‹ Les droits de l'humanitéChapitre 65 sur 74 · LA MONARCHIE · texte numérisé non relu

LA MONARCHIE

chie constitutionnelle, mais qu'il est beaucoup plus correct d'appeler gouvernement parlementaire, il n'y a proprement plus de séparation des pouvoirs, tout comme il n'y a proprement plus monarchie. Le rôle officiel du magistrat héréditaire qui s'orne des insignes de la royauté s'y borne, en temps calme, à signer ce qu'on lui présente, en cas de conflit entre les pouvoirs, à dissoudre le Parlement, en convoquant les électeurs, s'il les croit disposés à donner raison à son ministère, ou à remplacer celui-ci par les hommes qui possèdent la confiance de la majorité dans les Assemblées. Le prince de Bismarck a raison de penser que la monarchie parlementaire est réellement une espèce de république ; mais cette espèce de république partage avec la monarchie constitutionnelle ou tempérée le bénéfice d'un trait d'union entre les gouvernements qui se succèdent, d'un représentant naturel du peuple vis-à-vis des Etats étrangers,

enfin et surtout elle possède un vivant symbole de la patrie, où l'imagination et les sentiments affectueux des citoyens trouvent un objet personnel capable de les occuper.

Dans les pays qui n'ont pas été trop secoués parles tempêtes révolutionnaires, rien n'est plus populaire que la dynastie, aussi longtemps qu'elle n'a pas trop démérité. Et l'indulgence des peuples est longue. Ceux auxquels le prince donne un bon exemple jouissent d'un privilège dont ils ne sauraient se montrer trop reconnaissants. En revanche, les mauvais exemples venus du trône tendent à corrompre les mœurs plus puissamment peut-être que toute autre cause, et fournissent l'une des objections les plus •graves contre ce régime et contre cette étiquette. L'incapacité du prince est un autre inconvénient presque inséparable de l'hérédité, et très aggravé par la coutume des familles souveraines de ne se marier qu'entre

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elles1. Mais ce défaut du régime parlementaire n'est pas bien grave, puisque sans le concours de ministres acceptés du Parlement, le roi ne peut rien faire, sinon peut être de provoquer un mouvement électoral superflu.

Quel que soit le titre de sa première magistrature et la façon dont on y parvient, ce régime est une aristocratie lorsque le Parlement, dont tout procède, est l'élu d'une ou de plusieurs classes de citoyens, une démocratie lorsqu'il émane de la nation tout entière.

Il est du reste aisé de comprendre que les noms sont peu, de chose et ne disent pas toujours l'essentiel. L'aristocratie produira

1 Reste du paganisme, où les princes étaient considérés comme issus des dieux, cette coutume se justifie par l'intérêt de la paix publique; mais le danger des troubles que pourrait exciter la jalousie contre les sujets rapprochés du tréne est problématique, l'altération des races est un mal certain.

des effets bien différents suivant qu'elle aura pour base des services rendus au pays, des capacités attestées, un privilège de naissance, la propriété foncière ou simplement un certain chiffre de fortune. Mais dès qu'une classe possède un ascendant sans contrepoids dans la république, elle tend à se fermer en changeant en loi l'état de fait, c'est-à-dire à se constituer en caste régnant par hérédité. On peut attendre d'un tel gouvernement l'intelligence des affaires publiques, l'esprit de suite, la modération dans la dépense (car il s'agit pour lui d'être supporté). Le dévouement à la patrie brillera dans son histoire ; mais la patrie à laquelle on se dévouera sera l'aristocratie ellemême ; entre ses mains la chose publique n'est qu'un intérêt particulier. Il convient assurément que les affaires soient dirigées par les plus indépendants et par les plus éclairés, mais il est dans la nature qu'une caste régnante place l'intérêt de sa domina-

tion au-dessus de tous les autres intérêts; aussi le système aristocratique n'est-il point favorable au développement intellectuel des sujets, non plus qu'à leur progrès économique, l'un et l'autre tendant à leur suggérer le désir et à leur fournir les moyens de s'émanciper.

La démocratie, où tout l'Occident se trouve emporté, ne réalise pas non plus un idéal irréprochable. Au point de vue du droit pur, il est juste que chacun ait quelque part aux affaires ; mais que chacun y ait exactement la même part que tout autre, cela, la justice ne< l'exige pas, ou plutôt elle l'interdit. Dans une société qui s'établit spontanément sous l'empire des lois existantes, l'influence de chaque compagnon est proportionnelle à son apport. Dans les relations privées il est entendu que celui qui

commande paie et que celui qui paie commande. Le ménage de l'Etat démocratique est ordonné bien différemment. Tous les adultes ont part égale, — ceux du sexe masculin naturellement, l'autre se contente de payer et d'obéir, — mais quant aux mâles, l'ignorant compte autant que l'homme instruit, le célibataire autant que le chef de famille, celui qui vit aux gages d'un maître autant que celui qui occupe mille ouvriers, celui qui ne paierait rien à l'Etat s'il renonçait à l'eau-de-vie autant que celui qui fournit plus au trésor que tout le reste de sa commune, l'infirme de naissance autant que le soldat, et le système ne se tient pas pour achevé si longtemps qu'après avoir purgé sa prison, le condamné ne recouvre pas la plénitude de son- droit à gouverner la république.

Sous les climats un peu frais que nous habitons, chacun tire à soi la couverture ; et comme les pauvres forment la majorité,

c'est eux qui règlent la dépense. « Tu paies, je commande », est le mot d'ordre. C'est assez dire qu'on ne regarde pas trop à la dépense. Même dans les pays les plus florissants, la condition matérielle du peuple est telle qu'il emploiera toutes ses forces à l'améliorer aussitôt qu'il en aura conçu l'espérance. Impossible qu'il ne finisse par appliquer son droit de suffrage à cet unique objet, bien qu'on ait réussi pendant quelque temps à l'en distraire et à le passionner pour des questions étrangères à son bienêtre. Les esprits éclairés ont toujours compris cette vérité; à l'heure où nous écrivons, l'optimisme le plus obstiné ne parvient plus à la méconnaître. La démocratie n'est donc qu'une aristocratie à l'envers aussi longtemps que, de fait, il y a des classes dont les intérêts permanents diffèrent. A la maison, le riche commande , le pauvre obéit ; au Forum, c'est le contraire. Cette apparente égalité des droits dans l'extrême inégalité

des conditions constitue un équilibre tellement instable qu'on peut en prévoir la catastrophe à coup sûr. Et comme le moyen le plus simple de s'enrichir parait être de se répartir les biens existants, on peut être de même à peu près certain de le voir adopté quelque jour. Il est stupide, mais il est simple : il faut quelque réflexion pour s'apercevoir qu'il est stupide, il n'en est pas besoin pour le juger simple, il sera tenté. On préconise, on introduit déjà certains impôts comme un moyen d'empêcher l'accroissement illimité des fortunes particulières, sans se demander si du même coup on n'arrête pas l'essor de la fortune publique et si les classes pauvres n'en souffriront pas; ce serait compliquer la question, et la démocratie veut des idées simples. Ainsi le gouvernement du nombre n'est trop souvent qu'un gouvernement d'exploitation et d'imprévoyance. Il puise où il y a de l'eau jusqu'à ce que les fontaines soient taries.

On vit au jour le jour. Où le revenu ne suffit pas, on entame le capital. On fait gagner aux électeurs quelques journées en attendant de pouvoir leur offrir mieux; on fait surtout une bonne part à ceux qui ont l'oreille de l'électeur, à ceux que le flot populaire élève au pouvoir et qui ont le talent de s'y maintenir. Dans les conditions économiques de notre monde occidental, le suffrage universel établit donc l'empire d'une classe sur une autre classe, partout du moins où les inégalités économiques ne dominent pas le suffrage universel lui-même, comme lorsque de puissants capitalistes ou de grandes compagnies industrielles occupent la majorité des électeurs et contrôlent leurs bulletins dans les assemblées primaires.

Le suffrage universel est particulièrement dangereux pour les droits des minorités et des particuliers. Quand l'autorité légale est d'un côté, la force de l'autre le souverain — prince ou patriciat — se sent toujours respon-

sable, il a toujours quelqu'un à ménager, il a besoin d'avoir des partisans dans la masse ; s'il mettait contre lui tout, le monde, il serait infailliblement brisé. En démocratie, l'initiative et l'exécution ne font qu'un, le maître n'a rien à ménager, n'ayant rien à craindre : il n'est arrêté par aucune loi lorsqu'il ne lui plait pas de la respecter. Si fortement qu'il le voulût, il ne saurait se limiter lui-même. Et ce souverain omnipotent n'est pas seulement irresponsable , il est insaisissable ; il n'est pas solidaire de lui-même ; c'est une majorité que l'absence d'un seul peut déplacer, qui se modifie incessamment et dont les membres concourent à la même résolution par les motifs les plus divers, si bien que de ce qu'elle a fait on ne saurait conclure ce qu'elle fera , ne sachant jamais ce qu'elle a voulu faire.

Omnipotence, inconscience, inconsistance, irresponsabilité, sans parler de l'ignorance

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et de la passion, tel est l'ensemble des garanties qu'offre aux droits comme aux intérêts le régime où notre civilisation plonge tout entière. Elles ne sauraient contenter que des exigences modestes; mais comme on ne revient pas aisément du suffrage universel, il faut tâcher d'en tirer le meilleur parti possible. A cet effet, il faut l'instruire, et pour l'instruire, s'en faire écouter. Ensuite il faut, dans Tordre économique, donner au nombre les satisfactions légitimes et prévenir le péril social en substituant l'harmonie à l'antagonisme du capital et du travail dans la production, par les moyens marqués dans un précédent chapitre ou par tels autres qu'on pourra trouver, mais qui seront toujours l'affaire des particuliers plutôt que celle du gouvernement.

Quant aux pays sur la constitution politique desquels la raison peut encore quelque chose, cette raison leur montrera que la nation n'est pas une poussière d'atomes

pareils, mais un organisme dont la santé réclame que chacun y soit à sa place et vaque à l'ouvrage convenable à sa position. L'individu qui donne sa voix avec tous les autres n'est représenté que par accident, et par un accident fort rare. Pour exercer l'influence à laquelle il a droit, il faudrait qu'il fût associé dans son vote à ceux dont la culture et l'activité ressemblent à la sienne, afin que tous les intérêts sociaux trouvent dans le parlement des représentants autorisés. Ensuite il serait utile, il serait juste que chacun de ces intérêts y tînt une place proportionnée à son importance, qui ne correspond point nécessairement au nombre de ceux qui s'y rattachent. En effet, l'empire des majorités n'a de juste fondement que dans la justice elle-même, et la justice n'autorise pas le pouvoir à me prendre ce que je n'ai pas entendu mettre en commun.

En droit, un homme est l'égal de tout autre, mais ici l'égalité des personnes est ba-

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