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CHAPITRE VII Les Églises

Vie familiale, vie nationale, chacune a son droit (i) sur l'enfant, seul capable de les continuer l'une et l'autre, et qui sans elles ne serait pas et ne grandirait pas. Et ses droits à lui ne sont violés ou restreints ni par l'autorité légitime du père ni par l'autorité légitime de l'État, parce qu'elles ne sont l'une et l'autre que des formes de l'amour qui élève (2). Quels que soient les obligations et sacrifices qu'elles lui imposent,, elles sont des moyens nécessaires, et auxquels il a droit, de croissance morale. Si les droits qu'elles^. ont sur lui semblent parfois s'opposer, quand il

(i) L'école ne lient son droit que de la famille ou de la^ Cité.

(3) « La beauté, dit Ravaisson, est le mot de l'éducation. » C'est bien plutôt l'amour; ou si c'est une même chose, et précisément dans la philosophie de Ravaisson, elle s'exprime mieux par le mot d'amour.

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faut qu'il choisisse entre ces obligations mêmes, ce n'est qu'une apparence. La patrie n'est solide que si elle repose sur la famille; elle ne peut donc vouloir qu'il la renie, car elle périrait ellemême, à plus ou moins longue échéance, de la ruine de la famille. Et les parents ne doivent pas, si douloureux que puisse être le devoir, refuser l'enfant à la patrie quand elle ne réclame que son droit, parce que la famille ne peut suffire à tout, ni physiquement ni moralement; elle ne se perpétue et elle ne s'élève à sa destination morale que dans une patrieA

Mais il faut pour cela que l'une et l'autre aient conscience, non seulement des nécessités qui les enserrent, mais aussi des valeurs qui, en fondant leurs droits, les limitent et réclament l'enfant pour ce qui leur donne à elles-mêmes leur sens et les dépasse; autrement dit, non seulement des nécessités inférieures qui conditionnent leurs actes dans le temps et l'espace, mais des nécessités supérieures oîi la raison se reconnaît et oîi les personnes trouvent, avec la liberté vraie, le lien des âmes dans la famille et la cité spirituelles. Sans quoi chacune d'elles pourrait, usant de force ou d'adresse, refuser son aide à l'autre; et l'enfant, une fois grand, pourrait se refuser à toutes deux, comme il arrive quand le bien-être temporel est la seule loi. Si leurs droits s'accor-

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dent ensemble et avec ceux de l'enfant, c'est que toute cette humanité appartient en droit à ce qui est au-dessus d'elle et vers quoi tend son progrès véritable. Or, il n'est pas douteux que l'enfant doive être élevé non seulement pour faire durer la vie, mais aussi pour la faire progresser. Les parents aiment mal et élèvent mal leurs enfants, qui ne les veulent pas meilleurs qu'eux, et capables d'élever mieux encore leurs propres enfants. La politique aussi est bien mesquine, et misérable qui ne tend qu'à faire durer l'état actuel et ne songe pas à préparer pour l'avenir, par l'éducation, une patrie plus grande, réalisant une forme plus haute de société humaine, idéalement une patrie humaine universelle. C'est ce qui donne un sens à la vie ; c'est le principe dont se réclament tous les réformistes et révolutionnaires, plus ou moins impatients de progrès. A quoi les traditionalistes même ne se refusent pas s'ils estiment que « notre grande affaire est de devenir chaque jour plus forts que nous-mêmes» et que la Cité terrestre doit imiter de mieux en mieux la patrie céleste. Qu'il s'agisse de faire arriver le règne de Dieu ou celui de l'Humanité, une autorité apparaît qui, à son tour, revendique un droit, le premier sans doute et le plus haut, sur l'enfant, celui qui fonde tous les autres. Et c'est donc un droit, le droit supérieur de

l'enfant d'être initié à cette vie, préparé à prendre sa place, au moins idéale, dans cette humanité supérieure, à en hâter lui-même, si possible, Tavènement. C'est son droit le plus formel, puisque tous les autres, nous l'avons vu, lui viennent de là, je veux dire de son titre de personne morale, de membre de la Cité spirituelle. Il n'en aurait point s'il n'avait pas d'abord celuilà ; il serait livré aux conflits des forces et des intérêts. Il n'appartient vraiment qu'à ces fins supérieures oîi se résout, insoluble ailleurs, l'opposition de l'individuel et de l'universel, où se concilient, disons mieux, où s'anéantissent tous les droits dans l'amour. Après ce qui précède aucune difficulté ne se pose là-dessus, et toute nouvelle démonstration ne serait que redites.

Plus encore que l'autre, cette éducation civique supérieure doit être donnée par la pratique. II est douteux que l'on doive enseigner par l'action positive des devoirs civiques, organiser à l'école une salle de vote et un tribunal, faire jouer les enfants au citoyen, ou remettre à leurs élus l'administration et la discipline de la classe. Les expériences que l'on fait en Amérique (i), si séduisantes qu'elles soient, ne sont pas toujours aussi probantes qu'il semble ; et l'on peut

(i) V. chap. VI.

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réserver son avis ou du moins limiter ces leçons de choses à ce que les enfants peuvent vraiment comprendre et faire. Ce n'est pas les aider à grandir que les traiter en citoyens avant que vraiment ils le puissent être, et de leur confier, avant qu'ils en saisissent la portée, la gestion de leurs droits, de leurs intérêts et des intérêts communs. ,Lcs républiques d'écoliers ne sont qu'un artifice et un trompe-l'œil; les enfants ont le droit d'être enfants ou droit à être enfants. Au contraire, ils sont dès l'enfance, par le sentiment moral ou religieux, puis par la réflexion, introduits dans la société spirituelle : ils y ont de bonne heure un rôle et des devoirs. Déjà la famille est une forme ou imitation de cette Société même, où tout est commun entre les âmes. Mais elle est étroite et ne répond pas à tout l'élan des âmes, dont chacune tend normalement à s'unir par le meilleur de soi avec toutes les autres.

C'est cette union idéale, universelle en principe, que veulent imiter, ou réaliser dans la mesure du possible, en devançant ou l'éformant la société positive, dans tous les cas préparer les sectes philosophiques et les Églises. Et il est bien sûr qu'on ne fait pas tout seul, et en ne vivant que' pour soi et chez soi, son salut moral. Il faut apprendre, et, dans la mesure de son âge, pratiquer sous sa forme la plus haute la solidarité

des àmcs. L'enfant a droit à cet apprentissage; il a droit à faire partie d'une organisation d'entr'aide morale, d'une famille spirituelle. Qui donc assurera ce droit qu'il ne peut défendre lui-même? Qui le garantira contre la famille si elle oublie ses devoirs, contre l'Etat si l'État outrepasse ses droits? Qui sera pour lui le véritable gardien de l'idéal, le gardien de son droit à l'idéal ou à l'au-delà? Quelle autorité, et avec quelle force de contrainte et de commandement, pourra ici s'imposer? L'Église, répondra-t-on, en donnant à ce mot son sens large (i); et chacun n'attribuera cette autorité qu'à son Église, ceux qui la remettent à l'État faisant, nous l'avons vu, de l'État une Église. Mais qui choisira l'Église pour chaque enfant? Le voilà livré aux disputes, à des disputes d'autant plus âpres que chacun est plus assuré de sa croyance et plus obligé par sa foi même à la propager, à s'emparer des enfants pour recruter des fidèles, mais aussi pour les sauver eux-mêmes malgré tout. Il n'y a donc plus de droits en face de celui-là, puisque rien n'est au-dessus de ce qu'il représente. C'est le droit de l'enfant à être pris tout entier par l'Église puisqu'il s'agit de son intérêt suprême.

(i) Dans tout ce qui suit je ne nommerai, pour abréger, que les Églises, mais on appliquant l'idée h toute organisation de vie et de société spirituelles.

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Famille et État n'auront que ce que l'Église leur laissera ou plutôt leur imposera. Voilà donc le conflit allumé entre les Églises et l'État, entre le spirituel et le temporel.

Mais ne suflît-il pas de séparer les deux pouvoirs, et de les tenir chacun chez soi? Solution plausible et possible, encore que pratiquement fort complexe, quand il s'agit des adultes dont chacun peut librement choisir ou renier son culte. L'Église est maîtresse chez elle, et l'État garde le pouvoir de garantir l'ordre public, d'imposer le respect de la légalité et de la patrie, de garantir la liberté religieuse contre toute contrainte temporelle. Mais la question ne paraîtra-t-elle pas insoluble quand il s'agira de l'enfant, qui ne peut choisir lui-même ni être livré comme enjeu à la bataille des dogmatismes ? Toutes les Églises réclameront le droit de le sauver, chacune refusant aux autres et à l'État toute autorité sur sa vie spirituelle. Et l'État, ne fût-ce que pour maintenir la paix publique, devra donc ou reconnaître le privilège, le monopole d'une Église, et mettre sa force à son .service, ou s'en servir lui-même en la domestiquant, comme a voulu faire Napoléon, à moins qu'il ne distribue les enfants entre les Confessions au prorata de leur importance actuelle.

Dans toutes ces hypothèses il sortirait de son

rôle et de ses compétences. L'État moderne n'a pas le droit de prendre parti, ni de consacrer une croyance, ni de s'ériger en arbitre au-dessus de toutes les croyances. Vis-à-vis de l'enfant, son autorité est trop impersonnelle, sa justice trop ^galitaire pour qu'il puisse s'emparer de son âme et l'attribuer comme une recrue à tel ou tel régiment spirituel. Il y faut toujours revenir, surtout quand il s'agit de l'être moral de l'enfant. Ce n'est pas à une justice ni même à une solidarité impersonnelles qu'il a droit, mais à un amour qui est privilège. S'il faut choisir pour lui une destination ou orientation religieuse, la <lécision ne peut être remise à un chef de bureau. Ceux-là seuls peuvent avoir le droit — et le devoir — de choisir qui lui ont tout donné et se donnent à lui tout entiers. Il n'y a que confusion et' déséquilibre si on laisse l'enfant seul entre l'État et les Églises. Rien de clair et de normal sans la famille dont tant d'esprits se laissent aller à admettre, à organiser le remplacement. Tout autre pouvoir. État ou œuvre d'assistance, est. arbitraire quand il se substitue à elle. Cela est inévitable pour les enfants trouvés ; mais comme il est difficile à une Administration, à l'Assistance publique en particulier, de prendre parti pour leur vie religieuse ! Seule la famille a vraiment dans le cas normal le

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droit de décider, parce qu'elle a naturellement les devoirs qui y répondent.

Est-ce à dire que l'État | n'aura ici plus de droits? Il garde tous les siens, vis-à-vis des Églises et vis-à-vis des parents. Si l'on fausse tout en subordonnant le domaine spirituel à l'autre ou en l'y absorbant, il n'est pas question de laisser perdre dans les luttes religieuses la seule unité qui reste dans un pays moderne. L'État reste maître d'imposer, s'il le faut, à tous les pouvoirs spirituels, à toutes les autorités des Confessions ou des sectes, l'observance des lois, de la moralité publique, du service de la patrie. C'est son devoir, et6i'est le droit de l'enfant, nous l'avons dit, d'être élevé dans le respect, dans l'amour de la paix sociale et de l'unité nationale.jMais si l'on s'en tient là, c'est aussi le devoir, et l'intérêt, des organisations religieuses et philosophiques. Aucune ne peut s'y refuser, et noiis voyons qu'en fait, les Églises ne sont pas les moins attentives à prêcher le patriotisme. Contre les révoltés ou renégats du civisme l'État devra jalousement et sans faiblesse, sans compromission, défendre cette paix intérieure dans laquelle l'enfant a le droit de grandir.

Ces définitions laissent place assurément à beaucoup de difficultés pratiques ; car toute organisation spirituelle, en même temps qu'elle

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se meut dans des- cadres temporels, et a besoin' de manifestations publiques, comporte une doctrine politique et sociale et tend à la faire triompher. Mais la solution de ces difficultés est une tâche quotidienne de gouvernement et d'administration. Là comme ailleurs, le principe une fois posé, elles se résolvent quand on applique la règle avec l'esprit de la règle. Si l'on voulait, au sujet de l'éducation, en particulier de l'école publique, entrer dans le détail pratique, on montrerait que cette pacifique relation du spirituel et du temporel admet plusieurs régimes. L'école publique peut se fermer à tout enseignement religieux en laissant aux parents toute la liberté et tout le loisir qu'il faut pour le faire donner aux enfants. Elle peut lui faire place dans ses propres cadres ou au moins dans se» locaux en permettant aux représentants des diverses confessions de réunir les enfants à des heures déterminées. Qu'on soit d'accord sur l'essentiel, la solution la plus commode pour les écoliers sera la meilleure.

En tous cas le droit de l'enfant veut qu'il y ait d'autres formes d'éducation possibles que celle de l'école publique. Il veut que soit possible, dans le loyalisme sincère, une éducation toute spirituelle, superposée à l'autre, ou parallèle, ou même — il faut préciser — inspirant

et dominant l'autre, lui donnant son sens et un principe de vie supérieure. Les fidèles de chaque doctrine doivent pouvoir organiser, non seulement l'enseignement spirituel ou confessionnel, mais un enseignement complet, irréprochable dans son zèle à l'égard de la science positive et de la patrie, et animant tout, y compris ce zèle lui-même, de l'esprit de la doctrine. Aux parents de choisir pour l'enfant cette doctrine, soit qu'ils confient toute sa vie spirituelle à une Église et le fassent, en un sens large du mot, baptiser, soit qu'ils prennent la charge d'y suffire eux-mêmes. Ils devront en être laissés libres, mais le faire en toute conscience, avec le souci de toute cette responsabilité,.qui est terrible, pour reprendre le mot de Saint-Cyran. Car il s'agit de l'intérêt suprême, et il est impossible, nous l'avons vu, de s'abstenir ou de ménager le pour et le contre. Heureux ceux dont la foi n'a pas à hésiter !

Mais ne va-t-on pas dire que le droit du père est intVansmissible (1), ou, en d'autres termes, qu'il viole le droit de l'enfant, en abdiquant, en le cédant, en l'abandonnant à d'autres, en se faisant remplacer ? Ceux-là, en tous cas, ne sauraient le soutenir qui auraient déjà, au nom de

(i) Cf. Lanson, Bévue de Mélaphysiqne, 1910. V. supra.

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la Cité, imposé au père une semblable renonciation ; mais la Cité céleste a-t-elle moins de litres ? L'enfant a-t-il moins d'intérêt à y prendre place, moins de droits aux bienfaits de cette communauté des âmes qui ne comporte à aucun moment le sacrifice de sa vraie vie, mais lui en promet an contraire, jusque dans l'immolation de l'autre, le plein épanouissement? En vérité, s'il y a un cas où le père doive céder,' c'est celui-ci plutôt que l'autre : primo vivere, je dis de la vie supérieure pour laquelle l'autre est faite. Yoilà donc le père invité, obligé même à transmctlre son autorité à ceux qui mieux que lui peuvent l'assurer à son enfant et garantir ce droit, supérieur à tous les droits.

Ou bien faut-il penser, suivant le mot de Michelet, que le père est prêtre à son foyer, et, suivant la doctrine que nous discutons, seul prêtre et ministre de la religion qui convient à l'enfant ? Ressuscitera-t-on ainsi, pour les besoins de la cause, la religion domestique dont on ne voudrait sans doute pas par ailleurs, puisqu'elle risquerait d'opposer les familles aux familles et ne saurait être un lien civique? Ou bien veut-on voir dans le père le seul interprète de Dieu, la seule voix autorisée qui puisse apprendre à l'enfant à le connaître et à le servir? C'est nier toute religion positive, constituée, sans ombre de

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preuve, par un parti pris d'intolérance et de sectarisme. Mieux encore, c'est nier les faits les plus clairs, non seulement l'indignité de quelques-uns, mais l'incompétence de la plupart des pères de famille à donner toute l'instruction religieuse à leurs enfants. Ils y doivent collaborer : ils n'y peuvent suffire. JN 'admet-on pas que pour l'instruction morale et civique, aussi bien que pour l'instruction proprement dite, ils ont besoin d'un instituteur? Pourquoi n'allègue-t-on pas ici que leur droit est intransmissible ?

Il reste donc que le conflit est inévitable, ou la séparation nécessaire entre le droit du père s'il est intransmissible et celui de l'enfant à qui le père ne peut seul assurer le salut religieux, même dans la religion positiviste. Non ; le conflit n'existe pas plus ici que sur d'autres domaines, puisque le père n'a vis-à-vis de son enfant d'autre droit que de faire son devoir. Que les parents soient ou non fidèles d'une Église, il se peut — le contraire est même l'exception — qu'ils sentent le besoin d'appeler à l'aide les lumières qui leur manquent. Ce besoin traduit un devoir, et la question de leur droit ne se pose rriême pas. Le père qui va à la meçse ou à l'office d'un culte quelconque ne saurait avoir le droit, ni le désir, d'en refuser le bienfait à son enfant. Sa foi même n'en supporte pas l'idée, et c'est avec

une pleine certitude qu'il le confie à ceux à qui il demande lui-même les moyens de son propre salut. S'il prétend y suffire seul, et assumer toute la tâche, qu'il interroge sa conscience et pèse ses responsabilités. C'est sa conscience aussi qui lui commande dans le cas contraire d'user de son droit pour partager ces responsabilités. Là comme ailleurs, il ne se fait remplacer que pour ce qui dépasse son pouvoir, et plus qu'ailleurs il reste près de son enfant, en communion d'âme avec lui.

Le conflit n'apparaît qu'entre les droits des parents s'ils n'ont pas pris soin de régler la question de croyances, et de s'unir d'une union complète ou de s'entendre d'avance sur le parti à prendre. Même dans ce compromis amiable, chacun d'eux en le respectant pourra soulTrir de sentir l'enfant livré à une foi qui n'est pas la sienne et souffrant lui-même de cette séparation spirituelle. Mais c'est une autre question qi"^ celle du rapport de leur droit avec celui des Églises. C'est celle du droit de l'enfant à l'unité spirituelle de la famille.

Sans doute celui qui, installé dans une conviction, juge^ile ce point de vue les familles pourra ' trouver que le droit de l'enfant est violé dans celles où manque cette condition de son salut. Le catholique souffre de l'injustice commise

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envers les enfants élevés dans l'incrédulité ; le libre-penseur convaincu et militant déclare que l'enseignement religieux « empoisonne » les jeunes âmes et que l'État qui le supprimerait les sauverait : c'est le principe de la politique sectaire. Mais, si chacun est libre de le penser, et d'en avoir la douleur, si peut-être il en est ainsi pour une justice u divine », nous ne pouvons servir pratiquement notre croyance contre les familles. Dans les États où règne la diversité des croyances le respect des familles est l'assise même de la paix sociale, la pierre angulaire de l'édifice. Et le droit de l'enfant est lié à la conscience de ceux qui ont voulu qu'il fût. A lui plus tard de se faire sa propre croyance d'accord avec cette inévitable empreinte, ou autrement si elle le laisse en doute. Tout ce que peuvent faire ceux qui le croient en péril pendant qu'il est enfant est de tâcher de gagner ses parents à l'idée qu'ils regardent comme salutaire. Sauf le cas où les pa^'rents sont indignes et sans conscience, on ne saurait le détacher d'eux, s'ils ne se détachent pas de lui. Que l'enfant et la famille s'affirment l'un vis-à-vis de l'autre, selon le rapport de libertés que définit le Droit temporel ou positif, tout est faussé, contradictoire. Qu'ils se donnent l'un à l'autre, et tous deux ensemble à ce. qui est la raison même de ce lien, tout reste ou

rentre dans l'ordre et dans le Droit spirituel.

Opposerons-nous donc ces deux Droits en uneinsoluble antinomie, comme semblent nous y inviter les problèmes de la vie publique? Retrouverons-nous l'antithèse qu'établissait Saint Augustin entre la Cité terrestre fondée sur l'amour de soi poussé jusqu'au mépris de Dieu, et la Cité céleste fondée sur l'amour de Dieu poussé jusqu'au mépris de soi ? Â ce compte il n'y aurait même pas de droit dans la première; car l'affirmation de soi que le droit implique ne va pas jusqu'à l'exaltation qui ferait du moi l'Absolu, et nierait Dieu ou l'Idéal. Mieux encore, il n'est au fond et ne peut être qu'une affirmation, insuffisante mais positive, de l'Esprit divin, puisqu'il reconnaît en chaque homme une valeur intangible à la force matérielle, surnaturelle donc, et divine. Si la justice positive ne peut rien imposer de plus que ce respect qui semble encore trop distant, elle a, comme dirait Malebranche, du mouvement pour aller plus loin, et va idéalement rejoindre l'autre. Car au fond elle est amour, et il nç faut pas opposer amour et justice ; mais leur accord peut être diversement entendu.

On a prétendu réduire tout amour à la justice en faisant du don de soi une restitution de soi. Et c'est la vérité si, en se donnant jusqu'au

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sacrifice, l'homme s6 remet tout entier à un Dieu de qui il tient tout son être et à qui il retourne sans se perdre. Ce n'est qu'erreur et illusion si le créancier n'est qu'un autre homme, qui peut-être ne le vaut pas, ou même une- Société, ou même une Humanité qui ne sera jamais toute bonne, qui en réalité n'es/ pas et ne sera jamais, n'étant faite que de générations éphémères. Elle mourra elle-même, nous dit A. Comte, qui veut seulement qu'elle meure en beauté dans la dernière des générations; et celui qui se sera anéanti pour elle et en elle aura fait un inutile et injuste sacrifice. En effet, si l'individu n'est rien qu'une abstraction, un néant, a qui demande-t-on cette restitution, et qu'a-t-il à restituer? Et si on le tient pour une valeur, si minime soit-elle, pour libre tout au moins de se donner puisqu'on le lui demande, ou de se refuser, comment est-il juste qu'il fasse abandon de cette valeur, et de soi, à ce que dépasse sa pensée, son idée de l'être, et qui trahit aussi bien son sentiment de la valeur suprême et sa volonté d'infini? C'est la négation même, non seulement de son droit, mais de toute idée de droit et de justice. Le positivisme qui prétend exclure l'idée de droit échoue à donner un sens à ces deux principes qu'il affirme si noblement dans la pra-

tique : la justice et le sacrifice. Il faut d'autres certitudes pour assurer que don de soi n'est que restitution de soi, pour fonder cette justice d'amour qui est au fond de l'autre, et sans laquelle ■en tous cas il n'est pas de droit pour l'enfant.

CONCLUSION

Quelle certitude donc ? Celle-ci que l'Être à qui on se « restitue » est la source de tout être et valeur, et a droit à tous les sacrifices parce qu'il en garantit le sens et l'efficace et qu'en lui se retrouve ce moi qui a paru s'anéantir. Ainsi seulement se résout l'énigme, l'antinomie du sacrifice. 11 était contradictoire de demander à une personne humaine de s'abîmer dans l'impersonnelle Humanité, de perdre une volonté maîtresse d'elle-même dans un grand Tout inconscient. Il est rationnel, au contraire, qu'une âme ■qui se donne à Dieu ne cesse pas d'être, mais «'exalte en une conscience plus haute de son •être, et ne se désespère pas de quitter à jamais •ceux pour qui elle se sacrifie. En s'unissant par Tin acte suprême à la Personne dont l'acte les a appelées à l'être, les créatures continuent d'être des personnes et des « moi ». Comment comprendre autrement qu'il y ait à la fois une Raison

universelle et des raisons, chaque homme ayant la sienne? A mesure qu'il est plus savant ou meilleur, il élève sa raison vers la Raison. Est-ce donc pour n'être plus lui-même une raison? ne serait-il pas inintelligible que nous nous perdions à mesure que nous valons davantage, et que cette Raison souveraine, où nous tendons, fùt-elle même sans conscience de soi, donc inférieure aux nôtres? Mystère de la Création et de l'amour qui seul éclaire le problème de l'Un et du Multiple où les Anciens avaient déjà vu le fond de tout problème. ÎS^ous en tenons la preuve dans les formes les plus hautes, seules dignes de ce nom, de l'amour humain, où deux sont un sans manquer chacun d'être soi. En unissant sa pensée, sa volonté à une autre, chacun ne s'absorbe pas avec elle dans je ne sais quelle masse amorphe d'idées et de désirs, mais s'élève avec elle, et grâce à elle, à une conscience plus haute, plus pleine de ce qui les rapproche. A plus forte raison s'il s'agit de la relation d'amour entre Dieu, l'unité suprême, et les créatures qu'il a voulues multiples, qu'il aime, chacune en sa personnalité originale. Comme nous l'éprouvons dans l'amour paternel et maternel : « Chacun en a sa fiart », sans qu'il cesse d'être un. Certains mystiques l'ont bien dit (i). Au contraire,

(i) V. Ruysbroeck, Le miroir du salut.

CONCLUSION

faute d'avoir reconnu la personnalité de Dieu cl la survie des Cimes, les Anciens, et Tlaton luimême," ont échoué à concilier l'Un et le Multiple tous deux nécessaires et contradictoires. En réduisant finalement tout aux nombres. Platon s'e^t éloigné de la solution. Seules s'unissent ^ans se confondre des âmes et des consciences.

C'est sous ces conditions que la justice est amour, ou bonté. Ceux qui s'aiment en Dieu, «omme dit Spinoza et comme disent les saints, peuvent seuls être pleinement justes les uns pour les autres : toute autre justice est imparfaite et tend à celle-là. Et à ce degré, mais à ce degré seulement, il sera possible aussi que l'amour se ramène à la justice, parce qu'on ne peut aimer que le Bien, ce que Malebranche appelle l'Ordre. Mais si, de ce point de vue, chacun peut, selon son tempérament, attacher sa préférence a un terme ou à l'autre, c'est l'idée d'amour qui est la plus profonde et la plus riche. L'intelligence, au nom de laquelle on élève la justice au-dessus de tout, n'est elle-même qu'une forme d amour, sympathie et union du sujet et de l'objet. Comprendre c'est déjà aimer, mais d'une alTection imparfaite si elle reste froide. L'amour est le lien suprême des esprits dans une Raison vivante qui est aussi pensée et acte.

II faut aller jusque-là pour atteindre le prin-

cipc des droits de l'enfant et des relations qui le garantissent. Ils ne se traduisent en réalités que dans une société d'âmes dont la famille est la forme la plus naturelle, la seule, à vrai dire, où la Nature imite spontanément la vie de l'esprit, puisqu'elle met dans les "parents un besoin impérieux de se donner et dévouer. Mais en se sacrifiant ils ne se perdent pas, comme il arrive dans le domaine de la vie inconsciente. L'enfant n'est pas pour eux l'occasion d'une injustice qui prendrait leur vie pour une autre vie temporelle, et peut-être moins digne d'être vécue. Au contraire, ils se sauvent eux-mêmes et leur enfant, dans la mesure où son salut dépend d'eux, salut moral et surnaturel.

Mais ainsi s'évanouit l'idée même de^ droit, qui perd tout objet. A. Comte en a bien vu le défaut et la pauvreté quand il l'a exclue de la Politique positiviste. Il a eu tort de l'exclure, parce qu'une société positive ne saurait être sans défaillances une cité d'amour. La nature ne saurait, comme l'affirme M. Durkheim, s'y dépasser (i) sans l'aide d'une grâce et d'une surnature. Et il faut maintenir, dans le conflit présent ou toujours possible des égoïsmes humains et des volontés

(i) V. Conférence au Congrf-s de Bologne. Hevue de Milaphysique, septembre 1909.

CONCLUSION

incertaines, des limitations et sanctions qui en arrêtent les écarts. Pour l'enfant lui-même sera fixé ainsi le minimum de ce qui lui est nécessaire. Mais ce minimum le laisse dans la détresse, physique et spirituelle. C'est à l'amour qu'il a droit, à la tendresse qui, se donnant sans compter, ne trouve jamais qu'elle a assez donné et qui, si elle a besoin d'être éclairée par l'intelligence et le savoir, ne connaît plus le droit et ses oppositions. La justice n'est plus nécessaire aux vrais amis, dit Aristote. Chacun d'eux reste soi. mais n'a rien à revendiquer en propre dans les objets. Et c'est pourquoi, si légitimement, « l'amitié » vraie du père et de la mère s'indigne qu'on doute d'elle et qu'on lui oppose les droits de l'enfant. C'est pourquoi, enfin, la Société sort de la vérité et se met elle-même en péril quand elle entreprend, au-delà de l'indispensable, do remplacer la famille par une garantie juridique toujours plus savante des intérêts de l'enfant. Il faut à la famille sa place, sa vie, tout son rôle. Il y va de notre salut.

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