‹ Les drames parisiensChapitre 14 sur 15 · DÉCOUVERTE · texte numérisé non relu

DÉCOUVERTE

Cependant tont avait réussi à Claude Rionel au-delà de ses espérances. Nommé député, il s’était bientôt fait connaître par cette activité persévérante qu’il est si facile de prendre pour de l’aptitude : membre de toutes les commissions, il avait rempli le Moniteur de ses rapports et n’avait point tardé à devenir un de ces hommes d’affaires que la Chambre charge de travailler pour elle, espèce d’avoués constitutionnels qui font la procédure du gouvernement, comme d’autres celle des tribunaux.

Cette position lui avait rapidement acquis uue influence dont il espérait tirer parti. Un nouveau parti ministériel, le parti du ministère futur, venait de se

CLAUDE RIONEL

former contre le ministère actuel. Rionel s’associa à cette ligue, dirigée par le baron Durvert, dont il avait fait la connaissance à Dieppe, et ne négligea rien pour déclarer vacante une succession dont il était certain d’obtenir sa part.

Pendant ce temps, Brunei, qui n’avait pu obtenir le titre d’avocat -général, continuait ses sollicitations, et il venait de rejoindre à Paris sa femme que Juliette avait appelée près d’elle un mois auparavant.

Par malheur, la première personne que rencontra le procureur du roi, en arrivant chez Claude, fut M. de Guernet qu’il croyait en Afrique. Celte vue lui causa une véritable éjpouvante. Loin de diminuer, sa jalousie n’avait fait que grandir, et, à l’aspect du capitaine,» toutes les malicieuses insinuations de Gambier lui revinrent à la pensée.

Ses premières observations semblèrent d’ailleurs confirmer ses craintes ; il fut frappé de la différence d’accueil fait à M. de Guernet par Juliette et par Clara; tandis que celle-ci se montrait aimable et rieuse,

M me Rionel, au contraire, était froide, silencieuse et contrainte ; on eût dit qu’elle recevait le capitaine à contre-cœur et seulement par considération pour Clara. Brunei eut d’abord l’idée de l’interroger, mais, se raplant l’amitié des deux cousines, il resta persuadé qu’il ne pourrait obtenir aucun éclaircissement, et résolut de tout faire pour éclaircir lui-même ses soupçons.

Le dîner venait de finir. Rionel était retourné à son cabinet où l’attendaient des solliciteurs, tandis que les deux cousines et Brunei avaient regagné le salon. Là, Juliette, à demi-étendue sur une causeuse, feuilletait une Revue ; Clara préparait en chantant son métier de tapisserie, et le procureur du roi se promenait d’un air soucieux.

Tout à coup fe bruit d’une voiture se fit entendre. Juliette laissa tomber la Revue qu’elle tenait en se redressant. Clara lui jeta un rapide coup d’œil.

— C’est M. de Guernet, murmura-t-elle.

— D’où le savez-vous? demanda Brunei étonné.

CLAUDE RIONEL

— C’est le bruit de sou cabriolet, répondit Clara.

Le procureur du roi lui lança un regard terrible auquel elle ne prit point garde, et presque au môme instant le capitaine entra.

M me Brunei lui ût de la main un geste de bienvenue; mais Juliette, qui avait pâli, salua faiblement. DeGuernet s’en aperçut.

— Je dois m’excuser de me présenter encore ce soir, dit-il d’une voix presque suppliante.

— En effet, observa Brunei gravement, j’ai déjà eu l’avantage de voir monsieur ce matin.

— Je tenais à apporter la loge que ces dames avaient désirée, reprit le capitaine.

— Pour la première représentation du nouvel opéra? s’écria Clara.

— Voici le coupon.

— Ah ! que vous êtes bon !

Brunei fit un geste de dédain.

— Je n’ai jamais pu comprendre le plaisir que l’on . trouve à l’Opéra, dit-il d’un ton bourru ; des acteurs

qui chantent toujours et ne parlent jamais ! comme c’est naturel ! Un vaudeville, encore, passe.

— Eh bien! voyez comme cela se trouve, dit Clara, qui avait prit le billet présenté par M. de Guernet; justement, il n’y a point de place pour vous.

— Je n’ai pu obtenir davantage, reprit le capitaine en s’excusant.

— Mais c’est très-bien v dit M m « Brunei. Monsieur ira aux Variétés tandis que vous nous conduirez, ma cousine et moi.

— Je n’irai point, dit Juliette vivement. Je ne puis y aller, ajouta-t-elle plus bas... j’en avais prévenu monsieur, et je regrette la peine qu’il a prise.

Le capitaine s’inclina sans répondre ; il y eut un court silence d’embarras. Enfin M. de Guernet s’approcha de M mc Rionel :

—, J’ose au moins espérer, dit-il, que madame voudra bien jeter les yeux sur ce livre... dont j’avais parlé à M m * Brunei.

— Un livre, répéta Juliette étonnée.

CLAUDE RIONEL

— Lisez- le, madame, je vous en conjure, reprit le jeune homme d’une voix émue.

Ses regards rencontrèrent ceux de Juliette, qui tressaillit et sembla hésiter.

— Un roman nouveau, sans doute ! dit Brunei qui .s’était approché.

— Nullement, monsieur, dit le capitaine embarrassé...

— Des poésies, alors?

• — Non... un cours d’anglais.

— C’est pour M me Brunei, alors?

— Précisément.

— Je serais curieux de le voir, dit le procureur du roi en étendant la main vers le livre.

Mais Clara avait tout suivi de l’œil.

— Pour moi! s’écria-t-elle. Ah! montrez!

Elle saisit vivement le volume. A ce mouvement, un papier tomba. Juliette recula en pâlissant, et Brunei poussa une exclamation.

— Une note que vous avez oubliée, capitaine, dit

M" e Brunei en ramassant vivement le billet et le remettant à de Guernet.

Celui-ci bégaya un remerciment.

— Le capitaine l’y avait peut-être laissé à dessein,

observa Brunei. Il peut contenir des explications... utiles.

— Aucune, monsieur, répondit de Guernet en froissant le papier.

Il y eut encore une pause. Juliette s’était laissée retomber sur son siège. Clara feignit de débrouiller ses laines en fredonnant, et Brunei, les bras croisés, promenait de l’une à l’autre un regard sombre.

L’arrivée de Rionel et de Gambier vint heureusement lesarracher à cette situation embarrassante. Après quelques politesses échangées, les deux femmes quittèrent le salon, et peu après, M. de Guernet se retira également.

— Pardieu 1 le capitaine a bien peu de rancune, observa Gambier, lorsqu’il fut sorti.

— Pourquoi? demanda Rionel.

CLAUDE RIONEL

— N’est-il point neven d’un des ministres que vous attaquez si rudement à la tribune.

— Sans doute.

— Et il continue à vous visiter aussi familièrement?

— Le capitaine n’est point un homme politique, objecta Claude.

— N’importe ! au point où en sont les choses, je suis

surpris que l’esprit de famille ne se soit point réveillé

en lui, et qu’il n’ait pas interrompu ses relations, ne fût-ce que par respect humain.

— 11 a sans doute ses raisons pour les continuer, dit Brunei d’un ton grave.

Le docteur le regarda.

— Je parie que vous le soupçonnez de venir pour , M rae Brunei, s’écria- 1- il.

— Et quand cela serait, monsieur ! dit le procureur du roi avec importance.

— Quoi! tu penses?... demanda Claude.

— Je pense qu’on se joue de moi ! s’écria Brunei, qui, emporté par sa colère, ne prit point garde à la

présence du docteur ; mais, sur mon âme, je saurai tout et je me vengerai!

Gambier se mit à rire.

— Je ne ris point, moi, monsieur ! reprit Brunei avec une dignité plaisante.

— C’est précisément ce qui m*amuse, dit le docteur. — Vous avez tort, interrompit Rionel sérieusement; on ne plaisante point avec l’honneur...

— L’honneur, répéta Gambier. Quoi! vous aussi vous partagez ce préjugé !

— Mon Dieu! les préjugés sont rois du monde, répondit Claude : nul ne peut impunément se soustraire à leur despotisme. Dans le mariage, d’ailleurs, comme partout, c’est le succès qui a raison, et le monde méprise celui qui a été trompé, parce que ce malheur fait mal présumer de son esprit. On le plaint tout haut,

mais on le raille tout bas. Aussi, l’homme et la femme

qui vous ont pris pour dupe, fussent-ils seuls à le savoir, ont trop d’avantages sur vous pour que vous renonciez à les punir.

CLAUDE RIONEL

— C’est-à-dire, reprit Gambier, que si vous aviez des soupçons...

— Si j’avais des soupçons , interrompit vivement Rionel, je chercherais à les éclaircir, j’engage Brunei à le faire.

— C’est bien mon intention, répliqua celui-ci ; mais la chose est difficile.

— Fi donc 1 dit Gambier, pour un procureur du roi, habitué aux enquêtes et interrogatoires!

— Elle le serait peut-être moins pour un médecin, répliqua Brunei ironiquement.

— Incontestablement.

— Ainsi, vous connaissez un moyen de savoir ce que les femmes pensent?

— Mille.

— Un moyen physiologique sans doute?

— Physiologique, monsieur.

— Au fait, j’oubliais que tout est dans la médecine, dit Brunei en faisant un mouvement d’épaule.

— Oui, monsieur, s’écria Gambier, qui ne souffrait

pas que l’on touchât à sa marotte : et je vous le prouverai.

— Pardieu, l’occasion est belle, s’écria Brunei ; que

ne m’indiquez- vous le moyen de vérifier mes soup-

çons?

— Dites plutôt de les détruire. Avec toute autre que M rae Brunei, ce serait une imprudence; mais elle? j’en réponds, et vous verrez bientôt que j’ai raison.

— Toujours par suite d’observations physiologiques?

— Oui, monsieur, dit le médecin impatienté, et si je voulais...

— Tâchez de vouloir, docteur.

— Eh bien, soit! dès demain...

— Tout de suite, docteur.

— Comment?

— J’entends justement la voix de M me Brunei.

— C’est elle, en effet, reprit Brunei qui avait prêté l’oreille.

— Vous ne reculerez point, j’espère, reprit Bru-

nel.

CLAUDE RIONEL

— Vous le voulez? dit Gambier.

— Je vous en défie.

— Qu’il soit donc fait selon vos désirs.

En ce moment, Clara parut; son regard parcourut rapidement le salon.

— M. de Guernet est parti? demanda-t-elle.

Brunei jeta au docteur un coup d’œil auquel celui-ci

ne prit point garde.

— Il vient de nous quitter, répondit Rionel. Il y a bal aujourd’hui chez le ministre.

— Et le capitaine y va? dit Gambier.

— Je le pense.

Le médecin secoua la tête.

— lia tort, reprit-il gravement.

— Pourquoi donc?

— Parce que, dans son état, les moindres fatigues sont dangereuses.

— Comment? dit M mo Brunei, je le croyais rétabli.

— En apparence ; mais il est rare que ces maladies pardonnent, et peut-être que dans six mois...

— Eh bien? demanda M me Brunei curieuse. •

— Dans six mois, continua tranquillement Gambier, il sera trop tard.

Il fut interrompu par un cri. Tous se détournèrent étonnés. Juliette était debout à la porte de sa chambre, éperdue, chancelante.

Clara s’élança vers elle.

— Qu’y a-t-il? demanda Rionel, qui était devenu pâle.

— Rien, dit Clara en soutenant son amie.

— Vous avez entendu la parole du docteur, madame, dit Rionel à demi-voix en se penchant vers Juliette.

Mais celle-ci ne put lui répondre ; elle venait de s’évanouir dans les bras de M mt! Brunei.

CLAUDE RIONEL

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