‹ Les droits de la pensée; questions de presse: 1830-1864Chapitre 3 sur 156 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Penser, c'est se mouvoir intellectuellement.

L'homme pense.

Donc il a le droit et le devoir de penser.

Il n'a pas la liberté de ne point penser.

La nécessité de penser, conséquemment de parler, d'écrire, d'imprimer, de discuter, d'enseigner, de se réunir, de s'associer, existe au même titre que la nécessité de respirer.

On ne peut pas empêcher l'homme de penser, mais on peut l'empêcher de dire ce qu'il pense.

Empêcher de parler l'homme qui veut parler; empêcher d'écrire l'homme qui sait écrire; empêcher d'imprimer l'homme qui peut imprimer: empêcher, enfin, J'homme d'exercer les facultés de son intelligence, c'est porter à la vie intellectuelle de l'homme une atteinte pareille à celle qu'on porterait à sa vie physique si l'on empêchait l'homme de manger quand il a faim, de boire

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quand il a soif, de dormir quand il a sommeil, ou de marcher quand il est las d'être immobile. Pour qui les éprouve, les besoins intellectuels ne sont guère moins impérieux que les besoins physiques.

Les droits de la pensée sont indivisibles, inaliénables et imprescriptibles.

Les diviser, c'est les mutiler.

L'homme qui n'a pas la liberté des manifestations de son esprit est esclave ou serf, comme Tétait l'homme qui n'avait pas la liberté des déplacements de son corps.

En France et ailleurs, le servage corporel a disparu, mais le servage intellectuel a persisté.

L'homme qui n'était pas libre de son corps n'était pas libre ; l'homme qui n'est pas libre de son esprit n'est pas libre. Qu'il subisse le joug d'un autre homme ou qu'il subisse le joug de la loi , peu importe, s'il est esclave !

Combien de lois tyranniques et homicides ont existé, depuis celles qui prescrivaient de tuer les enfants qui naissaient mal conformés jusqu'à celles qui punissaient de mort l'hérésie, quel que fût le nom du Dieu consacré !

De tous les mots du dictionnaire politique, le mot loi est peut-être celui dont on a le plus abusé. S'il est bon de le respecter, il ne faut cependant pas en exagérer le respect jusqu'à la superstition.

La société n'a pas de lois qui n'émanent de la pensée de l'homme, donc les droits de la pensée sont antérieurs et supérieurs aux lois qui ne dérivent pas de la nature des choses.

Montesquieu a dit avec raison : « Les bêtes ont leurs » lois, l'homme a ses lois. »

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La loi distinctive de l'homme est de penser.

Qu'aucune loi positive, c'est-à-dire arbitraire, n'interdise donc plus à l'homme de faire ce que lui commande la loi de son être !

La société ^n'aura rien à y perdre et l'humanité aura tout à y gagner.

Que peut-on craindre ?

Si loin que les penseurs portent l'abus des droits de la pensée, cet abus n'égalera jamais celui que les despotes ont fait des pouvoirs de la domination en tous temps et dans tous les pays.

Sans les droits de la pensée, pleinement et scrupuleusement respectés, les pouvoirs de la domination sont un poids sans contre-poids.

De là les enivrements de l'arbitraire et ses excès, dont toutes les pages de l'histoire sont maculées! De là les guerres iniques et les révolutions légitimes ! De là encore la décadence des peuples et la chute des empires ! De là enfin l'irréparable lenteur des progrès de la science et de la civilisation pendant des siècles !

A-t-on enchaîné les gouvernements, les a-t-on supprimés, parce que beaucoup d'entre eux avaient été les fléaux des peuples et la honte de l'autorité ?

Non.

Pourquoi donc faire peser sur les hommes qui pensent une solidarité qui ne pèse pas sur les hommes qui régnent? Est-ce que le souverain qui tient le sceptre en main ne peut pas tomber dans des écarts de pouvoir incomparablement plus funestes que tous les écarts de liberté auxquels pourrait se laisser entraîner l'écrivain qui n'a entre ses doigts qu'une plume? S'il en est

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ainsi, pourquoi donc à l'égard du premier t*nt d'indulgence et de confiance, et à l'égard du second tant de rigueur et de défiance ?

Si 1 usage de toutes les choses dont l'homme peut abuser lui était interdit, de quelles choses l'homme pourraitil encore se servir? N'a-t-il pas abusé de toutes?

L'abus est inhérent à l'usage.

L'usage de la propriété jusqu'à l'abus a été légitimé par la loi, utendi et abutendi; pourquoi l'usage de la liberté jusqu'à labus ne le serait-il pas pareillement? Qu'est-ce que la liberté, si ce n est pour chaque individu la propriété de son esprit et de son corps? Pourquoi cette distinction , pourquoi cette différence entre le droit de disposer de sa chose et le droit de disposer de sa personne? De ces deux sortes de propriétés, si lune devait l'emporter sur l'autre, ne devrait-ce pas être la propriété de la personne sur la propriété de la chose? Pourquoi admettre l'abus le plus funeste et interdire l'abus le moins nuisible? Ou il ne faut tolérer aucun abus, ou il faut tolérer tous les abus, afin qu'ils s'équilibrent et se corrigent entre eux.

L'abus qu'on peut faire des droits de la pensée ne justifie pas les mutilations qui les a privés de leur virilité.

Qu'est-ce qu'un abus mis en regard d'un crime?

Mil ton et Mirabeau ont dit : « Tuer un homme, c'est » tuer une créature raisonnable; mais étouffer un bon » livre, c'est tuer la raison même. »

C'est contre ces mutilations trop longtemps subies, c'est contre ce crime trop longtemps réputé nécessaire, c'est contre cette barbarie trop longtemps perpétuée que vient enfin protester ce livre, au nom des droits dï la ?bnsbb

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qu'il a pris pour titre glorieux, titfè que ce livré trahirait et dont il ne serait pas digne s'il lcfe revendiquait à demi. Aussi les revendique-t-il pleinement.

Tout a été dit pour, contre et sur la liberté de la presse; mais, dans tout ce qui a été dit, il y a un mélange de vérités et d'erreurs qui en a fait un amas de contradictions. Cet amas de contradictions dans lesquelles sont tombés, l'un après l'autre, tous les écrivains, tous les orateurs, même les plus illustres, expliquent parfaitement comment et pourquoi la question de la liberté de la presse, si fréquemment débattue, n'a avancé que pour reculer, et n'a reculé que pour avancer, sans opérer un progrès qui soit définitif.

Il serait temps de faire justice de ces contradictions, passées jusqu'à ce jour inaperçues sous l'éclat des noms les plus imposants! Il serait temps d'opérer le triage entre l'erreur et la vérité ! Il serait temps de sortir de l'étroite et profonde ornière des lois positives marquant de leur seequ des droits qui échappent à toutes les réglementations, lois impuissantes autant qu'arbitraires ! Il serait temps de répudier tous ces compromis condamnés par leur incifacité ! Il serait temps, enfin, de reconnaître et d'assurer dans toutes ses manifestations l'indivisibilité et l'inviolabilité de la pensée humaine !

Ceux qui parcourront ce livre, où les citations abondent, verront que les droits de la pensée étaient moins étroitement et moins timidement compris au dix-huitième siècle qu'au dix-neuvième, avant qu'après les trois révolutions qui. en définitive, ont laissé 1864 en arrière de 1789.

La conclusion à tirer de ce livre et de cette préface

▼i PRÉFACE

c'est que gouvernements et peuples feront également bien désormais de laisser toujours les idées suivre naturellement leur cours, si lent ou si impétueux qu'il soit, sans jamais le violenter ni pour l'accélérer ni pour le ralentir.

Il n'est pas bon que gouvernements effrénés ou peuples déchaînés traçant, à leur gré, une limite aux droits de la pensée, leur disent arbitrairement :

Vous n'irez pas plus loin !

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