DROIT ÉGAL DES SEXES AU TRAVAIL
se contredire et sans violer les plus simples éléments de la justice, lui disputer et lui rogner les moyens d'y vaquer ellemême. La sollicitude pour ses intérêts et pour sa dignité qui lui ferme une ressource quelconque sans lui fournir d'équivalent n'est le plus souvent que l'hypocrisie des privilégiés qui défendent leur possession.
Le règlement de la prostitution qui fait légalement de la femme sans pain un être sans droit n'a pu se produire qu'en raison de la nécessité permanente qui contraint des milliers de femmes d'offrir en échange de leur entretien la seule chose qu'elles possèdent. Quel qu'en soit le motif ou le prétexte, toutes les restrictions que la loi civile ou l'opinion met au travail des femmes dans quelque domaine que ce soit, tend à grossir le chiffre de la prostitution. Ces vérités sont si claires, si palpables, si écrasantes qu'elles pénètrent irrésistiblement dans les consciences et tendent de plus en plus à diriger
la conduite des particuliers et des gouvernements, malgré l'opposition des préjugés et des intérêts. Qu'ils le confessent ou qu'ils s'en défendent, les hommes sont toujours disposés à résoudre les questions touchant l'autre sexe conformément à leurs intérêts particuliers; mais dans les classes les plus nombreuses , qui sont aujourd'hui les classes dominantes, les pères de famille sont intéressés à ce que leurs filles trouvent le moyen de s'entretenir honnêtement, aussi n'est-il pas besoin d'en dire plus. L'émancipation économique de la femme, la parfaite égalité des deux sexes au point de vue du droit civil nous apparaissent au seuil des temps nouveaux qui se dévoilent comme une cause jugée et gagnée ; inutile d'insister pour y faire voir une conséquence indissolublement attachée à notre définition même de l'humanité.
L'infériorité du sexe féminin, sur laquelle on fonde généralement son asservissement juridique, n'est qu'une infériorité musculaire, fondement du droit du plus fort. Le cerveau de la femme est aussi pesant, aussi volumineux que celui de son compagnon , proportionnellement au poids et au volume respectifs de leurs corps. Les différences psychologiques observées dans les classes supérieures de la société seulement, où les hommes reçoivent une instruction méthodique et approfondie dont les filles ont été jusqu'à ces derniers temps systématiquement écartées, n'auraient peut-être pas besoin d'une autre explication, et dans les classes vouées au travail manuel, qui composent la grande masse du corps politique, on ne constate pas d'infériorité pareille, bien loin de là.
Cependant nous ne songeons pas à contester que l'àme d'un sexe ne diffère moralement de l'àme de l'autre. Une pareille identité ne répondrait pas à la diversité de leurs fonctions naturelles ; l'observation ne parle pas en faveur d'une thèse qui, loin d'être indispensable à nos conclusions, tendrait plutôt à les affaiblir. Si les sexes ne différaient l'un de l'autre que par la force des bras, la complète subordination du plus faible serait toujours un mal sans doute, mais un moindre mal que celui qu'elle nous inflige en réalité.
Les sexes diffèrent parce qu'ils se complètent. Habile et soigneuse dans l'exécution d'un plan tracé, la femme a moins d'initiative, moins d'invention. Sans savoir le dessin ni les mathématiques, de simples ouvriers ont maintes fois trouvé le moyen de simplifier leur besogne en perfectionnant leurs outils, ou même de créer de nouvelles machines; on n'en pourrait, semble-t-il,
pas dire autant des ouvrières, leurs inventions ont fait peu de bruit. Dans les classes lettrées, les femmes s'exercent à la musique autant et plus que les hommes. Depuis peu d'années elles abordent la composition ; quelques-unes ont même fait représenter des opéras, mais elles n'ont pas donné de rivaux à Beethoven ou à Bellini, voire à Boieldieu. La jeune fille, en revanche, voit tout au travers du garçon qui, lui, ne la comprend pas. D'instinct elle possède la connaissance des motifs et des caractères, ce qui lui confère une véritable supériorité dans les fonctions administratives, lorsqu'elle trouve l'occasion de s'y employer. Plus fine, c'est-à-dire apercevant mieux ce qui se passe autour d'elle, elle est aussi plus adroite lorsqu'il s'agit d'introduire clans ce milieu son élément personnel, d'y faire accepter sa manière de voir et d'agir, de s'y faire agréer elle-même. Peut-être frappe-t-elle un coup moins fort, mais elle met le tran-
chant du coin sur la bûche et ne cherche pas à le faire entrer par le gros bout. Combien d'hommes font ce qu'elle veut tout en croyant suivre leurs propres idées.
L'intelligence de l'homme analyse, elle abstrait et se plait à suivre les conséquences de l'idée abstraite, la femme embrasse instinctivement et d'un seul regard les éléments de la situation qu'elle examine : où l'homme cherche le texte applicable, la femme suivra l'équité, c'est-à-dire la charité lorsqu'elle est bonne, et lorsqu'elle ne l'est pas, son propre intérêt ou ses préférences. Nous la verrions siéger au corps législatif avec plus de confiance qu'au tribunal ; et cependant lorsqu'une accusée se trouve à la barre d'un jury purement masculin, est-ce bien encore le jugement par les pairs dont l'institution du jury devait procurer la garantie, et peut-on raisonnablement nourrir l'espoir que les motifs de Faction seront bien compris?
L'homme sort, il combat, il invente, il
acquiert ; la femme reste au logis, près des enfants, lorsqu'elle possède un logis, des enfants et du pain ; elle pacifie, elle exécute les desseins mûris; elle épargne, elle administre les biens amassés et garde le trésor des traditions ; l'homme est naturellement le principe novateur, la femme est naturellement le principe conservateur dans l'humanité.
Ces observations ne sont pas neuves; si d'aventure elles se trouvaient justes, il en suivrait des conséquences que notre civilisation n'a pas tirées. Le progrès nous est nécessaire, car tout ici-bas n'est pas aujourd'hui pour le mieux; d'ailleurs, pour peu qu'ils observent et qu'ils réfléchissent, les admirateurs les plus convaincus du présent ou du passé se convaincront aisément que la stabilité n'est pas possible en ce monde: donc Progrès, mais le mouvement perpétuel n'est pas le progrès, attendu qu'il ne saurait rien produire. Il faut que chaque
être et chaque institution aient le temps d'opérer leurs effets. Le progrès réel n'est possible que sous la condition d'une fonction retardatrice, qui permette à chaque invention de donner ses fruits et d'être ainsi vérifiée avant de greffer sur elle une autre invention. Inventer, imiter, c'est bien le tout de la vie. Si le rôle masculin est l'invention, le rôle féminin est l'épreuve et l'imitation, mère de la tradition. Mais alors n'est-il pas clair qu'on gâche tout lorsqu'on s'applique à confiner chaque sexe dans un département particulier? N'est-il pas évident, au contraire, que leurs influences doivent se combiner et se marier dans l'industrie, dans l'éducation, dans l'art, dans la culture scientifique, dans l'Eglise et dans l'Etat, en un mot dans toutes les sphères de l'existence?
Au surplus, à quelque conclusion qu'on s'arrête sur l'identité des génies ou sur leur
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différence ; que la différence aperçue implique ou non la supériorité d'un sexe sur l'autre, questions qui seront longtemps encore controversées, il reste certain que nous avons tous une mère, il reste certain que les qualités acquises par les parents se transmettent en partie à leurs enfants, de sorte qu'on naît généralement plus vigoureux dans une famille de laboureurs, plus adroit dans une famille de mécaniciens ou d'horlogers, qu'on naît souvent peintre de parents peintres et musicien de musiciens. Il reste certain que les aptitudes et les dispositions des mères ne se transmettent point exclusivement à leurs filles et celles des pères à leurs fils, mais que les qualités des deux parents et des ancêtres masculins et féminins des deux parents sont indifféremment transmises aux descendants des deux sexes, si même il n'y a pas croisement, comme on croit l'avoir observé souvent, et si les garçons ne ressemblent pas davantage à leur mère, particuliè-
rement ceux qui sont arrivés à quelque éminence par leurs talents ou par leurs vertus. Il reste enfin que la mère est la commune éducatrice des deux sexes durant l'âge où les impressions sont les plus vives, où la mémoire est la plus forte, où la personnalité se constitue.
Dès lors il est clair que la culture intellectuelle et morale des mères exerce une influence décisive sur les capacités de tous leurs enfants ; il est clair que les progrès ou le déclin des générations futures, que l'avenir de l'humanité dans son ensemble dépend au moins pour moitié du développement acquis par les femmes. Mais les seules facultés qui se développent sont les facultés qu'on exerce, celles que vous comprimez chez votre compagne, vous les rabougrissez d'avance chez vos successeurs.
Si l'éducation des femmes les rend frivoles, elles feront passer la frivolité dans le sang de tous leurs enfants. Malgré ses timidités
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apparentes, souvent affectées, la femme est plus brave que l'homme, puisqu'en se mariant, elle marche au-devant de douleurs certaines et s'expose sciemment au péril de mort. Aussi le courage physique ne décline-t-il pas sous leur influence, mais si leur position dans la famille les contraint à se protéger par la ruse et par le mensonge, la sollicitude la plus éclairée et la plus tendre ne leur fera pas transmettre des instincts de franchise en héritage à leurs fils. Nul sans doute n'imaginera que leur condition de dépendance et d'impuissance dans la société civile soit de nature à faire naître chez leurs enfants ce courage viril, cette énergie, dont le défaut se fait sentir de nos jours à peu près partout.
Ce sont donc les qualités essentielles d'un être intelligent et libre, la raison et la volonté que l'éducation, dans l'intérêt de l'humanité tout entière, devrait s'appliquer avant toutes choses à cultiver dans Téduca-
tion féminine, et non des charmes qui, vus de près, sont des défauts. Ici encore, les différences se feront assez jour d'elle-mêmes, nul besoin de les exagérer par une culture artificielle.
Et ces facultés sérieuses, ces talents de direction, d'administration qu'il convient de développer, ils s'atrophieront en dépit de l'éducation la plus rationnelle, s'ils n'ont pas l'occasion de se déployer dans la vie. Il faut que les mères s'exercent à toutes les tâches où les portent leurs facultés, si l'on veut mettre leurs enfants en état de lés mieux remplir.
Enfin que l'esprit des deux sexes soit pareil ou qu'il diffère, que cette différence hypothétique implique ou non l'infériorité de l'un des deux, ceci du moins est incontestable : le sexe asservi compte dans ses rangs un nombre quelconque de capacités éminentes, et ces capacités sont généralement perdues pour la société dans son ensemble,
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si même, à défaut d'un emploi légitime, elles ne se dépensent pas dans quelque emploi malfaisant. N'y eût- il qu'un esprit supérieur parmi les femmes contre dix chez leurs souverains, ce serait toujours dix pour cent de ses forces morales et sociales que la société perd en se privant de leur concours. Et dix pour cent serait-il une quantité négligeable? Sommes-nous trop riches en talents et en vertus? Avons-nous, dans la république, des sujets capables pour tous les emplois ? On ne peut répondre à cette question que par un soupir ou par un cri.
Donc en réclamant le droit de la femme, c'est-à-dire l'égalité, en demandant pour la femme l'accès à tous les emplois 1 ce n'est
1 Des médecins dont nous ne discutons point la compétence disent que par un travail intellectuel intense la jeune fille se rend impropre à la maternité. C'est fort possible; mais il n'est pas nécessaire, il n'est pas même opportun que toutes les femmes deviennent mères. Il appartient à chacune de choisir pour soi. Mais une culture, un exercice suffisant au plein développement de l'intelligence et du caractère ne sauraient nuire par eux-mêmes à l'intégrité des fonctions corporelles.
pas l'intérêt de la femme, c'est l'intérêt de son maître aveugle, de son maître infatué, de son maître imbécile, c'est l'intérêt de l'humanité tout entière que nous défendons. Jusqu'ici la loi sur la femme a été faite dans l'intérêt exclusif des hommes, à tel point qu'un grand nombre de ceux-ci ne comprennent pas qu'il puisse en être autrement. Mais cet égoïsme va contre son but ; en asservissant la femme, en mutilant l'esprit de la femme, l'homme se rend luimême impuissant et malheureux.
Ceci est la plus grande question pratique imaginable. Il s'agit d'une moitié de l'humanité, il s'agit de la constitution même de l'humanité tout entière. Les questions de culte et d'éducation, de morale et d'art, de travail et de paix sociale, d'arbitrage et de paix internationale y sont renfermées. Aucune d'elles ne saurait être abordée avec succès tant qu'on ne sait pas de quoi l'humanité se compose et qui a qualité pour