L'ORGANISATION NORMALE DE LA DÉMOCRATIE
lancée par l'inégalité des apports et des responsabilités, parce que l'autorité politique n'est proprement pas un droit. Cette autorité n'est point surtout, comme Rousseau se le figure , l'équivalent de tous les droits : ce n'est, à le bien prendre, qu'un pisaller, qui tient à la nécessité des lois de contrainte et qui doit être organisé pour le plus grand profit de la communauté. Le nombre ne saurait en lui-même avoir d'autre sens que la force. Mettre la force du côté de la probité et de l'intelligence est le but qui se propose aux combinaisons du législateur. Il convient donc que tous concourent à former la représentation nationale, mais que chacun y contribue proportionnellement à l'importance présumable de son apport matériel et moral dans la société.
Puis, si l'on veut que la nation soit représentée et s'appartienne véritablement, il est indispensable que chaque groupe d'électeurs assez nombreux pour avoir un repré-
sentant au Parlement y puisse envoyer l'homme de son choix sans que son élection soit disputée. Hors du système proportionnel, le gouvernement représentatif n'est qu'un mensonge. Avec un seul collège nommant tous les députés à la majorité absolue, et bien discipliné, comme il convient, une seule voix décidera qu'une moitié du peuple sera représentée et que l'autre moitié comptera pour rien. A leur tour les résolutions du Parlement étant prises à la majorité absolue, les élus du quart de la nation pourront donner régulièrement des lois à la nation tout entière. Avec la division des collèges électoraux , c'est bien pis encore : Votant compact, un collège de vingt mille électeurs dont dix mille et un sont bleus et neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf sont verts, nommera vingt députés bleus. S'il n'avait compris que les dix mille bleus, il n'aurait envoyé siéger que dix députés de cette couleur : dès lors, que la minorité
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vote ou s'abstienne, toutes ses voix, ou plus correctement tous les hommes qui la composent n'en servent pas moins en plein à grossir le nombre de ses adversaires auxquels il permet de vaincre l'opposition des autres collèges. Pour se rendre utiles à leur cause, il ne reste aux verts d'autre moyen que l'émigration ou le suicide.
S'ils disparaissaient de la scène, ils feraient perdre dix voix à leurs adversaires ! En utilisant de cette façon les voix des uns au profit des autres, une géographie politique ingénieuse assure à la minorité des citoyens la majorité des représentants, ainsi qu'on le démontre en additionnant les suffrages obtenus par chaque parti dans tous les collèges.
Quand ces artifices de distribution sont pratiqués dans un pays où quelques décisions du Parlement peuvent être soumises à la ratification populaire, la nation désavoue uniformément l'œuvre des hommes que les
conventions du langage et les artifices du législateur autorisent à se nommer ses représentants; de sorte que toute L'habileté de ces derniers s'applique à trouver des biais pour éluder un contrôle dont les résultats sont prévus d'avance. Mais le plébiscite est une lourde machine, dont l'emploi serait dangereux dans un grand pays agité par les jtassions, et lorsque des législateurs désavoués par la nation s'obstinent à rester en place, leur dignité morale n'en souffre pas moins que leur efficacité politique Sous l'étiquette monarchique ou républicaine, la liberté n'est pas organisée si la constitution n'offre pas au peuple un moyen simple et régulier d'obtenir la dissolution du Parlement qui ne possède plus sa confiance.
Parlement révocable, collèges électoraux:
représentant non les habitants d'un coin du pays mais un intérêt national et une idée, en nombre proportionnel à l'importance de cette idée ou de cet intérêt; représentation
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de tous les partis dans chaque collège proportionnelle au chiffre de leurs adhérents ; tels semblent être pour une nation les moyens de prendre conscience d'elle même et de progresser; telles seraient les bases rationnelles de la constitution d'un peuple libre.
L'égale valeur de tous les suffrages est un trou qu'il faut éviter lorsqu'on le peut encore, mais dont il est malaisé de sortir une fois tombé. L'idée de faire représenter les groupes naturels et non les agglomérations locales se heurte encore à de puissants préjugés. La représentation proportionnelle des opinions, en revanche, est un besoin de la justice dont l'évidence a conquis tous les' esprits impartiaux. La conscience publique exige cette réforme et finira par l'accomplir malgré l'opiniâtre résistance de ceux qui ont fondé leur cuisine sur le gouvernement des partis.