LOI SUR L'IMPRIMERIE ET LA PRESSE
Toutes les lois existantes sur l'imprimerie et la presse sont abrogées.
Que l'expérience faite en France, si elle ne doit pas profiter de longtemps à la France, profite à l'Espagne, à l'Europe!
Où le régime des avertissements a-t-il mené la presse française? 11 l'amenée à l'hypocrisie du style. Au Heu de se servir de l'expression juste, le journaliste se sert de l'expression faussée. Comme les femmes turques, qui peuvent impunément regarder, mais auxquelles il est rigoureusement interdit de se laisser voir, nos phrases ne doivent apparaître au public qu'enveloppées du feradjé. Ce ne serait encore rien si à la place du mot précis on se bornait à mettre le mot vague, le mot équivoque, le mot à double sens; si à la place du mot ferme on se bornait à mettre le mot amolli, si è la place du mot fier on se bornait à mettre le mot humble et humilié; mais, au moment de passer sous presse, telle phrase qui avait semblé innocente paraît tout à coup suspecte ; on commence par retrancher un mot en toute hâte, pour ne pas retarder le tirage ; ce mot retranché ne suffiusant pas, on en retranche un second, un troisième, jusqu'à ce qu'on s'aperçoive que la phrase n'a plus de sens ; alors c'est la phrase tout entière qu'on retranche; la phrase retranchée, la transition qui avait été ménagée a disparu... Qu'importe! La pensée de l'article et de l'auteur est estropiée, elle reste boiteuse. Qu'importe encore! Le lecteur dira que le paragraphe qui précède et que le paragraphe qui suit ne se lient pas... Qu'importe toujours! L'essentiel, ce n'est pas le lecteur; l'essentiel, ce n'est pas l'auteur: l'essentiel, ce n'est pas l'article; l'essentiel, ce n'est pas le style; l'essentiel, ce n'est pas la syntaxe... L'essentiel, c'est l'avertissement qu'il faut éviter, car l'avertissement est le chemin qui mène à la suspension d'abord et à la suppression ensuite ci'un journal, d'une propriété représentant dix, vingt, trente soixante années de travaux accumulés ; cent, deux cent, trois cent mille francs de revenu ; un million, deux millions, trois millions de capital. Le meurtrier qui a tué, le voleur qui a volé ne peut être jugé sans avoir été entendu et sans avoir été défendu. Un jury protège sa vie, un jury protège sa liberté. Contre l'arrêt qui le condamne, si la plus
petite garantie a été omise, si la plus mince formalité a été inobservée, au-dessus de la cour souveraine a été instituée la cour de cassation. Mais qu'au lieu du mot impropre, le journaliste, sur tel sujet, tel jour, se soit servi imprudemment du mot propre, le journal sera averti, sera suspendu, il sera supprimé... sans avoir été entendu, sans avoir été défendu. Une phrase qui n'aura pas été assez pesée, assez désarticulée, assez énervée pourra coûter au journal l'existence, c'est-à-dire un, deux ou trois millions. Propriétaires, veuves et mineurs, compositeurs, imprimeurs, chauffeurs, commis, plieuses, porteurs, serontsolidairesd'une maladresse au'ils n'auront pas commise. Tous payeront pour un seuil Quand il en est ainsi, défendez donccontre la censure du correcteur, contre la censure du proie, contre la censure du maître imprimeur, contre la censure du gérant, un mot suspect ou une phrase douteuse! Aussi, pour quiconque y regarde de près , toute correction , toute proportion , toute précision, toute franchise de style disparaît-elle chaque jour de plus en plus des journaux qui n'avaient pas été habitués aux allures du reptile.
A cette hypocrisie du style dans les journaux, qu'est-ce que les gouvernements gagnent? Cette hypocrisie ne sert qu'à établir la complicité entre l'auteur et le lecteur; celuici rétablit mentalement le mot évidemment effacé.
Si l'expérience acquise sert au gouvernement espagnol, il se gardera, dans sa nouvelle loi sur la presse, d'emprunter à la législation française la disposition organique des avertissements ; il se gardera même de lui emprunter l'obligation légale des signatures apposées au bas de tous les articles, obligation stricte, l'article se composAt-il d'une seule ligne.
Cependant, de toutes les prescriptions imposées à la presse périodique, s'il en fut jamais une qui ait été accueillie avec faveur, ce fut celle des signatures. Sur tous les bancs de l'Assemblée législative issue du suffrage universel et comptant dans son sein, en 1850, MM. Berryer, Cavaignac, Victor Hugo, Mole, Montalembert, Michel (de Bourges), Casimir Perier, Rémusat, Thiers, il semblait que la prescription des signatures dût être la presse régénérée. A quoi cette prescription (art. 3.) de la loi du 16 juillet 1850, maintenue par le décret organique du 17 février 1852 sur la presse, a-t-elle abouti? Elle a abouti à la presse travestie. Le plus souvent, quand c'est Pierre qui écrit, c'est Paul qui signe. C'est la fable mise en action du geai paré des plumes du paon ; c'est plus et pis que cela, c'est V école des faux, car on s'accoutume ainsi à signer journellement un autre nom que le sien.
Voilà comment des lois inconsidérées, avec les intentions les meilleures, peuvent dépraver les esprits et altérer les mœurs! De ce qui précède, quelle conclusion le gouvernement espagnol devni-t-il tirer s'il est judicieux? Il en devra tirer la conclusion qu'il n'y a pas de bonne loi possible en matière de presse : que la presse n'est pas matière législative ; que Terreur en politique n'est pas plus punissable que Terreur en astronomie ou que l'hérésie en religion : que le juré n'est pas plus compétent pour absoudre que le juge n'est compétent pour condamner; que les gouvernements qui ont peur des journaux sont les victimes de leur imagination et de leur ignorance, comme les enfants qui ont peur des fantômes et qui se cassent un bras en se sauvant à toutes jambes; qu'enfin ils donnent d'eux une bien étroite mesure, quand ils bannissent le mot juste et garrottent la presse sincère pour encourager l'hypocrisie du slyle et la presse travestie.