‹ Les droits de l'humanitéChapitre 16 sur 74 · IDENTITÉ D'AMOUR, DE JUSTICE ET D'INTÉRÊT · texte numérisé non relu

IDENTITÉ D'AMOUR, DE JUSTICE ET D'INTÉRÊT

Il serait vain de fonder le droit naturel sur la justice et la morale sur l'amour, ainsi qu'on l'a fait quelquefois, de même qu'il serait vain d'opposer la morale de la justice à la morale de l'amour. L'un ne va pas sans l'autre : être juste envers quelqu'un c'est le traiter comme étant son propre but ; l'aimer, c'est faire de lui mon but à moimême ; l'amour enveloppe donc la justice, et tout ce qui sous le nom d'amour s'écarte de la justice, n'est qu'une mauvaise contrefaçon de l'amour. Réciproquement, traiter quelqu'un comme étant son but à lui-même, c'est déjà le vouloir ainsi, agir en conséquence, c'est prendre pour objet, de sa volonté, pour mobile de sa conduite le respect qu'on doit à cette personne. Nos désirs, nos passions influent sur nos jugements aussi bien qu'ils sont déterminés

par les représentations de notre intelligence, de sorte que nous aimant toujours nous-mêmes, nous ne saurions traiter nos semblables comme nous-mêmes si nous ne leur portions aucune affection ; les poids étant inégaux, la balance pencherait toujours du même côté. Ainsi la justice ne va pas plus sans l'amour que l'amour sans la justice.

Il ne nous serait peut-être pas difficile de faire comprendre que si l'homme se connaissait bien, c'est-à-dire s'il se connaissait comme membre d'un tout organique, dont la prospérité dépend de son effort et sans la prospérité duquel il ne peut pas vraiment prospérer lui-même, la considération de son intérêt personnel lui dicterait la même conduite que la justice et la charité. Mais en fait la généralité des hommes n'aime après soi que le petit nombre de ceux qui lui tiennent de près, elle observe médiocrement la justice et n'entend pas

l'état de guerre 69

bien son propre intérêt. Il n'existe probablement aucun peuple qui ne se fasse quelque idée du bien et du mal, à notre connaissance il n'en est point qui observe approximativement les règles morales dont il admet l'exactitude. De sa nature, l'homme individuel est à la fois but et moyen, ces deux côtés de son être ne devraient jamais être séparés : par le fait ils le sont presque toujours Chacun se prend lui-même pour but exclusif et cherche à tirer le meilleur parti possible des autres, tandis que de leur côté ceux-ci le considèrent comme un obstacle ou comme un moyen pour leurs fins particulières. Ne trouvant pas de réciprocité, celui qui voudrait régler sa conduite envers les autres simplement sur ce qu'il croit être le bien ne ferait pas le bien qu'il se proposerait et serait bientôt arrêté, c'està-dire bientôt brisé.

De cette universelle condition des choses humaines, qu'un penseur éminent, M. Re-

nouvier, dont nous avons largement profité dans ce travail, appelle avec raison l'état de guerre, résultent trois conséquences fort importantes, et qui n'ont pas toujours été comprises, bien qu'elles semblent de nature à frapper tous les esprits.

C'est d'abord une transformation profonde, un inévitable abaissement de la morale pratique ; c'est en second lieu la séparation de la morale et du droit ; enfin c'est la nécessité d'établir un pouvoir capable de faire observer le droit par la contrainte.

Transformation de la morale : Non-seulement le bien idéal ne peut pas être atteint, il ne doit plus même être directement poursuivi. La charité croit tout ; mais celui qui croirait tout ce qu'on lui dit ferait le jeu de la fourberie ; celui qui refuserait de dissimuler à l'occasion deviendrait

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