‹ Les droits de la pensée; questions de presse: 1830-1864Chapitre 4 sur 156 · LE DROIT A L'IMPRIMERIE · texte numérisé non relu

LE DROIT A L'IMPRIMERIE

A Son Exe. Monsieur Rouher, ministre d'État.

Le 16 août 1864.

Monsieur le Ministre.

La liberté vous doit la conclusion du traité de commerce signe, le 10 mars 1860, entre l'Angleterre et la France; c est à ce titre que je vous adresse publiquement ce volume qui porte pour titre : les droits de la pensée. Je n'en aurais fait tirer que deux exemplaires seulement : le premier pour vous, le second pour moi, si je n'eusse été retenu par la crainte qu'on ne m'accusât de singularité et d'exagération.

Ce volume de sept cents pages , dans lequel j'ai réuni tout ce que j'ai écrit depuis 1830 sur les questions que soulevait et que soulève encore la lioerté d'exprimer et d'imprimer ses opinions, toutes ses opinions, est ma caution qu'en concluant à l'impunité de la presse fondée sur l'impuissance de la presse, je ne suis pas arrivé à cette conclusion, quai i fiée de paradoxale par des esprits superficiels , sans un travail opiniâtre parfois suivi de défaillances, et sans de longues méditations mélangées de doutes et de contradictions II est

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si difficile de dépouiller le vieil homme, selon l'aveu de Luther, aveu encore aussi vrai en 1864 qu'en 1544. après trois siècles écoulés !

J'ai débuté dans le journalisme, il y a trente-trois années, avec la conviction que la puissance d'un livre ou d'un journal se mesurait au nombre de leurs lecteurs; cette conviction erronée a fait place à la certitude acquise qu'un livre ou qu'un journal n'ont qu'une seule chance favorable de voir éclore le germe dont ils sont l'œuf : c'est de rencontrer l'homme qui le féconde parmi les dépositaires du pouvoir.

Qu'importe, en effet, qu un journal se tire à cinquante mille exemplaires, si les idées qu'il émet, si les opinions qu'il exprime n'ont aucune chance favorable d'être accueillies, d'être prises en considération par le souverain qui règne et par les ministres qui le conseillent?

Ces cinquante mille lecteurs fussent-ils tous de l'avis de leur journal , à quoi servira, par exemple, tout ce que ce journal pourra insérer en faveur de la liberté de la presse, si le souverain et ses ministres persistent à considérer cette liberté comme dangereuse? Ne vaudrait-il pas mieux que cette feuille n'eût qu'un seul lecteur de son opinion, mais que ce lecteur fût le plus écouté des conseillers de la couronne?

La presse fût-elle un levier, que ce serait un levier sans point d'appui. S'imaginer que, si nombreux qu'ils soient, des lecteurs forment un point d'appui, c'est tomber dans une méprise qui, pour être générale, n'en est pas moins réelle.

Si j'avais l'assurance de le convaincre, et qu'il me fallût choisir entre un lecteur placé tel que vous l'êtes, monsieur le ministre, et tous les lecteurs que dans toutes • les circonstances graves j'ai comptés en si grand nombre, adhérents sympathiques, mais d'une impuissance égale à la mienne, je n'hésiterais pas.

Qu'ajoutaient leurs vœux à mes écrits? Rien.

De la communauté d'opinions établie entre eux et moi que naissait-il? Rien.

Ainsi rien ! toujours rien ! soit que je proposasse de faire ce qui avait été expérimenté ailleurs ou autrefois

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avec succès, soit que je proposasse de faire ce qui n'avait encore été tenté nulle part ni en aucun temps.

Que Ton me parle donc de la puissance de la presse !

Si elle est puissante, qu'on me montre ses œuvres !

Si elle n'est pas puissante, qu'on me montre ses dangers!

Je regarde, et je ne vois ni ses dangers ni ses œuvres.

Vous avez été protectioniste, monsieur le ministre ; vous êtes devenu libre échangiste.

C'est une preuve encourageante que votre esprit, largement ouvert à l'étude, n'est étroitement fermé à aucune idée dont la justesse saura s'emparer de votre heureuse faculté d'assimilation, et que vous reviendrez sans hésitation sur ces paroles qui, le 12 janvier 1864, vous sont échappées devant le Corps législatif dans l'entraînement de l'improvisation :

« Qu'est-ce donc que celte liberté décrire, décrire dans un journal? Est-ce une liberté ayant le caractère de toutes les libertés légitimes, la réciprocité, le "res cet de la liberté d'autrui? Est-ce que cette liberté n'a pas quelque chose non->eulement d aigu, mais d oppressif et de violent?. . . A la fois monopole et moyen d'agression quotidienne, elle constitue une liberté sans responsabilité sérieuse qui émeut et qui trouble toutes les libertés individuelles.

» Je 1 ai vue la liberté absolue d«* la presse, je l'ai vue en 18V8 et en 1819 Savez- vous ce qu'elle produisait? Elle donnait aux citoyens honnêtes et laborieux la liberté de fermer leurs boutiques.

» Ah! cette liberté de la presse je ne la nie pas, je la considère comme utile dans un pays ; mais je la veux avec ses contre-poids, ie ne dirai pas seulement réoressifs, m ns préventifs, car je conserve le souvenir de ces deux trônes renversé}» Mirlout parce que la législation de la presse était impuissante et vaine. »

M. de Fontanes disait à la Chambre des pairs, le 7 décembre 1816 :

« Chaquo parti, quand il s'est cru le plus fort, a demandé la liberté de la presse et des journaux; chaque parti, quand il s'est vu le plus faible, s'est plaint de leur licence. L'orgueil des opinions est inflexible. Il est si fort, qu'il fait taire souvent jusqu'à la voix de l'intérêt môme. »

Soyez juste, monsieur le ministre : n'est-ce pas sous le régime de ce que vous nommez « la liberté absolue de la presse » que vous avez été élu. en avril 18i8. représentant du peuple, et que le banni d;». 1815 et de 1 830 l'a emporté, le 10 décembre, à une immense majorité, sur le chef du pouvoir exécutif, à la candidature duquel il ne manqua que l'appui de la Presse, de la Liberté, et.

au dernier moment, du Constitutionnel, pour quelle eût en sa faveur l'unanimité des journaux, depuis le National et le Siècle jusqu'au Journal des Débats? Si, en 4848, la liberté du vote, si, « en 1848, toutes les libertés individuelles avaient été troublées » par « la liberté absolue de la presse. » ainsi que vous le dites par oubli, monsieur le ministre, est-ce que le vote du 10 décembre n'eût pas été tout différent? Est-ce que cinq millions et demi d'électeurs eussent osé voter pour le prince Louis- Napoléon contre le général Cavaignac? J en appelle à votre mémoire, j'en appelle à la vérité.

Au nom de l'expérience qui ne m'est contestée par aucun des directeurs de journaux, dont j'ai été l'un des syndics et dont je suis le doyen, je viens vous demander un peu de l'attention que vous avez accordée à l'honorable et célèbre agitateur de Yanti-cornr-law league, à Richard Cobden .

Au point de vue de la responsabilité des gouvernements, responsabilité qu'il s'agit de dégager, la question du libre échange intellectuel n'est pas moins importante que la question du libre échange commercial.

Si je parvenais, monsieur le ministre, à faire passer dans votre esprit la certitude qui est entrée dans le mien ; si je parvenais à vous démontrer que la presse peut sans danger être impunément libre, ne pensez-vous pas

3u'il y aurait pour l'empire et pour l'empereur autant 'habileté à rétablir la liberté de la presse qu'il y en a eu à rétablir, le 2 décembre 1851 , le suffrage universel qui avait été restreint par la loi du 31 mai 1 850? Ne pensezvous pas qu'il serait important que l'histoire ne pût pas dire que si le règne de Napoléon III, sous lequel la prise de Sébastopol, de Milan, de Pékin et de Mexico a dépassé en éclat la prise d'Anvers, d'Ancône et de Saint-Jean-d'Ulloa; que si le règne de Napoléon III a été supérieur en gloire au règne de Louis-Philippe, il lui a été inférieur en liberté? Et l'histoire n'y manquerait pas si. pour être vraie, elle devait ajouter que I élu du 10 décembre 1848, après avoir souvent et durement reproché à l'élu du 9 août 1 830 d'avoir mutilé la liberté de la presse au nom de laquelle le duc d'Orléans avait été

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appelé sur le trône, a aggravé les restrictions et les rigueurs de la loi du 9 septembre 1 835 par le décret du 17 février 1852, décret qui soumet les journaux au ré-

Îjime de l'autorisation préalable, de la suspension et de a suppression administratives, et traite les écrivains plus sévèrement que ne sont traités les assassins et les voleurs, puisqu'il a enlevé aux écrivains la garantie du jury dont les voleurs et les assassins n'ont été dépouillés par aucune loi.

Aspirant à vous convaincre, monsieur le ministre, j'ai à vous démontrer :

Premièrement, qu'en matière de presse, le régime préventif, rétablissement de la censure, serait le seul efficace et logique, s'il n'était devenu plus que jamais matériellement impossible ;

Deuxièmement, qu'en matière de presse, lerégime répressif, quel qu'il soit, aggravé ou adouci, nuit moins à la liberté qu'au pouvoir ;

Troisièmement, qu'en matière de presse, le régime restrictif va en sens inverse du but qu'il se propose :

Quatrièmement, qu'en matière de presse, les dispositions spéciales, telles que l'institution des gérants, la signature des articles, le droit de réponse et l'insertion des communiqués, ont trompé l'attente que le législateur avait fondée sur elles ;

Cinquièmement, qu'en matière de presse, il n'y a qu'une seule loi à faire : c'est une loi qui abroge toutes les lois existantes sur la presse, sans les remplacer.

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