‹ Les droits de l'humanitéChapitre 46 sur 74 · COMPENSATION LÉGITIME · texte numérisé non relu

COMPENSATION LÉGITIME

propriété foncière et le fondement de la propriété en général n'est pas mise encore par la théorie dans le relief qui lui convient. Trop d'intérêts s'efforcent de les confondre: ceux que le régime actuel favorise se gardent bien d'encourager des distinctions trop subtiles : mieux vaut placer en bloc leurs privilèges sous le drapeau de l'ordre social. Sur le bord opposé, ceux qui veulent l'égalité pour l'égalité savent que la liberté du travail est incompatible avec leur idole: par des considérations d'intérêt public, mais d'un intérêt fort mal compris, et sans aucun égard pour le droit, qui n'a pas plus de valeur à leurs yeux que la liberté, dont le droit procède, ils veulent anéantir la propriété privée en général, ou du moins la propriété des biens productifs, qu'elle soit le fruit d'un travail personïiel ou qu'elle ait une autre origine. Ainsi les admirateurs intéressés de l'état présent des choses et les partisans de la révolution sociale ont un inté-

rêt commun à confondre dans la même catégorie et dans la même appréciation la propriété mobilière et la propriété du sol, qui reposent en réalité sur des principes contraires : la première étant une conséquence du droit de l'homme à disposer de lui-même ; tandis que la seconde n'a point de rapport avec ce droit, qu'elle anéantit dans les lieux mêmes où la lettre des lois lui rend hommage.

Cet état des opinions ne laisse qu'une place assez étroite à ceux qui ne demandent que la justice et chérissent l'espoir que l'application conséquente de la justice aux institutions sociales amènerait une condition d'aisance relative et de bien-être dans la liberté. Ceux-ci croiraient avoir déjà beaucoup gagné si l'on daignait seulement réfuter leur thèse, au lieu de la dénaturer. Mais ici aussi le jour commence à poindre; on ne pourra pas toujours brouiller toutes les questions. Celle que nous avons agitée est

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une question de principes ; il s'agit, de justice et pas d'autre chose.

Quant à l'assistance de ceux qui, pour une cause ou pour une autre, n'ont pas la faculté de travailler, elle est moralement obligatoire assurément, mais ne devient juridiquement exigible et ne peut faire l'objet d'un droit qu'en vertu de relations et de conventions particulières. La loi peut sans doute, en guise de compensation, imposer l'assistance à ceux auxquels elle a conféré des privilèges, mais au fond, d'une manière générale, un droit naturel à l'assistance n'existe pas. Et comme il est souvent impossible ou bien difficile de savoir dans quelle mesure un homme est responsable de l'incapacité dont il est frappé, l'affirmation de ce droit prétendu devient aisément un congé pour la paresse de s'entretenir aux dépens des travailleurs. La loi des pan-

vres fonctionne mal lorsqu'elle ôte le nécessaire aux contribuables et d'assistants les fait tomber au rang d'assistés. Et réussîton même à prévenir les abus les plus graves, pût-on limiter les secours aux innocents de leur misère, il n'est pas sans inconvénient pour la société que les mendiants et les invalides fassent souche d'infirmes et de mendiants ; il n'est pas bon que la sollicitude pour une douleur présente et passagère nous fasse oublier le lendemain et frapper d'un mal permanent les générations futures. La loi qui prétend s'inspirer d'humanité risque de devenir une loi cruelle; il est plus prudent de s'en tenir à la simple justice, et la justice nous dit nettement que le besoin ne suffit pas à créer un droit. Il impose un devoir à la charité, mais les devoirs de charité ne sauraient être appréciés que par la conscience individuelle. Il n'est aucune hérésie morale aussi dangereuse que d'attribuer une cons-

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cience à l'Etat, ce qui aboutit forcément dans la pratique à substituer la conscience d'une ou de plusieurs personnes à celle de toutes les autres. Transformer les devoirs de conscience en obligations exigibles par contrainte revient à priver la conscience de toute sphère d'action, et par suite à supprimer la conscience elle-même. Du moment où l'on charge l'Etat de réaliser le bien positif, les particuliers en sont dispensés, et souvent empêchés par cela même : leur seule affaire est d'obéir et pour s'y résoudre il n'est besoin d'aucun autre mobile que la crainte de la prison. L'idée que le bien positif reste un bien positif, le bien moral, un bien moral, lorsqu'il est obtenu par la force , est inséparable de la conception d'une autorité visible qui aurait droit sur les sentiments et sur les croyances. C'est ainsi que l'Eglise romaine a compris l'Evangile, et les bûchers de l'Inquisition sont la conséquence logique de cette interpréta-

tion. Supprimer l'hérésie en supprimant les hérétiques est imposer au présent un sacrifice douloureux sans doute , mais léger encore au prix du hien qu'il assure aux générations à venir . Si l'Etat moderne absorbe l'Eglise, s'il se pose comme l'éducateur suprême et comme l'organisme par lequel le bien positif doit être accompli, il réalisera le despotisme le plus conséquent et le plus rigoureux qu'il soit possible d'imaginer, et du même coup fera disparaître la vie morale, en substituant partout la consigne à la conscience. Gardons-nous donc de penser qu'un droit corresponde à tous les devoirs. Cette illusion, dont la persistance établirait partout la contrainte, commencerait par dessavourer la morale et la priver de toute intimité. Aussi ne saurions-nous reconnaître un droit naturel à l'assistance qu'aux personnes placées par le jeu des institutions sociales dans une condition d'infériorité dont elles ne sont pas

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responsables, et privées ainsi des ressources que leur offrait la nature pour subvenir à leur entretien.

Quant aux nécessités purement accidentelles, c'est alTaire de prévoyance et de libéralité, alfaire d'association libre et d'épargne, partout où l'épargne est possible, comme elle doit le devenir pour tous les travaux. Dans les rapports privés, en dehors des liens du sang la solidarité naturelle doit inspirer l'activité spontanée de la charité, mais ne saurait donner naissance à des droits positifs. Le sentiment contraire aboutit logiquement à un communisme dont on pourrait prendre son parti s'il n'était qu'une forme d'existence économique, mais qu'il faut réprouver absolument comme la négation de la liberté, du droit et de toute la vie morale. Point de libéralité sans avarice, sans égoïsme pas de charité, point de liberté du bien et point df, bien sans la liberté du mal. Si le commu-

nisme et l'Eglise romaine voulaient bien prendre garde à cette évidence, ils finiraient peut-être par se réformer.

Tout enfant possède un titre sur la société, qui doit, si possible, le mettre en état de gagner sa vie. Cette obligation remplie, l'État est quitte vis-à-vis de lui. L'assistance ultérieure de ceux qui succombent dans la lutte pour l'existence doit être laissée à la charité volontaire des particuliers. L'assistance légale favorise l'inconduite et l'indolence, et tend à perpétuer le paupérisme, ainsi que de trop nombreux et trop grands exemples l'ont surabondamment démontré

Nous ne demanderons jamais que la loi s'inspire de la charité, nous ne demandons à l'Etat que la justice, la pure justice, qui nous mènera déjà bien loin, plus loin qu'un grand nombre n'a souci d'aller ; nous ne voulons point de la charité légale, deux mots qui gémissent d'être accouplés: Sous quelque nom qu'on la déguise, nous n'en

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voulons pas, sachant trop que si l'assistance publique est un foyer de paresse, une source d'imprévoyance, une pépinière de lâcheté, c'est aussi le rempart des exploiteurs et leur citadelle. Quoi de plus commode, après avoir sucé l'ouvrier, que de laisser à l'impôt national ou paroissial la charge d'en soigner les restes ? Il n'y a pas à se gêner, il ne mourra pas de faim ! D'ailleurs, comment discerner avec justesse, l'infortune imméritée de celle qui ne l'est pas? L'administration de l'assistance publique les place sur le même pied et fait du workhouse un enfer, de peur qu'il n'absorbe tout. Ainsi la charité devient cruelle pour l'assistant et pour l'assisté. Un Etat bien ordonné ne connaîtrait pas de classe que la force des choses condamne à l'indigence, et la charité spontanée y suffirait amplement aux misères accidentelles.

En somme nous considérons la propriété comme étant nécessairement pour une part individuelle et pour une part collective, ce qui implique la légitimité des impôts.

Nous voyons dans lapropriétéindividuelle la conséquence inéluctable et l'indispensable garantie de la liberté personnelle.

En vertu de son origine, le droit de propriété donne au propriétaire la faculté d'utiliser son bien comme il lui plaît. L'abolition du capital privé, c'est-à-dire l'interdiction d'appliquer le produit de son travail à faciliter un travail ultérieur, est donc injustifiable.

L'objet de la propriété individuelle est le produit du travail individuel. Quant aux biens offerts spontanément par la nature, tout homme naissant dans le monde possède sur eux un droit naturel, dont il ne saurait tirer parti que par son travail. Il a

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droit à l'instrument de travail et à la matière utilisable fournis par la nature, et si des nécessités économiques ou des circonstances historiques de quelque espèce que ce soit en ont fait sanctionner l'appropriation par quelques-uns, il a droit à réclamer de la société l'équivalent de cette matière et de cet instrument sous une forme quelconque.

En revanche, le besoin ne saurait à lui seul conférer un droit. Le droit à l'assistance, le droit au travail n'existent pas.

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