places, risquent fort d’être traités en vaincus.
— Vous avez raison, dit Claude qui était devenu pensif.
— Songez que, pour compléter cette révolution, si l’on ne veut pas qu’elle soit aussi inutile qu’elle est héroïque, il faudra tout retourner en France, continua Ganobier; les temps prédits par l’Écriture sont arrivés : les premiers doivent devenir les derniers, les derniers les premiers.
— Oui, c’est une belle occasion pour toute noble ambition !
— Aussi vais-je hâter mon départ pour Paris.
— Je vous suivrai, docteur, dit Rionel avec résolution.
— Vous ! s’écria la jeune femme. •
— Il le faut, Juliette; il le faut; songe, que dans un pareil moment, tout homme se doit à son pays.
— Et nos projets de retraite?
— Nous les reprendrons plus tard.
— Mais qu’iras-tu faire là-bas?
— Offrir mes services; la eause populaire va avoir besoin de défenseurs dévoués; veux-tu donc que je me cache au moment du danger, que je sois un lâche ?
— Oh ! non, s’écria la jeune femme, non, parlons sur-le-champ !
— Quoi 1 tu veux
— Te suivre partout; ne cherche point à t’y opposer; c’est mon droit et je le maintiendrai.
— Au surplus, il n’y a plus rien à craindre pour une
femme, fit observer Gambier; je connais mes Parisiens : la révolution faite, ils seront rentrés chez eux, un peu trop tôt peut-être, car les hommes du lendemain vont accourir en foule, et les hommes d’intelligence et de progrès ne seront pas les seuls à partager le pouvoir.
— Raison de plus pour nous hâter, interrompit Claude.
— Sans doute, dit le docteur, en jetant au jeune homme un coup d’œil narquois ; on n’est pas ambi-
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tieux, mais comme il est du devoir de tout homme ami de son pays d’empécher les belles places de tomber en de mauvaises mains, le meilleur moyen c’est de les prendre soi-méme.