‹ Les droits de l'humanitéChapitre 10 sur 74 · UN DROIT, LE DROIT · texte numérisé non relu

UN DROIT, LE DROIT

être contestée, mais dont il n'est pas juste de nous priver et dont la loi doit nous garantir l'exercice. Le droit d'un pays est une législation à laquelle tous les habitants du territoire sont contraints d'obéir par la force que l'Etat possède ; mais on désigne sous le nom de droit naturel l'ensemble des règles dont la justice paraît réclamer l'adoption dans tous les pays. Nier l'existence d'un droit naturel, c'est donc nier la justice et poser en fait qu'il n'y a de règle du permis que l'arbitraire du législateur, c'est-à-dire de celui qui, dans un moment et dans un lieu donné, dispose de la plus grande force matérielle. Nier le droit naturel, c'est supprimer toute différence entre un pouvoir de fait et l'autorité légitime. C'est donc réduire le droit positif à n'être qu'un cas de force majeure, et si l'obligation de tenir un engagement contracté n'est pas de droit naturel, l'expression de droit historique, dont on fait de nos jours un si

large emploi, n'est qu'une expression contradictoire. Notre titre nous place donc sur le terrain du droit naturel, il embrasse les compétences qu'un être humain peut s'attribuer suivant la justice, il annonce chez nous l'intention de formuler la manière dont, éclairé par l'expérience et par la réflexion, notre siècle expirant conçoit la justice.

Les droits de l'humanité. Ce titre n'est pas aussi clair que nous l'aurions désiré. Il semble s'appliquer à des droits que posséderait l'espèce comme telle, par opposition aux individus. De tels droits, s'il en existe, n'appartiennent pas à l'ordre des choses terrestres. En mettant, comme on l'avait pensé d'abord, « les droits de l'homme et de l'humanité », on ne ferait que pousser davantage à cette interprétation erronée.

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Les droits de l'homme, telle est l'expression consacrée pour désigner la matière de ces réflexions ; c'est aussi la plus exacte et la plus simple. Si nous y renonçons, c'est qu'elle prête malheureusement à la plus fâcheuse des équivoques. Le sacrifice nous en est imposé par l'ambiguïté significative du mot homme en français, ainsi que du terme correspondant en anglais et dans plusieurs autres langues de l'Europe ; si nous écrivions en allemand, Menschenrechte nous aurait suffi, et cependant les peuples germaniques ne sont pas moins intéressés que les autres à tirer au clair la question de savoir de qui l'humanité se compose. Les déclarations de 178!) ne font point mention des femmes. Celles-ci auraient eu peut-être sujet de s'en féliciter, s'il eût été possible de voir dans un tel silence une manière de reconnaître l'égalité juridique des deux sexes : mais comme la suite des faits exclut absolument une pareille interprétation, il

reste que le mot homme ne comprend pas la moitié faible de l'espèce dans cet acte solennel, suivant lequel la femme n'a par conséquent aucun droit quelconque. Il n'y a pas d'autre explication possible, et la législation ultérieure, d'accord avec la législation précédente, montre surabondamment que la dernière interprétation nous donne le sens véritable. Tout le champ que la loi concède au sexe asservi quant à la production et à la gestion des biens est mesuré soigneusement dans l'intérêt du sexe maître, qui ne pouvait pas serrer le nœud davantage sans s'imposer l'obligation de nourrir les femmes, ou sans accorder aux familles le droit de les supprimer ou de les laisser vivre suivant leurs convenances particulières. Ces deux alternatives n'étaient pas conformes à son intérêt. Mieux valait pour lui laisser la femme, dont il a besoin, gagner son entretien elle-même, dans une dépendance qui lui permit toujours de dis-

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poser d'elle à son gré. D'un côté tous les droits, aucun de l'autre : tel est l'ordre légal entre ces deux classes d'êtres appelés par la nature à vivre dans l'intimité et dans la réciprocité les plus entières ; école de violence et d'orgueil pour l'une, pour l'autre école de mensonge et de séduction, impossibilité pour toutes les deux, faute d'apprentissage et d'exercice, de développer harmoniquement l'ensemble de leurs facultés. Cette conception du genre humain forme la base et sera l'éternel approbre d'un ordre de choses que le jugement infirme du plus grand nombre nous permet encore d'appeler civilisation. Nous aspirons à la liberté, et nous maintenons l'esclavage à la racine de toutes nos institutions. Nous nous piquons de justice, et sans nous en allecter, sans presque même nous en douter, nous consentons à ce qu'une moitié de l'humanité soit vouée à servir l'autre. Nous célébrons la paix, et jusque dans les plus

intimes tendresses qui l'alimentent, notre existence repose en plein sur le droit du plus fort. Ces contradictions ne nous condamnent-elles pas à l'impuissance ?

On laisse donc à la femme seule le droit de posséder et d'acquérir, on lui accorde la licence de travailler à son compte, et par conséquent de contracter ; mais sa compétence ne va pas plus loin ; tandis que pour les biens de la femme mariée, la gestion et la jouissance en appartiennent à son mari, qui dispose également de son travail. Considérée collectivement la femme reçoit sa loi de l'autre sexe purement et simplement, sans exercer sur elle aucun contrôle ; et cette loi place individuellement la femme sous la dépendance du représentant de l'autre sexe dans la famille. Les semblants de droits dont elle jouit sont toujours à bien plaire ; à proprement parler elle est sans droits, et si les choses sont bien ainsi, quoique d'ailleurs il y ait des droits inhérents

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à la qualité d'homme, la femme n'appartiendrait pas à l'humanité.

Qu'en faut-il penser?

Une évidence impérieuse porte cette question au premier rang, non-seulement dans Tordre logique, mais aussi dans l'ordre d'importance. Pour qu'il soit possible de connaître et d'établir les droits de l'homme, il faut savoir à qui la qualité d'homme appartient. Eh ! bien, au mépris des vieilles lois et des vieilles coutumes, en dépit du code Napoléon et de la pratique universelle, nous osons penser que les femmes rentrent dans l'humanité, qui sans elles n'existerait point. Il est vrai que l'humanité n'existerait pas non plus sans l'air, sans l'eau, sans la terre et sans les végétaux que la terre porte, il est encore vrai qu'elle n'irait pas bien loin sans le feu, ni sans les animaux domestiques, peut-être même — question délicate, — n'aurait-elle pas pu se multiplier beaucoup sans nourri-

ture animale, bien que son système dentaire ne la classe pas dans l'ordre des carnassiers. Mais si la femme est nécessaire à l'humanité, ce n'est pas seulement à* titre d'instrument et de matière, c'est à titre de partie intégrante.

Les femmes ont une àme, quoi qu'en aient pu dire certains docteurs de l'Eglise, et l'àme de la femme est essentielle à l'àme de l'humanité pour l'exercice de ses fonctions les plus élevées. Il n'y a pas d'homme vraiment supérieur qui ne contienne une àme de femme. Sans elle il n'entendrait pas l'humanité, ni ne pourrait s'en faire entendre. Réciproquement il n'y a pas de femme propre à sa tache de femme qui n'ait part aux mâles vertus. L'homme et la femme se complètent comme la tige et la feuille, non comme la statue et le piédestal ; ils sont différents, ils s'opposent, mais ils ne sont pas inégaux. Et s'il est opportun quelquefois de tenir compte de ces diffé-

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