PRÉFACE
L'auteur a voulu dans ces pages, écrites à la demande de quelques amis , énoncer et justifier les vœux formés aujourd'hui par le public éclairé relativement aux droits qu'une bonne législation doit consacrer.
Leur cadre est donc celui d'un traité de droit naturel, dont l'idée dominante serait que le droit naît du devoir, mais que le juge du devoir étant la conscience individuelle, l'accomplissement n'en est exigible par voie de contrainte que dans la mesure
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indispensable à la conservation des droits d'autrui. Nos conclusions pratiques sont déduites de ce principe, et la notion du devoir exposée dans l'Jntroduction, la seule partie du livre dont la juste appréciation demande peut-être au lecteur une attention quelque peu soutenue.
Voulant faire tout le possible pour empêcher les malentendus, si fréquents en ces matières, les idées rectrices sont rappelées et reproduites en toute occasion, d'où résultent des répétitions qui fatigueront la patience, mais qui ne laisseront pas l'essentiel passer inaperçu.
Cependant ce petit volume n'est point un traité scientifique; il ne résume pas un système, il ne veut être qu'un programme des principales réformes à réaliser soit par la loi , soit par le concours spontané des volontés. Aussi les sujets les plus impor-
Préface. ni
tuns sont-ils passés sous silence ou dépêchés eu quelques mots lorsqu'il n'y a pas d'urgence à s'en occuper ou que l'attention générale ne s'étant pas portée sur eux, la discussion n'en offrirait aujourd'hui qu'un intérêt spéculatif. Ce que nous aurions voulu rendre sensible , c'est l'étendue des réformes qu'implique et que réclame un libéralisme effectif; c'est plus encore peut-être la solidarité de ces réformes , afin qu'elles soient abordées de concert par tous les amis de la liberté.
À la prendre dans son ensemble, l'humanité n'est pas heureuse. Le plus grand nombre des individus qui la composent ne sont pas tels qu'ils devraient être, ils ne sont pas vraiment formés, mais ils peuvent se préparer à de meilleures destinées s'ils cherchent à s'en rendre dignes; et le premier symptôme de progrès chez eux sera de connaître leur imperfection, de sentir leurs besoins.
Pour se rapprocher du but, il faut sa-
voir où le but se trouve. L'homme n'est pas nécessairement le jouet d'une aveugle destinée, la fatalité ne saurait être qu'accidentelle ; nous pouvons quelque chose pour nous-mêmes, car nous avons des devoirs.
Que nous ayons des devoirs , nous sommes incapable de le prouver. Mais ce n'est pas une chose qui ait besoin d'être prouvée : toute la structure de nos lois et de notre vie , toute la connaissance que nous avons de nous-mêmes reposent sur le devoir. Avec lui nous sommes, sans lui nous ne sommes rien.
Nous avons des devoirs, qui se résument en un seul devoir : celui de nous réaliser nousmêmes. Connaître notre devoir ou nous connaître est donc tout un. Mais nous ne possédons pas cette connaissance au début de notre carrière, nous l'acquérons graduellement, péniblement ; à chaque étape franchie, nous découvrons l'étape nouvelle, la cime qui reste à vaincre, et qui peut-être
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n'est pas encore le plus haut sommet. L'idéal est notre boussole ; sans idéal, ni l'individu, ni le peuple, ni l'humanité ne savent où ils vont et ce qu'ils font; en cherchant la satisfaction présente, ils commencent peutêtre à descendre une pente sur laquelle ils rouleront jusqu'au fond du précipice, sans trouver où se retenir. Le mépris de l'idéal, décoré souvent des noms de sagesse pratique et de sens commun, n'est que l'aveuglement de la folie.
On ne saurait concevoir un idéal trop vaste, trop beau, trop parfait; se proposer un but différent de la perfection telle qu'on la conçoit serait se détourner volontairement de la bonne voie. Mais une fois le but reconnu, il faut jalonner de son mieux le chemin qui nous en sépare, compter et mesurer les obstacles, fixer l'ordre dans lequel il convient de les attaquer, reconnaître en un mot ce qu'il est possible de faire dans le moment et dans l'état présent pour nous
rapprocher d'une manière effective du bien que nous avons conçu. Le meilleur ou le moins mauvais possible dans les circonstances du présent, sérieusement et froidement considérées, sera l'objet pratique de notre effort ; mais sans la claire vision de l'idéal nous ne concevrions point ce mieux relatif, et de plusieurs maux nous choisirions peut-être le pire.
Toutefois, nous le rappelons, la perfection qui nous paraît absolue n'est que relative. Les éléments dont notre idéal se compose sont toujours suggérés, sinon fournis, par l'expérience de notre condition actuelle. Ainsi notre connaissance du bien à poursuivre et de la route à parcourir trouvera sa mesure dans les progrès réalisés jusqu'à ce jour.
Le droit découle du devoir, il faut que chacun de nous puisse accomplir la tâche qui Lui est proposée, la tâche qui est sa raison d'être et qui proprement le constitue.