‹ Les droits de l'humanitéChapitre 72 sur 74 · ARBITRAGE · texte numérisé non relu

ARBITRAGE

)) mettre à des arbitres par eux nommés, » en la forme indiquée dans le traité, tous » les différends et conflits quelconques pou- » vant s'élever entre ces peuples, lui parait )) la voie la plus sûre et la plus courte par » laquelle les nations puissent aujourd'hui » sortir de l'état de trêve armée et parvenir » immédiatement cà la paix et au désarme- )) ment. »

Le Congrès international de la paix ne fonde pas ses espérances sur la patrie de son illustre parrain, Emmanuel Kant ; il semble compter davantage sur celles de Benjamin Franklin et de Richard Cobden, enfin, trait à noter, sur celle de l'abbé de St-Pierre, qui est aussi celle de Henri IV,

Ce roi vaillant

Qui sut boire et se battre,

dit la chanson, mais qui savait quelque chose de plus.

De tels compromis perpétuels d'arbitrage pécheraient assurément par défaut desanc-

tion, leurs promoteurs officieux ne l'ignorent pas. Suivant eux, toutefois, <c un peuple » qui, après avoir signé un traité d'arbitrage » se refuserait à exécuter la sentence ren- » due, serait déshonoré devant le monde et )) devant l'histoire et perdrait ainsi tout » crédit.)) Ils estiment d'ailleurs que si trois, quatre ou cinq peuples signaient ensemble une même convention d'arbitrage permanent, « il suffirait d'y introduire une clause » de garantie réciproque et solidaire entre » tous les contractants pour faire disparaî- » tre cette lacune. »

On pourrait aller plus loin. L'auteur d'un cours de droit naturel inédit, un songecreux probablement, y émet l'idée que pourvu qu'un groupe semblable comprit au moins une grande puissance, ses membres pourraient s'engager solidairement à se soutenir les uns les autres par les armes dans leurs démêlés avec toute puissance qui se refuserait à la constitution d'un tribunal. Ce

SOLIDARITÉ DES PROBLÈ.M F.S 317

qu'on ne manquerait pas de reprocher à cette combinaison ingénieuse et ce qui ferait probablement reculer les hommes d'état les mieux disposés, c'est le danger auquel ils exposeraient leur pays d'avoir à se battre, pour l'amour de la paix, dans des querelles dont l'objet ne les toucherait pas directement.

Le même inconvénient affecte, à un moindre degré sans doute, le projet acclamé par le Congrès. En invoquant l'arbitrage universel et la constitution d'une Cour internationale, aux sentences de laquelle on garantirait malaisément une sanction, les congrès de la paix nous semblent avoir été l'expression d'un besoin universel plutôt qu'ils n'ont réellement indiqué le moyen d'y satisfaire. Une nuit du quatre août internationale n'y suffirait pas, les difficultés

sont plus profondes. Elles résident, ce nous semble, dans la constitution intérieure des principaux Etats européens. Un soldat de fortune, un aventurier peut seul préconiser la guerre en principe. En comparant l'aspect du monde après une période de guerre ou de paix de quelque durée, il est impossible de méconnaître que les fruits des campagnes les plus heureuses sont pour le peuple vainqueur des fruits empoisonnés.

Mais si la paix est le vœu du grand nombre, la minorité qui trouve son compte à la laisser dans l'état précaire, pour la rompre suivant l'occasion, occupe les positions les plus influentes par la constitution même de nos sociétés et tient la décision entre ses mains. Dans les Etats dont les provinces ne tiennent ensemble que par la compression, une armée permanente est indispensable.

L'antagonisme économique, la haine des classes en fait un besoin dans plusieurs autres, sans que cette raison de la maintenir

puisse être distinctement avouée. Chaque nation prise à part conserve donc un état militaire par des considérations d'ordre public à l'intérieur, mais l'état militaire de l'une constitue un danger pour l'autre ; et comme il faut justifier aux yeux des populations la façon dont on dispose de leurs épargnes et de leurs personnes, il convient de faire sonner très haut ce danger. Une armée, c'est-à-dire un corps d'officiers, puisque dans notre siècle les officiers sont les seuls militaires de profession, une armée est un corps organisé pour la guerre, dressé pour la guerre, et dont l'intérêt particulier réclame la guerre, qui débarrassera les uns du souci de leurs dettes et d'un incurable ennui, tandis qu'elle promet aux survivants de l'avancement et des honneurs. Demander au troupier de partager notre sentiment sur sa besogne serait exiger de lui plus que ne comporte la nature humaine, et si Ton y parvenait, on le rendrait im-

propre au service qu'on attend de lui, dans l'état présent des choses, on nuirait positivement à son pays. L'armée est donc fatalement une force qui pousse à la guerre, et les gouvernements qui ont besoin d'une armée sont bien obligés de la contenter quelquefois.

Quant aux pays dont le centre de gravité porte sur une caste militaire, les professions de foi pacifiques de leurs souverains peuvent être sincères au moment où ils les énoncent, elles ne sauraient prévaloir contre la force des choses. En vain de telles puissances se déclareraient satisfaites, leur seule existence est une menace, leurs ennemis héréditaires sont les maîtres-piliers de leur constitution politique, il n'y a pour eux d'alternative qu'entre la guerre et la révolution. En effet, si bien qu'on les ait façonnés, leurs peuples ne supporteraient pas des charges qu'ils sauraient gratuites ; la sécurité serait le tombeau du militarisme,

et la fin du militarisme serait la fin du gouvernement personnel ; car plus un peuple a soupiré dans les écoles, plus il est entiché de la liberté. Comme quoi le péril de la patrie fait la sûreté du gouvernement. La permanence de la guerre est sans doute économiquement impossible, parce qu'elle suspend le travail, mais la périodicité des guerres est une suite irrésistible de l'existence des armées, de ces armées indispensables, notez-le bien, à la préservation de l'ordre social, constamment menacé par la souffrance, le mécontentement et l'hostilité du prolétariat.

Ainsi le problème international est subordonné au problème politique , et le problème politique- inséparable du problème social. La propriété compte sur la caserne pour la protéger contre le socialisme, bien que le socialisme soit dans la caserne, ce qui rend le calcul assez chanceux. Supprimez le danger du socialisme, éteignez la

haine des classes en établissant l'harmonie entre les facteurs de la production, et vous n'aurez plus besoin d'armée pour réprimer les troubles à l'intérieur; la police ordinaire suffira pour garantir Tordre, et la réduction des impôts compensera le renchérissement éventuel des produits, rançon de la classe ouvrière. Alors la guerre n'étant plus le métier de personne, les partisans delà guerre n'ayant plus d'organisation permanente et ne pesant plus d'un effort constant sur les Conseils, l'antagonisme des intérêts nationaux changera de forme, si bien que l'inauguration d'un arbitrage perpétuel deviendra moins indispensable, tout en cessant d'être impossible.

Les amis de la paix seront donc bien avisés en vouant leur sollicitude aux réformes sociales. Ce chemin n'est détourné qu'en apparence; c'est le seul qui puisse réellement conduire au but. Les progrès sont solidaires: l'essentiel est d'en comprendre

la logique, afin d'attaquer les problèmes dans Tordre le plus favorable pour en obtenir la solution.

Toutefois, un grand pas serait déjà fait vers l'établissement d'une paix durable du moment où, dans cbaque pays, la responsabilité du gouvernement serait assez effective pour que le peuple ne pût pas être jeté dans les aventures sans le vouloir et sans le savoir. La guerre, s'il faut qu'il y ait encore des guerres, ne devrait du moins être engagée que par ceux qui en supporteront les charges quoi qu'il arrive, et non par ceux qui se llatlent d'en retirer des avantages personnels. Dans les pays constitutionnels, bien que cette suprême compétence appartienne encore à la Couronne, il est difficile d'entreprendre une guerre effective sans l'aveu du Parlement, et si le Parlement était constitué de manière à représenter vraiment la nation, si le Parle-

ment possédait les moyens d'obtenir des informations certaines, il y aurait déjà beaucoup de gagné. A ce propos, et pour montrer combien les peuples tiennent à la paix, il n'est pas sans intérêt de rappeler que La guerre de 1870, si ardemment désirée par les maîtres dans les deux pays, si sottement engagée par un joueur malade et réduit aux expédients, si soigneusement préparée par l'adversaire qui eut l'habileté de se faire attaquer, ne put être arrachée aux Parlements des pays intéressés que par des mensonges. A la Chambre française, on allégua l'existence de notes diplomatiques d'un caractère absolument offensant qui n'ont jamais été publiées : quand l'opposition voulut les voir, on lui imposa violemment silence. Au Landtag prussien, on fit croire que l'ambassadeur de France , l'homme du monde le moins propre à telle besogne, avait manqué de respect à Sa Majesté dans les jardins d'Ems ou de Wiesbaden ensuite

d'un ordre venu de Paris : « Brusquez le roi » telle était, si nos souvenirs sont exacts, la teneur de cette dépêche imaginaire.

Enfin à Munich, on alla, pour obtenir le vote, jusqu'à dire que le sol sacré de la Bavière était envahi.

Les maisons souveraines, les hommes d'Etat, les officiers, du maréchal au souslieutenant, ont en ces matières des intérêts absolument étrangers au conscrit qu'on mitraille, à la commune qu'on rançonne, au paysan dont on brûle la grange et dont on ravage les moissons. Les sentiments pacifiques dont les cabinets se plaisent à faire montre, et qu'ils nourrissent quelquefois, prévaudraient donc plus aisément dans les résolutions des assemblées représentatives. Cette considération donne un intérêt particulier aux efforts concertés des amis de la paix dans les Parlements de l'Europe et de

l'Amérique. Sous le nom de Conférence interparlementaire, une telle société s'est constituée à Paris, le 29 juin 1889, durant l'Exposition où se sont exprimés tant de vœux pies. Cette réunion officieuse d'hommes officiels est un fait sans précédent. Ce n'est encore qu'un petit enfant, espérons qu'il grandira. Aussi pensons-nous bien faire en enregistrant les résolutions arrêtées à Paris par la Conférence interparlementaire.

« 1° Les membres de la Conférence interparlementaire recommandent avec insistance à tous les gouvernements civilisés la conclusion de traités par lesquels, sans porter atteinte à leur indépendance et sans admettre aucune ingérence en ce qui touche à leur constitution intérieure, ces gouvernements s'engageraient à soumettre à l'arbitrage le règlement de tous les différends qui peuvent surgir entre eux.

» 2° Partout où les circonstances paraî-

iront favorables, comme en ce qui concerne les Etats-Unis et la France, les Etats-Unis L'Italie, les Etats-Unis et l'Espagne, les gouvernements et les Parlements sont instamment invités à ne négliger aucun effort pour arriver promptement à la conclusion de semblables traités. La Conférence est convaincue qu'une fois l'exemple donné il ne tardera pas d'être imité.

» 3° En attendant que des traités permanents embrassant tous les cas puissent être conclus, la Conférence émet le vœu que tous les traités particuliers de commerce, de propriété littéraire ou autres, contiennent une clause spéciale d'arbitrage pour leur interprétation et leur exécution.

» 4° La conduite des gouvernements tendant à n'être de plus en plus que l'expression des idées ou des sentiments manifestés par l'ensemble des citoyens, c'est aux électeurs qu'il appartient de diriger par leur choix la politique de leur pays dans le

sens de la justice, du droit et delà fraternité des peuples. »

Des propositions de désarmement adressées par le gouvernement d'un pays à celui d'un autre sentent la menace, malgré l'offre de réciprocité qui en est inséparable ; ce ne saurait être un moyen d'avancer le moment où la paix étant garantie pourra vraiment garantir les droits. Par contre, si, dans telles circonstances données, des motions de ce genre étaient faites par quelques députés influents, avec la certitude qu'à la même heure une motion pareille est mise à l'ordre du jour des Parlements étrangers; si des traités d'amitié, des projets d'arbitrage perpétuel étaient suggérés sous cette forme, quelque chose de positif et de sérieux finirait peut-être par en sortir. Ceux qu'enchante une noble espérance ont été souvent déçus par l'événement ; mais, nous le répétons de peur qu'on l'oublie, ceux qui n'ont que les mots de

chimère et d'utopie à la bouche se sont aussi trompés quelquefois.

L'état militaire qui soustrait au travail quatre à cinq millions d'hommes et qui en lie une douzaine de millions au drapeau, n'est pas seulement ruineux ; il constitue une menace incessante : chacun le sait et chacun le dit tous les jours ; néanmoins, dans notre état social, l'armée permanente est nécessaire au maintien de l'ordre à l'intérieur. Les gouvernements ont donc besoin d'ennemis et s'efforcent de persuader aux populations que leurs voisins sont leurs ennemis. Ils y réussissent encore auprès de ceux auxquels cet antagonisme est profitable et, semblablement, de ceux que l'orgueil national rend insensibles aux intérêts collectifs de l'espèce humaine comme aux devoirs de l'humaine solidarité; ils ne parvien-

nent plus à convaincre les foules, qui élèvent en tout pays les mêmes réclamations contre l'état social dont le militarisme forme le soutien. Ceux auxquels les aspirations idéales sembleraient devoir rester le plus étrangères, ceux qui sembleraient devoir subir le plus lourdement le poids des préjugés sont les mieux disposés à franchir les barrières artificielles que les intérêts particularistes ont élevées, et à proclamer la fraternité. C'est que le mot dit « en bon français » par le mulet d'un fabuliste :

« Notre ennemi c'est notre maître. »

le fut en si bon français qu'il se comprend aisément dans toutes les langues. Les seuls Allemands qui aient figuré au Congrès de la paix étaient des députés élus au Reichstag par les socialistes. Il serait imprudent de laisser à ce parti l'initiative de toutes les démarches généreuses ; l'opinion finirait par s'abuser sur la valeur des mesures qu'il

propose dans l'organisation du travail social. Les petits veulent la paix, ils se tendent la main par dessus la frontière, et le rétablissement du passeport obligatoire n'y fera pas plus que sa suppression. A ceux qui ont fait reposer l'ordre social sur la pointe des bayonnettes, nous dirions volontiers : Prenez garde au bas officier ! Nous dirons aux représentants de tous les peuples : Dans le respect de la liberté, préparez une existence acceptable à la génération qui sort de vos écoles, encouragez les efforts individuels tendant à l'émancipation du prolétariat, organisez la paix à l'intérieur, et le désarmement viendra de lui-même.

Les peuples veulent la paix, ils ont droit à la paix. Les pouvoirs collectifs qu'ils entretiennent par leur travail pour la leur garantir ne doivent pas servira la rompre. Le droit de conquête est la négation du droit. L'esprit aspire à l'unité dans tous les domaines, et dans tous l'unité vraie embrasse et con-

serve la diversité. Si pâle qu'en soit encore le crépuscule, la confédération universelle dans Tordre politique est au bout de tous les efforts désintéressés : c'est l'état social réalisé sans contradiction, c'est le droit prenant corps en fait, c'est la civilisation même , et les peuples qui y font obstacle sont les instruments de la barbarie.

En attendant, et sans rechercher davantage comment l'accomplissement de ce vœu deviendra possible, nous constatons que la paix internationale formant la garantie indispensable de tous les droits comme de tous les intérêts politiques, économiques et moraux des individus et des peuples, la conscience de l'humanité civilisée exige que tous les différends qui pourraient s'élever entre les Etats soient soumis au jugement de tiers impartiaux.

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