‹ Les droits de la pensée; questions de presse: 1830-1864Chapitre 155 sur 156 · LA LIBERTE DE LA PRESSE EN · texte numérisé non relu

LA LIBERTE DE LA PRESSE EN

23 janvier 4864.

Voilà trente-trois années que les questions de presse sont l'objet constant de nos études et de nos méditations! Nous avons lu, recueilli, annoté, commenté tout ce qui en matière de liberté de la pensée a été dit sur elle, pour elle, contre elle. Toutes les réformes que nous avons proposées, et qu'il nous a été donné de soumettre ou de voir soumettre à l'épreuve décisive de l'application, ont eu le succès pour sanction de leur justesse. S'il y a parmi les rédacteurs de journaux' un esprit de corps, il ne nous a jamais aveuglé, il ne nous a jamais fait prendre l'importance que le journaliste se donne pour la puissance qu'il se croit. Journaliste d'occasion plutôt que de profession, nous avons toujours fait bande à part,

nous tenant à égale dislance de la presse servile et de la presse hostile, plus enclin à l'éloge qu'au blâme, aimant mieux encourager que décourager.

Désintéressé autant que nous le sommes dans ce débat, puisque nous n'avons plus aucun intérêt dans la propriété du journal la Presse, où nous ne remplissons que le rôle de pilote, le gouvernement, qui sait que nous souhaitons son affermissement, devrait donc en croire un peu notre longue expérience lorsque nous venons lui dire qu'il fait fausse roule sur la trace de deux royautés, dont la première ne fût pas tombée si, au lieu d essayer sans succès de toutes les restrictions et de toutes les pénalités en matière de journalisme, elle n'eût opposé aux attaques du journalisme, bientôt émoussées, que le dédain et l'impunité. Il n'y avait qu'une seule chose à faire, c'était de laisser dire. On nous accordera qu'en tout cas il ne fût arrivé à ces deux royautés rien de pire que ce qui leur est arrivé le 29 juillet 1830 et le 24 février 1848.

M.Rouher est un orateur passionné, mais c'est un ministre éclairé; ce qu'il lui plaît de comprendre, il le comprend vite et bien, et dès qu'il l'a compris, il excelle à trouver toutes les raisons à l'appui de la thèse dont il a entrepris le triomphe, ty. Rouher a commencé par être l'adversaire de la liberté du commerce, dont il est devenu le défenseur le plus ardent; le jour où il serait converti à la cause de la liberté de la presse, nul mieux que lui ne trouverait de meilleurs arguments pour démontrer :

Que la liberté de la presse n'a jamais renversé aucun gouvernement ;

Que la liberté de la presse n'existait pas quand la Révolution a éclaté en 1789 ;

Que la liberté de la presse n'existait pas quand l'Empire a péri en 1815;

Que la liberté de la presse avait été suspendue quand la Restauration s'est renversée en 1830;

Que la liberté de la presse était contenue par la législation la plus sévère quand la Monarchie de 1830, malgré les lois de septembre 1835, s'est évanouie en 1848;

Que la liberté de la presse est un fantôme qui n'a de puissance que la frayeur qu'il cause :

Que la liberté de la presse est une matière qui échappe, h toutes les réglementations: aussi ont-elles toujours été vaines;

Qu'en matière de liberté de la presse, toute loi positive est un pléonasme législatif, attendu que la liberté de la presse porte avec elle, partou; et toujours sa loi toute faite, puis-

que la liberté de dire ne saurait exister sans la liberté de contredire ; qu'ainsi l'erreur a pour châtiment la réfutation, la critique injuste pour correctif la louange méritée, la calomnie pour adversaire la vérité ;

Que tout ce qu'on entreprend au détriment de la liberté de la presse tourne à l'avantage de l'habileté de la presse;

Que la liberté de la presse étant l'art de dire, perfectionné par la difficulté ou le péril, défendre de dire telle chose sous telle forme n'empêche pas de dire sous une autre forme la même chose;

Qu'il n'y a donc point de régime intermédiaire entre l'entière liberté de la presse et son entière suppression ;

Que la question se réduit à ces termes : La France confinant à l'Angleterre, à la Belgique et à la Suisse, trois pays où la presse est libre, peut-on supprimer entièrement la liberté de la presse en France sans entourer la France, comme la Chine, d'une muraille et sans interdire aux Français d'en sortir?

Que cela étant absolument impossible, il n'y a qu'une seule loi à faire : c'est une loi qui abroge, sans les remplacer, toutes les lois existantes en matière d'imprimerie et de presse ;

Que c'est l'intérêt du gouvernement, attendu que lorsqu'il croit frapper la presse, c'est toujours sur lui que retombent les coups ;

Qu'il se donne ainsi des airs de tyran, lorsqu'en réalité il joue le rôle de dupe ;

Qu'il n'y a pas de motif pour que le droit de se servir de l'imprimerie ne soit aussi entier que le droit de jouer du piano ;

Qu'il n'y a pas plus de crime et de délit à raisonner faux dans un journal qu'à chanter faux dans un concert ;

Qu'on doit être aussi libre de penser, de parler, d'écrire, d'imprimer, qu'on est libre de vocaliser ou de déclamer ;

Que les affaires des peuples n'en iraient ni pis ni mieux, si les gouvernements laissaient tous les journaux batailler entre eux et se contredire les uns les autres, sans y prendre garde et sans intervenir à aucun titre dans leur polémique intestine;

Qu'en tout cas, c'est une expérience à faire pendant un an; expérience sans aucun péril sous un gouvernement fort; expérience très-importante, si elle réussit, en ce qu'elle l'aura à jamais délivré des craintes sans fondement qui l'obsédaient et le poussaient dans des voies au bout desquelles il y a toujours à craindre une révolution ; v

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Que s'il était vrai que la presse fût une puissance, elle ne le serait que par la centralisation ; que décentraliser la presse, ce serait donc lui enlever son pouvoir ;

Que l'affaiblissement de la presse par sa diffusion ne serait que la mise en application de la doctrine des maîtres en cette matière, doctrine dont la pratique a vérifié et démontré la justesse en Amérique, en Angleterre, en Belgique, en Italie et en Suisse ;

Que le journalisme, qui s'est qualifié si longtemps de sacerdoce, n'est qu'une idolâtrie qui tomberait d'elle-même aussitôt qu'elle ne compterait plus de martyrs ;

Que moins il y a de journaux et plus on met de prix à l'opinion favorable ou contraire d'un journal ;

Que plus il y aurait de journaux et moins on attacherait d'importance à leurs éloges effacés par leurs critiques, et à leurs critiques effacées par leurs éloges ;

Qu'il en serait alors des journaux comme il en est des brochures, qu'autrefois on lisait avidement quand elles étaient ou censurées ou poursuivies, et que maintenant qu'elles sont publiées librement on ne lit plus ;

Que s'il y avait quelque chose h craindre, ce serait que, la liberté de la presse succédant à la féodalité de la presse, il ne se fondât pas assez de journaux ;

Que les poursuites contre les journaux avant toujours

Sour effet de rapetisser le gouvernement et de lqi donner es airs effarés de persécuteur farouche, l'indifférence en matière de liberté de la presse serait le rôle qui conviendrait le mieux h un pouvoir fier de ses intentions et sûr de sa force ;

Que les particuliers n'étant pas plus protégés contre les attaques des journaux que l'Etat, son chef, ses ministres et leurs agents, puisque la liberté de la presse ne serait plus régie par aucune loi. le revirement suivant s'effectuerait aussitôt : les particuliers, au lieu de faire cause commune avec la presse contre le gouvernement, feraient cause commune avec le gouvernement contre la presse ;

Que les journalistes n'auraient qu'un moyen de se soustraire aux rigueurs de l'opinion générale et à la déconsidé^ ration publique : ce serait de se tenir dans la limite de la plus grande réserve et de l'imposer à ceux d'entre eux qui seraient tentés d'y manquer, en en faisant prompte et sévère justice ;

Que la liberté de la presse étant une matière exceptionnelle, le régime du droit commun ne lui est pas applicable ;

Que, dans les procès intentés aux journaux, le jury ne vaut pas mieux que la justice correctionnelle, et que la iustice correctionnelle ne vaut pas mieux que le jury ; que dans l'un et l'autre cas, l'effet est toujours de faire asseoir sur le même banc le journaliste poursuivi et le gouvernement poursuivant, avec cette différence que, si le journaliste est condamné, on le plaint, et que, si c'est le gouvernement qui succombe, on le blâme ; qu'ainsi le gouvernement, soit qu'il perde ou qu'il gagne ses procès, s'affaibit également;

Que les avertissements, les suspensions et les suppressions infligés par la voie administrative sont la violation formelle de ce principe fondamental de toute justice : « Nul ne doit être juge et partie » ;

Que la liberté que laisse ce régime est la pire, car elle sert à dire qu'il n'y a pas de liberté de la presse ;

Que c'est donc l'impuissance entée sur l'inconséquence, au lieu d'être le dédain fondé sur l'oubli.

Pourquoi donc ce qui a eu lieu pour la liberté du commerce, aont le gouvernement ne laisse passer aucune occasion de se féliciter, n'aurait-il pas lieu aussi pour la liberté de la presse, qui n'est, après tout, que le libre échange des idées ? Pourquoi donc M. Rouher, que les rayons de la liberté commerciale ont soudainement illuminé, ne serait-il pas illuminé tout aussi soudainement par les rayons de la liberté intellectuelle?

Il est possible que la doctrine que nous soutenons de l'impunité de la presse, fondée sur son impuissance, ait peu de chances prochaines de passer a l'état de vérité démontrée et de fait accompli ; mais ce dont nous sommes certain, c'est que, si peu de chances qu'elle ait d'être admise, elle en a encore plus que la conclusion présentée par M. Jules Simon avec un art de narration et un talent d'exposition qui l'ont placé au premier rang des orateurs du Corps législatif.

11 y a deux points de vue d'où la liberté de la presse doit être débattue quand elle est encore en question :

Premièrement, il y a le point de vue au gouvernement ;

Secondement, il y a le point de vue de l'opposition.

C'est au point de vue de l'opposition que M. Jules Simon s'est placé. C'est au point de vue du gouvernement que nous nous plaçons.

Au point de vue de l'opposition, M. Jules Simon a raison, parfaitement raison, « de demander des lois sévères, des » juges sévères, pourvu que ce soient des juges. »

En effet, sans lois et sans juges, sahs restrictions fiscales et sans lois pénales, la liberté de la presse ne tarderait pas à

être la diffusion de la presse, la déconsidération de la presse, la confusion de la presse. Un moment surexcitées, la curiosité et la malignité publiques ne tarderaient pas à s'émousser, et si le Moniteur universel était le journal le plus universellement, le plus rapidement et le plus exactement informé. peut-être serait-ce bientôt lui qui compterait de beaucoup le plus grand nombre d'abonnés, peut-être serait-ce lui qui deviendrait le Times français ! Mais il faudrait que l'expérience, résolument tentée, fût complètement faite; il ne faudrait pas que le gouvernement s'effrayât de voir reparaître des journaux s'intitulant de nouveau le Pilori, le Journal de la Canaille, le Père Duchesne, etc. 11 faudrait qu'il les laissât dire tout ce qu'ils voudraient dire, sans en lire aucun. Il n'y en aurait pas pour longtemps; ces journaux ne tarderaient point à tomber, comme meurent aujourd'hui sans qu'on sache qu'elles ont vécu une multitude de E élites feuilles qui, exemptes du cautionnement et du limre, se livrent, dans les limites du monde dramatique, artistique et littéraire, à la culture de toutes les vanités et à l'exploitation de toutes les rivalités. Chaque ligne de ces feuilles est une personnalité aiguisée ou une louange payée ; pour en compter les injures, les diffamations, les calomnies, il faudrait en compter tous les mots. Eh bien ! la marche du monde dramatique, artistique et littéraire en est-elle arrêtée? L'actrice renommée dont le journaliste malveillant ou vénal nie le talent en a-t-elle moins de succès? Le peintre décrié, si ses tableaux sont bons, les vend-il moins cher? L'auteur adulé, si ses livres sont mauvais, en est-il plus recherché? Non. Qu'arrive-t-il? Il arrive que les auteurs, les artistes, les acteurs qui ont le sentiment de leur valeur, plus aguerris maintenant qu'autrefois, refusent de s'abonner à ces feuilles plus obscures encore qu'ignominieuses... Au bout de quelques semaines, le mépris a étouffé l'injure. Le journaliste qui n'a pas fait ses frais ne trouve plus d'imprimeur qui lui fasse crédit. S'il est vrai que l'injure, la diffamation, la calomnie causent, par la voie de la presse, le mal que le gouvernement leur impute, alors le gouvernement est bien coupable de ne pas protéger contre elles l'acteur, l'artiste, l'auteur. Pourquoi deux poids? pourquoi deux mesures? Pourquoi des journaux soumis au cautionnement et au timbre? pourquoi d'autres journaux exempts du timbre et du cautionnement? Pourquoi des cautionnements inégaux? Est-ce que tel journal non politique, ne paraissant qu'une fois par semaine, ne contient pas dans ce seul numéro sept fois pi us de diffamations que n'en sauraient jamais contenir

les sept numéros d'un journal politique quotidien? Si le

Î gouvernement, qui est fort, a le droit de se protéger contre e risque de diffamation et de calomnie, est-ce qu'il n'a pas au même degré le devoir de protéger le faible contre la calomnie et la diffamation? Ou le gouvernement fait trop ou il ne fait pas assez. Il est inconséquent.

Avec des lois et des juges sévères, la liberté de la presse reste ce qu'elle est : la féodalité de la presse. Elle est la discipline des opinions et la pétrification des partis. Elle sarde son prestige. Tout ce qu'on oppose à sa puissance y îflit croire. Le gouvernement qui poursuit la presse recrute pour elle. S'il la poursuit devant les tribunaux et que les tribunaux la frappent à coups redoublés, on dit que c'est la politique qui juge et que ce n'est plus la justice, ou que si c'est la justice, c'est la justice politique, c'est-à-dire la justice pervertie. Si les tribunaux acquittent les journaux poursuivis, l'acquittement, rappelons-le-nous, équivaut à fa condamnation du gouvernement ; d'où il suit que la justice est placée entre ces deux écueils : ou son propre affaiblissement, ou l'affaiblissement du gouvernement.

Royer-Collard, ce grand penseur, n'admettait pas l'im-

Î mnité de la presse, mais il n'admettait pas non plus que la iberté de la presse pût exister sans l'institution du jury. M. Jules Simon est-il plus modeste? A défaut de jurés, se contenterait-il de juges?

Quant à nous, disons-le hautement, entre jurés, juges et commis, nous ne distinguons pas.

Entre le National, supprimé en 1833 par arrêt, et V Univers, supprimé en 1860 par décret, où donc est la différence?

Le régime actuel de la presse n'est pas bon, mais le régime revendiqué par M. Jules Simon ne serait pas meilleur.

L'administration a envers les journaux et les écrivains des ménagements que n'aurait pas la justice.

Le méconnaître, ce serait manquer d'équité.

Les avertissements administratifs ne sont pas bons, mais ils valent encore mieux que les condamnations judiciaires.

En matière de presse, la liberté de droit n'existe pas, cela est vrai; mais la liberté de fait existe dans une assez grande mesure, cela est incontestable.

M. Jules Simon est surtout un narrateur.

Il a expliqué avec une clarté parfaite et une modération constante ce qu'est la condition de la presse sous le décret du 17 février 1852, mais il a laissé tout entière à traiter la question de la liberté de la presse.

eu

Qui la traitera? qui l 'élèvera à la hauteur où il est certain que l'avenir la placera? Qui osera proclamer l'indivisibilité et l'inviolabilité de la pensée?

Nous soutenons que la presse est aussi impuissante pour détruire que pour fonder, pour ébranler que pour affermir, pour réformer que pour résister.

Qu'est-ce que la presse a détruit?

Qu'est-ce que la presse a fondé ?

QuVt-elle ébranlé?

Qu'a-t-elle affermi ?

Qu'a-t-elle réformé?

A qui a-t-elle résisté ?

Ce que nous soutenons, nous le prouvons.

M. Granier de Cassagnac soutient l'opinion contraire à la nôtre.

Ce qu'il soutient, il ne le prouve pas; et nous lui offrons de vider, dans les colonnes de la Presse, le débat qu'il n'a pu qu'effleurer devant le Corps législatif.

Ce débat entre lui et nous sera un débat à outrance, jusqu'à ce qu'évidence s'ensuive.

S'il l'accepte, nous lui montrerons que la presse n'a jamais enfoncé que des portes ouvertes, et qu'elle n'a jamais changé les convictions qu'elle avait combattues.

S'il le désire, M. Granier de Cassagnac pourra môme se faire assister de M. Veuillot.

La presse n'est pas la persuasion, c'est la contradiction. Qu'est-ce que la contradiction? c'est le doute. Qu'est-ce que le doute? c'est l'impuissance.

a Tout Polonais est un tourbillon qui tourne sur luimême. » disait l'impératrice Catherine 11. Ce que l'impératrice Catherine II (lisait des Polonais, nous le disons des journaux. Tout journal est un tourbillon qui tourne sur luimême. De tous les articles que le vent de la publicité fait voler en sens contraires, au risque d'aveugler le lecteur,

Îue reste-t-il? — Poussière pendant, poussière après... oussière, toujours poussière, rien que poussière!

Les journaux sont les mouches du coche. Quand le coche va vite, aux mouches l'honneur 1 Quand il verse, k elles la responsabilité 1 Double imposture! Pas plus que l'honneur, la responsabilité ne leur en appartient.

Il faudrait cependant être logique!

Si nous avons tort, si la presse a le pouvoir d'ébranler le gouvernement qu'elle attaque et de déconsidérer l'individu qu'elle diffame, alors les partisans de la censure avaient raioon sous l'ancienne Monarchie, sous la République, sous

l'Empire, sous la Restauration. M. le vicomte de Bonald avait raison contre M. le vicomte de Chateaubriand. M. de Chateaubriand disait :

«r La liberté de la presse ne peut exister sans avoir derrière elle une loi terrible, immanis lex, qui prévienne la prévarication par la ruine, la calomnie par l'infamie, les écrits séditieux par la prison, J exil et quelquefois la mort » •

M. de Bonald répondait :

a Prévenir par la mort! il me semble qu'il est plus humain et tout aussi efficace de prévenir par la censure.

o Osons le dire : une loi répressive de la liberté d'écrire, j'entends une loi réprimante, est impossible à faire, impossible à exécuter.

» Les journaux sont Parme offensive de la démocratie et l'arme défensive de la royauté, et avec ses journaux la démocratie serait plus forte que la royauté, si celle-ci n'avait pour réprimer leurs excès la ressource de la censure, car les lois répressives n'y peuvent rien. »

Si, comme l'affirme M. Granier do Cassa gnac, les journaux constituent une souveraineté que tout journaliste peut se décerner à lui-même; si c'est la souveraineté d'un pouvoir illimité, d'un pouvoir irresponsable, d'un pouvoir permanent; si cette souveraineté est une dictature qui pèse sur tous les pouvoirs, sur la société elle-ntfme ; si cette dictature est celle de la presse; s'il y a en France deux souverainetés rivales et ennemies, la souveraineté du pays et la souveraineté des journaux, il faut être conséquent : ne pouvant revenir au règne de François Ier, ne pouvant prohiber l'imprimerie f, il faut rétablir la censure I

M. Granier de Cassagnac, qu'il nous permette de le lui dire, quoiqu'il proteste contre le contrôle de la presse, est un Bonald inconséquent. Il lui emprunte ses arguments, il lui emprunte même ses phrases, et il ne lui emprunte pas sa conclusion. 11 reste en chemin, se bornant à gémir en ces termes : « A l'heure qu'il est, le gouvernement a, en » matière de presse, l'apparence de la rigueur : il a la réa- » lilé de la faiblesse... L'administration chargée de la presse

1 « Sous son règne (celui de François 1er) s'établiront l'inquisition de la foi, la censure des livres, la prohibition des livres censurés ou non soumis a la censure, la perquisition des livres non permis, la même peine contre les possesseurs de livres déclarés hérétiques que contre les hérétiques déclarés ; enfin, et pendant plusieurs années, la

PROHIBITION DE L'lMI>RIMERIE.

n II avait trouvé le remède radical (si vainement cherché de nos jours) aux abus de la presse. C'est à I'abolition de l'imprimerie qu'il faut en venir pour gouverner arbitrairement, »

mémoires sur le regke ni FRAifçoiâ i", par le comte Roederer,

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» est dans une voie périlleuse... » Si l'administration de la presse est en effet dans une voie périlleuse, il faut qu'elle se hâte d'en sortir. Mais comment ? Que propose M. Granier de Cassagnac? Propose-t-il la seule chose qu'il y ait à faire au point de vue où il se place? propose-t-il le rétablissement de ta censure? — Non ; il propose la loi pour tous! Quelle loi? Il propose que les pouvoirs réguliers du pays ne soient pas subordonnés aux pouvoirs irréguliers, irresponsables et illimités de la presse. Mais quels sont ces pouvoirs? comment s'exercent-ils ? M. Granier de Cassagnac propose-t-il de supprimer le compte rendu slénographique du Sénat et du Corps législatif inséré au Moniteur? S'il ne propose pas de le supprimer, que çagnera-t-ii à interdire les articles d appréciation que les journaux publient sur les discussions législatives? Qu'est-ce que les journaux d'opposition disent (le plus que les députés de la minorité, et même quelquefois que les députés de la majorité? Mais admettons que, vu la difficulté de démêler dans un article de discussion ce qui appartient à la discussion et ce qui appartient au compte rendu, on interdise de parler ni en bien ni en mal de ce qui aura été dit au Sénat et au Corps législatif, qti'arrivera-t-il? Il arrivera qu'on pourra critiquer les actes du gouverne-

ment et qu'on ne pourra pas critiquer les discours de

\ les députés ! Il arrivera qu'on pourra discuter les paroles de l'empereur Napoléon 111 et

MM. les sénateurs et de MM. les députés! Il arrivera qu'on

qu'on ne pourra pas discuter les paroles de M. Granier de Cassagnac ! 11 arrivera que le Sénat et le Corps législatif auront une inviolabilité que n'aura pas la Majesté impériale ! Est-ce proposable? est-ce soutenable? est-ce discutable?

M. Emile Ollivier a répondu à M. Granier de Cassagnac en termes si parfaits, que ces termes ne nous laisseraient rien à ajouter s'il avait, lui aussi, osé conclure! Mais il s'est arrêté à mi-chemin devant l'impunité de la presse, comme M. Granier de Cassagnac s'était arrêté à mi-chemin devant la confiscation de la presse.

Dnns ce débat, un seul député a été logique, il se nomme M. de Guilloutet ; il a interrompu M. Emile Ollivier pour lui crier, à propos de la liberté de la presse : « Je dis, moi, » qu'il est impossible de gouverner avec elle. »

M. Emile Ollivier admet que les délits de droit commun seront punis par la juridiction établie, même lorsqu'ils auront été commis par la presse.

La presse ne peut commettre par elle-même ni délits ni crimes, pas plus que le sorcier ne peut nous ensorceler. Voilà la doctrine que nous soutenons.

Il faut distinguer entre le mai dont on peut souffrir dans son existence et le mal dont on peut souffrir dans son imagination. Tel fiancer imaginaire peut nous causer une peur très-réelle ; telle chose, comme par exemple l'infidélité d'une femme, peut ne nous faire matériellement aucun mal et cependant nous causer moralement une grande peine; un mot dans un journal, qui n'aura porté atteinte ni à notre fortune ni à notre considération ,' agira sur notre imagination comme s'il les avait entamées, si nous lui en supposons le pouvoir. C'est pour cela qu'il importe de détruire l'erreur qui attribue aux attaques de la presse une puissance qu'elles n'ont pas, qu'elles n'ont jamais eue.

Dans la séance du 12 janvier 1864, M. Eugène Pelletan a laissé échapper celte interruption : « Les journaux du » gouvernement sont des calomniateurs ! »

Il est vrai que ces journaux ont calomnié M. Pelletan, mais quel mal lui ont-ils fait? Ont-ils empêché les électeurs de l'élira?

Nous avons sous les yeux une brochure qui a été tirée à un nombre immense d'exemplaires; cette brochure est intitulée : un électeur de paris aux électeurs de paris , d'aix et de valenciknnes. M. THIERS. Paris, 27 mai 1863. Dentu, éditeur.

M. Thiers y est attaqué dans toutes ses opinions et dans tous ses actes; les citations y abondent. Cette brochure, venant en aide au Constitutionnel et au Pays, a -t- elle empêché les électeurs de M. Thiers de le préférer à M. Devinck?

M. Granier de Cassagnac a employé une grande partie de sa vie de journalisle à louanger M. Guizot et à dénigrer M. Thiers. Eh bien ! M. Granier de Cassagnac a-l-il grandi M. Guizot et a-t-il diminué M. Thiers?

De toutes les attaques auxquelles M. Thiers a été en butte pendant trente ans, que reste-t-il? En a-t-il été atteint dans sa considération? en a-t-il été atteint dans son prestige? Le suffrage universel ne s'est-il pas hâté d'aller le chercher on 1848, le lendemain de l'inauguration de la république? Le suffrage universel ne s'est -il pas empressé de nouveau de l'accueillir en 1868, (\bs qu'il s'est présenté à lui?

0 inconséquence î

Comment expliquer qu'étant l'exemple vivant de l'innocuité de la presse, étant cette innocuilé démontrée par ellemême, M. Thiers, se donnant à lui-même un démenti, ait conclu, dans son discours du 11 janvier 1864, contre l'impunité de la presse?

Voici les paroles de M. Thiers orateur :

« Il faut que la presse soit libre ; mais lorsque je dis : liberté, je ne dis pas : impunité. »

Voici maintenant les paroles de M. Thiers historien :

<( La presse peut être illimitée sans danger. Il n'y a que la vérité de redoutable. Le faux est impuissant; plus il s'exagère, plus il s'use. Il n'y a pas de gouvernement qui ait péri parle mensonge. Qu'importe qu'un Babeuf célébrât la loi agraire, qu'une Quotidienne rabaissât la grandeur de la Révolution, calomniât ses héros et cherchât h relever des princes bannis? Le gouvernement n'avait qu'à laisser déclamer; huit jours d'exagération et de mensonçe usent toutes les plumes des pamphlétaires et des libellistes. Mais il faut bien du temps et de la philosophie à un gouvernement pour qu'il admette ces vérités. »

« Quoique fort habitué à la liberté de la presse, le Directoire s'effrayait du langage quelle prenait dans certains journaux. Il ne comprenait pas encore assez qu'il faut laisser tout dire ; que le mensonge n'est jamais à redouter, quelque publicité qu'il acquière; qu'il s'use par la violence, et qu'un gouvernement périt par la vérité seule, et surtout par la vérité comprimée. »

M. Thiers ayant ainsi à choisir entre les deux opinions opposées qu'il avait également soutenues, il est à regretter que oe soit l'opinion fausse qu'il ait choisie.

Transiger avec l'erreur dans l'espérance de faire accepter plus facilement la vérité est toujours une détestable tactique ; elle ne sert qu'à fausser et à énerver le débat.

Ce que nous disons là ne s'adresse pas seulement à M. Thiers, mais encore à M. Jules Simon et à M. Emile OUivier. Pour que de la discussion sur la liberté de la presse sortit enfin la vérité, il aurait fallu resserrer étroitement le débat entre l'impunité proclamée ou la censure rétablie.

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