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RUINES

Renversée dans son fauteuil, les mains sur ses genoux et les yeux fermés, Juliette achevait de compter dix heures qui venaient de sonner à l’horloge de Saint- Thomas-d’ Aquin ; une lampe placée à peu de distance sur un guéridon éclairait son visage; elle tenait encore un flacon de sels qu’elle respirait à de longs intervalles, et une sorte de tremblement nerveux agitait ses lèvres entr’ouvertes.

Clara, qui ne l’avait point quittée depuis son évanouissement, venait seulement de se retirer afin de la laisser reposer. Quant à Claude, un billet du baron Durvert, qui lui annonçait le renversement du ministère, l’avait forcé de sortir subitement. Aucune expli-

m LES DRAMES PARISIENS

cation n’avait donc pn avoir lieu, mais Juliette attendait le retour de Rionel avec épouvante. Elle prêtait l’oreille à tous les roulements de voiture, et chaque fois que la porte de l’hôtel s’ouvrait, son cœur cessait de battre.

Elle venait pourtant de céder à la fatigue de tant de douloureuses émotions et de tomber dans un demisommeil, lorsqu’un pas léger retentit dans le corridor ; elle se redressa toute saisie. La portière de soie placée au fond de son appartement venait de se soulever : M. de Guernet parut sur le seuil.

Juliette se leva en poussant un cri.

— Silence, au nom du ciel ! dit le capitaine.

— Vous, vous ici!

— J’avais besoin de vous voir.

— Mais vous voulez donc me perdre !

— Non, Juliette, ne craignez rien ; nul n’a pu m’apercevoir.

— Et que voulez-vous? demanda-t-elle en reculant épouvantée.

CLAUDE RIONEL

Le capitaine ia regarda et joignit les mains.

— Juliette, dit-ij, vous avez donc déjà oublié tout le passé?

— Ah! taisez-vous! murmura la jeune femme avec un geste de douleur.

— Juliette !

— Partez, partez, monsieur, si l’on vous entendait!

— Non, dit le capitaine ; je veux savoir pourquoi vous me repoussez.

— Au nom de Dieu !

— Écoutez-moi un seul instant, Juliette. Que me reprochez-vous ? Pourquoi ce changement subit ? car vous m'aimiez : j’aurais dû le croire au moins, votre bouche m’en avait fait l’aveu.

— Ah! monsieur! s’écria Juliette en se cachant le visage.

— Je devrais le maudire plus que vous , reprit de Guernet, càr c’est depuis cet aveu que vous m’avez fui avec une si cruelle persévérance.

— Je le devais, mon Dieu ! je le devais! dit la jeune

femme suffoquée de sanglots. N’était-ce point assez d’avoir mérité votre mépris!

— Mon mépris ! s’écria de Guernet ; ah 1 dites mon amour !

— Non, non, interrompit Juliette, la femme qui a

pu faire un tel aveu, on doit la mépriser ; mais pourquoi ne pas en avoir pitié, du moins, quand la honte et le

repentir lui sont venus ! pourquoi se faire un droit de sa faiblesse pour l'empêcher de retourner au devoir! Ah! si vous saviez, monsieur, ce que je souffre depuis six mois !

— Vous, Juliette?

— N’êtes-vous point partout sur mes pas, comme pour me rappeler le passé?

— Que dites-vous?

— Je m’efforce en vain de paraître calme, je sens que mes efforts mêmes trahissent mon trouble ; je trouve une intention à tous les regards qui se fixent sur moi, ‘ une allusion dans toutes les paroles qui me sont adressées. Si j’entends rire ou parler bas, je crois entendre

CLAUDE RIONEL

que l’on murmure mon nom. Ah! s’il faut que le souvenir d’une faute s’attache ainsi à moi, monsieur ; si mon remords et mes craintes doivent passer en toutes choses et continuer à m’entourer de fantômes, j’aime

mieux mourir, mon Dieu! j’aime mieux mourir!

En parlant ainsi, elle s’était laissée retomber dans son fauteuil. De Guernet, touché jusqu’aux larmes, se rapprocha.

— Revenez à vous, Juliette, dit-il; pourquoi ces craintes, quand nul ne peut connaître notre amour?

— Vous vous trompez! s’écria la jeune femme, à qui la surprise et la douleur avaient fait oublier un instant tout le reste. Rionela des soupçons.

— Est-il vrai ?

— Et il va revenir... monsieur... Songez... s’il vous trouvait ici... à cette heure... comment justifier votre présence?... Je serais perdue. Ah! laissez-moi!

En ce moment le roulement d’une voiture qui entrait dans la cour de l’hôtel fit tressaillir les vitres: Juliette et de Guernet se regardèrent saisis.

— C’est lui, dit la jeune femme.

De Guernet s’élança vers la porte.

— Ecoutez! dit Juliette, qui l’avait suivi.

La voix de Rionel se faisait déjà entendre sur l’escalier.

, — Il monte! vous vous rencontrerez! s’écria-t-elle.

» — Que faire alors?

Il y eut un moment d’incertitude. Rionel montait toujours et sa voix retentissait de plus près. Juliette et le capitaine rentrèrent précipitamment.

— Mais s’il vient ici ! observa de Guernet.

— Il y vient, dit Juliette, qui prêtait l’oreille.

— Où me cacher?

— Là.

Elle montrait un cabinet de toilette sans issue, placé à l’autre extrémité de l’appartement. Le capitaine n’eut que le temps de. s’y précipiter. Juliette tourna la clé et la retira.

Rionel venait d’entrer.

Il resta un instant debout près du seuil, les yeux

CLAUDE IUONEL

fijéssur Juliette, qui s’était appuyée au mur, la main sur le cœur. Puis s’approchant enfin lentement :

— Je vois avec plaisir, dit-il d’un ton froid, que votre évanouissement n’a point eu de suites, madame.

— Il est vrai, balbutia Juliette.

— Le docteur eût sans doute été moins franc, reprit

Rionel, s’il eût soupçonné le vif intérêt que vous preniez à la santé deM. de Guernet. *

— Je ne comprends point, murmura la jeune femme confuse.

— Pourquoi rougir alors, madame?

Elle baissa la tête sans répondre.

— Du reste, reprit Rionel, je dois croire cet intérêt réciproque. Il faut, en effet, que M. de Guernet soit retenu à Paris par des liens bien puissants pour leur sacrifier, comme il le fait, son devoir et jusqu’à son honneur.

— Que dites-vous? s’écria Juliette.

— Je>dis, madame, reprit Claude en élevant la voix, qu’après avoir sollicité sa rentrée dans l’armée d’Afri-

que, M. de Guernet semble hésiter à profiter de cette faveur depuis que la guerre s’est rallumée ; que s’il ne s’agissait point du neveu d’un ministre, de tels retards seraient sévèrement punis, et qu’aux yeux de ses compagnons d’armes ils peuvent passer pour un manque de courage.

— Oh 1 pouvez- vous penser? interrompit Ju-

liette.

— Jç pense, continua Rio'nel en élevant toujours la voix, que M. de Guernet est un lâche.

— Plus bas, monsieur! s’écria Juliette.

Claude fit un pas en arrière; ses regards suivirent ceux de la jeune femme et s’arrêtèrent sur la porte du cabinet.

— Nous ne sommes pas seuls, dit-il.

Juliette voulut parler.

— La clé de cette porte , madame 1 reprit Rionel d’un accent bref et terrible.

— La clé ? répéta Juliette.

' — Où est-elle?

CLAUDE RIONEL

— Je ne sais...

— Vous la tenez, madame !

Il la lui arracha violemment et courut au cabinet. Juliette se jeta devant lui.

— Arrêtez, monsieur! balbutia-t-elle égarée.

Rionel s’arrêta.

— Vous avez raison, madame, dit-il. Ouvrez vousmême cette porte !

— Monsieur...

— Ouvrez, madame !

Elle obéit éperdue. v

— Et maintenant, ajouta Claude, dites à M. de Guernet qu’il sorte.

Le capitaine, qui avait tout entendu, se montra. A sa vue, Juliette poussa un sourd gémissement, et Rionel tressaillit. Il y eut un moment de silence.

— Veuillez me suivre, monsieur, dit eniin Rionel.

De Guernct voulut parler.

— Oh! point d’explications, de grâce ! s’écria Claude; elles seraient honteuses pour vous et ridicules pour

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moi. Si vous ne méritez point le reproche que j’ai prononcé trop haut, selon madame, tout à l’heure, vous comprendrez que vous me devez, non pas des excuses, mais satisfaction.

— Y pensez-vous, monsieur? s’écria Juliette : un éclat!

Uionel jeta à la jeune femme un regard de mépris ironique.

— Je suis touché de l’intérêt que vous prenez à ma réputation, madame, dit-il; mais rassurez-vous, à moins que, monsieur ne cherche lui-même la honteuse gloire de cet éclat.

— Moi! interrompit de Guernet. Ah ! quoi que vous exigiez, monsieur, pour l’éviter, je suis prêt à tout.

— C’est bien, dit Rionel ; alors, tout est facile. Madame de Firmiani reçoit aujourd’hui ; son salon vous est ouvert; je m’y rendrai dans une heure; veuillez vous y trouver.

— Je m’y trouverai, dit le capitaine étonné.

— Nos opinions, continua Claude, sont assez diffé-

CLAUDE RIONEL

rentes pour qu’un débat puisse s’élever publiquement entre nous, et il vous sera facile de le rendre tel que je doive m’offenser.

— Quoi 1 vous voulez?... s’écria de Guernet.

— Que notre querelle ait une cause apparente et connue, monsieur, afin qu’on ne Cherche point la véritable.

— Mais songez...

— Je ne discute point, interrompit Claude avec emportement ; je dicte des conditions ; vous pouvez les refuser, mais alors je répéterai...

--J’accepte, monsieur, interrompit vivement de Guernet. '

— Dans une heure , alors.

Le capitaine s’inclina et fit un pas pour sortir, mais ses yeux rencontrèrent ceux de Juliette, qui, les lèvres tremblantes, avait tout écouté sans pouvoir parler. La

jeune femme tendit vers lui ses mains jointes; il fit un

mouvement vers elle, mais, arrêté par^ un regard de

Rionel, il s’inclina de nouveau, baissa la tête et sortit.

Lorsqu’il eut disparu, Claude se retourna vers Juliette.

— Quant à ce qui nous concerne , madame , dit-il, tout sera bientôt réglé. Vous avez compris, je suppose, qu’après ce qui venait de se passer, une séparation était devenue nécessaire.

Juliette fil un mouvement.

— Oh ! ne craignez rien, reprit Claude, je la veux sans bruit, et les circonstances nous servent heureusement pour cela. M. le baron Durvert vient d’être appelé au château pour la composition d’un nouveau ministère; l’ambassade de Constantinople m’est destinée.

Je partirai seul.

— Ainsi, monsieur, murmura luliette, vous ne me demandez pas même si je puis me justifier.

— A quoi bon, madame? dit Rionel avec dédain. Je ne cherche point à connaître le degré de la faute. Pour que je ne pardonne point, il suffit que l’on puisse me croire outragé.

Juliette tressaillit et releva la tête.

CLAUDE RIONEL

ass

— Ah ! je comprends, dit-elle amèrement : c’e6t encore votre ambition que vous vengez, non volrehonneur.

— Assez, madame, s’écria Rionel.

— Non, reprit la jeune femme exaltée, non, je ne me tairai point I car si je suis perdue, c’est vous qui l’avez voulu 1

— Moi?

— Vous, monsieur, dont la tendresse était ma seule sauvegarde et qui m’avez abandonnée pour suivre vos projets ambitieux! Je vous ai averti, pourtant; je vous aï prié à deux genoux de me protéger, de me défendre, de faire à mon honneur un rempart de votre affection ; et vous ne l’avez point voulu ! Vous m’avez laissée dans le monde, triste, isolée, sans songer que ma tristesse et mon isolement éveillaient de dangereuses espérances! Et parce que j'ai subi les conséquences de la position que vous m’avez faite, vous me foulez aux pieds aujourd’hui! C’est moi qui ai lutté, qui ai souffert, et c’est moi qui suis perdue!

A ces mots, la jeune femme éclata en sanglots.

Claude, qui l’avait écoutée avec une colère mal contenue, fit un pas pour sortir.

— ■ M. de Guernet m’attend, madame, dit-il.

Juliette s’élança devant la porte.

— Àhl vous ne sortirez pas! s’écria-t-elle.

Il voulut l’écarter.

— Vous ne sortirez pas, vous dis-je! Je ne laisserai point jouer cette horrible comédie !

— Laissez-moi, madame ! s’écria Rionel en cherchant à se dégager.

— Non, cria Juliette ; je m’attacherai à vous, monsieur, je vous suivrai; je dirai à tous la véritable cause de ce combat !

Rionel recula avec une exclamation de surprise et de colère.

— Ah! vous êtes sans pitié, monsieur t reprit Juliette. Eh bien ! je serai sans pudeur ! Un éclat peut arrêieî vos projets ambitieux, un éclat peut vous perdre? Eh bien ! que le sang coule, et je vous enveloppe publiquement dans ma honte !

CLAUDE RIONEL

— Malheureuse! s’écria Rionel en s’avançant vers Juliette les deux mains levées.

! — Frappez! dit la jeune femme, tuez-moi, monsieur ! c’est pour vous le plus court et le plus sûr ; je ne me défendrai pas, je ne jetterai pas un cri. Tenez!

Elle était tombée à genoux. Claude se détourna brusquement.

— Relevez-vous, madame, dit-il.

En entendant un bruit de pas dans le corridor:

— Relevez-vous, répéta-t-il en saisissant Juliette par uu bras et la remettant debout. N’entendez-vous pas que l’on vient?

Presque au môme instant M“® Brunei entra. Elle était agitée et tenait à la main un papier.

— «Qu’y a-t-il? demanda brusquement Rionel.

— Une lettre de M. de Guernet pour Juliette, répondit la jeune femme d’une voix émue.

— Donnez ! s’écria Claude.

Et , arrachant le billet à M“» Brunei , il lut ce qui suit:

« Madame,

» Voire cousine vient de me faire comprendre que, » quel que fût le prétexte d’une rencontre entre » M. Rionel et moi, elle pourrait compromettre votre » honneur. Je préfère le sacrifice du mien. Je pars à » l’instant même pour l’Afrique. Je laisse à M. Rionel » le droit de me regarder comme un lâche ; mais c’est > une honte dont je n’aurai point longtemps à souffrir. » Adieu. »

— Misérable ! s’écria Claude. Ah ! je le retrouverai.

Juliette le regarda étonnée.

— - Lisez, madame, dit-il en lui tendant la lettre.

La jeune femme la prit d’une main tremblante, la parcourut et poussa un cri.

— Ah! ce départ vous afflige, madame, dit Rionel avec rage.

— Non, monsieur, non, balbutia Juliette suffoquée.

— Et cependant vous pleurez f

— D’admiration, monsieur, de reconnaissance.

CLAUDE RIONEL

— Et vous osez l’avouer I s’écria Claude hors de lui! Ah ! vous pensez sans doute que j’accepterai cette fuite comme une réparation ! Cet homme parti, vous espérez un pardon et un rapprochement!

— Moi! s’écria Juliette.

— Maintenant, en effet, le mensonge sera facile.

— Monsieur, s’écria Juliette en se levant fière et pâle, je n’ai qu’un mot à répondre : j’aime M. de Guernet!

11 y avait dans la manière dont ces mota avaient été prononcés quelque chose de si noble et de si inattendu» que Rionel en fut comme écrasé. Il y eut une pause pendant laquelle Clara se rapprocha de Juliette et lui prit la main. Enfin pourtant Rionel sembla sortir de sa stupeur, et, faisant un effort :

— A la bonne heure ! reprit-il d’un accent entrecoupé. Demain vous partirez.

— Avec nous, dit Clara.

— Quoi! vous aussi?

— Nous quittons Paris. Brunei l’exige, et maintenant je le désire autant que lui.

— Soit! dit Claude, que madame vous suive. Tout est fini entre nous.

Il salua M“« Brunei de la main, et, jetant à Juliette un dernier regard :

— Adieu donc, dit-il d’un accent plein de haine. Adieu, madame. L’avenir me vengera!

— Adieu, monsieur, répéta Juliette avec douceur, et puissiez-vous être heureux !

Rionel passa le reste de la nuit dans une agitation fiévreuse, en songeant à son bonheur domestique à jamais perdu ; mais il opposa bientôt à cette ruine la réussite de ses plans ambitieux ; il touchait enfin à la puissance, il allait la posséder ! Cette assurance ranima son courage et il se leva consolé.

Mais une intrigue avait tout renversé depuis la veille. Le Moniteur du lendemain, qui devait lui apporter sa nomination d’ambassadeur, lui apprit au contraire sa destitution- et la dissolution de la chambre. Hors de lui, il courut chez ses amis politiques, mais tous étaient occupés à faire leur paix avec l’ancien mi*

CLAUDE RIONEL

nistère. Le baron Durvert et lui avaient été sacrifiés.

Il regagna l’hôtel, la tête en feu et le cœur brisé. Au moment d’entrer, sa voiture en heurta une autre qui sortait. Un pâle et doux visage de femme se montra à la * portière, puis disparut.

C’était Juliette qui partait, emportant à jamais avec elle toutes les consolations de la famille et toutes les joies de l’affection.

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